CHAPITRE CINQUIEME L'épreuve
L'exploration de la terre inconnue qu'était alors l'hagiographie devait amener bien des surprises. Nous ne parlons pas de celles qui attendent l'érudit engagé dans des voies nouvelles, et le payent de son labeur par la joie de la découverte. Les résultats inattendus n'étaient point tous d'ordre spéculatif.
Fendant des siècles, la lecture de la Vie des saints avait créé un état d'esprit particulier. Littérature mélangée s'il en fut, où l'élément historique côtoie les libres inspirations de la fantaisie pieuse, elle présentait aux regards de la foule comme un vaste tableau de la vie chrétienne, dont les diverses scènes répondaient également à la réalité et ne se distinguaient que par l'intensité du coloris. Toutes au même degré semblaient dignes d'arrêter le regard et les nuances importaient peu. La Vie des saints transportait le fidèle dans une atmosphère d'idéal et de surnaturel qu'il était tenté de prendre pour les conditions normales de la perfection chré-
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tienne, ne soupçonnant guère que, dans ces peintures séduisantes, le peintre avait souvent mis beaucoup du sien. L'étude des textes et le groupement des sujets devaient révéler le rôle de l'art qui force souvent la nature. Si jusque-là on connaissait un peu l'hagiographie, on ignorait les hagiographes et nul ne soupçonnait de quoi certains sont capables.
Ce que l'on savait beaucoup moins encore, c'est la manière dont s'était développé le culte des saints, et les nombreux facteurs qui avaient concouru à lui donner ses formes dernières, formes étranges quelquefois jusqu'à devenir choquantes, mais que l'on jugeait vénérables et couvertes par l'autorité de l'Église. Aux doutes et aux hésitations des esprits réfléchis, il était de règle d'opposer l'argument de la « vigilance des pasteurs », revenant à supposer que rien ne s'était ja^ mais établi, en cet ordre de choses, à l'insu des autorités ecclésiastiques et sans leur sanction formelle. D'autre part, on se refusait à croire que les évêques eussent pu être mal informés sur des faits qui intéressaient à un si haut degré l'honneur de leurs églises. C'était oublier la part prépondérante de l'élément populaire dans l'évolution du culte des saints, l'indifférence affectée des théologiens du moy-
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l'œuvre des bollandistes
en âge et des gardiens de Torthodoxie, pour des matières qu'ils mettent visiblement en dehors du domaine de la foi, pour le reléguer dans le champ voisin de la piété, où nulle contrainte
ne règne.
En remontant aux origines de certains cultes, il était inévitable de rencontrer des erreurs ; parfois, mais plus rarement, des supercheries que, précisément, le défaut de vigilance avait rendues possibles. Le plus ordinairement la dévotion envers un saint avait pour principe la possession d'une relique, restes vénérables qui le rendaient en quelque sorte présent dans son église. Comment elle y était arrivée, on ne cherchait pas à le savoir. Qui se disait alors que la pratique romaine, unique sauvegarde de l'authenticité des reliques, avait été malheureusement abandonnée depuis longtemps ; que les corps saints et les parcelles avaient été transportés dans des conditions rendant tout contrôle impossible ; que d'étranges confusions avaient dû nécessairement se produire ? Au moment ou quelque ville de France ou d'Allemagne élevait une basilique sur le corps d'un martyr venu de loin, on ne soupçonnait pas qu'une église d'Italie ou d'Orient prétendait, avec titres à l'appui, avoir gardé intact le trésor qu'on lui disputait.
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Certaines statistiques élémentaires dont on ne s'était jamais avisé, suffisaient, dans ces conditions, à poser des problèmes dont il devenait impossible de dissimuler la gravité. Contester la légitimité du culte d'un saint, élever des doutes sérieux sur l'authenticité de ses reliques, c'étaient là des conclusions qui , la plupart du temps, ne pouvaient rester à l'état de théorie, mais réclamaient des mesures pratiques d'une application souvent délicate. Comment faire comprendre aux fidèles que certains errements n'engagent pas l'autorité de l'Église ? Comment supprimer, sans causer de scandale, des dévotions qui sont entrées dans la vie du peuple ? Et d'autre part, comment les maintenir lorsqu'on est convaincu qu'elles manquent de fondement ? Avouer l'erreur semble faire le jeu des hérétiques, qui ne cessent de dénoncer les abus du culte des saints et des reliques. Il est bien entendu que jamais personne n'a enseigné aux fidèles que les Vies des saints méritent la même créance que l'Évangile; mais c'est un fait que les fidèles sont portés à le croire. Dès lors, n'est-il pas dangereux, au point de vue de la foi, de détruire certaines illusions de la piété ? '
Ce sont là les objections qui ont dû venir à l'esprit des timides et faire douter de l'opportu-
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nité du contrôle de la science sur Thagiographie. Il n'est que trop naturel qu'une opposition ait pu se dessiner, dans les milieux peu éclairés, contre une entreprise qui allait déranger tant d'idées reçues, heurter de vieilles habitudes, réveiller des responsabilités endormies.
