CHAPITRE DEUXIEME Les ouvriers
Jean Bollandus était né en 1596, à Julémont (duché de Limbourg, province actuelle de Liège), voisin du village de Bolland d'où sa famille
tirait probablement son nom *. Il avait trente-six ans. Avant ses études théologiques, il s'était fait la réputation d'un brillant professeur dans les collèges de Ruremonde, de Malines, de Bruxelles et d'Anvers. Une connaissance approfondie de l'antiquité, un goût décidé pour l'érudition, une rare application au travail l'avaient préparé à la carrière si nouvelle qui s'ouvrait devant lui, et, ce qui lui sera d'un précieux secours, dès avant son arrivée à Anvers il se trouvait avoir dans le monde savant de belles relations.
Dans le plan de Rosweyde n'entraient que les saints dont on retrouverait des Actes. Bollandus commença par l'élargir. Que de saints qui ne
z. La maison de Bollandus, qui était bien connue dans le pays, a été détruite lors de Tincendie de Julémont par let Allemands en août 1914.
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sont pas représentés dans la littérature hagiographique, soit par une Passion soit par une biographie, et dont Texistence est attestée par les martyrologes ou des témoignages historiques formels, dont le culte au moins est incontestable ! Convenait-il de les négliger entièrement ? Bollandus ne fut pas de cet avis, et il décida que, les Actes faisant défaut, on leur substituerait une notice formée de tous les renseignements puisés aux sources. Il n'admit pas non plus la répartition prévue dans les Fasti de Rosweyde entre les textes d'une part et les éclaircissements de l'autre. Le dossier de chaque saint avec tous les accessoires formerait un tout complet. Ses Actes seraient précédés d'une introduction, accompagnés de sommaires, et suivis d'une annotation convenable. Les tables seraient jointes à chaque volume. C'étaient là des innovations très pratiques. On concevait difficilement des prolégomènes généraux sur des matières éminemment disparates, et un commentaire d'ensemble sur une si grande quantité de textes n'ayant souvent entre eux aucun lien. Et puis, quand le public serait-il en possession de ces compléments indispensables, sans lesquels la collection des Actes des saints serait pour beaucoup de lecteurs un livre fermé ? Car entre les mains de Bollandus la matière
ne cessait de s'accroître. Il écrivait partout, demandait des textes ou des renseignements, et de tous les coins de l'Europe on s'empressait de répondre à son appel. Cette correspondance lui prenait un temps considérable, d'autant que les services rendus appelaient la réciprocité, et que Bollandus était la bienveillance même. Il était toujours prêt à obliger ses correspondants, et la seule liste de ceux qui s'adressèrent à lui pour être aidés dans leurs travaux littéraires ou dans leurs publications est si longue que l'on se demande quels loisirs pouvaient lui rester après avoir satisfait tant de solliciteurs. Il s'aperçut au bout deî quelques années que l'accroissement des matériaux était en raison inverse du temps disponible pour les utiliser. C'est alors qu'il fit comprendre aux supérieurs que l'entreprise était au-dessus des forces d'un seul homme et qu'il tallait lui adjoindre un aide, sous peine de la voir échouer.
Une difficulté se présentait. La Maison professe n'avait point de revenus, et ne pouvait supporter les frais d'entretien d'un sujet qui ne serait pas appliqué à ses ministères. Le problème fut résolu par la généreuse intervention de l'abbé de Liessies, l'ami et le protecteur de Rosweyde, qui offrit 800 florins pour aider à constituer une pension au compagnon de BoUan-
dus. Ce ne fut pas un des moindres services rendus à Tœuvre par cet insigne bienfaiteur qui ne cessa, jusqu'à sa mort, de témoigner aux hagiographes sa bienveillance et de les stimuler par ses encouragements et ses conseils. Bollandus et ses collaborateurs ne l'oublièrent point. Ils voulurent que le nom de Liessies fût inscrit en tête de l'ouvrage, et c'est au successeur d'Antoine de Winghe (f 1637), Thomas Luytens, que fut dédiée la monumentale préface qui précède le mois de janvier. Celle du mois de février, qui la complète et la corrige en certains points, est adressée à l'abbé Gaspar Roger, et par une exception fort rare, la Vie du vénérable Louis de Blois, abbé de Liessies (f 1566), fut insérée, au 7 janvier, parmi les Actes des saints et des bienheureux, qu'elle ne dépare nullement.
