CHAPITRE TROISIÈME
Les matériaux. '
Pour comprendre l'organisation de l'entreprise de BoUandus, telle qu'il l'avait conçue, il faut avoir devant les yeux son objet propre, qui est de rassembler et de discuter les monuments de l'histoire et du culte des saints, c'est-à-dire des personnages dont la mémoire a été, dans quelque église, officiellement honorée.
Si la discipline des âges primitifs était restée en vigueur, la recherche des matériaux eût été dans chaque cas fortsimplifée. Le culte du saint était nettement circonscrit, et c'est dans son église d'origine qu'il fallait s'attendre à trouver les éléments nécessaires pour lui constituer un dossier. De bonne heure se manifesta la tendance à franchir ces étroites frontières. Avec les reliques, qui multiplièrent pour ainsi dire la demeure sépulcrale du saint, avec les relations écrites qui portèrent au loin sa célébrité, les conditions se modifièrent, et si certains cultes conservèrent leur caractère strictement local, le rayonnement plus ou moins intense devint la loi ordinaire.
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Les conséquences, au point de vue littéraire, sont palpables. Chaque église possède, en théorie du moins, des documents sur ses saints particuliers, et aussi sur ceux qu'elle emprunte à d'autres églises ; sur chaque saint, sur son histoire parfois, sur son culte toujours, toutes les églises qui l'honorent doivent être interrogées.
Ainsi l'hagiographe qui n'aurait qu'à s'occuper d'un seul saint n'est pas dans les conditions de l'historien qui essaye de mettre en lumière quelque célébrité locale. Il ne lui suffit pas de secouer des liasses d'archives- concentrées en un seul dépôt. Son héros est de ceux qui appartiennent à l'humanité et dont le souvenir est resté vivant dans bien des pays où il n'a jamais mis le pied.
Et ce n'est pas à un choix de saints que Bollandus entendait borner son enquête. Sancti quotquoi toto orbe coluniur : tel était le programme affiché au frontispice de la collection, et de ce chef déjà il n'y avait aucun coin de la chrétienté qui échappât à son enquête.
Les monuments écrits de la vie et du culte des saints sont donc dispersés dans les églises du monde entier; ils sont rédigés dans toutes les langues. Dans l'antiquité et au moyen âge, les biographes et les panégyristes des saints écri-
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Talent, suivant les contrées, en latin, en grec, en -syriaque, en arabe, en copte, en éthiopien, en arménien, en géorgien. Après la conversion des peuples slaves, leur langue devint également une des langues de l'hagiographie et, parmi les plus anciens monuments des idiomes modernes, -on compte chez tous les peuples chrétiens des Vies de saints traduites du latin ou du grec, parfois des Vies originales.
L'hagiographie latine l'emporte sur toutes les autres par la richesse de sa production. A s'en tenir aux pièces publiées ou suffisamment connues — et il s'en faut que le domaine soit complètement exploité — l'inventaire latin compte plus de neuf mille numéros contre mille neuf cents en langue grecque et entre douze et treize cents pour la série orientale. Dans ce nombre, ne sont comptés que les récits développés affectant la forme de monographies, à l'exclusion des extraits de chroniques et des abrégés, qui sont innombrables et dont il faut souvent savoir se contenter.
Les manuscrits qui ont conservé le texte des pièces hagiographiques, à quelque catégorie qu' dles appartiennent, ne sont d'ordinaire pas isolés ; souvent ils sont très nombreux et fort dispersés. Il n'y avait pas d'église, de monastère ou <l'institution religieuse qui n'en possédât un cer-
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tain nombre, non pas exclusivement consacrés aux saints régionaux, mais souvent à des saints de pays fort éloignés dont le culte s'était transplanté ou dont la légende seule avait été acceptée comme aliment de la dévotion. Car il y a, entre les groupements chrétiens, des échanges de légendes qui ne sont pas nécessairement des manifestations d'un culte établi : échanges entre éghses de même langue, entre pays grec et pays latin, sorte de commerce littéraire que les rapports de voisinage expliquent suffisamment. Des circonstances particulières favorisent ces communications. Il y a des légendes orientales qui arrivèrent dans nos contrées sans passer par l'intermédiaire naturel, qui est le grec. Grégoire de Tours n'était-il pas en relations avec un Syrien qui lui traduisait les histoires pieuses ayant, cours dans son pays ?
