CHAPITRE PREMIER
CE QU'EST LE CHEMIN DE LA CROIX Art. 1. — Son origine
On pourrait avec raison appeler le Chemin de la Croix la carrière de la vie présente, hérissée de ronces et d'épines plutôt qu'émaillée de roses, plus remplie de peines, d'afflctions, de souffrances que de joie et de bonheur ; ce qui a mérité à notre monde le nom de Vallée de larmes. Il ne faut pas en être surpris : depuis que, par suite du péché de notre premier père, la terre a été maudite, la douleur nous est échue en place d'innocence perdue et nous devient un moyen nécessaire de conquérir le ciel.
Mais, dans le sens littéral, le Chemin de la Croix, c'est cette route si pénible que parcourut notre adorable Sauveur, depuis le prétoire jusqu'au sommet du calvaire, chargé de la lourde croix qu'il a portée sur ses épaules par amour pour nous ; et l'exercice du Chemin de la Croix consiste à suivre en esprit le divin Modèle à la trace de son sang, en pensant aux dernières souffrances que sa charité lui a fait endurer pour le salut de nos âmes.
Le Chemin de la croix se compose de quatorze stations marquées par autant de croix de bois. Chaque station correspond à un des endroits où, d'après l'Evangile ou la tradition, Jésus fut obligé de s'arrêter ; et comme depuis le palais de Pilate jusqu'au saint sépulcre, Notre-Seigneur a fait quatorze pauses, douze étant en vie et deux après sa mort, on compte quatorze stations.
Pour trouver l'origine de cette dévotion au Chemin de la Croix, il nous faut remonter la chaîne des temps et nous rendre
par la pensée au Calvaire. C'est au pied de cette colline, à jamais illustrée par la mort d'un Dieu, que nous la voyons commencer.
Notre divin Sauveur est le premier qui soit entré dans la Voie douloureuse, le premier qui l'ait parcourue de l'une à l'autre de ses extrémités ; ou plutôt c'est lui qui l'a ouverte, qui l'a tracée en y laissant l'empreinte de ses pieds ensanglantés. Mais en acceptant pour lui-même toutes les rigueurs, il en a aplani les difficultés pour ceux qui doivent y marcher à sa suite. Il ne nous demande, à nous pécheurs, que de l'arroser de nos larmes ; pour lui, il l'a baignée de son sang. Sur cette longue route qui se déploie de la maison de Pilate jusqu'au sommet du Golgotha, il n'est pas une situation qui ne lui ait coûté un douloureux effort, pas une aspérité dont il n'ait senti la pointe déchirante. Nous ne pouvons le laisser marcher seul par cette voie de douleurs et nous devons nous écrier avec l'Apôtre : " Allons avec Jésus hors de l'enceinte du camp, examus ad eum extra castra, improperium e jus portantes. " (Heb, xii). Allons loin du tumulte et des folles joies de la cité, portant du moins une part de ce pesant fardeau d'ignominie dont il a voulu charger ses épaules innocentes pour en soulager les nôtres.
