‹ áA mes prãetres (volume 4)Chapitre 13 sur 14 · VISITE AU SAINT-SACREMENT · texte numérisé non relu

VISITE AU SAINT-SACREMENT

Vivant de l'Eucharistie, animés du feu de son amour, vous voudrez faire partager à vos fidèles votre inappréciable bonheur. Le propre du feu n'est -il pas de se communiquer et de s'étendre pour tout embraser autour de lui ?

Jésus tombe du ciel chaque matin dans les mains de son prêtre tremblantes d'émotion et d'amour. Il se donne en nourriture à ses enfants à la sainte Table, la seule au monde à laquelle on ne s'assied pas, à laquelle on s'agenouille, de laquelle on s'approche les yeux baissés, les mains jointes, le cœur palpitant d'émotion et d'amour, à cause de la divinité de la nourriture qui y est servie. Puis il reste dans le tabernacle pour y attendre, écouter, bénir ceux qui, dans la journée, voudront bien venir le saluer, l'adorer, le prier.

Il est là non pas pour une heure comme au Cénacle quand il permit à Jean cette extase d'une première communion sur son Sacré Cœur ; non pas pour un jour, ni pour un mois, ni pour une année, mais pour toujours. " Je m'en vais, disait-il, mais je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviendrai et je resterai avec vous jusqu'à la fin du monde. "

Il est revenu et il est là, Dieu avec nous et pour nous, notre Emmanuel. L'Eucharistie, c'est l'Incarnation qui se prolonge

à travers la durée et l'espace. Il est le compagnon fidèle de notre pèlerinage et le consolateur de notre exil. A toute heure, il donne audience. Il nous écoute et il nous parle ; il reçoit nos hommages ; il entend nos requêtes, nos désirs, nos plaintes, nos craintes. Il encourage, il bénit, il pardonne. A pleines mains, à qui les demande, il distribue ses grâces.

Or si vous exceptez quelques âmes pieuses qui ont choisi la meilleure part à l'exemple de Marie, où sont dans nos paroisses les chrétiens et les chrétiennes qui s'occupent du Dieu de l'Eucharistie et viennent s'agenouiller à ses pieds, entrez dans nos églises après l'heure des offices. Quelle tristesse ! Quel abandon ! Comme ces édifices semblent froids et glacés ! Comme tout y est mort, sépulcral ! La lampe suspendue à la voûte jette à peine quelque mouvement de vie et sa lueur incertaine et faible n'en saurait animer la morne solitude. O mon Dieu ! \rous avez souvent dans nos églises moins d'amis que sur le Calvaire. Vous pouvez vous écrier avec Isaïe : " J'ai élevé et j'ai nourri des enfants et les ingrats, ils m'ont méprisé !"

S'il y avait un temple fortuné où l'on eut qu'à entrer et qu'à demander pour obtenir chaque matin un billet de cent piastres, y en a-t-il beaucoup qui diraient : "Ah ! c'est bien assez d'y aller une fois par an, par mois ou par semaine ?"

Nous pouvons en être sûrs, personne ne manquerait à son poste chaque matin et l'on n'aurait même pas besoin de faire d'invitation.

Mais pourquoi deux poids et deux mesures ? Est-ce que la plus petite grâce ne vaut pas aux yeux de la foi plus que tous les trésors de la terre ? Est-ce que l'Eucharistie n'est pas l'abîme et l'océan de toutes les grâces? Ah! qu'il avait raison ce saint homme de Tours qui disait un jour : "'Si je savais qu'il y a quelque part un sanctuaire privilégié où l'on pourrait communier trois ou quatre fois par jour, vite, je ferais mes malles et je partirais sur l'heure pour aller vivre à l'ombre de ce sanctuaire." Jésus s'est enfermé dans cette prison d'amour qu'on appelle le tabernacle pour donner audience

aux âmes, pour les combler de tous les biens ; il en a la puissance et le désir ; et on le laisse dans la solitude et dans l'abandon ! !

N'est-ce pas un phénomène inexplicable ? Ou plutôt l'explication ne se trouve-t-elle pas, en partie du moins, dans la négligence de ceux à qui il incomberait d'être les zélateurs de la présence réelle ?

Demandez-vous donc si, dans le ministère de la parole, en chaire, au confessionnal, dans la direction spirituelle des fidèles, vous avez suffisamment pris soin de donner une place d'honneur à cette vérité fondamentale et si féconde, à ce fait merveilleux de la présence de Dieu incarné, caché et vivant au milieu de nous.