Si elle ne s'est pas fait jour au premier instant, cela tient à ce que les conséquences de ces recherches critiques ne se sont pas manifestées aussitôt. Bollandus ne les ignorait pas, car des objections avaient déjà surgi avant que le plan de Rosweyde eût été soumis à l'approbation des supérieurs. Elles ne firent que le confirmer dans ses projets et le convaincre davantage de la nécessité de l'œuvre à entreprendre. Toutefois il sentit que, sans rien sacrifier de la vérité, il y avait des ménagements à observer dans l'énoncé de certains résultats, dont le grand public pouvait être choqué, mais que les lecteurs intelligents devaient être à même d'entendre. C'est à ceux-ci qu'il fallait s'adresser, en leur fournissant les éléments d'une opinion raisonnée.
Quand l'initiation fut jugée suffisante, on aborda plus résolument les problèmes délicats, tout en gardant dans l'expression la réserve commandée par l'état des esprits. La modération dans la forme, sorte de voile discret jeté sur la crudité des conclusions, a généralement
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été observée par les collaborateurs de Bollandus et leurs successeurs au temps de leurs plus grandes audaces — s'il est permis de prononcer ce mot à propos de loyales recherches sur des sujets libres — et jamais ils ne prêtèrent flanc à leurs adversaires par des excès de langage.
Aussi ne recueillirent-ils d'abord que des éloges, et, sauf les contestations inévitables dans le camp de l'érudition, aucun incident désagréable ne vint les distraire de leurs travaux. Mais un orage se préparait dans l'ombre, et c'est sur la tête de Papebroch, l'homme au franc-parler, qu'il éclata. Quelque désir que l'on puisse avoir de ne point raviver le souvenir d'une querelle stérile et depuis longtemps oubHée, il n'est pas permis de passer sous silence un épisode qui entraîna de si graves conséquences. Sans chercher à remonter aux premières origines, il suffira d'en rappeler les péripéties essentielles. "
A la date du 29 mars avaient paru les Actes de saint Berthold, premier prieur du Carmel. Dans le commentaire, les éditeurs, désireux d*éviter des débats irritants, s'étaient abstenus de se prononcer sur l'immémoriale antiquité de l'Ordre, qui prétendait remonter au prophète Élie. Les Carmes se montrèrent peu satisfaits de cette réserve et, par l'organe du P. François de Bonne-Espérance, dans son Historico-theolo-
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gicum Carmeli armantentarmm *, ils sommèrent les bollandistes de dire leur opinion, qu'ils entendaient bien être conforme à leurs prétentions.
L'occasion se présenta tout naturellement d'aborder la question lorsque, au tome I d'avril, il fallut éclaircir les Actes de saint Albert, patriarche de Jérusalem et auteur de la règle des Carmes. Le travail échut à Papebroch, qui s'expliqua en toute franchise, et démontra que la tradition de TOrdre était en ce point dépourvue de fondement. Ce fut chez les intéressés une explosion de colère et d'indignation *. Aussitôt commença la guerre des 'pamphlets; l'on vit paraître une nuée de libelles aux titres grotesques, qui essayaient de jeter le discrédit sur
1. Anvers et Cologne, 1669. Le nom de famille du P. François est Crespin.
2. Papebroch n'en fut sans doute pas trop surpris. Il avait eu l'occasion de voir à Florence, comme dans d'autres couvents des Carmes, des peintures qui s'inspiraient des légendes en cours, et où l'on représentait notamment la Vierge revêtue de l'habit du Carmel. On k lui apprit que le grand-duc de Toscane, Ferdinand, ayant exprimé son étonnement et demandé s'il y avait de ces représentations des exemples plus anciens, le prieur des Carmes répondit avec plus d'esprit que de sérieux que dans cent ans les peintures que l'on faisait alors seraient anciennes. Act. 55. Mail t. I, p. li.
le consciencieux critique, coupable d'avoir exprimé l'avis qu'on lui demandait.
On ne connaît pas les incidents qui marquèrent la première phase des hostilités, car, durant de longues années, les bollandistes, jugeant qu'ils avaient mieux à faire que de relever les accusations dont on les accablait, n'opposèrent à leurs contradicteurs que le silence. Il y avait vingt ans que l'attaque avait commencé, lorsque Janninck, en 1695, crut nécessaire de publier VApologia pro Actis sanctorum, précédée de deux lettres où il protestait contre les calomnies dont son maître était l'objet dans un gros mémoire qui venait de paraître sous le titre : Exhibitio errormn quos P^ Daniel Papebrochiîis Societatis lesu suis in notis ad Acta sanctorum commisit. L'auteur, qui se nommait Petit, en religion le P. Sébastien de Saint-Paul, provincial des Carmes, en avait fait un violent réquisitoire contre le téméraire assez osé pour porter la main sur les titres de noblesse de l'Ordre du Carmel.