Après Jésus, la première à faire le Chemin de la Croix, fut la Très Sainte Vierge. Au rapport d'une pieuse tradition, elle se plaisait, après la sépulture du Sauveur, à parcourir ses traces ensanglantées sur la voie du Calvaire et, selon qu'elle l'a révélé à sainte Brigitte, elle fut exacte à visiter tous les jours les lieux que Jésus-Christ avait consacrés par ses souffrances " Omni tempore, post ascensionern Filii mei, visitavi loca in quibus ipse passus est et mirabilia sua ostendit. "
" Pendant le temps qu'elle vécut, dit André de Crète, la Sainte Vierge parcourut sans cesse les lieux où son Fils avait prononcé quelques paroles, ceux qu'il avait consacrés par quelque action, aussi bien que les lieux où il avait été chargé de liens et cloué à la croix." " Elle les mouillait de ses larmes, ajoute le Vénérable Bède, et y appliquait avec ardeur ses lèvres virginales. " Saint Léon X dit, dans une Bulle donnée en 1517 : " La Bienheureuse
Vierge Marie se fit un devoir de visiter très souvemt les lieux de la Passion de son très cher Fils. "
Et il n'en pouvait être autrement. Condamnée à prolonger son exil sur la terre, loin de celui dans lequel elle aimait à la fois et son Fils et son Dieu, comment son cœur ne lui eut-il pas fait éprouver le besoin de repasser sur les lieux consacrés par les principaux souvenirs de Jésus, et surtout sur le Calvaire où, près de lui, elle avait enduré ce martyre intérieur qui l'a fait appeler la Reine des martyrs ? Bien des fois on dut la voir s'avancer lentement, inondée de ses larmes, le long du chemin où son Fils avait porté la croix et s'arrêter accablée sur la hauteur où il était mort. Tendre et inconsolable mère, elle le voyait encore suspendu par ses plaies, la tête transpercée par les épines, tout le corps déchiré, pâle, oppressé, agonisant, et, dans ses angoisses, abaissant vers elle ses yeux presque éteints. C'était là qu'elle avait recueilli son dernier soupir, qu'elle avait vu la lance ouvrir son cœur, qu'elle avait reçu dans ses bras, serré contre son sein, le divin corps ensanglanté. Il était impossible qu'elle n'aimât pas à revenir là sans cesse et mille fois baiser cette terre rougie du précieux sang, mille fois l'arroser de ses larmes.
" Je vous le demande, dit saint Léonard de Port-Maurice, ce seul motif, savoir que le Chemin de la croix fut institué, non pas par un saint ou une sainte quelconque, comme la plupart des dévotions que nous pratiquons dans l'Eglise, mais par la Reine des saints, par la Très Sainte Vierge Marie, ce motif dis-je, ne suffit-il pas pour gagner nos cœurs ? Bien plus, savoir que ce premier exercice n'a pas seulement été institué mais même pratiqué par la Mère de Dieu, n'est-ce pas de quoi nous embraser tous d'une sainte ferveur pour une dévotion si excellente ?
Il devait accompagner Marie le disciple que Jésus aimait, saint Jean, qui, pour prix de son fidèle dévouement, mérita de recueillir des mains du Sauveur le legs le plus précieux qu'un ami mourant puisse faire à son ami : le legs d'une mère désormais privée de son fils unique.
Ils devaient aussi accompagner la Mère de Jésus ces Apôtres qui, après la descente du Saint-Esprit, étaient devenus des hom-
mes nouveaux. Dans leur brûlant amour pour leur bon Maître, là où Jésus était mort délaissé par eux, ils devaient venir pleurer leur lâche ingratitude, s'animer à travailler, à mourir eux-mêmes pour le faire connaître et aimer des hommes.
A leur imitation, les premiers fidèles des contrées peu éloignées de Jérusalem ne pouvaient manquer eux aussi, de visiter assidûment les lieux où venaient de s'accomplir de si grands mystères et interroger les témoins oculaires encore vivants sur toutes les circonstances de la divine agonie, pour nourrir des plus grands souvenirs qui furent jamais, leur piété et celle de leurs enfants.
Cette touchante dévotion devint bientôt générale. Des pèlerins en grand nombre que la sainteté des lieux attirait de toutes les parties du monde, lorsque la religion chrétienne se fut répandue, se faisaient un devoir d'aller vénérer les traces de Jésus- Christ montant au Calvaire. Ils racontaient aux autres les grâces particulières qu'ils avaient reçues et les grandes consolations qu'ils avaient goûtées.