Le nombre toujours croissant des textes hagiographiques jetés dans la circulation fit naître tout naturellement l'idée de les grouper en collections et de les disposer dans un certain ordre. L'ordre indiqué était celui de l'usage pratique^ l'ordre de succession des lectures c'est-à-dire celui des fêtes ; plus rarement celui des matières. De là naquirent les passionnaires et les légendiers chez les Latins, les ménologes chez les- Grecs, contenant les Vies des saints pour tous.
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les jours de l'année ou à tout le moins pour certaines dates.
Les pièces qui formaient ces recueils étaient souvent bien longues. Elles dépassaient la mesure de la lecture liturgique ou conventuelle, et la dévotion privée s'accommodait mal d'une littérature trop encombrante. De là les précis,, soit isolés, soit groupés en collection, formant les légendiers abrégés, dont la Légende Dorée et le Sanctoral de Bernard Guy sont, en latin, les exemples les plus connus, en grec les synaxaires et les recueils de Bîoi èv (TuvtÔ|liuj, dans les littératures orientales, les synaxaires.
En général, les' coUectiops ont pour partie commune ce qui a rapport aux saints d'une re- ' nommée plus universelle ; il s'y ajoute des parties propres déterminées par l'usage régional. Elles se composent de deux sortes de documents les uns relatifs à l'histoire du saint : ce sont les Passions et les Vies ; les autres à leur culte: ce sont les Translations et les Miracles.
A côté des documents d'allure narrative, il faut placer les martyrologes ou les calendriers qui sont essentiellement des listes de fêtes. Par la nature des choses, chaque église a son calendrier, et l'argument péremptoire de l'existence
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l'œuvre des bollandistes
du culte d'un saint, c'est son inscription au martyrologe officiel d'une église *.
La fusion de plusieurs calendriers locaux forme un martyrologe général, et si la compilation est censée formée de la réunion des calendriers de toutes les églises particulières, elle doit prendre le nom de martyrologe universel.
Le nom d'un saint placé à une date déterminée constitue l'élément primitif et essentiel du martyrologe. Dans les martyrologes généraux, il était naturel d'ajouter quelques menus détails pouvant servir à l'identifcation du personnage. La simple annonce se développant en notice ou biographie sommaire caractérise les martyrologes historiques.
Dans la variété de leur contenu et de leur rédaction, les manuscrits des calendriers et des martyrologes sont innombrables, et il n'en est pas un seul, dans quelque milieu qu'il ait été écrit, qui n'offre des particularités et dont les caractéi'istiques ne demandent explication.
Les documents que nous venons de passer en revue n'épuisent pas la série des textes auxquels le culte d'un saint peut donner naissance. A partir d'une époque qu'il est inutile de déterminer ici, apparaissent les procès de canonisation.
i.Voir notre article Le témoignage des martyrologes, dans Analecta Bollandiana, t. XXVI, p. 78-99.
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les diplômes attestant l'authenticité des reliques, puis les inscriptions votives, les monuments liturgiques, sans compter les chroniques relatant incidemment des faits importants au point de vue de l'hagiographie.
Il serait inutile de continuer cette énumération pour faire comprendre que la masse des matériaux accumulés dans le vaste champ que BoUandus allait défricher est formidable et que,, s'il avait fallu du premier coup embrasser l'ensemble des sujets et des sources qui s'y rapportent, l'entreprise eût mérité d'être taxée de folie. Pouvait-on visiter toutes les églises, lire et inventorier les pièces de toute étendue et de tout caractère, écrites dans une vingtaine de langues, en opérer le triage av^ec sûreté ?
Les circonstances se chargèrent de simplifier quelque peu le problème et d'imposer une sélection de matériaux à laquelle l'organisation d'une entreprise scientifique aurait pu difficilement se résoudre.
Beaucoup de documents dont nous avons actuellement le devoir de nous entourer étaient alors inaccessibles et pratiquement inexistants. Au dix-septième siècle, toute l'hagiographie orientale était ignorée, et sauf de minimes exceptions, on manquait des moyens de se renseigner et d'atteindre les sources. L'hagiographie.
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slave était presque aussi bien défendue contre la curiosité scientifique par l'ignorance des langues, l'absence de tout travail préparatoire et rétat des pays qu'il eût fallut explorer. L'étude des littératures modernes à leurs premiers débuts n'était guère commencée, et la mode ne poussait pas les érudits dans cette voie. Ne savait-on pas d'ailleurs qu'au point de vue de l'histoire cette littérature de traductions, dont on possédait les originaux, pouvait être négligée ?