Ce volume, justement oublié, reflète assez exactement l'état d'esprit de la réaction contre la critique, et bien que l'auteur ait constamment en vue la défense des traditions' qui l'ont mis en campagne, il se sert de toutes les armes propres, dans sa pensée, à ruiner la thèse.
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la méthode et surtout le crédit de son adversaire. Les arguments sont ceux qui reviennent périodiquement sous la plume des demilettrés dont les bollandistes dérangent les idées. Les procédés sont ceux de la passion : citations tronquées, propositions détournées de leur sens, nuances forcées, insinuations malveillantes, soupçons d'hérésie, excitations malignes, en un mot tout ce qu'un esprit agité peut inventer pour perdre un contradicteur. Le système de défense adopté par le P. Sébastien est simple. Papebroch est dénoncé comme un homme qui ne respecte rien et qui est de connivence avec les infidèles et les hérétiques ; ses principes subversifs mettent en péril les traditions les plus sacrées. L'argument négatif est son arme préférée, arme meurtrière, perfide, et qui ne laissera debout aucune des choses que l'on est habitué à respecter. Sur de simples conjectures, Papebroch nie les faits les mieux établis. Et quelles conjectures : coniecturis cxsihilationc potius quam responsionc dignis. Chez lui la satire, le sarcasme, les injures tiennent lieu de raisons. Pour réfuter des histoires approuvées par le Siège apostolique ou communément acceptées, le bollandiste se sert d'une foule d'auteurs païens, sarrasins, juifs, hérétiques ou condamnés par l'Église. En tête de
la liste figurent Suétone et Tacite, puis Josèphe ; plus loin Aeneas Sylvius et beaucoup d'autres aussi détestables.
L'énumération des erreurs imputées à l'hagiographe était de nature à faire impression sur le public auquel était destiné le factum. Que penser d'un homme qui non seulement se mêle de corriger à tout propos Baronius, mais qui trouve à redire à la chronologie des papes, qui rejette les Actes de saint Silvestre, le baptême de Constantin par ce pontife, la donation de Constantin ? Il conteste l'authenticité des décrétâtes, la lettre du pape Formose aux évêques d'Angleterre, la bulle Sabbatine de Jean
Les récits de* l'Assomption de la Vierge, poursuit son adversaire, sont par lui tenus pour apocryphes, tout comme les Actes de saint Procope, loués pourtant par le concile de Nicée, et les Actes de saint Judas-Cyriaque, où est racontée l'Invention de la Sainte Croix ; de même une foule de Passions de martyrs comme celles de sainte Catherine, de sainte Barbe, de saint Barbarus, des saints Alexandre et Antonine, de sainte Pélagie, de saint Hubert et de beaucoup d'autres. L'apostolat en Gaule de Marthe et de Marie-Madeleine ne trouve pas grâce devant lui. Saint Denys
TAréopagite n'est pas l'évêque de Paris ; décapité, il n*a point porté sa tête dans ses mains ; il n'est point l'auteur des écrits sur la Hiérarchie céleste. Le dragon de saint Georges n'est qu'un mythe, tout comme celui de saint Théodore. Papebroch refuse l'auréole du martyre à tous les chrétiens immolés par Julien. Ses idées sur l'origine du monachisme sont insoutenables. Ainsi, il ne veut pas que saint Fronton ait été, vers l'an 150, le père de soixante-dix moines.- De même qu'il n'admet pas l'existence des images peintes par saint Luc, il refuse d'accorder qu'il y ait eu des églises dédiées à la sainte Vierge durant les premiers siècles, et conteste l'antiquité du culte de saint Joseph. A l'en croire, saint Athanase ne serait pas l'auteur du traité De virginitate, ni du symbole qui porte son nom, et le sermon sur l'Assomption attribué à saint Jean Damascène est suspect. Ni au dixième siècle ni avant. Il n était question d'indulgences de trois ans, de cinq ans, de sept ans ou plus, et les célèbres listes d'indulgences de Saint-Sébastien et de Saint-Martin-aux-Monts à Rome ne sont pas authentiques.
Ce ne sont là que des exemples pris un peu au hasard dans le vaste répertoire, divisé en vingt-quatre sections, où il est démon-
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tré qu'il n'est pas un coin du domaine de l'érudition sacrée qui n'ait été ravagé par la critique du bollandiste. On devine quelle peut être la rigueur et surtout le ton de la réfutation proprement dite. Des arguments que Papebroch n'omet jamais d'apporter, de son expérience dans l'appréciation des documents et des faits, son adversaire ne tient aucun compte. Ce qu'on plaide, c'est qu'il n'avait pas le droit de toucher à des traditions reçues, approuvées par les papes, recommandées par l'Église, consignées dans les bréviaires et les martyrologes. Le mémoire n'a pas même les apparences d'une discussion scientifique. C'est une longue dénonciation devant l'opinion religieuse et les tribunaux ecclésiastiques. Car le volume est dédié au pape Innocent XII, qui ne pouvait manquer, on y comptait bien, de condamner un écrivain aussi mal pensant, et d'accorder du même coup l'appui de son autorité aux prétentions de l'Ordre lésé.