Même au milieu des sanglantes persécutions qui remplirent les trois premiers siècles, ont vit accourir à ces saints lieux de nombreux et illustres pèlerins, tels que saint Alexandre de Cappadoce, saint Ephrem, saint Eustache. " Il serait trop long, a écrit saint Jérôme, de parcourir les noms de tous les évêques, de tous les martyrs, de tous les docteurs célèbres qui se sont rendus d'année en année à Jérusalem, depuis l'Ascension du Seigneur jusqu'à ce moment. "
Les pieux pèlerinages se multiplièrent tellement que le même saint docteur se plaignait un jour à la Vierge Eustochie d'être ravi à ses grands travaux par les nombreux voyageurs qui venaient le visiter." Les plus illustres personnages de la Gaule viennent ici, écrivait-il ; ceux qui croient en Jésus-Christ au fond de la Bretagne abandonnent l'Occident et viennent chercher ici le lieu qu'ils connaissent déjà par les saintes lettres et par la vénération des peuples. Que dirons-nous des Arméniens, des Persans, des Indiens, des populations de l'Ethiopie et de l'Egypte fertile en solitaires ; de celles du Pont, de la Cappadoce, de la
Syrie, de la Mésopotamie et de tout l'Orient, qui viennent ici, en si grande multitude, nous édifier par leurs vertus ! Tous diffèrent de langage ; mais la piété est la même en tous. Autant de peuples autant de chœurs divers chantant les divines louanges. " Le saint va jusqu'à dire dans une lettre à Desiderius : " On ne se croit chrétien qu'à demi quand on n'a pas adoré le Seigneur sur la terre que ses pieds ont foulée. "
Sur la trace de milliers de fidèles obscurs visitant en secret, dans l'ombre du mystère, la terre consacrée par les souffrances de l'Homme-Dieu, on put voir accourir tout ce que Rome possédait de plus grand : la noblesse, le génie, la science, la vertu, on peut voir sainte Hélène plus fière d'avoir retrouvé le bois vénérable de la Croix qui reçut les derniers soupirs de son Dieu que de son titre d'Auguste que le Sénat lui avait décerné ; s'estimant plus riche avec ce trésor qu'avec les dépouilles des nations que la victoire mettait à ses pieds, et plus heureuse de respirer à l'ombre des églises dont elle couvrit le sépulcre et la crèche de Jésus- Christ que d'habiter les palais que lui offrait la fortune de son fils et dont sa vertu la rendait digne.
Que de riches dames romaines abandonnèrent, heureuses de leur sacrifice, et leurs grands biens et leur patrie, pour aller vivre solitaires et pauvres là où Jésus s'était fait pauvre pour nous !
Veut-on savoir quelles douces impressions ressentaient tous ces pieux pèlerins de la Terre Sainte ? Voici ce que saint Jérôme nous raconte de l'illustre Paula, lorsqu'elle entra dans Jérusalem : " Le Proconsul de Palestine, qui connaissait très bien sa haute naissance, avait fait préparer pour elle le Prétoire, mais elle préféra descendre dans une humble habitation. Puis elle se mit à parcourir tous les lieux avec tant d'ardeur et d'amour qu'elle ne pouvait se détacher de l'un que pour voler à l'autre. Prosternée devant la Croix, elle adorait le Seigneur comme si de ses yeux elle l'eut vu encore crucifié. Au saint sépulcre, elle embrassait la pierre de la Résurrection que l'Ange avait écartée de l'entrée du monument. Et à l'endroit où avait reposé sans vie le corps du Seigneur, elle attachait ses lèvres avides comme à une source d'eau vive longtemps désirée. Et ce qu'elle répandit de
larmes de ses yeux, ce qu'elle fit entendre de gémissements, ce qu'elle éprouva de douleurs, toute la ville de Jérusalem en a été témoin et, lui aussi en a été témoin le Soigneur qui l'écoutait."
