VISITEZ SOUVENT JESUS PRESENT DANS LE TABERNACLE
Quand Dieu dans l'Ancien Testament parlait à son peuple — ce qui n'arrivait que rarement — ce n'était pour l'ordinaire que par l'entremise d'un ange. Il n'accordait cette faveur qu'aux Patriarches, qu'aux Prophètes, qu'aux chefs de la nation sainte qu'il s'était choisie ; mais Jésus, vrai Dieu et vrai homme, veut bien en tout temps, à toute heure converser familièrement avec nous dans le Sacrement de son amour.
Non content de s'être rendu visible sur la terre durant quelques années ; non content de répondre à notre appel et de descendre tous les jours sur nos autels pour servir de nourriture à nos âmes, ce divin Sauveur ne dédaigne pas de demeurer au milieu de nous, renfermé continuellement dans le tabernacle, toujours prêt à s'entretenir avec nous, toujours disposé à nous écouter favorablement et à nous répondre avec bonté.
" Les rois de la terre, remarque sainte Thérèse, ne permettent pas à tous leurs sujets de les aborder quand cela leur plait ; et même tout ce que peuvent espérer les pauvres, c'est de leur faire parler par une tierce personne. Mais, pour vous parler, ô Roi du ciel, il ne faut pas d'intermédiaire ; quiconque vous désire, vous trouve toujours dans le Saint-Sacrement et peut s'entretenir avec vous quand cela lui plait et en toute liberté. "
Jésus sur nos autels nous attend et il semble nous redire sans cesse ces douces paroles : Venite ad me. . .et ego reficiam vos.
Saint Thomas avait donc raison d'appeler l'Eucharistie " un sacrement d'amour et le gage de la suprême charité, sacramentum amoris et summum charitatis pignus. " Et saint Bernard : " l'amour des amours," puisque dans ce sacrement, Jésus-Christ réunit et complète tous les prodiges de son amour envers les hommes.
Sainte Madeleine avait aussi raison d'appeler " le jour de F amour ", celui où Jésus institua ce divin Sacrement.
Et le Concile de Trente pouvait bien appeler ce mystère : Effusio divitiarum amoris Chrisli, comme saint Jean Chrysostôme avait raison de dire : Omnis thésaurus beneficientiœ Dei, mysterium faciens ut terra nobis sit cœJum.
Ne devons-nous pas nous écrier avec David : " Que le Dieu d'Israël est bon, quam bonus Israël Deus ! "
Notre divin Jésus a voulu être avec ses enfants partout, avec le riche et avec le pauvre, avec l'homme des champs et avec le citadin, partout où il y a des hommes à aider, à protéger, à consoler. Il ne pouvait réaliser ce désir, sans prendre cet état qui tient si peu de place, si peu gênant que le moindre espace lui suffit et que le tabernacle le plus pauvre n'est pas en trop criante opposition avec son dénuement.
Jésus a voulu inspirer confiance à ses enfants, leur permettre d'oser l'approcher, le prier, lui parler sans crainte ; il a voulu non seulement leur respect mais leur amitié ; il a voulu leur devenir familier comme le frère l'est à son frère, l'enfant à sa mère. Or qui eut osé l'approcher s'il leur eut apparu dans l'éclat de sa majesté, dans le rayonnement de sa sainteté, avec le regard flamboyant du souverain Juge entouré des~ légions d'anges qui accompagnent le Roi du ciel et de la terre ?
Jésus a voulu être la victime perpétuellement immolée pour nos fautes ; victime qui renouvelle l'expiation aussi souvent et en autant de lieux que se renouvelle le péché. Or quel prêtre oserait l'immoler pour continuer le sacrifice de sa mort s'il devait renouveler ostensiblement et avec effusion sensible du sang sa cruelle passion ? Or son amour a tout concilié ; il mourra, mais les espèces cacheront sa mort et voileront l'effusion de son sang. Il sera notre victime mais si dissimulée aux yeux de notre délicatesse que son sacrifice sera la plus touchante et la plus attrayante des fêtes où l'enfant lui-même prendra plaisir à assister sans trembler.