Pour arriver à ces fins, il fallait, à Rome, se ménager des appuis. Sébastien de Saint-Paul avait songé à tout. Papebroch, disait-il, s'était exprimé plus d'une fois de manière à faire entendre qu'il mettait les évêques au-dessus des cardinaux. Puis, il se mêlait de choses qui étaient du ressort de la Sacrée Congre-
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gation des Rites pour laquelle il témoignait, d'ailleurs, peu de respect, et les traditions romaines étaient traitées par lui avec la même désinvolture que toutes les autres. Tout cela était soigneusement souligné par le pamphlétaire, et devait, d'après ses calculs, produire une profonde impression sur les cardinaux qui auraient à juger l'œuvre . de Pape-
broch.
Ce n'était pas assez. Dans leur acharnement, ses ennemis se défiaient des lenteurs et de la sagesse romaines et, pour arriver plus sûrement au résultat, les Acta sanctorum avaient été, dans le plus grand secret, déférés en même temps à l'Inquisition d'Espagne. Celle-ci ne se fit point prier. Le 14 novembre 1695, paraissait un décret < contre les livres des PP. G. Henschenius et D. Papebroch », c'est-à-dire contre les Acta sanctorum de mars, d'avril et de mai, y compris le Propyîaeum de mai. L'Inquisition de Tolède prohibait la lecture et la vente de ces volumes, sous peine d'excommunication et d'amende. Et voici les considérants de cette sentence :
c Ces ouvrages contiennent des propositions erronées, hérétiques, sentant l'hérésie, périlleuses en matière de foi, scandaleuses, offensives des oreilles pies,schismatiques,séditieuses,
téméraires, audacieuses, présomptueuses, gravement offensantes pour plusieurs papes, le Siège apostolique, la Sacrée Congrégation des Rites, le bréviaire et le martyrologe romains, ravalant à l'excès les excellences de plusieurs saints et de beaucoup d'écrivains ; plus des clausules irrévérencieuses pour beaucoup de saints Pères et de très graves théologiens ecclésiastiques. Et semblablement ils contiennent des propositions offensantes pour l'état religieux d^ plusieurs Ordres, notamment celui des Carmes et de leurs écrivains graves appartenant à diverses nations et spécialement à l'Espagne... Et enfin ces ouvrages contiennent mainte louange donnée à des hérétiques ou aux fauteurs d'autres doctrines détestables, prohibées et condamnées par les Souverains Pontifes et par l'Église, doctrines dont ces ouvrages usent pour attaquer les traditions des saints et de l'Eglise. >
Nous traduisons ce texte sur l'exemplaire de l'affiche en quatre langues ', où se reconnaît, écrit de la main de Papebroch, ce simple mot :
I. Conservé à la bibliothèque des Bollandistes. Nous ne citons pas la traduction française qui occupe la troisième colonne de l'affiche. On pourrait être tenté d'y voir l'œuvre d'un mauvais plaisant.
legh Le vaillant critique, qui avait laissé passer tant d'injures, reçut encore ce rude coup avec beaucoup de calme, mais il jugea que du moment où l'on suspectait sa foi catholique, l'honneur du corps dont il faisait partie, exigeait qu'il se justifiât. C'est ce qui le décida d'abord à écrire la Responsio Daniclis Papehrochii ai exhtbitionem errorum, qui parut en trois parties en 1697 et en 1698, et où il reprend, point par point, les griefs articulés par le provincial des Carmes. En même temps, il a-gissait auprès de l'Inquisition d'Espagne, à laquelle il fit remettre des mémoires en latin et en espagnol.
On trouva d'abord un prétexte pour ne pas les recevoir ; puis, on lui permit de présenter une apologie secrète, en espagnol. Elle resta toute une année sans réponse. Dans une lettre au grand inquisiteur, Papebroch demandait qu'on lui indiquât les propositions hérétiques visées par le décret, et se déclarait prêt à les rétracter si elles n'étaient pas susceptibles d'être interprétées dans le sens catholique. Cet important personnage ne daigna pas répondre.
Encouragés par leurs succès, le P. Sébastien et ses émules crurent que le moment était venu de tenter à Rome un effort décisif et d'achever leur adversaire Dès qu'ils eurent vent des nou-
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velles démarches, les bollandistes députèrent à Rome un des leurs, le P. Janninck, chargé de se rendre compte des dispositions de la Curie, et d'agir en conséquence. Janninck se mit en rapport avec les cardinaux et les reviseurs, et chercha à connaître leurs principaux griefs. Il vit aussitôt qu'il y avait lieu de dissiper bien des préjugés créés par le décret ; mais de propositions hérétiques, il n'était pas question.