Il fut donc admis qu'un assistant serait donné à Bollandus. Le choix se porta sur le P. Godefroid Henschenius, né à Venray en 1601, ancien élève de Bollandus, qui sans doute le désigna aux supérieurs. Henschenius savait en perfection le latin et le grec et semblait organisé pour passer sa vie au milieu des livres. Sa robuste santé lui permettait de résister à toutes les fatigues du travail intellectuel le plus intense. Le choix était heureux et l'amitié qui unissait le maître à l'élève eut les plus féconds résultats*
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Au moment où lui arrivait ce secours, en 1635, Bollandus avait terminé en grande partie la préparation des Actes du mois de janvier, et discutait les conditions de la publication avec un grand imprimeur anversois, J. Van Meurs. Il fut convenu que, pendant l'impression des volumes auxquels Bollandus mettait la dernière main, Henschenius s'occuperait des saints du mois de février.
Chacun se mit à l'œuvre, et l'impression des premières feuilles, comprenant les quatre premiers jours de janvier, venait d'être terminée, lorsque Henschenius apporta à son maître le premier fruit de ses travaux : c'était son étude sur les Vies de saint Vaast et de saint Amand (6 février). Il ne s'était point contenté d'encadrer les textes entre une courte introduction et les notes indispensables. Les biographies avaient été l'objet d'une étude approfondie. Aucune difficulté du sujet n'était esquivée. Éclaircir les questions chronologiques, faire connaître les auteurs et les personnages, les replacer dans le milieu et l'époque, relever les erreurs courantes, en un mot éclaircir les textes par un véritable commentaire, tel était le programme que Henschenius s'était donné.
Ce fut pour Bollandus un trait de lumière. Il comprit aussitôt ce que la publication gagnerait
Bfc.-fctafciitfc*' I.
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à être faite sur ce plan, et sans égard pour les considérations d*amour-propre, sans crainte du travail qu'entraînerait une si profonde modification dans la manière de traiter les sujets, il prit la décision de remettre sur le métier toute la partie de l'ouvrage déjà prête pour l'impression. Les feuilles mêmes qui étaient tirées furent remaniées, et on pria l'imprimeur de suspendre le travail.
Le premier commentaire important qui allait être mis sous presse, était celui de saint Syméon le stylite (5 janvier). Il fut repris, bouleversé, élargi suivant la méthode de Henschenius, et il en fut de même de tous ceux qui suivirent. Bollandus pria* son compagnon d'abandonner provisoirement les saints de février, et de se mettre à ses côtés pour la refonte du mois de janvier. Il lui confia surtout les saints d'Orient, de France et d'Italie, se réservant pour lui-même ceux d'Allemagne, d'Espagne, d'Angleterre et d'Irlande. Au terme de cette consciencieuse préparation, fruit d'une collaboration intime, parurent enfin les deux énormes volumes de janvier, en Î643, quatorze ans après la mort de Rosweyde, huit ans après l'arrivée de Henschenius.