Quand le farouche Musulman foula d'un pied stupide et sacrilège la glorieuse poussière que les mystères de Jésus-Christ ont sanctifiée, ce ne furent plus des pèlerinages isolés ; on vit des peuples entiers se lever comme un seul homme et, au cri de " Dieu le veut ", courir au tombeau du Sauveur pour le délivrer du joug des infidèles. Des princes, des guerriers, des hommes au coeur intrépide, à l'âme pleine de foi, vinrent délivrer la cité sainte d'une odieuse oppression et conquérir le libre accès du tombeau de Celui qui a donné la liberté au monde. Les fortes murailles, les hautes tours, les portes de fer tombèrent devant leur valeur et ils entrèrent en vainqueurs dans cette ville qu'ils étaient venu chercher de si loin. Mais après les premiers moments donnés à l'exaltation du triomphe, quel spectacle offrit leur foi î Toute une armée à genoux, le front prosterné ; ces lions tout à l'heure frémissants, changés tout à coup en humbles adorateurs, pleurant, sanglottant, poussant des gémissements étouffés, comme on pleure sur la mort d'un père ; les fiers barons, les chefs puissants, partageant l'émotion du soldat ; un Godefroi de Bouillon, le roi qu'ils se sont donné, suivant nu-pieds la voie douloureuse et sa noble tête nue aussi ; car il ne veut pas qu'une couronne d'or ceigne son front là où le Roi des rois a été couronné d'épines et réalisant ainsi ce qu'avait prédit le Prophète Isaïe, des jours de gloire qui devaient luire sur Jérusalem : " voici que je lèverai la main sur les nations et que je ferai briller mon étendard aux yeux des peuples. Les rois seront tes nourriciers et les reines tes nourrices. Ils t'adoreront, le visage prosterné dans la terre, et ils baiseront la poussière de tes pieds." (Isaïe, 49).
Grâce aux glorieuses croisades, la dévotion des saints lieux se communiqua bientôt, comme une flamme rapide, à tous les points du monde chrétien. Durant de longues années, toutes les routes de Jérusalem se couvrirent de flots de pèlerins avides de contempler l'immortel tombeau reconquis sur l'infidèle, jaloux d'enrichir de leurs offrandes les sanctuaires de la Palestine.
Art. 2. — Développement de cette dévotion
Quel est le chrétien qui ne regarderait pas comme un des beaux jours de sa vie celui où il lui serait donné de voir de ses yeux cette terre privilégiée où tout est miracle et mystère, où tout est reliques ? Quel est celui qui ne serait pas heureux d'appliquer ses lèvres à la poussière vénérée qui reçut l'empreinte des pas de Jésus-Christ et, marchant de merveilles en merveilles, de visiter tour à tour et le Cénacle et le jardin des douleurs et le Calvaire et le Sépulcre ? Mais la distance est trop longue pour la plupart des chrétiens ; Page et les infirmités les arrêtent, les besoins de chaque jour, le soin d'une famille, les exigences d'un état, mille liens, mille considérations qui les enchaînent, ne leur permettent pas d'entreprendre ce lointain voyage.
L'Eglise y a pourvu et voici comment son ingénieuse et inépuisable charité a trouvé le secret de nous transporter à Jérusalem sans nous obliger à quitter nos foyers. Comprenant que le plus grand nombre des fidèles étaient privés des grâces singulières attachées à la visite des saints lieux, prenant en pitié dans leur paternelle sollicitude la multitude de pauvres, d'enfants, de vieillards, de justes et de pécheurs, d'âmes tièdes et ferventes écartées par divers obstacles de la Cité sainte et usant de cette suprême puissance qui leur a été donnée sur le trésor de l'Eglise, les Souverains Pontifes ont appliqué à la voie figurative de la Croix les mêmes privilèges dont leurs pieux prédécesseurs avaient enrichi la voie réelle du Calvaire ; ils ont permis que cette voie sainte fut érigée dans toutes les églises, les oratoires publics et, au besoin même, dans les chapelles privées, rapprochant ainsi de nous le salut jusqu'à le mettre sous notre main et ouvrant, pour ainsi dire, cette fontaine de grâces à la porte de chacune de nos maisons, afin que tous puissent librement y puiser les eaux de la vie éternelle ; ils n'ont cessé d'engager tous les fidèles à remplacer le voyage aux saints lieux par un pèlerinage spirituel qui consisterait à parcourir dans un sanctuaire quatorze stations, en y méditant les principales circonstances de la douloureuse Passion du Sauveur ; et ils ont accordé à ceux qui feraient ce
pieux exercice avec les dispositions convenables toutes les indulgences accordées à la visite des saints lieux de Jérusalem.
