CES VISITES SONT BIEN UTILES
Nous ne pouvons en effet rien faire qui nous soit plus utile.
Les visites que le prêtre fait à ceux qui l'entourent sont quelquefois ennuyeuses, souvent dangereuses et inutiles. Ennuyeuses par le caractère des personnes qu'on rencontre, par les conversations insipides qu'on y entend — dangereuses par la dissipation qu'elles causent, par la facilité avec laquelle on y blesse la charité — inutiles par le peu de fruit qu'on retire de celles mêmes qui sont les plus innocentes.
Les visites au Saint-Sacrement ne sont jamais dangereuses ; elles sont souvent agréables et toujours utiles. Ces pieuses visites au Sauveur' sont pour l'âme du bon Prêtre ce que le sommeil est au malade, ce que le repos est au voyageur épuisé de fatigue, ce qu'est la rosée du ciel à une terre longtemps desséchée par les ardeurs d'un soleil brûlant.
Durant ces instants trop rapides passés au pied du tabernacle, le prêtre oublie le monde et ses vaines préoccupations, la terre et ses mille douleurs ; il s'oublie lui-même pour ne se souvenir que de son Bien-Aimé ; il lui montre les plaies de son âme pour qu'il les guérisse ; il lui confie toutes ses peines pour qu'il le console ; il lui dit toutes ses joies pour qu'il les bénisse ; il s'attache si fortement à lui par les liens de la confiance et de l'amour que rien n'est plus capable de l'en séparer. Riche de son trésor, fort de sa force, heureux de sa présence, il s'en va ensuite sans crainte reprendre avec courage ses occupations et ses croix de chaque jour. Jésus sanctifiera les unes, adoucira les autres et l'Eucharistie deviendra comme le centre auquel aboutiront toutes ses pensées, ses désirs, ses affections ; le pôle autour duquel tournera sans cesse le cercle de ses actions. Souvent entré dans l'église, le cœur navré d'amertume, il en sortira rempli de joie et de courage. Il dira avec sincérité : Quant dilecta tabernacula tua, Domine ! Concupiscit et déficit anima mea in atria Domini.
Il éprouvera le sentiment qui faisait dire un jour à un saint écolier :
Humble lampe du sanctuaire, Je voudrais être comme toi Cette veilleuse solitaire Qui brille près du divin Roi ; Je voudrais être cette flamme Qui rayonne en se consumant ; Je voudrais que toujours mon âme Veillât près du Saint -Sacrement.
Va dire à Jésus que mon âme Brûle pour lui d'un tendre amour.
Va lui dire que je réclame Qu'il se donne à moi sans retour, Comme toi, dans le sanctuaire, Ce que je désire le plus C'est de pouvoir, divin mystère.
Me consumer près de Jésus.
Et saint Alphonse de Liguori, le pieux auteur des Visites au Saint-Sacrement, nous dit : " que Jésus demeure sur nos autels comme sur un trône d'amour et de miséricorde pour nous y distribuer ses grâces. " Sur l'autel, il ne cesse d'intercéder pour nous auprès de son père et sa prière reçoit toujours un accueil favorable ; car c'est la prière d'un Fils bien-aimé en qui le Père céleste a mis toutes ses complaisances.
Et Notre-Seigneur réserve au prêtre qui aime et honore sa présence réelle au saint tabernacle deux choses surtout d'un prix inestimable : l'affection et le conseil.
C'est un des plus insatiables besoins du cœur humain que d'aimer et d'être aimé. Rien n'est plus doux, rien n'est plus enviable que cette grâce d'une affection pure et vraie. " Il n'y a rien sur cette terre de plus délicieux que la véritable affection ", dit saint Bonaventure. " Il vaudrait mieux être privé du soleil que d'être privé des douceurs de l'amitié ", dit saint Jean Chrysostôme.
" Jésus est dans sa présence réelle cet ami véritable du prêtre. Talis est dilectus métis et ipse amicus meus." Quelle autre raison que celle de nous aimer eut mis Jésus et l'eut retenu dans nos tabernacles ? " C'est le propre de l'affection intime, dit saint Thomas, de vivre ensemble, de partager la même vie. "
Le prêtre n'ayant pas de famille, son foyer devant demeurer vide, doit se tourner instinctivement vers Notre-Seigneur, vers sa présence réelle. Alors se forment entre Notre-Seigneur et lui par l'union combinée de l'action du cœur et de la grâce de Dieu, des liens d'affinité et de parenté, des échanges de confidences, des intimités que le monde ne connaît pas et dont le charme remplit de délices la vie sacerdotale.