Tout cela ne laissait pas de restreindre quelque peu un horizon démesurément vaste. Le monde qui s'ouvrait devant les hagiographes était le monde grec et le monde latin, et la documentation restait confinée dans le cercle des langues classiques. C'était encore un domaine immense, et il faut se reportera cette époque pour apprécier l'effort des pionniers qui se donnèrent la tâche de l'exploiter. Les grandes bibliothèques où sont centralisés les trésors httéraires d'une province ou d'un pays n'existaient point alors. Chaque institution avait sa librairie et ses archives, et il fallait aller frapper à vingt portes pour atteindre ce que, de nos jours, un seul établissement met à la disposition de qui se présente. Et les portes ne s'ouvraient pas toutes seules. Des règlements sévères ou une étiquette
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gênante éloignaient des grandes collections quiconque n'avait su se ménager des protections. Trop souvent aussi le chercheur se trouvait arrêté par quelque cerbère, qui faisait bonne garde pour ne point livrer à d'autres les richesses qu'il comptait exploiter lui-même. Le travail d'orientation dans les sources manuscrites que nous faisons préalablement au moyen des catalogues n'était guère possible. Catalogues et inventaires, lorsqu'ils existaient, ne se trouvaient que surplace, et l'on était livré presque toujours aux surprises du moment. Bref, tout semblait conspirer contre le travail organisé.
Pour rassembler les matériaux dispersés dans un si grand nombre de bibliothèques, deux moyens se présentaient : visiter soi-même celles que l'on pouvait atteindre, faire explorer les autres par des correspondants. Rosweyde, dans une mesure restreinte, avait eu recours à cette double méthode. Les bollandistes vont les développer largement.
La bibliothèque Vaticane, que le pape Alexandre VII promettait de leur ouvrir libéralement, fut la première à tenter les hagiographes. Aux appels pressants qu'il recevait de Rome, Bollandus, accablé d'infirmités, répondit, après la publication du mois de février, en offrant de se faire représenter par ses collaborateurs Hen-
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schenius ei Papebroch. Les autorisations nécessaires une fois obtenues, on se mit à dresser, en vue de l'expédition, la liste alphabétique de tous les Actes manuscrits ou imprimés que Ton possédait déjà. Quatre mois furent employés à terminer ce répertoire qui rendit les plus pré^ cieux services. Il devint le guide indispensable ^ des hagiographes voyageurs qui ne s'en séparaient jamais, lors même qu'il fallait à piedescalader les montagnes.
Nos deux explorateurs quittèrent Anvers le 22 juillet 1660, accompagnés de leur maître Bollandus, qui tint à les suivre jusqu'à Cologne. Là, il prit congé de ses chers collaborateurs, leur recommandant de le renseigner régulièrement sur les principales étapes du voyage, sur la marche des travaux et les découvertes qu*ils pourraient faire. Durant les vingt-neuf mois que se prolongea leur absence, plus de cent-quarante lettres expédiées à Anvers maintinrent entre les auxiliaires et leur chef le contact si nécessaire.
A côté des petites nouvelles, se pressaient les questions que BoUandus était prié d'éclaircir à propos de quelque trouvaille inattendue. Il tâchait de satisfaire aux demandes de ses confrères, et, lorsqu'ils approchaient de quelque centre important, il envoyait des avis utiles pour diri« ger les recherches. Cette correspondance, dont
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une grande partie nous est parvenue, et le journal rédigé parPapebroch donnent sur le premier voyage littéraire des bollandistes de précieux renseignements. De Cologne, ils se dirigèrent
sur Coblence, delàsurMayence, Worms,Spire, Francfort, Asschaffenbourg, Wurzbourg, Bam-
berg, Nuremberg, Eichstâdt, Ingolstadt, Augsbourg, Munich, Inspruck, Trente.
A l'accueil empressé qui les attendait partout, nos voyageurs purent se rendre compte du' prestige qui, dès lors, s'attachait au nom de Bollandus, et du cas que l'on faisait d'une œuvre littéraire qui avait été, pour les érudits de tout grade, une véritable révélation. Ce n'était pas seulement dans les maisons de la Compagnie qu^on leur faisait fêtQ et qu'on mettait à leur portée tous les secours matériels et intellectuels dont on pouvait disposer. Les abbayes, les palais épiscopaux, parfois les châteaux s'ouvraient devait eux, et les protestants eux-mêmes se montraient empressés à rendre service , à ces représentants désintéressés de la science ecclésiastique. Les sanctuaires fameux, les lieux illustrés par l'histoire des saints, les bibhothèques surtout et les archives reçurent leur visite. Quelque pièce intéressante tombait-elle entre leurs mains ? ils la transcrivaient ou en pre.