Les démarches de quelques amis, parmi lesquels Mabillon *, et les siennes propres, ainsi qu'un mémoire justificatif remis aux cardinaux ne furent pas sans résultats. Il acquit bientôt l'assurance que la censure de Tlnquisition d'Espagne ne serait pas confirmée à Rome. Et en effet, aucune condamnation ne suivit celle du Propylaeum maii, qui finit par être mis à l'Index *. Encore était-il expressément marqué dans le décret qu'on ne visait que ce qui était rapporté dans , ce volume au sujet de certains conclaves, et l^on ne demandait que la correction de ces passages.
1. Sur l'intervention de Mabillon, voir l'article du P. Alb. PoNCELET, Mabillon et Papebroch^ cité plus haut.
2. Le décret fut promulgué le 22 décembre 1700. Le Propylaeum ne fut retiré de l'Index que sous Léon XIII. La première édition où il ne figure plus est celle de 1900.
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Papebroch, qui fut médiocrement ému de cette condamnation, semble s'être préoccupé beaucoup moins de s'y soustraire que de se laver de l'accusation infamante portée contre lui en Espagne. Janninck essaya d'obtenirde Rome la satisfaction qu'on sollicitait en vain à Tolède. Il insista auprès du Saint-Office pour qu'on n'hésitât pas à signaler les hérésies qui pourraient se trouver dans les volumes condamnés ; au cas où l'on n'en découvrirait point, il demandait qu'on voulût bien en donner acte publiquement. Les démarches furent continuées sans résultat jusqu'en juin 1700. Tout le monde, à Rome, savait à quoi s'en tenir sur la censure espagnole, mais on n'était pas d'humeur à la désavouer. Janninck n'avait plus qu'à retourner à Anvers.
Cet insuccès causa un vif chagrin à Papebroch, qui se souciait fort peu des attaques et des censures tant qu'elles n'allaient pas jusqu'à mettre en doute la pureté de sa foi, mais qui ne souffrait pas qu'on jetât sur son orthodoxie le plus léger soupçon. On le vit bien lors de la grave maladie qui, en 1701, le réduisit à l'extrémité. Se croyant sur le point de mourir, après avoir reçu les derniers sacrements, il dicta une protestation solennelle dans laquelle il demandait au pape Clémeht XI une
réhabilitation qu'il n'avait pas obtenue de son prédécesseur. Elle était conçue en ces termes :
< Moi, Daniel Papebrochius, prêtre indigne de la Compagnie de Jésus, après avoir employé à éclaircir les Actes des saints environ quarante-deux ans d'un travail assidu, je puis bien le dire, travail diversement apprécié, loué par la plupart, attaqué par d'autres, comme il arrive communément ; maintenant que le Seigneur m'appelle, j'en ai le ferme espoir, à la compagnie des saints, je n'ai qu'un désir sur la terre, c'est qu'on fasse appel à l'équité de Notre Saint Père le pape Clément XI, et qu'on le supplie de ne pas me refuser après ma mort ce que j'ai vainement, durant ma vie et à plusieurs reprises, sollicité de son prédécesseur Innocent XII.
€ J'ai demandé à Innocent XII qu'en vertu de l'autorité qu'il exerce sur toute l'Eglise, il daignât m'indiquer ou qu'il me fît indiquer par l'Inquisition d'Espagne les propositions hérétiques condamnées comme telles dans mes livres en 1695, afin que, si j'avais, sans le savoir, écrit quelque hérésie, on me le fît connaître pour me permettre de me rétracter ; que si l'Inquisition d'Espagne n'arrivait pas à découvrir dans mes livres des propositions hérétiques, elle effaçât du moins de son décret le
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terme d'hérésie^ pour sa bonne renommée comme pour la mienne.
« C'est ce que je demande à Sa Sainteté le pape Clément, sur le point de mourir et de rendre au juste juge compte de toutes mes actions ; qu'il m^accorde du moins après ma mort ce que je n'ai pu obtenir de mon vivant. Catholique j'ai vécu ; je veux mourir catholique par la grâce de Dieu, et j'ai le droit de mourir catholique devant l'opinion, ce qui ne sera pas aussi longtemps que le décret de l'Inquisition d'Espagne aura l'apparence d'avoir été formulé en toute justice, et tant qu'on y lira que j'ai enseigné des propositions hérétiques et que j'ai été condamné pour cela. >
Papebroch terminait sa déclaration en remerciant tous ceux qui lui étaient venus en aide durant sa longue carrière d'écrivain et pardonnait chrétiennement à ses ennemis. Le document fut lu par-devant notaire et en présence de plusieurs témoins. Papebroch, aveugle, ne put tracer qu'une croix en guise de signature.