Que serait le prêtre sans cette amitié divine ? Voyez ce presbytère au milieu de la prairie. Là habite un prêtre au cœur chaud et ardent. Sa solitude est peuplée. Ils sont deux en ce désert ; deux à s'aimer, à converser, à se consoler mutuellement : Jésus au tabernacle et le prêtre qui vit avec lui. Une heure de conversation, de vie commune avec un ami, remet l'âme et la rafraîchit comme la goutte d'eau sur la plante qui s'alanguit et souffre. Le prêtre trouve en Jésus cet ami et le trouve à toute heure. Comment ne serait-il pas heureux ? " Qui a Jésus a tout ", dit saint Vincent de Paul. C'est Jésus, l'ami des amis, qui est l'ami du bon prêtre et celui-ci est à son tour l'ami de Jésus.
Si le prêtre a besoin d'affection, il a aussi besoin de conseil. Ce secours, il le trouve auprès de Notre-Seigneur dans le tabernacle. Le Livre inspiré chante le bonheur d'une sainte amitié et des conseils qu'elle donne en la comparant à un parfum composé des plantes les plus variées : Bonis amici consiliis anima dulcoratur.
Combien de fois les cœurs les plus fermes sont ébranlés dans leurs voies et chancellent sur le chemin de la vie ! Combien de fois les regards du prêtre fouillent dans toutes les directions et ne découvrent, hélas ! que ténèbres les plus épaisses ! Il pousse ce cri de David : Notant fac mihi viam in qua ambulem.
Pauvre âme sacerdotale agitée par mille incertitudes, par des oscillations d'esprit pleines d'angoisses ! Qui lui donnera la lumière ? Où trouvera-t-elle le conseil qu'elle cherche ? Prêtres de Jésus-Christ, allez donc au tabernacle. Agenouillezvous et prêtez l'oreille. La réponse ne se fera pas attendre. Un appaisement divin se fera d'abord dans toutes vos puissances intérieures. Sur votre esprit se lèvera bientôt la clarté du ciel. Le sentier deviendra lumineux et vous y poserez le pied en toute sécurité. Lucerna pedibus meis verbum tuum. Vous saisirez ce que Dieu veut et attend de vous. Viendront les oppositions des hommes, Dieu sera avec vous. Vous aurez vu où est le devoir et vous vous avancerez en toute confiance. Jésus est la force du monde ; son œuvre s'accomplira envers et contre tous.
Que le Jésus du tabernacle soit donc tout pour vous. Allez le visiter souvent de manière à pouvoir dire : Circumdabo altare tuum, Domine ut audiam vocem laudis et enarrem universa mirabilia tua.
Approchez-vous avec confiance de ce trône où repose Jésus et adressez-lui vos humbles supplications.
Vous avez besoin de lumières pour la conduite que vous devez tenir en telle ou telle circonstance. Priez Notre-Seigneur de vous éclairer. Il est la sagesse infinie ; il est la vraie lumière ; il vous indiquera la voie que vous devez suivre.
Chaque jour amène ses préoccupations, ses ennuis. On ne peut se donner aux âmes sans avoir souvent à pleurer, à souffrir . Portez-en le détail aux pieds du Dieu qui consent à vous écouter, parce qu'il est vraiment votre père, votre ami. Quelle ressource, quelle consolation de pouvoir les dire, les confier à son cœur toujours ouvert !
Il est dans la vie de tout prêtre des heures pénibles où le le cœur saigne, les épaules fléchissent sous d'écrasants fardeaux. Ecoutez Jésus qui vous dit : " Venez à moi "; car j'ai passé
par où vous passez vous-mêmes ; j'ai expérimenté toutes vos angoisses ; j'ai connu toutes vos douleurs, venez et je vous dirai ce qu'il faut faire ; je vous apprendrai la science difficile du respectueux et filial abandon. Venez et je verserai sur les blessures de vos âmes l'huile qui adoucit. Venez et je renouvellerai votre courage, je ranimerai la confiance dans vos cœurs.
Suivez le conseil de saint Jacques aux chrétiens attristés : Tristatur aliquis vestrum, oret. Il vous appartient plus qu'à eux de combattre et de soulager ainsi vos afflictions. Car les distractions et les douceurs auxquelles ils ont souvent recours, avec un demi succès, pour tromper leurs chagrins, n'entrent nullement dans votre programme d'allégement et ne vous apporteraient qu'une dissipation malsaine, faux simulacre de joie. La prière aux pieds de Jésus est votre vraie force et votre réelle consolation.