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naient note pour en demander copie au moment opportun.
Le but principal de leurs pérégrinations était l'Italie. Un de ces contretemps si fréquents dans les voyages d'autrefois leur fit perdre huit jours à Trente, où une crue de l'Adige avait suspendu la navigation. Parvenus enfin à Vérone, ils continuèrent leur tournée par Vicence, Padoue, Venise, Ferrare, Bologne, Imola, Faenza, Ravenne, Foi*li, Césène, Rimini,Pesaro, Fano, Sinigaglia, Ancône, Osimo, Lorette, Recanati, Macerata. Tolentino, Foligno, Assise, Pérouse, Spolète, toutes, à divers titres, intéressantes pour l'hagiographe non moins que pour l'historien, et qu'ils ne quittèrent pas les mains videvS, on le devine.
L'avant-veiUe de Noël, ils atteignirent Rome, où ils devaient séjourner jusqu'au 3 octobre de l'année suivante 1661 . L'accueil que leur fit le pape Alexandre VII fut ce qu'on pouvait attendre d'un ami personnel de Bollandus et d'un protecteur déclaré de l'œuvre. Il s'empressa de faire savoir à Holstenius, préfet de la Vaticane, qu'il levait en faveur des deux voyageurs toutes les excommunications qui enchaînaient à leurs rayons tant de beaux livres, dans les bibliothèques de la Péninsule, et déclara que tous les manuscrits hagiographiques de Rome étaient
à leur disposition. Avec un guide aussi éclairé et aussi sincèrement dévoué qu'Holstenius, l'exploration des bibliothèques romaines devait produire les plus heureux résultats. Hélas ! la mort guettait l'illustre savant. Ses forces se mirent à décliner subitement, et sentant sa fin s'approcher, il voulut être assisté à ses derniers moments par Henschenius.
Ce fut une grande perte pour l'Église et pour la science ; elle fut particulièrement sensible , aux hagiographes, qui comptaient sur Holstenius pour aplanir les difficultés ordinaires '. Qtiot menses, écrivait plus tard Henschenius, Romae frustra per plateas ewido et redetmdo impendimtis quaerentes accessum ad bibliothecas ! Ce n'est pas qu'on y mît toujours de la mauvaise volonté. Mais Rome n'a jamais passé pour être le paradis des gens pressés et, à cette époque surtout, on ne comprenait guère cette fièvre de travail dont les collaborateurs de Bollandus semblaient dévorés. Ils ne se laissèrent pas rebuter, et, les unes après les autres, les barrières finirent par tomber.
La moisson fut des plus abondantes, à tel point qu'il ne fallait pas songer à exécuter soi-
I. Lettre du 3 décembre i66t. Bibliothèque royale de Bruxelles, ms. 17671-72, fol. 73^-
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même toutes les transcriptions. Heureusement, il se trouva des copistes pour s'en charger, notamment un copiste grec excellent.
Le travail s'organisa à peu près de la sorte. Les hagiographes parcouraient les manuscrits, faisaient leur choix et remettaient aux employés la liste des pièces à transcrire ; puis, ils collationnaientles copies sur les manuscrits au furet à mesure qu'elles étaient achevées. C'est à peine s'ils pouvaient suffire à ce labeur. Ils se levaient tous les jours avant la communauté, disaient la messe qu'ils se servaient l'un à l'autre, et s'en allaient reprendre leur tâche, d'où ils ne rentraient que bien après l'heure du repas commun. Henschenius se sentait entraîné par son compagnon plus jeune et d'un tempérament plus ardent. Il écrivait à Bollandus : « Le P. Daniel [Papebroch] est infatigable et sa diligence me stimule. Il craint de perdre un quart d'heure * ! » Nos savants ne se laissèrent point distraire de leur travail littéraire par les multiples curiosités et les monuments vénérables qui, dans la Ville éternelle, absorbent les journées des pèlerins, et ce sacrifice dut coûtera des hommes qui joignaient à une con-