SON PLUS GRAND APPUI
Afin qu'une personne soit en état de nous soulager par son assistance près de la majesté divine, il est absolument nécessaire que sa grandeur l'approche de Dieu et que sa bonté l'approche de nous. Si sa grandeur ne l'approche pas de Dieu, elle ne pourra puiser dans la source où toutes les grâces sont renfermées ; si sa bonté ne l'approche pas de nous, nous n'aurons aucun bien par son influence. La grandeur est la main qui puise ; la bonté est la main qui répand.
Cette grandeur, Marie la possède ; cette main qui puise est la sienne. N'a-t-elle pas eu pour Fils Jésus-Christ, le Verbe incarné ? N 'est-elle pas la Mère de Dieu ?
Marie, Mère de Dieu ! Cette idée est si sublime qu'aucune intelligence ne peut la comprendre. Pour la comprendre, il faudrait comprendre ce qu'est Jésus-Christ lui-même ; il faudrait, comme saint Jean, le plus grand des évangélistes, prendre son vol et s'élancer dans les profondeurs de Dieu, voir sa gloire, se plonger dans les splendeurs éternelles du Soleil de justice, et pouvoir dire dans le langage humain toute la sagesse de Dieu et toute la beauté de sa gloire.
L'éloge de Philippe de Macédoine ayant été mis au concours dans la Grèce ancienne, il se présenta une foule d'orateurs qui rivalisèrent de talent pour célébrer le mieux possible la gloire de l'illustre monarque. Tous les concurrents s'étaient
fait entendre et les diverses ressources de l'éloquence avaient été exploitées tour à tour par chacun d'eux quand il s'en présenta un dernier. Quant à moi, dit celui-ci, le plus bel éloge que je puisse faire du roi Philippe, c'est de dire qu'il est le père du grand Alexandre. On trouva qu'avec moins de frais de rhétorique, il avait parfaitement loué son héros et ce peu de paroles lui valut la palme du vainqueur.
L'éloge le plus parfait que l'on puisse faire de Marie, c'est qu'elle a été élevée à la sublime dignité de Mère de Dieu.
Voilà pourquoi l'Ange lui offrit ses hommages comme à sa Reine. Avant cette apparition, les anges, apparaissant aux hommes, avaient été honorés par eux. Mais voilà qu'il y a dixneuf siècles, des esprits célestes viennent saluer une créature inférieure à eux par la nature et par la grâce ; un prince de la milice céleste, l'archange Gabriel, chose inouïe jusque là, vient adresser une salutation à Marie. Jusque là aucun être humain avait dépassé en dignité une créature angélique. Mais au moment solennel de l'Incarnation, à cet instant que les anges et les hommes avaient impatiemment attendu depuis des siècles, une Reine fut donnée aux Anges et la majesté de cette Reine dépasse tout l'éclat et toute la majesté de la nature angélique.
Par des paroles expressives, le messager céleste nous donne la raison des hommages si profonds et des honneurs si extraordinaires qu'il rend à Marie. Il lui dit : "Je vous salue, ô pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. "
" Le Seigneur est avec vous." Sans doute le Seigneur est aussi avec les anges ; mais il est avec eux comme leur Maître, tandis qu'il est avec Marie comme un Fils et qu'il contracte avec elle l'union la plus intime possible, celle qui n'existe qu'entre la mère et son enfant.
" Le Seigneur est avec vous." Mais réfléchissons-y ! Autrefois quand il était avec Samson, il étouffait les lions de la forêt ; quand il était avec Daniel, Daniel dévoilait les mystères les
plus profonds ; quand il était avec les jeunes Hébreux dans la fournaise, le feu perdait contre eux son ardeur ; quand il était avec Moïse, Moïse commandait aux éléments, aux créatures animées et inanimées, aux maladies et à la mort et lui livraient un passage à sec à travers leurs abîmes.
Le Seigneur ne cesse d'être avec ses saints dans le monde et leurs prières, leurs ossements et leurs images multiplient les prodiges.
Mais y a-t-il un ange, un saint avec qui le Seigneur soit uni par des liens aussi forts qu'avec Marie, sa Mère bien-aimée ? C'est donc à elle qu'il dit comme Assuérus à Esther ou Salomon à Bethsabée : " Demandez, ô Marie, fût-ce la moitié de mon royaume ; elle ne vous serait pas refusée."
Qui dit Mère de Dieu dit évidemment une créature qui occupe une place à part, une place unique, une place plus élevée au-dessus de toutes les autres de la distance qui sépare le ciel de la terre. En tirant le monde du néant, Dieu aurait pu accomplir des choses plus merveilleuses que celles qui frappent nos regards étonnés. Il eût pu faire des fleurs encore plus variées, des abîmes plus profonds, des montagnes plus élevées, des astres plus nombreux, un soleil plus brillant ; mais jamais il eût pu donner à un être une dignité plus grande que celle de Mère de Dieu.
" Quand il plairait à Dieu, dit saint François de Sales, de créer de nouveau plusieurs mondes, il ne saurait pourtant faire qu'une créature fût plus que la Mère de Dieu. Cette dignité est incomparable." Et le saint Docteur ajoute : " Concluons donc que le plus haut titre qu'on puisse donner à la Sainte Vierge, c'est de l'appeler Mère de Dieu."
Qui dit : Mère de Dieu, dit une créature revêtue d'une véritable et légitime autorité sur Dieu lui-même, sur " celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance." (Bossuet.)
Nous connaissons cet axiome philosophique : plus une chose approche de son principe, de sa cause, plus elle participe à son influence. Ainsi les anges sont plus parfaits que les hommes, parce qu'ils approchent de plus près l'Etre souverain. Or, Jésus-Christ est selon la nature divine Fauteur de la grâce et comme homme, il en est le ministre. Eh bien ! personne n'a approché de plus près cet Homme-Dieu que Marie, puisqu'elle l'a porté dans son sein, qu'elle l'a eu pendant trente ans soumis à ses ordres.
Il faut donc conclure qu'elle a reçu une plénitude surabondante de grâces, plénitude qui fut si grande que l'Ange ne l'appelle pas autrement que " pleine de grâces," qu'elle avoue, par la bouche de l'Eglise qu'elle renferme la grâce de tous les états, in Me gratia omnis vice ; et de même que tous les fleuves vont se décharger dans la mer, ainsi tous les fleuves de la grâce vont se décharger dans le cœur de Marie ; en sorte que c'est à juste titre que les Saints Pères l'appellent une mer de grâces : mare gratiarum.