Est-ce l'isolement qui vous glace ? Cherchez Dieu, l'ami toujours présent et toujours fidèle. Alors même qu'il ne vous donnerait pas de le saisir sensiblement, vous savez toutefois qu'il est là, vigilant, aimant, malgré ses apparentes froideurs, comme l'était Jésus au sommet de la montagne d'où il voyait ses apôtres lutter à grande peine contre la tempête.
Est-ce l'insuccès de vos efforts qui vous désole, l'amertume des chutes ou des scandales dont vous êtes témoins qui vous fait gémir ? Allez à Jésus ; il a le premier connu des douleurs semblables et bien autrement grandes ; car il aimait les âmes plus que nous ne saurons jamais les aimer. Et que de fois, dans ses courses évangéliques, il voyait prédications et miracles se briser chez les uns contre une invincible obstination, changée chez les autres par le moindre obstacle en désertion ou en indifférence.
Allez à Jésus pour recueillir ses précieuses leçons comme le peuple de la Judée qui, pour l'entendre, le suivait sur la montagne, dans les solitudes, sur les bords de la mer, et il vous apprendra la science du salut ; car " il a les paroles de la vie
éternelle ; il est cette voix qui retentit sur les ondes et gronde dans les airs ; cette voix pleine de force et de majesté qui ébranle le désert, brise les cèdres du Liban et en fait bondir les éclats. "
Allez à Jésus et recommandez-lui tous les fidèles de vos paroisses, toutes les âmes auxquelles vous vous intéressez.
Priez pour ceux qui souffrent, pour ceux qui pleurent et demandez que leurs souffrances soient adoucies, que leurs larmes soient essuyées.
Priez pour ceux qui ne prient pas et qui sont si nombreux de notre temps ; et que votre prière, toute embrasée d'un feu céleste, fasse contrepoids à tant de regrettables silences.
Priez pour les pécheurs afin qu'ils cessent d'offenser Dieu et qu'ils se remettent sur le chemin de la vertu.
Saint François d'Assise, au dire de saint Bonaventure, disait : Non se Christi reputabat amicum nisi animas foveret quas ille redemit.
Jésus a tracé aux prêtres leur devoir : Qui crédit in me flumina de ventre ejus fluent aquœ vivœ, (1) c'est-à-dire, selon saint Jean Chrysostôme : aimez-vous Dieu, lui êtes-vous uni par la grâce ? Prouvez-le lui donc en la répandant autour de vous par la prière et l'exercice du zèle, deriventur fontes tui foras. Que vos prières comme des ruisseaux vivifiants s'échappent de vos cœurs sanctifiés pour aller chercher ceux qui voguent loin de lui au milieu des récifs du péché ; car votre prière a une force toute particulière : plus audit tacitas cogitatio?ies suorum quam voces omnium . . . Multum valet deprecatio justi. (2) Il promet de faire la volonté de ceux qui le craignent : Voluntatem timentium se faciet, (3) et d'exaucer le juste qui craint, aime et écoute son Dieu. Peut-on laisser oisif un tel pouvoir,.
(1) Joan., vu, 38.
(2) Jacob, v, 16.
(3) Ps. cxliv, 19.
sans s'exposer à se voir retirer le talent donné : auferetur ab eo. (1)
A certains pécheurs il faut des secours extraordinaires et par conséquent des prières spéciales. Et ces prières qui devra les faire ? Le juste, le juste dont la charité ose tout, espère tout et n'est jamais déçu : chantas omnia sperat, nunquam excidit. (2)
Voilà donc votre rôle à vous qui habitez la maison du Seigneur, qui avez la divine confiance d'habiter dans son amitié, qui statis in domo Domini Dei nostri, extollite manus vestras ; (3) remplissez votre rôle d'intercesseurs privilégiés, de médiateurs d'élite que vous partagez avec tous les justes de la sainte Eglise.
Comprenez qu'entre vos mains dans l'intercession se trouve un moyen sûr d'apaiser Dieu et de convertir l'homme, d'abaisser le regard des miséricordes divines sur le pécheur et d'élever le pécheur vers son Sauveur.
Ne restez pas endormis, sachant qu'avec une prière persévérante vous pouvez renouer entre le coeur de Jésus et celui d'enfants égarés les liens témérairement rompus d'une amitié divine. Que de vos cœurs dévorés de zèle et desséchés par la vue de l'iniquité s'échappent des prières brûlantes, enflammées de l'amour de Jésus outragé.
Vous verrez les fruits de cet apostolat d'intercession que vous aurez exercé, gerbes précieuses que, sans vous en douter, vos prières auront amassées dans votre solitude devenue divinement fertilisée : exultabit solitudo et florebit. (4)
Vous voulez sauver des âmes qui se perdent et dont vous avez la charge, priez pour elles ; venez souvent demander cette grâce à Jésus résidant dans vos églises. Vous obtiendrez.