Il a voulu être notre nourriture ; .car la vie divine donnée au baptême a besoin d'un aliment divin et pour devenir sembla-
blés à Dieu, nous devons nous nourrir de Dieu. Or qui eut osé mordre dans sa chair sanguinolente, tremper ses lèvres dans le sang empourpré qui s'échappe de ses veines ? Mais il s'est fait pain ! Sa chair et son sang, il les a réduits, broyés, pétris en un peu de pain dans lequel il a répandu avec toute sa substance ses vertus, ses qualités, ses perfections.
Et tout cela, il l'a fait par amour pour nous ! Quant bonus Israël Deus !
Supposons quelqu'un qui est loin en exil. Son père a consenti, par amour pour lui, à aller fixer sa demeure près de sa demeure, afin de le consoler dans ses peines, de sécher ses larmes, de l'enrichir de ses dons. N'irait-il pas souvent le visiter, le remercier, épancher son cœur dans son cœur, lui dire ses joies, ses tristesses, lui parler de ses parents, de ses amis, de sa patrie absente ?
Pourquoi tous les catholiques n'agiraient pas de même envers Notre-Seigneur qui est venu fixer son séjour au milieu de nous et qui est plus que notre père, puisqu'il est notre Dieu ? " Ce qu'il y a de certain, dit saint Alphonse de Liguori, c'est que, parmi toutes les dévotions, après la sainte communion, il n'en est pas de plus agréable à Dieu et de plus avantageuse pour nous que celle de rendre de fréquentes visites à Jésus sur nos autels. "
Quand Jésus nous a tout donné ; quand de ce seul acte de la Cène il s'est fait à la fois notre victime, notre nourriture et notre compagnon : notre victime pour être immolé jusqu'à la fin, notre nourriture pour être donnée à tous les hommes de tous les siècles, aux petits comme aux grands ; notre compagnon pour nous guider, nous suivre sur toutes les plages, sous toutes les latitudes et vivre avec nous comme un père au milieu de ses enfants et un ami avec ses amis ; quand il a fait tout cela, pour le payer de cet amour qui est si libéral, si constant, si magnanime, ses enfants ne lui donneraient même pas un souvenir !
Surtout serait -il possible que le prêtre qui enfante tous les matins le Christ sauveur du monde sur l'autel, n'aimerait pas
à aller s'agenouiller souvent à côté de cette prison dans laquelle il a lui-même enfermé son Dieu ?
Jésus est là, tout près du prêtre ; il a dressé sa tente à côté de la sienne, et le prêtre n'irait pas le voir ou ne répondrait à de telles prévenances que par quelques visites éloignées ! Il oublierait que l'Eucharistie, qui est la richesse de toute l'Eglise, est le trésor particulier du prêtre ! 0 quam magnum et honorabile est officium sacerdotum quibus datum est Dominum majestatis verbis sacris consecrare, labiis benedicere, manibÛs tenere, are proprio sumere et cœteris ministrare ! (Imit., iv, 11.)
C'est lui qui l'a fait descendre sur l'autel, qui l'a pris dans ses mains, l'a déposé dans le saint ciboire, qui l'a recouvert du voile protecteur, et il aurait le courage de le laisser là tout le jour, de l'abandonner à sa solitude, de ne répondre à ses avances, à son amour que par une froide indifférence, que par des visites peu fréquentes et dont l'amour serait absent !
Nous entendons au dehors les flots de la foule empressée ou indifférente, les uns vont à leurs affaires, les autres à leurs plaisirs et l'église est déserte ! Le prêtre le sait ; il le voit. Mais il a, dit-il, des occupations, d'autres visites à faire, des visites qu'il prolonge peut-être par désœuvrement et, durant ces longues heures, le Saint-Sacrement est seul, délaissé, sans adorateurs, sans prière, au sein des ombres d'une lampe à demi-éteinte !
Mais nous pourrions rappeler à ceux qui se rendraient coupables de cette négligence les paroles que disait à ses prêtres le saint évêque de Genève : " Nous devrions faire cent mille adorations par jour à ce divin Sacrement, en reconnaissance de l'amour avec lequel Dieu demeure avec nous ! "
Les prêtres n'entendraient-ils pas alors une voix qui doucement leur dirait : "Et vous aussi, vous m'abandonnez ! Numquid et vos vultis abire f " Notre-Seigneur ne leur dirait-il pas comme à Philippe : Tanto tempore vobiscum sum, et non cognovistis me !