L'avènement de Clément XI, qui n'était autre que le cardinal Jean-François Albani, l'ami et le protecteur déclaré de l'œuvre boUandienne, avait fait naître de grandes espérances et on put croire que le nouveau pape se déci-
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derait, malgré les répugnances de la cour de Rome à s'immiscer dans les affaires de l'Inquisition d'Espagne, à faire tout au moins des représentations dont il serait tenu compte. Les bonnes dispositions du pape échouèrent devant les exigences de la politique, et, en 1705, quand on eut acquis la conviction que la mesure réparatrice ne pouvait partir que de l'Inquisition elle-même, Janninck, qui projetait un nouveau voyage à Rome, y renonça. Il se disposait à partir pour l'Espagne, lorsqu'on apprit que le P. Cassani, professeur à Madrid et qualificateur du Saint-Office, se déclarait prêt à prendre en main la cause des hagiographes. Ses services furent agréés, et, avec un zèle qui, durant neuf années entières, ne se démentit pas un instant, il poursuivit Tceuvre de la réhabilitation de Papebroch. Sa persévérance fut couronnée de succès, et, au mois de janvier 1715, on vit, non sans surprise, afficher à la perte des églises un décret rapportant la condamnation de 1695. La lecture des Acia sanciorum si solennellement proscrits était désormais permise, moyennant quelques corrections dont la futilité achevait de montrer avec quelle précipi-
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tation le tribunal avait procédé *. C'était la justification pleine et entière de Papebroch. Hélas ! le vaillant lutteur n'était plus là pour goûter la joie du triomphe ; il était mort six mois auparavant.
Les actes de rigueur et les menées persévérantes des ennemis de Papebroch tournaient à leur confusion et finissaient par jeter sur l'œuvre un éclat nouveau. Malheureusement ce ne fut pas leur seul résultat. Pendant sept années entières, les travaux furent interrompus, et 1' élan donné par la prodigieuse activité de Papebroch fut brisé. L'agitation provoquée par les controverses et les intrigues alourdit l'atmosphère. De longues années encore, on continua d'en subir la secrète influence. Les ouvriers au travail, se sentant épiés, regardent autour d'eux pour éviter de donner prise à un ennemi invisible. Près d'un demi-siècle après les événements,
I. Dans le Propylaeum de mai, la censure n'atteignait que les conclavium historiunculae. Dans le tome III de mars, on lisait, à propos des généalogies du Christ, que la plupart des commentateurs avaient suivi l'Africain Umere. Ordre de corriger en facile. Dans le tome I de mai, l'Inquisition exigeait la suppression d'une phrase sur la bibliothèque de l'Escurial, ubi codicum manuscriptortim cadavera asservaniur et putrescunt. he reste est à l'avenant.
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le feu couve encore sous la cendre et menace de se ranimer au oremier souffle.
En 1748, le pape Benoît XIV avait écrit confidentiellement à .l'Inquisiteur d'Espagne, qui avait mis dans son index les œuvres du cardinal Noris, plusieurs fois examinées à Rome sans jamais avoir été condamnées, pour lui faire des représentations au sujet d'un acte si grave. « Afin défaire comprendre à l'Inquisiteur d'Espagne, écrivait-il à Muratori, le 25 septembre 1748, que les ouvrages des grands hommes ne doivent pas être condamnés, quoiqu'on y trouve des choses qui déplaisent. et qui mériteraient la prohibition, si elles étaient l'œuvre d'autres auteurs,nous citâmes l'exemple des boUandistes, de Tillemont, de Burnet et le vôtre*. » Une indiscrétion jeta dans le domaine pubUc cette lettre d'un caractère strictement privé. L'allusion aux anciennes querelles fut méchamment exploitée, et l'on feignit d'y découvrir que Benoît XIV, autrefois l'ami et l'admirateur des boUandistes, avait changé de sentiments à leur égard. Mis au courant de ces bruits aussi malveillants que peu fondés, le pape n'hésita pas à les démentir. Dans une lettre du 3 avril 1751
I. Voir E. De Heeckeren, Correspondance de Benoit XIV, 1. 1 {1913), p. 484.
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au P. Stilting et à ses collaborateurs, il expose, avec beaucoup de simplicité, ce qui s'est passé et déclare que, s'il a été amené à rappeler les « cruelles censures > dont Papebroch a été la malheureuse victime, il a été bien éloigné des les ratifier ou de leur donner une approbation, et que rien dans cette correspondance, nullement destinée d'ailleurs à la publicité, ne donnait le moindre appui aux conclusions qu'on se plaisait à en tirer. Le ton affectueux et plein d'abandon de la lettre du pape était de nature à dissiper tout malentendu. Les bollandistes s'empressèrent de la faire imprimer pour la répandre, et la reproduisirent en tête du tome IV de septembre (1753)» av^c la réponse qu'ils envoyèrent au pape. L'accueil fait par ce dernier au P. Stilting et au P. Suyskens, arrivés à Rome en 1752, répondit de tout point aux sentiments exprimés dans la lettre
Il faut croire que l'agitation occasionnée par cet incident, insignifiant en apparence, ne fut pas purement superficielle et qu'elle eut des conséquences assez graves pour motiver la publication en 1755 du gros in-folio intitulé Acta sanctorum bollandiana apologeiich libris in unum vohimen fiunc primum coniractis
vindicaia, La dédicace au pape Benoît XIV est signée de l'éditeur anversois Albert Van der Plassche, mais le volume a été certainement imprimé en Italie. Comme l'indique le titre, c'est un recueil de mémoires justificatifs publiés d'abord séparément par Janninck, Papebroch et autres, à l'occasion des controverses suscitées à diverses époques autour des Acta sanctorum. Les démêlés avec les Carmes et avec l'Inquisition d'Espagne y occupent la place principale, et le mémoire le plus important est la Responsio de Papebroch.