La publication provoqua dans le monde savant un véritable enthousiasme. Un champ nouveau était ouvert à la science historique. Comme on
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l'a dit, € les prolégomènes placés par les bollandistes en tête des biographies sont les premiers exemples de la méthode critique appliquée aux sources. Pour la première fois, on essayait, sur une large échelle, de classer systématiquement les sources d'après l'âge des auteurs et la confiance qu'elles méritent*. »
De toutes parts arrivaient à Bollandus des lettres de félicitations, où parfois les éloges allaient de préférence à la partie qui n'était pas de lui. Il ne voulut pas qu'on pût se méprendre sur l'importance de la collaboration de Henschenius, et exprima le désir qu'à l'avenir, c*est-à-dire à partir des volumes de février, les articles fussent signés par les initiales des auteurs. Mais chez Henschenius la modestie et Tabnégation étaient à la hauteur de la science. Il lui suffisait, disaitil, de l'approbation des saints, et il refusa cette fois d'écouter son maître. L'anonymat fut gardé dans les trois volumes de février ; Henschenius l'exigea encore pour ceux de mars, quoique ces derniers fussent en grande partie son œuvre. Il ne voulait pas que le public s'en rendît compte, et prît une trop haute idée du disciple au détriment du maître. Papebroch plus
I. E. FuBTER, GcschichU der n$ueren Historiographie (Mûnchcn, 1911), p. 328.
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tard se promettait, dans quelque volume supplémentaire, de rendre à chacun ce qui lui revenait. L'occasion lui a fait défaut, et nous n'avons plus que pour un petit nombre de travaux, le moyen de discerner la part de l'un et de l'autre.
^ Les Acia zanctorum lanuarii furent élaborés dans les deux mansardes où Bollandus avait été obligé d'empiler ses papiers et ses livres. Il ne se retrouvait dans l'encombrement que grâce à son excellente mémoire et moyennant des répertoires soigneusement dressés. C'était aussi pour lui une fatigue excessive de gravir si souvent les vieux escaliers qui menaient à ce réduit. Il demanda donc qu'on lui permît de se transporter dans une grande salle située au premier étage «t qui ne servait à rien. Les supérieurs se firent prier, mais finirentpar lui accorder ce local dans lequel il installa ce qui fut appelé plus tard le Musée bollandien, l'atelier témoin de tant de labeurs, d'où sortirent, jusqu'au cinquantième, les volumes de la collection qui s'imprimèrent à Anvers. L'ameublement se distinguait par sa simplicité : des rayons, des pupitres, des tiroirs en bois blanc. C'est à Bollandus que remontent les traditions de sévère économie qui ont permis à l'œuvre de croître sans être à charge à personne et d'atteindre de grands résultats avec des ressources relativement restreintes.
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En 1658 parurent les trois volumes de février qui ne firent qu'ajouter à la réputation des deux auteurs, et qui accusent une é^ale activité et une expérience plus grande. Le pape Alexandre VII, qui avait été en correspondance avec Bollandus à l'époque de sa nonciature à Cologne, et plusieurs cardinaux désiraient voir à Rome l'auteur d'un ouvrage qui faisait tant d'honneur à la science catholique. Bollandus s'excusa sur le mauvais état de sa santé et envoya à saplace, en 1660, le P. Henschenius, avec le nouveau collaborateur qui venait de lui être donné.
C'était Daniel Papebroch(Van Papenbroeck). Il avait vu le jour à Anvers en 1628, presque en même temps que l'œuvre, et semblait vraiment né pour elle. Il appartenait à une famille très chrétienne qui avait choisi Bollandus co.nme directeur spirituel et qui le vénérait comme un père. De bonne heure,/ le grand hagiographe avait eu le pressentiment des destinées du petit Daniel, et il aimait à répéter qu'un jour cet enfant lui succéderait. Il s'intéressa aux progrès du jeune étudiant.Il le dirigeait dans ses lectures, lui recommandait de s'exercer à écrire et l'encourageait à apprendre le grec et d'autres langues.Daniel entra dans la Compagnie de Jésus, €t après y avoir terminé le cours de ses études.
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en 1659, il fut adjoint aux hagiographes, à la demande de BoUandus.
Le vieux maître ne s'était point trompé. Papebroch sera le boUandiste par excellence. Du jour où il est entré dans la carrière, il se donne corps et âme à la recherche scientifique pour la gloire de Dieu et des saints, bien persuadé que sa tâche est assez importante pour lui interdire de disperser ailleurs ses talents et son activité. Son ardeur infatigable au travail, son jugement, sa critique pénétrante servie par une bonne plume ne tardèrent pas à le mettre au premier plan, et les aînés sentirent que ce jeune homme, qui s'était si rapidement identifié avec l'œuvre, en assurait l'avenir.