Demandez-vous combien de fois vous avez cru à propos de suggérer à vos visiteurs d'entrer un instant à l'église, voisine de votre presbytère, pour y saluer le meilleur des amis, le plus puissant de leurs protecteurs, le meilleur des pères, le plus sage des médecins, le plus tendre des bienfaiteurs ; car Jésus est tout cela pour eux, et de lui dire : Sto ante Te pauper et nudus, gratiam postulans et miser icordiam implorans. . . Pro remedio ad Te venio. (Imit. Christi, iv, 16.)

Dites donc souvent à vos fidèles ce qu'affirmait Bourdaloue : " Il n'y a pas de dévotion plus solide que celle de visiter le Saint-Sacrement, il n'y en a pas de plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ ; il n'y en a pas de plus salutaire aux âmes, ni de plus utile. "

Suppliez-les de venir souvent au pied du tabernacle où Dieu réside, de venir souvent consoler par leurs hommages ce doux captif de l'amour. Il ne s'agit pas de lui donner de longues heures, mais quelques minutes seulement d'une respectueuse et fervente adoration. Qu'ils aillent dire au Dieu de l'Eucharistie : " Cher Maître, notre cœur est triste en pensant que tant de chrétiens vous oublient, nous au moins, nous venons vous bénir tous les jours. Per singulos dies benedicimus Te."

Du reste l'Eglise, s'inspirant des oracles sacrés, ne cesse de leur adresser cette exhortation : " Venez, adorons le grand Roi pour qui tout a vie dans l'univers, Regem cui omnia vivunt, venite adoremus. " " Venez mêler vos adorations à celle des anges, parce que du temple comme de son palais terrestre, nos adorations s'élèvent jusqu'au palais où il trône dans les cieux, Adorate Deuvi omnes angeli ejus ; adorate Dominvm in aula sancta ejus. " (Ps. 96.)

Rien n'est touchant, rien n'est sanctifiant et salutaire comme cette prière fervente d'une âme recueillie là, au pied des saints autels, dans la solitude et le silence du temple. Les grands offices publics ont leur grâce, une grâce qui semble avoir quelque chose de moins profond ; on y est distrait par la foule, par le chant, par les cérémonies. Ici c'est l'entretien de l'âme avec le divin Maître, cœur à cœur, seul avec Jésus seul. C'est là que se reçoivent les plus douces et les plus intimes communications de l'Esprit-Saint ; là que se font sentir quelques fois les touches les plus secrètes de la grâce ; là que s'élèvent vers le ciel les oraisons les plus ferventes ; là que se prennent souvent les plus généreuses résolutions. " Approchez-vous du tabernacle, dit Y Imitation de Jésus-Christ, pour consulter le Seigneur. Vous y entendrez quelquefois sa divine réponse et vous en sortirez instruits de bien des choses présentes et futures. (111, 28.)

Dans ses Coîijidences, Lamartine, racontant l'histoire de ses premières années, les meilleures, et, en somme, les vraies inspiratrices de son génie, a écrit les lignes suivantes, écrites visiblement avec amour et apportant, au milieu des déceptions de la vie, comme un rajeunissement d'âme au grand poète :

" Je vivrais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant pendant la récréation des élèves jouant dans la cour, j'entrais par une petite porte secrète dans l'église déjà assombrie par la nuit et à peine éclairée au fond du chœur par la lampe du sanctuaire, je me cachais sous l'ombre

plus épaisse d'un pilier; je m'enveloppais. . .tout entier de mon manteau comme d'un linceul ; j'appuyais mon front sur le marbre froid d'une balustrade et plongé pendant des minutes que je ne comptais plus dans une muette mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux et sous mes pieds. . . et je m'abîmais en Dieu, comme l'atome flottant dans la chaleur du jour d'été s'élève, se noie, se perd, dans l'atmosphère, et, devenu transparent comme l'éther, paraît aussi aérien que l'air lui-même et aussi lumineux que la lumière."

Rêverie de poète, diront quelques-uns. Non î mais bien prise d'une âme jusqu'à ses fibres les plus intimes par une vérité divine, et prise d'âme dont rien ne pourra effacer complètement la vive et profonde empreinte. C'est le même enfant, pénétré ainsi de sens divin, dans ce temple où il prie, qui plus tard devenu homme, proclamera la vérité du christianisme et lui fera hommage de son génie et de son cœur, en écrivant ceci :

" Le christianisme a été la vie intellectuelle du monde depuis dix-huit cents ans et l'homme n'a pas découvert jusqu'ici une vérité morale ou une vertu qui ne fussent contenues en germe dans les paroles évangéliques. J'ai été élevé dans son sein, j'ai été formé de sa substance. Il me serait aussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité. Et si je le pouvais, je ne le voudrais pas ; le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de moi. "

Rappelez souvent à vos fidèles l'amour que Jésus a eu pour eux. Il les a aimés de toute éternité et, c'est pour défendre leurs âmes, pauvres colombes menacées par le vautour du péché, qu'il est descendu du ciel et qu'il a étendu sur eux les ailes de son amour.