Ce n'est pas sans quelque mélancolie que l'on parcourt ces pages que l'illustre critique, plus persuadé que personne de la stérilité des polémiques, n'écrivit qu'à contre-cœur. Le temps dépensé à relever les bévues et les calomnies de Sébastien de Saint-Paul eût été si utilement employé à poursuivre l'œuvre. Papebroch ne se décida à la lutte que sur les instances de ceux dont les désirs étaient pour lui des ordres. Jugeant sans doute qu'à un adversaire retors il ne fallait laisser aucun prétexte à de nouvelles arguties, il reprit, article par article, l'acte d'accusation et ne laissa sans explications aucune des propositions dont on lui faisait un crime. Il suit pas à pas son contradicteur, sans hésiter à
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revenir, puisqu'on l'y oblige, sur les mêmes sujets. La discussion est animée, la réplique est vive mais sans aigreur ; pas une injure, parfois une épigramme finement aiguisée et souvent l'expression de la lassitude qu'il éprouve à se mesurer avec un pareil adversaire. De tout l'échafaudage lourdement agence, Papebroch ne laisse rien debout.
La plupart des thèses qu'il entreprend de défendre nous paraissent aujourd'hui banales et on ne se soucie guère, à notre époque, de rehre des polémiques sur des sujets très nouveaux alors, sur des faits, autrefois contes^ tes, mais depuis acquis définitivement à la science. Ce qui conserve tout son intérêt, c'est la fermeté avec laquelle, à ces moments où l'on travaillait à créer un conflit entre la critique et l'autorité, Papebroch revendique une saine et honnête liberté sans laquelle le travail scientifique est impossible ; c'est la netteté des principes qu'il oppose à de vagues déclamations.
On lui reproche d'usurper un rôle qui n'est pas le sien en se mêlant de questions qu'il faut laisser à la décision des chefs ecclésiastiques. Il fait voir que ces choses ont un côté par où elles n'échappent pas à la libre
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recherche, et qu'il ne s'arroge aucun des droits que l'autorité s'est réservés.
« L'opinion que vous combattez, lui dit-on, est celle d'un évêque ; la vôtre sera comdamnée.» — cje respecte infiniment les évêques, répondit-il, mais le sacre ne donne pas la science et le problème dont il s'agit se résout par des raisons et non à coups de crosse. »
Il a rejeté au rang des légendes un trait que les vieux auteurs racontent de saint Joseph. A-t-il bien remarqué que plusieurs saints Pères l'ont accepté comme historique ? Papebroch regrette qu'ils aient commis cette erreur, mais rien ne pourra faire que l'épisode ne soit emprunté à un apocryphe qui ne mérite aucune considération.
A tout instant il s'entend dire, à propos de légendes, que ce sont là des histoires approuvées et qu'il n'a pas le droit de les révoquer en doute, c On vous permet de les réciter, réplique-t-il ; vous appelez cela une approbation et une preuve de leur vérité ?> Il est sans cesse obligé de revenir sur l'autorité du bréviaire, du missel, du martyrologe. Ses adversaires confondent l'autorité historique du bréviaire avec l'obligation, pour les prêtres, de s'en servir. Conclure de l'un à
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l'Épreuve
Tautre, c'est ignorer la manière dont ce livre s*est formé. Les leçons dites historiques du bréviaire sont des extraits ou des résumés de Vies de saints plus anciennes. Cellesci ont parfois une haute valeur documentaire, mais elles peuvent n'en point avoir et il est aisé de citer des leçons qui ne font qu'abréger des Actes universellement reconnus comme apocryphes. Si une leçon a de l'autorité historique, elle la tient des Actes d'où elle provient, plutôt que les Actes n'en acquièrent par le fait d'être représentés dans le bréviaire. C'est une simple application du principe qu'en histoire la valeur d'un document se mesure à la valeur de la source.
Dans les missels, il n'y a guère de partie historique proprement dite. Il y a des éléments dont l'histoire peut tirer parti, mais il peut s'y glisser aussi des erreurs relatives aux saints, et la preuve en est dans les corrections qu'on leur fait subir de temps en temps.