Papebroch était de ces chercheurs dont une fée bienfaisante semble diriger les explorations. Les documents les plus intéressants venaient comme d' eux-mêmes se placer sous sa main, lea livres les plus rares étaient toujours à sa portée. Rien n'égale l'abondance de son information. Quant à ses commentaires, ils se distinguent par la solidité et une certaine élégance de pensée,qui ne se laisse pas embarrasser par les menus détails. Avec une remarquable sûreté, il sait dans chaque sujet démêler le nœud de la difficulté, et, s'il ne néglige pas les accessoires qui
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sollicitent l'attention, il ne se perd jamais dans les minuties.
Pourtant, on remarque qu'il se sent à Tétroit dans le cadre rigide que les circonstances plus que le libre choix des initiateurs^ Niaient imposé à la collection. Il ne peutse résoudre à laisser sans solution des questions d'une portée générale qui n'ont point été abordées encore et d'où dépend souvent l'opinion qu'il devra se faire. Nous n'en donnerons qu'un exemple. A propos d'une fausse charte de Dagobert P'" provenant d'Oeren, il fut frappé des difficultés que rencontre le critique obligé de se prononcer sur l'authenticité d'une foule de diplômes conservés dans les vieux chartriers. Au cours d'un voyage d'études, en 1668, se trouvant durant un mois immobilisé* à Luxembourg, il utilisa ses loisirs forcés à étudier cette classe de documents, et crut pouvoir essayer de formuler les règles de la critique diplomatique *. Ce travail improvisé, entrepris sur des matériaux insuffisants, contenait une série de remarques fort justes, mais aboutissait à des conclusions extrêmes. Papebroch en arrivait à suspecter l'authenticité de la plupart des anciens diplômes monastiques, notamment ceux
I. Propylacum antiquariuin circa veri et falsi discrimen in vetustis membranis. en tête du tome II d'avril.
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des vieilles abbayes bénédictines. Ce fut pour Mabillon, qui avait sous la main les riches archives de son ordre, l'occasion de reprendre la question sur une base plus large et de créer ce chef-d'œuvre qu'il intitula : De rc diplomatica, où la doctrine fut définitivement établie.
On put voir alors que chez Papebroch le caractère était à la hauteur de la science. Il écrivit à Mabillon une lettre admirable, ne lui cachant point que, dans un premier mouvement, il s'était senti un peu mortifié. Mais la raison avait bientôt repris le dessus : «Je n'ai plus d'autre satisfaction, disait-il, d'avoir écrit sur cette matière, que celle d'avoir été l'occasion d'un ouvrage aussi accompli... Chaque fois que l'occasion se présentera, dites bien haut que je suis entièrement de votre avis. Je ne suis pas un savant, mais je désire m'instruire. >
Mabillon était homme à comprendre cette noblesse de sentiments, et la réponse fut digne de celuiqui l'avait provoquée* Je ne puis me lasser, disait-il, d'admirer une si grande modestie jointe à une érudition si profonde. Je n'en connais pas d'exemple aussi illustre. Quel est, en effet, le savant qui, vaincu dans la discussion, a jamais eu le courage de l'avouer et de pruclamer publiquement sa défaite ? Vous le faites au delà de tout ce qu'on peut dire, et il ne vous suffit
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pas d'être le premier par la science, vous voulez l'être encore par la modestie. Mais loin de moi de m'enorgueillir de mon succès : je préférerais être l'auteur de cette lettre si humble plutôt que de concevoir une vaine gloire pour mon ouvrage. »
L'épisode a été souvent raconté. On ne se lasse pas de le relire, tant il repose des mesquines querelles qui agitent trop souvent le monde de l'érudition (i).