Il les a aimés à Bethléem où il a pris leur petite taille pour mieux leur ressembler, leurs petites mains pour mieux les bénir, leur sourire pour mieux les attirer à lui.

Il les a aimés à Nazareth où il a voulu travailler pour leur apprendre à aimer le travail.

Il les a aimés au calvaire où il a répandu tout son sang pour les racheter.

Il les a aimés dans le tabernacle où il descend pour les faire vivre de sa vie divine.

Rappelez souvent à vos fidèles ce qu'est un autel habité par Jésus ; rappelez-leur les trésors que renferme le petit coffre de marbre ou de bois que nous nommons tabernacle, qui dit peu de chose aux sens, mais qui ravit l'âme quand la foi l'éclairé et que l'amour l'embrase. Réveillez leur foi, car elle dort ; ranimez leur amour, car il est faible.

Demandez-leur ce qu'ils feraient si un jour vous pouviez leur annoncer que Jésus-Christ est corporellement visible dans leur église. Sans doute ils y accoureraient pour voir le Fils de Dieu, leur Sauveur et leur Juge. Mais ce Dieu qu'ils s'empresseraient d'aller voir de leurs yeux, ils peuvent le voir par la foi qui les anime. Qu'importe le voile s'il enveloppe la réalité qu'ils adorent.

Vos fidèles ont regretté peut-être de n'avoir pas vécu dans les temps évangéliques, de n'avoir pas vu ce Dieu Sauveur qui passa sur la terre en faisant le bien ; ils ont peut-être envié le sort de cet homme bienheureux nommé Zachée dont il est question dans l'Evangile, à qui Jésus dit cette parole : "il faut aujourd'hui, oportet hodie, que je demeure dans votre maison. " Ils ont envié son bonheur ; car il fut heureux, il reçut Jésus dans sa maison, dans l'allégresse de son âme, excepit gaudens. Et Jésus en effet avant d'en sortir, prononça cette parole de vie : " Le salut s'est aujourd'hui répandu dans cette demeure. "

Ils n'ont rien à regretter, rien à envier. Ils sont, si on peut se servir de cette expression, les contemporains de Notre- Seigneur ; ils sont ses voisins. Jésus est de leur temps ; Il vit au milieu d'eux ; il demeure à leur porte ; leur église, c'est la maison du bon Dieu.

Si un bon fils pouvait aller jusqu'à la porte du cachot où

est retenu son bon père, refuserait-il, quoiqu'il ne le vit pas, de venir chaque jour lui glisser à travers cette porte quelques tendres paroles pour le consoler, pour lui prouver qu'il l'aime, qu'il pense à lui ?

Or le tabernacle est la prison d'amour où Jésus repose et c'est sa tendresse pour nous qui l'y retient enchaîné ; c'est cette tendresse qui lui fait dire ces ravissantes paroles : " Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes, deliciœ meœ, esse cum filiis hominum. "

Voilà des idées, des vérités sur lesquelles vous devez revenir souvent dans vos instructions, même dans vos conversations avec les fidèles. Certainement elles produiraient un bon effet ; elles contribueraient à faire cesser un état de choses navrant et qui ne se comprend pas.

Vraiment le cœur du chrétien est incompréhensible. S'il poursuit une affaire importante, il remue ciel et terre pour se trouver des protecteurs ; s'il éprouve quelque infirmité, il s'empresse d'aller aux eaux ou dans un climat plus doux, pour rétablir sa santé. Mais sa sagesse se dément s'il s'agit des intérêts spirituels, de la santé et de la vie éternelle de son âme. Dans le tabernacle se trouve l'avocat le plus puissant, le conseiller le plus sage et on ne va pas le consulter. Les maladies de l'âme attristent parfois le chrétien ; le médecin est là qui l'appelle. " Venite ad me, venez à moi. " Pourquoi n'aurait-il pas le même empressement que quand ses intérêts temporels sont en jeu ?