Et une telle libéralité ne doit pas nous surprendre ; nous ne devons pas être étonnés que l'Eglise ait tellement enrichi une pratique si facile et l'ait autant favorisée de ses largesses que le pèlerinage si pénible de la Terre-Sainte.
En temps d'abondance et de fertilité, le monarque prudent ferme les greniers publics et suspend les distributions générales de froment, de peur que les sujets confiants dans la libéralité de leurs princes, ne s'endorment dans la paresse et négligent la culture de la terre ; mais quand vient la stérilité, quand l'épuisement des forces s'accroît avec l'augmentation des besoins et de la famine, alors le souverain ouvre ses greniers et distribue le froment aux indigents.
De même, dans les siècles de ferveur où la vivacité de la foi enfantait de nombreux sacrifices, l'Eglise, en bonne mère, se montrait parcimonieuses dans ses grâces spirituelles, de peur d'attiédir la générosité et le pieux élan de ses enfants ; mais quand la disette, c'est-à-dire, la froideur, l'indifférence religieuse est venue s'abattre sur le monde, l'Eglise a ouvert tout grands ses trésors dont Jésus-Christ lui a donné la clef et elle a multiplié avec une prodigalité et une facilité extrêmes les indulgences et les faveurs, pour ôter tout prétexte à la lâcheté ou à la tiédeur et pour procurer, comme malgré eux, le salut de ses enfants.
Clément XI, Benoît XIV se distinguèrent d'une manière toute particulière par leur grand zèle à étendre dans toute la chrétienté la dévotion au Chemin de la Croix. Ils n'oublièrent rien pour engager tous les fidèles à l'embrasser ; et la regardant comme le moyen le plus efficace pour procurer le renouvellement des mœurs, pour exciter et entretenir la ferveur dans tous les lieux où elle serait établie, ils exhortèrent MM. les curés à l'ériger dans leurs paroisses, leur représentant que la proximité de l'une à l'autre ne devait pas être une raison suffisante pour qu'un zélé pasteur privât son troupeau d'un si précieux trésor.
Clément XIV regardait cette pratique comme très importante
et, afin qu'il n'y eut aucune circonstance qui put nous en détourner, il accorda qu'en cas de maladie ou de voyage, ou quand, pour d'autres raisons semblables, nous serions dans l'impossiblité de visiter ces stations, nous gagnerions alors toutes les indulgences attachées au Chemin de la Croix, en récitant quelques prières devant un crucifix béni pour cette fin que nous tiendrions en mains.
Art. 3. — Le Chemin de la Croix et les Saints
La Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ a été de tout temps la dévotion passionnée, on peut dire, de tous les saints. C'est là qu'ils ont puisé cet ardent amour de Dieu, cette charité dévouée pour le prochain, ce détachement complet des choses de la terre, cette abnégation totale du moi, enfin cette soif inaltérable de souffrances. Aussi voyons-nous que ceux-là se sont élevés au plus haut degré de sainteté qui ont le plus aimé et le mieux imité Jésus souffrant.
Ce sont les Fransiscains qui ont le plus contribué à étendre et à propager dans le monde cette dévotion si éminement salutaire du Chemin de la Croix. Pèlerin de la Terre Sainte au début de sa mission, le patriarche séraphique avait mérité de recevoir les stigmates du divin Crucifié le jour même où l'Eglise célèbre la fête de l'Exaltation de la Croix. En héritant de sa ferveur pour le culte de Jésus souffrant, ses enfants spirituels étaient tout indiqués pour tracer aux fidèles la voie du Calvaire, eux à qui TEglise a confié, depuis tant de siècles, la garde du Saint Sépulcre. Aussi se sont-ils toujours appliqués avec un zèle infatigable à multiplier les Chemins de Croix dans toutes les contrées où ils ont vécu.