Un autre trait du caractère de Papebroch, c'est le courage scientifique. Lorsqu'il croyait avoir trouvé la vérité, il jugeait de son devoir de ne point la dissimuler, et il n'y faillit point. Nous dirons ce qu'il lui en coûta.
La collaboration de Papebroch commença au tome P"^ de mars. Les trois volumes de ce mois parurent ensemble en 1668, ceux d'avril, également au nombre de trois, en 1675. Puis ce sont, en 1680, les trois premiers tomes de mai ; en
I. Sur les relations de Papebroch avec Mabillon, voir un '^ article du P. Albert Poncelet, Mabillon et Papebroch^ dans Mélanges Mabillon, Paris, 1908, p. 171-75. Les auteurs du Nouveau traité de diplomatique, t. I, p. 17, font remarquer que Papebroch « ne se contenta pas d'approuver la Diplomatique de vive voix et par écrit; il ne cessa de la célébrer dans les ouvrages qu'il imprima depuis. » Suivent les citations à l'appu;.
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1685, les tomes IV et V ; en 1688, les tomes VI et VIL Les cinq premiers volumes de juin parurent séparément en 1695, 1698, 1701, 1707, i7<^9* Le nom de Papebroch ne figure plus sur les deux suivants, qui renferment des appendices. Il avait terminé le premier semestre, et fourni la meilleure part des dix-huit volumes qui sont, de Taveu des connaisseurs, les plus importants de l'ancienne collection.
Avant l'apparition du mois de mars, après de grandes souffrances religieusement supportées, BoUandus était mort, le 12 septembre 1665, universellement regretté, mais laissant en bonnes mains l'œuvre à laquelle son nom restera désormais attaché. Henschenius et Papebroch méritent de partager avec lui le titre de fondateurs du bollandisme.
Les Acta sanctoruin avaient conquis une réputation européenne. Les supérieurs de la Compagnie ne pouvaient se dispenser de veiller à la continuation de l'entreprise et d'assurer la perpétuité de la tradition. En 1670, le P. Jean Ra- ^ vesteyn fut adjomt aux deux survivants de la première génération. Le choix fut malheureux. On s'aperçut que le candidat était mieux fait pour la vie active que pour l'austère labeur de l'hagiographie. Il fut remplacé en 1675 par le P. Daniel Cardon, qui succomba, en 1678, vic-
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time de son dévouement à l'égard des pestiférés *. Ce furent les premiers de cette classe de collaborateurs dont le passage éphémère ne laissa guère de traces, et qui n'ont point pris rang parmi les bollandistes en titre.
Il était urgent de pourvoir au remplacement du défunt. Au mois de mars 1679, Conrad Janninck, né à Groningue en 1650, fut appelé de Malines, où il enseignait le grec, pour prêter son concours aux hagiographes. Il était scolastique ou étudiant, et n'avait pas commencé ses études théologiques. Sa besogne principale fut d'abord d'aider ses aînés dans des tâches secondaires, correction des épreuves, rédaction de tables des matières et ainsi de suite. Il s'y prêta de bonne grâce, et on lui dut la publication rapide des trois premiers volumes de mai. Sous la direction des anciens, il s'initiait ainsi aux
I. Le 28 août. 1679, Papebroch écrit à Nicolas Heinsius : « Valet optimus senex Henschenius et senis adhuc horis studet quotidie, iunio eminus praeparanco vacans. Danielem Cardonum, quem toto triennio iam formaveramus in spcm successionis, abstulit feralis anni superioris autumnus, qui ex hac una nostra domo intra dies octodecim sustulit evangeiicos operarios quatuordecim, dum diu noctuque, requie nulla indulta, ipse aequo ac ceteri assistit aegris moribundisque: quae res etiam mihi altéra iam vice morbum letalem attulit. » P. Burman, Sylloge epistolarum a viris illustribus scriptarum, t. II, p. 787.
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secrets du métier. Après deux ans et demi, Papebroch le déclara insi^niUr probaUiSy et demanda qu'il fût envoyé à Rome pour s'appliquer à l'étude de la théologie.
