LA NUIT
C'est la nuit vierge encor, la nuit immaculée, Fraîche comme l'odeur d'une rose envolée, Douce comme un amour qui ne parle qu'en rêve. C'est la nuit d'avant l'heure où la lune se lève, La nuit charmante avec ses yeux mélancoliques, La nuit du temps féerique et des songes bibliques. Rien ne remue aux bois. Sous l'épaisse fougère. C'est à peine s'il passe une haleine légère
Et, comme des voix d'or, infiniment lointaines, On entend soupirer les magiques fontaines.
La lune aux tendres yeux qui s'en va sur la mer, La lune, radieuse et toute blonde, a Tair D'une princesse d'or, fraîchement épousée. Dont la robe de fleurs trempe dans la rosée. La lune aux yeux d'amour, au sourire indulgent. S'en va, s'en va, s'en va sur les vagues d'argent. Et tout le gris pays s'éveille et s'illumine. N'est-ce pas la Bretagne avec sa blanche hermine N'est-ce pas, dîtes-moi, le pays merveilleux Qui nous a pris le cœur et nous clora les yeux ? En sa tendre pâleur, oh ! qu'elle soit bénie, La lune qui s'en va sur la mer infinie !
C'est la nuit au cœur sans remords, la nuit divine, La nuit délicieuse et claire, qu'on devine Marchant à pas légers sur les champs endormis, La nuit qui nous regarde avec des yeux amis, La nuit qui réconforte et rafraîchit la terre. Elle vient d'entr'ouvrir un coin de son parterre,
LA KUIT 145
Et des roses d'azur et des lys de clarté Eclosent à la fois sur le monde enchanté. Oh ! la miraculeuse et douce somnolence ! Et voici qu'au milieu du magique silence, Sous les arbres, tout blancs déjà, du bois sacré. Dit son tourment le rossignol énamouré.
Rossignol qui te plains, ô rossignol d'amour ! Pourquoi, sombre boudeur, méprises-tu le jour ? Qu'est-ce donc que la nuit dit à ton cœur malade ? — Elle me dit : « Pauvret, je suis ta camarade. Mêmes choses, vois-tu, nous emplissent d'émoi, Je suis délicieuse et tendre comme toi. N'es-tu pas l'àme triste en quête du mystère, Quelque chose qui pèse à peine sur la terre, Un rêve, une ombre, un rien, et qui chante pourtant? Nous nous sommes aimés, c'est vrai, rien qu'en chantant. Nous avons tous les deux la même âme charmante, Vague et sans but est le souci qui nous tourmente. Mon chagrin, sois-en sûr, est un chagrin ailé. Il aime à s'envoler vers le ciel étoile. »
C'est la nuit merveilleuse aux mille enchantements, La nuit qui met un charme aux lèvres des amants, La nuit qui doucement se fleurit d'allégresse,