Quant aux martyrologes, il faut oublier leur origine et même leur physionomie, si sujette à être défigurée par les copistes, pour leur accorder une confiance aveugle. Ce n^est pas rendre suspect le martyrologe romain que de le ramener à ses sources, de rappeler
que Baronius, chargé de le composer, a pris pour base Usuard, dont il n'était guère à même de découvrir les nombreuses erreurs ; qu'il s'est surtout préoccupé de le compléter et que ses additions n'ont pas toujours été heureuses. Ainsi, la plupart des saints grecs lui ont été fournis par une compilation peu soignée de Sirlet, et il a puisé à certains Actes dont le caractère fabuleux n'a été reconnu que plus tard. Pour entreprendre sur Usuard le travail préliminaire qui s'imposait, il aurait fallu partir du martyrologe hiéronymien, et Holstenius, dès qu'il avait eu connaissance de ce document par une copie du manuscrit d'Echternach, communiquée par les bollandisteSj s'était rendu compte du parfi qu'on pouvait en tirer. Ce précieux secours manquait à Baronius, dont les travaux méritent d'ailleurs le plus grand respect. Mais est-il étonnant qu'une compilation faite aussi rapidement et avec des matériaux si incomplets et si peu sûrs, ait dû être corrigée en plus d'un endroit du vivant de son auteur, et que les nouveaux moyens dont on dispose permettent d'y relever des fautes presque à chaque page ?
Et s'il faut porter ce jugement sur une oeuvre sérieuse en somme et toute de bonne foi,que dire
l'Épreuve
de certains recueils comme le martyrologe espagnol de Tamayo, répeptacle des traditions fabuleuses de son pays et répudié en Espagne même par les vrais savants ; du martyrologe franciscain d'Arthur du Moustier, où les titres de saint et de bienheureux sont distribués sans discernement à tous les personnages qui ont laissé un renom de vertu ?
Les lettres pontificales étaient fréquemment invoquées contre Papebroch. Quelle est son audace de contester des faits rapportés dans les bulles des papes ? Il ne se montre nullement ému d'une pareille accusation. Dans les documents de cette espèce, il faut distinguer ce qu'ils affirment au nom du pape et ce qu'ils rapportent sur le dire des solliciteurs ou selon l'opinion courante, dont ils ne se portent point garants par cela seul qu'ils la mentionnent.
Les adversaires de Papebroch le rappelaient constamment au respect de la tradition comme au premier de ses devoirs. Une tradition, répétaient-ils, est d'autant plus respectable qu'elle est plus ancienne et plus universellement reçue. Il fait remarquer qu'on s'y prend mal pour juger une tradition d'après son antiquité. Celleci doit être mesurée, non par rapport à nous, mais par rapport à l'événement. Comme exemple d'une tradition ancienne et receptissima, il
cite la légende de sa ville natale. Anvers (Antwerpen) avait été débarrassée de la tyrannie du géant Antigonus par un brave nommé Brabo, qui lui coupa la main et la jeta dans l'Escaut. Il fut un temps oii tout le monde admettait l'étymologie Atttwerpen = Hant (msiin), werp en (jeter), et la citait comme confirmation de l'histoire d'Antigonus et de Brabo, assurée encore par les .armes de la ville, qui portent deux mains coupées. Personne ne doutait d'un fait qui avait laissé des traces si visibles dans le langage et dansles monuments. Or, maintenant, les enfants eux-mêmes rient de cette fable. En hagiographie beaucoup de cas analogues se présentent. Ne voyons-nous pas, par exemple, que la tradition de Denys l'Aréopagite, évêque de Paris et martyr, née au neuvième siècle, longtemps acceptée par tout le monde, finit par être abandonnée même en France ?
D'ailleurs, Papebroch n'est pas de ceux qui prennent ces choses au tragique et il comprend que certains milieux aient quelque attachement à des traditions qui les enchantent. Mais il y faut de la modération, et ces questions-là ne doivent pas être envenimées. Que ses adversaires prennent modèle sur les gens de Cologne :
€ Ils se contentent pour l'histoire de sainte Ursule,de la fable initiale qui, pour le peuple, ne fait
l'œuvre des bollandistes
aucun doute. Ils n'y ajoutent pas sans cesse de nouveaux ornements et ne se déclarent pas gravement offensés lorsqu'on ne partage pas leur sentiment. Ils ne citent pas leurs contradicteurs devant les tribunaux, les accusant d'être les ennemis jurés de leur église, envieux de sa gloire et contempteurs de ses reliques. Mais ils continuent simplement à honorer le pape saint Cyriaque, qui aurait été martyrisé chez eux et à montrer sa tête coiffée de la tiare, sans qu'on les inquiète beaucoup à ce propos *. »
Mais s'il revendiquait une grande liberté visà-vis des traditions dans les milieux scientifiques, Papebroch ne voulait pas qu'on entamât ces questions en présence d'un public incompétent et mal préparé.
€ Indigne serait la conduite d'un prédicateur qui,pour flatter la foule ignorante et se faire bien venir d'elle, exalterait en termes magnifiques et inculquerait à son auditoire des traditions populaires sans fondement sur les antiquités sacrées ou profanes du pays, alors qu'il n'y croirait pas lui-même et sachant qu'aucun homme respectable et instruit n'y ajoute foi. Mais, selon moi, il serait bien plus mal inspiré et. plus indiscret celui qui, invité à entendre les confessions ou à