Il put dès lors rendre de précieux services en visitant les bibliothèques, ou en se mettant en rapport avec les savants du pays ; mais ce ne fut qu'à son retour en Belgique que commença sa collaboration aux volumes de la série. A une valeur scientifique incontestable, dont ses travaux rendent témoignage, il joignait des qualités personnelles dont il sut user pour le bien de l'œuvre, en lui ménageant de nouvelles sympathies, en lui suscitant des protecteurs, et, lorsque sonna l'heure de l'épreuve, des défenseurs. Dans les moments critiques où elle se vit menacée par des intrigues qui faillirent compromettre son existence, c'est Janninck qui fut député à Rome pour détourner le coup.
Lorsqu'il quitta Anvers pour aller terminer ses études à Rome, Henschenius et Papebroch obtinrent qu'il fût remplacé, en i68i-, par le P. Baertius (Baert), d'Ypres. A peine était-il < arrivé que Henschenius mourait. La collaboration du P. Baertius, qui s'étendit du tome IV de mai au tome V de juin, valut aux Acia sancforum quelques bons travaux, mais fut en somme assez effacée. A lire sa biographie, on a
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l'impression qu'il se laissa trop distraire des recherches scientifiques par le ministère apostolique. Il rendit d'ailleurs, dans l'administration temporelle, des services appréciés, et l'on note qu'il se chargeait volontiers des besognes matérielles, dont nulle oeuvre scientifique ne saurait s'affranchir.
Le P. Nicolas Rayé, de Bruxelles, arrivé à Anvers en 1697, est l'auteur du traité de l'dKO- Xou9ia de l'office grec, placé en tête du tome II de juin. Il ne fit guère que passer par le musée bollandien, qu'il quitta pour rentrer dans l'enseignement. En i6g8, il fut remplacé par le P. François Verhoeven, de Bruges, qui eut à peine le temps de se reconnaître. Il mourut en
Ce fut pour les Acia sancioritm un moment de crise. La même année, le P. Papebroch, déjà aveugle, faillit être emporté par une maladie grave, dont il guérit, il est vrai, comme il guérit de sa cécité. Mais on pouvait avoir des craintes légitimes pour l'avenir, et il était urgent que Ton renforçât la petite compagnie de quelque nouvelle recrue. En 1702, le P. J. B. Sollerius (Du Sollier), de Herseaux (Flandre Occidentale), dut abandonner les exercices de la troisième probation pour prendre la place laissée vide par la mort du P. Verhoeven. Papebroch
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lui donna à revoir et à mettre au point son essai sur les patriarches d'Alexandrie. Les commentaires du P. Du Sollier, dont quelques-uns sont fort importants, sont disséminés à travers les sept volumes de juillet et les trois premiers du mois d'août. Son œuvre principale est l'édition du martyrologe d'Usuard, publiée dans les suppléments de juin, et qui est restée pendant deux siècles la meilleure contribution à l'étude des martyrologes historiques.
11 géra pendant vingt ans les intérêts matériels de l'œuvre, et obtint, pour l'impression des Acta sancionim, un privilège qui mit fin à de grands embarras. Son administration fut signalée par quelques mesures d'ordre intérieur. Jusqu'alors tout le travail des hagiographes s'était fait dans la bibliothèque, où chacun avait sa place marquée. Sollerius réussit à faire donner à ses collègues des chambres voisines de la bibliothèque. On était ainsi à l'abri de certaines distractions et de l'importunité des visiteurs qu'il fallait introduire dans le local commun. L'œuvre collective profita-t-elle de cette innovation ? La question peut être posée.