Quelle consolation vous auriez si, chaque matin avant le travail, le soir, après la journée finie, vous voyiez plusieurs de vos fidèles venir s'agenouiller et prier avec ferveur dans vos églises ! Ils s'en retourneraient chez eux silencieux et recueillis, emportant comme un trésor dans leurs champs et dans leurs maisons la bénédiction du bon Maître.

Quelle consolation pour vous si vous aviez dans vos paroisses de nombreux fidèles venant chaque jour s'agenouiller dans vos

églises pour se donner à Jésus aussi libéralement qu'il se donne à eux et pour lui dire du fond du cœur :

A vous notre esprit appliqué à vous connaître, à vous voir en toutes choses, à marcher en votre présence, à se nourrir des célestes vérités que vous nous avez enseignées.

A vous notre volonté respectueusement soumise à vos commandements et aux commandements de votre Eglise.

A vous notre liberté affranchie de l'esclavage des servitudes de la vie mondaine.

A vous notre cœur toujours ouvert à votre amour et toujours prêt aux largesses de la charité.

A vous notre corps et nos sens consacrés aux pratiques de la pénitence chrétienne, disposés à recevoir les croix qu'il plaira à la Providence de nous envoyer.

A vous tout ce que nous sommes et tout ce qui nous appartient, puisque vous vous donnez à nous sans réserve.

Quelle consolation si vous aviez dans vos paroisses un grand nombre de fidèles aussi pieux qu'intelligents qui souvent visiteraient l'église et qui aimeraient à dire à ceux qui la fréquentent moins souvent :

Nous allons à l'église parce que c'est la maison de notre Père et que nous avons le besoin d'aller le saluer, lui rendre nos hommages, recevoir ses conseils et sa bénédiction.

Nous allons à l'église parce que c'est la maison de notre Dieu et que tout nous fait un devoir de lui payer dans son temple le tribut de nos adorations et de notre reconnaissance.

Nous allons à l'église parce que nous sommes faibles et que nous y trouvons la force.

Nous allons à l'église parce que nous avons des défauts tenaces, des passions ardentes, et qu'il nous arrive parfois de tomber dans le péché. Nous sentons que nous avons le besoin d'être

pardonnes et c'est aux pieds de Jésus-Christ qu'on trouve le pardon.

Nous allons à l'église parce que nous avons besoin de lumières, de secours, parce que nous avons mille choses à demander au bon Dieu. Or c'est là qu'il accorde ses audiences aux misérables et qu'il leur distribue ses faveurs.

Nous allons à l'église parce que tout ne finit pas avec la vie, parce que nous avons une âme à sauver et que, pour la sauver, nous devons lui donner tous les soins qu'elle réclame, la retremper dans l'atmosphère surnaturelle. Et c'est ce que nous trouvons à l'église.

Nous allons à l'église pour nous adresser du fond de l'âme à ce " Fils de David, " pour nous tourner vers le Christ présent dans le tabernacle, pour nous rappeler cette grande parole, aussi actuelle après dix-huit siècles qu'au jour lointain où pour la première fois elle faisait tressaillir l'âme des multitudes : " Venez à moi, vous tous qui travaillez, qui luttez, qui souffrez et pleurez, qui vous sentez près de succomber sous votre lourd fardeau, venez et je vous donnerai la force ! Venez, et jusque dans les larmes vous goûterez une paix et une joie que les mondains ne connaissent pas. "

Nous allons à l'église parce que nous savons que cette étrange promesse s'est vérifiée et se vérifie chaque jour, que la prière au pied de l'autel rend l'affliction moins douloureuse et la joie plus pure ; car elle mêle à l'une je ne sais quoi de fortifiant et de doux, et à l'autre un parfum céleste. Nous savons qu'il passe parfois sur les campagnes un vent qui dessèche les plantes et qu'alors on voit leurs tiges flétries pencher vers la terre ; mais humectées par la rosée, elles reprennent leur fraîcheur et relèvent leur tête languissante. Nous savons par une triste expérience que des vents brûlants passent parfois sur nos âmes et les dessèchent ; mais la prière au pied de l'autel est la rosée qui les rafraîchit.

C'est pour jouir de cette consolation et amener tous les jours quelques adorateurs devant le Très-Saint-Sacrement que quel-

ques curés de paroisses bien organisées font dans l'église chaque soir la prière en commun et l'accompagnent d'une courte lecture. C'était la coutume du saint curé d'Ars. Un certain nombre de fidèles viennent à cet exercice. Ils demeurent quelque temps à l'église après l'exercice, adorant, priant le Dieu du tabernacle qui répand sur eux ses bienfaits.

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