Pendant ses quarante années d'apostolat, saint Léonard de Port-Maurice n'a rien négligé pour rendre populaire cette dévotion. Non content d'établir en tous lieux le Chemin de la Croix, d'en recommander la pratique en toute rencontre et aux personnes de toute condition, tant séculières que régulières, et de stimuler le zèle de ses confrères et des supérieurs ecclésiastiques
à la propager, il laissa en outre plusieurs écrits précieux sur cette salutaire dévotion.
" Vénérables Prélats, s'écriait-il, voulez-vous bannir du milieu de vos peuples les vices qui les dominent ? Le moyen vous en est offert : établissez en leur faveur le Chemin de la Croix et vous verrez les choses changer de face ; vous serez bientôt témoins des merveilleux effets, que produit le souvenir fréquent de la Passion de Jésus-Christ. Plusieurs curés ont observé que cette sainte pratique faisait une telle impression sur leurs paroissiens qu'après avoir fait le Chemin de la Croix, on les voyait remplis de dégoût des choses du monde et témoigner la plus grande aversion pour les jeux, les divertissements et les plaisirs auxquels on n'a que trop malheureusement l'habitude de se livrer pendant les jours qui devraient être sanctifiés d'une manière toute particulière. "
" Cette dévotion, disait-il, est la plus excellente, la mère, la reine de toutes les dévotions ; elle est le fléau du péché, le meilleur de tous les remèdes contre la contagion de l'impureté et du libertinage. O Chemin précieux de la Croix, chemin utile aux justes et aux pécheurs, aux vivants et aux morts, pour le temps et pour l'éternité ! "
" Il m'est arrivé, disait-il encore, dans le cours de mes missions, de trouver une paroisse où les fidèles faisaient le Chemin de la Croix, non seulement les dimanches et fêtes mais encore tous les jours de l'année ; chacun d'eux touché de l'état douloureux où il voyait que nos offenses avaient réduit Jésus-Christ, demandait à chaque station d'être préservé du péché mortel qu'il se proposait fortement d'éviter. Je puis assurer qu'ils étaient fidèles à leurs promesses et que les péchés graves étaient bannis de cet heureux peuple . ... "
" Permettez-moi, vénérables évêques, curés et autres ministres de Jésus-Christ, permettez-moi de me jeter à vos pieds en vous suppliant de ne rien négliger pour établir le Chemin de la Croix. Je vous conjure, in visceribus Christi, ne différez pas d'ouvrir aux fidèles un trésor où ils trouveront un principe de leur conversion, les moyens de persévérer dans la justice, de quoi satis-
faire à leurs dettes et à celles des âmes du purgatoire, enfin une source intarissable de grâces, de mérites et de toutes les bénédictions du ciel. Si Dieu est si sévère à l'égard du serviteur qui aura caché un réel talent, quel compte terrible ne fera-t-il pas rendre à celui qui aura caché à son peuple un trésor qui en renferme un si grand nombre dont le prix est infini ! "
" Quelle plus douce consolation spirituelle pour une âme juste, écrit encore ce grand saint, que d'aller d'une croix à l'autre, d'une station à l'autre comme une abeille diligente en quête de miel, et d'extraire, pour ainsi dire, de chaque mystère un nectar délicieux, une consolation sensible qui réjouit le cœur et lui fait goûter un paradis anticipé ? Ah ! Bienheureux les fidèles qui possèdent dans leur paroisse un exercice si religieux. C'est en réalité une échelle par où les âmes peuvent à leur gré monter au ciel pour y jouir de Dieu ; ou plutôt Dieu lui-même vient sur la terre combler de bienfaits les âmes qui pratiquent cette dévotion, ainsi que Notre-Seigneur le révéla à une religieuse espagnole morte en odeur de sainteté : " Sache, ma fille, lui dit-il, que le Chemin de la Croix est un trône où reposent les trois personnes de la Sainte Trinité et qu'il est moralement impossible que les âmes qui sont assidues autour de ce trône, c'est-à-dire, qui pratiquent fréquemment cet exercice, viennent à se perdre. "
Un grand nombre de saints se sont plu à exalter jusqu'aux nues cette sainte pratique.