Papebroch vivait dans la retraite, Janninck et Baert étaient malades, et tout le poids du jour et de la chaleur reposait sur Du Sollier. En 1713, le P. Pinius (Pien), de Gand, fut désigné, pour
partager son fardeau, Pinius fut un auxiliaire modeste et laborieux, qui prit une part notable à la rédaction des sept volumes de juillet, des six volumes d'août et du premier de septembre. Les Actes du fondateur de la Compagnie de Jésus, que les bollandistes se devaient de ne point traiter comme le « commun des saints », furent confiés au P. Pinius. Son commentaire sur saint Ignace, au 31 juillet, est, maintenant encore, une source précieuse de renseignements. Non moins appréciés sont ses travaux sur les anciennes liturgies de l'Espagne, qui sont un fruit de son voyage d'études dans la Péninsule.
Le P. Baert, mort le 27 octobre 1719, fut remplacé la même année par le P. Cuperus (Cuypers), d' Anvers. Son nom figure sur les volumes de juillet à partir du troisième, et sur les six volumes d'août, qui tous contiennent des commentaires signés de lui et pleins de choses, mais prolixes. Le grand traité sur la chronologie des patriarches de Constantinople, en tête du tome premier d'août est de sa main. Il travailla à perfectionner l'outillage scientifique du musée bollandien, notamment en développant la série des répertoires à l'usage commun.
Deux ans plus tard, en 1721. le P. Pierre Van den Bossche (Bosschius), de Bruxelles, vint le rejoindre. Il était destiné à prendre la
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place de Janninck, qui mourut en 1723. Sa carrière ne fut pas très longue. Il mourut en 1736, quinze ans après son arrivée à Anvers. Sa collaboration commence au tome IV de juillet et se termine au tome IIJ d'août.
L'année même de La mort de Bosschius, le P, Du Sollier, accablé par l'âge et les infirmités, prit sa retraite. Pour combler ces deux vides, on ne trouva d'abord qu'un seul homme capable de prendre une si lourde succession. Il est vrai qu'il avait les épaules robustes. Le P. J. Stilting, né à Wijck, avait terminé son éducation à Anvers et montra dès l'abord toutes les qualités que réclame l'œuvre bollandienne,y compris une activité infatigable. Les volumes auxquels il collabora, le tome V d'août et les suivants jusqu'au tome I^^d^octobre, qui parut en 1765, trois ans après sa mort, contiennent à peu près deux cent cinquante de ses commentaires sur les sujets les plus variés.
L'œuvre va de nouveau traverser une période difficile, et l'on constate que le recrutement se fait avec beaucoup de peine. Du Sollier meurt en 1740, Cuperus l'année suivante. C'est vers ce moment que l'on voit apparaître et disparaître après un petit nombre d'années,les noms des PP.. Perset d'Audenarde, Limpens d'Aelbeke, Van de Velde d'Anvers, Trentecamp d'Audenarde,.
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Dolmans de Lummel. Défaut de santé, manque d'aptitude ou de vocation, tous finissent par renoncera la carrière hagiographique pour être appliqués à d'autres fonctions. Seuls à persévérer sont les PP. Constantin Suyskens, de Bois-le- Duc, arrivé eni745, et Jean Périer, de Courtrai, arrivé en 1747. Lorsque Pinius mourut, en 1749, la place resta vacante jusqu'en 1751. Son successeur, le P. Urbain Stickerus (De Sticker) mourut au bout de deux ans. Il fut remplacé, en 1754. par le P. Clé, d'Anvers, qui sept ans après fut détaché de l'œuvre, pour prendre à Louvain la chaire d'Ecriture sainte. Plus tard, il devint provincial delà Compagnie.