(1) Matth., xxv, 29.
(2) I Joan., v, 16.
(3) Ps. cxxxiv, 2.
(4) Isaïe, xxxv, 1
plus avec ces prières ferventes que par tous les autres moyens que pourraient vous suggérer votre zèle et votre charité.
Voyez donc l'auguste Mère Marie. Qui nous dira la part qu'elle a eue dans l'œuvre du salut du monde. Ce n'est pas en vain qu'elle est appelée la co-rédemptrice du genre humain. Et cependant son divin Fils ne lui a pas dit comme aux Apôtres : " Allez, enseignez toutes les nations. " Elle n'a fait aucun voyage ; elle n'a pas prêché ; elle ne s'est pas signalée comme les Apôtres par des miracles nombreux et éclatants. Comment donc a-t-elle contribué si puissamment au salut du monde ? C'est par la prière. Oui, elle a prié. Sans cesse elle levait vers le trône de Jésus ses mains maternelles, et en faisait descendre des torrents de grâces qui avaient pour effet de convertir et de sanctifier les âmes.
Voyez les Apôtres. N'est-ce pas à la prière qu'ils donnent la préférence sur tous les autres ministères ? Ne pouvant plus suffire à des occupations qui deviennent de plus en plus écrasantes, ils choississent sept diacres sur qui ils se déchargent de quelques-unes de leurs importantes fonctions. Mais pour eux-mêmes, que se réservent-ils ? Le soin de vaquer à la prédication et surtout à la prière. " Les Apôtres, disait saint François de Sales, joignaient toujours la prière à la prédication. " Et de fait s'ils convertissent le monde, ce n'est ni par la force des armes, ni par la puissance de l'or, ni par le prestige de la science et de l'éloquence ; c'est par quelque chose de bien plus merveilleux que tout cela, c'est par la prière, par la souffrance.
Voyez les Saints. Ils savaient que ce ne sont pas les efforts et les industries de l'homme qui convertissent, mais la grâce de Dieu, laquelle s'obtient par la prière. Ils comprenaient que la prière est à celui qui veut glorifier Dieu par le salut des âmes ce que les armes sont au soldat et qu'on avance plus la conversion des pécheurs, la sanctification des justes, en s'adressant directement à Jésus-Christ qui, seul a la clef des cœurs pour les ouvrir à la grâce, que par n'importe quel autre moyen. Aussi quelles longues heures ne consacrent-ils pas à la prière !
Lorsqu'ils ne peuvent pas converser à loisir avec Dieu pendant le jour, absorbés qu'ils sont par les exigences d'un ministère ou d'un travail incessant, ils le font pendant la nuit.
Et vous, voulez-vous, comme Notre-Seigneur, comme la Sainte Vierge, comme les Apôtres et tous les Saints, contribuer puissamment à sauver des âmes ? Priez et surtout priez aux pieds de Jésus dans vos tabernacles où il est si bien disposé à vous écouter.
" Donnez-moi un levier et un point d'appui, disait Archimède, et je soulèverai la terre. " Ce n'est pas le monde physique qu'il faut soulever, c'est le monde moral, ce sont les âmes dont la dernière est plus belle, plus précieuse que le monde tout entier et dont un grand nombre sont tombées. Voyez-les ensevelies dans la fange des passions. Il faut les régénérer ; il faut les placer comme des astres dans le ciel. Et vous le pouvez ; car le point d'appui qui manquait dans l'ordre physique au géomètre de l'antiquité, vous l'avez dans l'ordre religieux : c'est Jésus, ce sont ses promesses infaillibles. Et le puissant levier qu'Archimède cherchait en vain, il est sans cesse à votre disposition ; c'est la prière à laquelle, chose étonnante, Dieu a donné le droit de commander à sa bonté, à sa justice, à sa puissance, prière que vous ferez toujours avec ferveur, surtout au pied du tabernacle, pour toutes les âmes que Dieu vous a confiées et dont vous serez responsables devant lui.
Là vous prierez Jésus ; là vous l'écouterez aussi et vous lui direz : " Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute, loquere, Domine, quia audit servus tuus (I Reg. n, 6), faites entendre à mon âme cette parole intérieure, si suave et si forte, qui éclaire, dirige, console, relève et sanctifie.
Et la parole de Dieu ira à l'oreille de votre cœur, elle se fera entendre à votre âme. Elle vous montrera les voies où vous devez marcher, les écueils que vous devez éviter, les degrés de perfection et de sainteté où vous êtes appelés et où vous pouvez vous élever.