Saint Augustin disait " que rien n'est plus utile pour acquérir îe salut éternel que de penser tous les jours aux peines que Jésus- Christ a souffertes pour l'amour de nous. Quelques instants de pieuse méditation sur la Passion du Sauveur sont plus méritoires que des jeûnes multipliés au pain et à l'eau. "
Saint Bonaventure écrit : " qu'il n'y a pas d'exercice de piété plus propre à porter une âme à la sainteté que la méditation de la Passion du Sauveur, " ce qui est l'unique but du Chemin de la Croix, " attendu, ajoute-t-il, que cette méditation ne rend pas seulement l'homme semblable aux anges mais le divinise enquelque sorte. ;'
" Les plaies de Jésus, dit-il encore, sont toutes des plaies d'amour ; ce sont des dards et des flammes qui blessent les cœurs les plus durs et qui embrassent les âmes les plus glacées . . . Si vous voulez attirer sur vous grâce sur grâce, croître de vertu en vertu, livrez-vous tous les jours à l'exercice du Chemin de la Croix. "
Saint Thomas, interrogeant saint Bonaventure lui demandait où il avait puisé les trésors de science qui enrichissaient ses ouvrages, et le docteur séraphique, montrant le crucifix, répondit " voilà mon 1-vre. " C'était la traduction du mot de saint Paul disant : " qu'il ne voulait savoir autre chose que Jésus, et Jésus crucifié."
" Rien n'est plus agréable et plus précieux aux yeux de Dieu que de voir les chrétiens méditer les mystères de la Passion du Sauveur et en faire l'objet d'une amoureuse contemplation. " Ce sont là les paroles de Pierre de Blois: " On ne saurait décrire ni expliquer, dit-il encore, on ne saurait même pas imaginer tous les biens que procurent le souvenir et la méditation de la Passion et de la mort de Notre-Seigneur. De tous les exercices de piété auxquels peuvent vaquer les chrétiens, c'est sans contredit le plus utile, le plus efficace et le plus salutaire. "
" Le Chemin de la Croix, selon Thomas a Kempis, c'est la voie royale. Pourquoi, dit-il, craignez-vous de porter la croix par laquelle on arrive au royaume du ciel ? Dans la croix est le salut : dans la croix est la vie, dans la croix est un rempart contre les ennemis ; dans la croix est l'abondance des douceurs célestes ; dans la croix est la force de l'âme ; dans la croix est la joie de l'esprit ; dans la croix est le comble de la vertu et la perfection de la sainteté . . . Allez où vous voudrez, cherchez tout ce qu'il vous plaira, vous ne trouverez ni une voie plus élevée ni une voie plus sure que la voie de la Sainte Croix. "
Le pieux Thaulère résume ainsi les fruits de l'exercice du Chemin de la Croix : " lo) La méditation assidue de la Passion dispose l'homme à abandonner le péché et à se réconcilier avec Dieu ; 2o) elle lui inspire la confiance de résister aux tentations ; 3o) elle lui suggère des forces pour faire le bien ; 4o) elle augmente
la grâce dans l'âme et multiplie les secours d'en haut ; 5o) elle lui fait approfondir les mystères de la foi ; 60) lui dispense toutes les faveurs célestes ; 7o) lui inspire au moment de la mort la certitude du salut ; 80) et enfin, lui assure une vie parfaite ici-bas et la salut éternel après cette vie. "
Saint François de Sales, encourageait les fidèles à faire le Chemin de la Croix et il ne craignait pas de dire qu'il y a pas de plus puissant aiguillon pour nous faire avancer en l'amour divin que la considération des souffrances et de la mort du Fils de Dieu.