Le P. Corneille De Bye (Byaeus), d'Elverdinghe, prit sa succession en 1761. Il était à peine installé à la Maison professe, que la mort emportait successivement les PP. Stilting et Périer, le 28 février et le 23 juin 1762. Les vides furent comblés la même année par les PP. Jacques De Bue (Buaeus), de Hal, et Joseph Ghesquière, de Courtrai. Ce dernier fut, en 1771, appliqué à une autre entreprise historique, dont nous aurons l'occasion de parler. C'est l'année même de la mort du P Suyskens, le dernier bollandistequi mourut à la Maison professe d'Anvers. Sa place fut prise par le P. Ignace Hubens, d'Anvers, qui, avec les PP. De Bye et De Bue,devait
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connaître les tristes jours de la dispersion et assister à l'agonie d'une œuvre qui, à travers des épreuves de tout genre, avait donné tant de signes de vitalité. Le tome III d'octobre, le cinquantième de la collection, daté d'Anvers 1770, est signé : a Constantino Suyskeno, Cornelio Byaeo, lacoho Biiaco, losepho Ghesquiero e Societate lesu pyesbyUris iheologis. Le suivant paraît dix ans plus tard à Bruxelles, avec les mêmes noms, auxquels s' SijoutQ Ignatius H ubenus, La mention e Societate lesu a disparu.
C'est peu de chose en apparence que la suppression de ces trois mots, et pour un observateur superficiel, qui ne jugerait que par l'aspect extérieur et l'ordonnance des volumes, l'œuvre continue sa marche comme par le passé. En réalité, elle est frappée à mort, et ressemble à ces malades qui conservent l'apparence de la santé et dont les médecins prédisent la fin à brève échéance. Le groupe qui a réalisé les Acta sanciorimi peut avoir l'air de vivre d'une vie propre et indépendante. Son union à la Compagnie, qui lui communique sa stabilité, l'entretient de ses ressources, le soutient de son esprit, est la condition même de son existence. Le lien étroit qui unit les membres rend possible l'intime collaboration qu'exige une tâche aussi longue et aussi pénible, et sans la perpétuité d'une
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tradition assurée par la prévoyance des supérieurs, préparant méthodiquement des sujets et appelant leurs réserves au moment où l'effort semble fléchir, on ne comprend pas qu'une entreprise httéraire réclamant les forces de plusieurs générations, puisse être assurée de la
durée.
Il faut dire que, dans le choix des initiateurs, on eut la main heureuse. Bien qu'il n'ait collaboré qu'à huit volumes de la collection, c'est à juste titre que la petite société hagiographique . s'abrite sous le nom respecté de BoUandus. Les plus hautes quaUtés de l'esprit et du cœur, l'élévation des sentiments, l'attachement inébranlable à tous les devoirs de sa vocation religieuse, l'exemple donné à tous de la piété et de l'abnégation lui assurèrent sur ses compagnons un ascendant qui donna le pli le plus heureuxàl'œuvre naissante. Dans un travail qui demandait des aptitudes aussi diverses, où il fallait compter souvent sur les lumières d'autrui et savoir se soumettre à une discipline étroite et à un contrôle incessant, il comprit toute l'uiiportance d'une collaboration intime et la nécessité de grouper autour d'un seul des esprits qu'aucun dissentiment important ne sépare. Pour être sûr de fonder une école, il voulut former une famille et il y réussit. C'est toujours avec
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une affectueuse vénération que ses compagnons parlent de leur maître BoUandus. L^histoire intérieure de la maison est bien connue par les biographies de BoUandus et de ses continuateurs, par les relations de voyage, par la correspondance, et, dans les Acta sanctorum^ par une foule de détails familiers que Ton savait à cette époque mêler aux discussions les plus graves. Il apparaît clairement qu'une seule préoccupation les anime tous : la réussite de l'œuvre qui les a réunis. Chacun énonce librement ses idées, suggère des améliorations, communique ses trouvailles. Toute découverte est accueillie avec joie comme un accroissement du patrimoine commun, et lorsqu'on porte à BoUandus le résultat de nouvelles recherches sur des sujets qu'il a lui-même traités, il répond simplement qu'il aurait bien dû y songer le premier.
Je ne sais comment on a pu dire que Papebroch engagea délibérément les ^c/^ sandorum dans les voies de la critique < non sans quelque résistance de la part de ses collaborateurs'. > On était parfaitement d'accord sur les principes, qui furent naturellement appliqués avec plus de suite à mesure que l'on acquérait plus d'expé-