Nous lisons dans nos saints Livres que David ne souhaitait rien plus ardemment que d'entrer dans le tabernacle du Seigneur et qu'il se fut estimé heureux de n'en sortir jamais ; que Daniel, éloigné de la Judée et captif à Babylone, ouvrait chaque jour trois fois les fenêtres de sa chambre du côté de Jérusalem et que de là, fléchissant le genoux, il adressait sa prière au Dieu d'Israël comme s'il eut été dans son temple ; que la Reine de Saba venait des extrémités du monde pour voir Salomon dont la renommée lui avait raconté la gloire.
L'histoire nous dit que des milliers et des milliers de pèlerins ont entrepris de longs et périlleux voyages pour aller baiser la terre que le Seigneur avait foulée sous ses pieds divins, que des rois dépouillés de leurs splendides vêtements, que des pontifes vénérables, le bâton à la main et le chapelet à la ceinture, ont fait des milliers de lieues sans autre ressource que le pain de l'aumône et leur confiance, pour visiter cette contrée devenue, sous le regard du ciel, si féconde en miracles qu'elle en garde à jamais la mémoire.
Or dans l'église, tout à côté du presbytère, il y a bien plus que Salomon dans toute sa gloire, bien plus que la crèche et que le sépulcre du Christ, il y a réellement et substantiellement le Fils de Dieu très haut, la joie du ciel et de la terre, le salut du monde ; il y a là Jésus notre Roi, celui dont nous nous réjouissons d'être les humbles sujets ; Jésus, notre Rédempteur, qui a régénéré le monde, qui a pris l'humanité dans la boue où elle se vautrait pour lui faire atteindre des hauteurs qu'elle n'aurait jamais pu atteindre par ses propres forces ; Jésus, le céleste médecin, qui vient à des âmes languissantes, faibles, malades, qui offre d'appliquer sur nos plaies sa chair divine, le remède par excellence de toutes les infirmités spirituelles.
Lui, le Maître, pour venir jusqu'à nous, il a dû descendre des splendeurs de son trône, franchir tout cet espace qui est là entre le ciel et la terre, et nous trouverions qu'il est péniblede le visiter quand, pour arriver à son sanctuaire, il ne faut pas entreprendre un long voyage à travers les montagnes et
les océans, mais qu'il suffit, comme le remarque saint Jean Chrysostôme, de sortir de sa chambre : Si quum ipse, nostri causa, descendit de cœlis, nos ad illum ex œdibus exire gravemur.
Qu'un monarque arrive dans l'endroit où nous habitons ; nous nous mêlerions à la foule pour le voir et pour l'acclamer ; qu'il daigne nous honorer d'un regard ou nous adresser une parole bienveillante, nous serions ivres de joie.
Or ce n'est pas un roi que la mort couchera demain dans le tombeau, c'est Jésus, le Verbe éternel, qui nous visite, lui devant qui les têtes couronnées sont moins que des atomes, lui qui était hier, qui est aujourd'hui et qui sera dans les siècles des siècles, la sagesse, la beauté, la puissance, l'amour !
Et nous, ses prêtres, nous resterions indifférents ; nous lui fermerions notre cœur quand il nous ouvre le sien ! Loin de nous presser autour de son trône, on nous verrait courir à toutes sortes d'affaires plus ou moins indifférentes !
Nous, ses prêtres, nous n'irions pas souvent le voir pour lui dire que dans nos âmes reconnaissantes, " brûle le feu divin qu'il est venu lui-même apporter sur la terre ; que son amour est mille fois plus doux que les parfums les plus exquis ; que nous voulons oublier notre droite avant de l'oublier jamais ! "
Mais alors le bon Maître pourrait répéter cette amoureuse plainte que la veille de sa mort il adressait à ses apôtres : " Et quoi vous n'avez pu veiller une heure avec moi ! "