En faisant le Chemin de la Croix, à cette école de Jésus crucifié, d'après saint Alphonse de Liguori, les chrétiens apprennent la pratique de toutes les vertus. " Fortifiés en voyant Jésus sur la croix, dit-il, ils aiment les mépris plus que les mondains n'aiment les honneurs du monde. En voyant Jésus mourant sur la croix, ils cherchent à se détacher des biens de la terre. En le voyant tout en plaies, ils ont horreur des plaisirs sensuels et ne pensent qu'à affliger leur chair afin de s'unir par leurs souffrances à Jésus crucifié. En voyant comment Jésus obéit et se conforme en tout à la volonté de son Père, ils s'efforcent de rendre toutes leurs inclinations conformes au bon plaisir du Seigneur. En voyant la patience avec laquelle Jésus endura tant de tourments et d'opprobes, pour l'amour de nous, ils supportent avec résignation, et même avec joie, les injures, les maladies, les persécutions, et toutes les cruautés des tyrans. En voyant enfin l'amour que Jésus-Christ nous témoigne dans le sacrifice qu'il fait pour nous de sa vie sur la croix, ils sacrifient à Jésus-Christ tout ce qu'ils ont, biens, plaisirs, honneurs, vie. "
Albert Le Grand va jusqu'à dire " qu'on mérite davantage par une seule pensée sur la Passion de Jésus-Christ, " et conséquemment en faisant une seule fois avec dévotion le Chemin de la Croix, " qu'en jeûnant tous les vendredis, pendant une année entière, au pain et à l'eau, qu'en se donnant plusieurs fois la discipline, qu'en récitant tout le psautier, qu'en faisant à pieds nus le pèlerinage de saint Jacques en Galicie. "
Et ces sentiments des saints d 'expliquent facilement. Ils savaient qu'il n'y a pas une dévotion plus recommandée par L'Ecriture, plus digne d'une âme chrétienne, plus utile à notre salut que la pensée de la Passion de Jésus-Christ. " Recogitate, serio cogitate, considerate, expendite, eum qui talem sustinuit a ■peccatoribus adversus semetipswn contradictionem : " dit saint Paul (Heb. xn, 3.) pensez et repensez sérieusement et avec application d'esprit à Celui qui a souffert des pécheurs une si grande contradiction contre lui-même. " " Gratiam fide jussoris tui ne obliviscaris ; posuit enim pro te animan suam ; (Eccl. xxix, 20) gardez-vous bien d'oublier la grâce qu'il vous a faite Celui qui s'est rendu votre caution, car il a engagé sa vie pour vous. " Recordare paupertatis meœ, absinthii et fellis, souvenez-vous de ma pauvreté, du fiel et des amertumes que j'ai goûtées pour vous " nous dit le Fils de Dieu par Jérémie.
Saint François méditant un jour sur la Passion de Jésus et pensant n'être ouï de personne, pleurait amèrement et soupirait ; il sanglotait et se lamentait. Un saint homme, l'ayant entendu, y accourut comme au secours d'un homme qu'on eut égorgé et, le trouvant tout seul, il lui dit : pourquoi pleurez-vous de la sorte ? Hélas, dit le saint, c'est que je considère que Jésus a tant souffert pour nous et que cependant personne n'y pense. Et ayant dit cela, il continua à gémir comme auparavant et ce bon jeune homme se mit aussi à pleurer avec lui.
Faisons comme eux, si nous avons tant soit peu d'amour et de tendresse pour notre Sauveur ; et si nous voulons faire un grand progrès dans le chemin de la perfection, jetons souvent les yeux sur le Fils de Dieu crucifié et sur les exemples de vertus qu'il nous a donnés sur la croix.