EN BRETAGNE
C'est vrai, j'ai filé comme Hercule Aux pieds d'Omphale, la jolie; Je fus servant de sa folie ; On m'a trouvé bien ridicule.
Mon cœur au hasard s'envola, Sanglant, sur Tabîme fleuri.
J'ai reposé mon front meurtri Sur les seins durs de Dalila.
Mais la Bretagne, rude et franche, M'accueille au bord de sa feuillée.
Mon enfance s'est réveillée Au son des cloches du dimanche.
14 AU PAYS DliS AJONCS
En ce doux et charmant décor On peut aimer sans en mourir, Les ajoncs viennent.de fleurir; Toutes les routes sont en or.
Et l'oiseau chante, chante, chante Son chant breton qui s'évertue.
En ce grand cahne, elle s'est tue, La vie imbécile et méchante.
Adieu, mon immense rancœur !
Plus rien de Laid, plus rien d'amer.
Le bleu céleste de la mer.
Tout le bleu tendre est dans mon cœur
KERIS
KÊRIS
Pctra "0 ncvc':;^ c Ker-Is
Mar d'eo hen drant ar iaoïtanl;}:^,
Ha mar kJevan ar hiiriou
Ar vomhard ha g ann têlennou (i)
Comme, sur un rocher de l'île, loin des grèves. Les yeux demi-perdus dans le soleil levant, J'abandonnais ma loque aux tourbillons du vent Et laissais choir mon cœur dans l'infini des rêves,
Je vis surgir du fond, du profond de la mer.
Un porche en fleurs, des bois, une ombre de prairie.
Et je pensai : « C'est quelque idéale féerie.
Fille de l'eau menteuse et des esprits de l'ai'r. »
(i) Voir la très belle pièce d'Olivier Souvcstre dont la deuxième partie de ce poème s'est largement inspirée.
l8 AU PAYS DES AJONCS
Mais le bois s'allongea, puis une étroite allée Se mit à serpenter au milieu des ajoncs. Avec ses hautes tours et ses mille donjons M'apparut une ville noble et désolée.
Tremblante, elle baignait son front dans la clarté, Comme une veuve en deuil, encore désirable. On eût dit que je ne sais quoi d'irréparable S'était, un jour, appesanti sur la cité.
Une herbe d'un vert pâle envahissait les rues. Les fontaines coulaient à peine, indolemment. La vie était muette en ce château dormant, Et la campagne, au loin, n'avait pas de charrues.
Tant de logis d'amour, et pas un damoiseau ! Tant de clochers bien ajourés, et pas un prêtre ! Nul sourire de blonde à l'étroite fenêtre, Pas même, sur la lande, un petit chant d'oiseau.
Et tout ce formidable et morne paysage Oscillait doucement au remous du matin, Et j'aurais bien voulu cueillir un brin de thym Sur cette terre à moitié morte et sans visage.
Je disais : « Qii'est-ce là ? Quels goujats sont venus Saccager le jardin avec ses roses blanches ?
KÉRIS 19
Quel enfant de tristesse est resté sous les branches ? Qu'a-t-on fait de la belle Emeraude aux seins nus ? »
Kéris, Kéris ! — Eh ! c'est l'impudique endormie, La Ville aux yeux mauvais, dont on m'a tant parlé, La Ville de Gralon et de saint Guennolé, Toute suante encor de sa vieille infamie!
C'est là qu'on a craché sur le Dieu mort en croix. Que le vin ruisselait sur les nappes rougies ; C'est là qu'Ahès la folle a mené ses orgies Qui faisaient frissonner jusqu'aux bêtes des bois.
Tandis que le vieux roi, dans sa cellule close, Epelle lentement l'Evangile du jour, Sa fille incomparable est au château d'amour, Entre le serpent jaune et la mauvaise rose.
Les septs péchés mortels sont sortis de l'enfer Afin d'auréoler sa merveilleuse tête.
Et sa luxure fait comme un bruit de tempête, Par une nuit épouvantable, sur la mer.
Partout rires et cris, tonnerres de bombardes. Ruffians sans pudeur, affreux musiciens.
Qu'un pauvre se présente, on lui lâclie les chiens ; C'est l'or pris au bon Dieu qui fait chanter les bardes.
La ronce croit au seuil des autels profanés. Les vieux saints désertés sano^lotent en silence. Tandis que recommence encore et recommence La ronde fourmillante et folle des damnés.
Et le prince est venu qu'on attendait, tout rouge, Avec la barbe étincelante et l'œil méchant. Comme dans une auberge il entre, trébuchant, En ce palais, jadis royal, qui n'est qu'un bouge.
— Salut, garçons légers, fille du vieux Gralon ! Vous croyez rire et votre ivresse est lamentable. Laissez-moi seulement m'asseoir à votre table, Avant qu'il soit longtemps, vous en apprendrez long.
— Connais-tu, par hasard, quelque nouveau blasphème? Suis moi, bel étranger, et sois le bienvenu.
— Tout le mal, je le sais. Rien ne m'est inconnu. Je suis pire que Dieu lui-même. — Alors, je t'aime.
Ahès se pend au cou du sombre visiteur, Et le bal de nouveau court, pétille, flamboie. Les danseurs sont hideux, plus hideuse est leur joie. C'est à qui jettera sa bave au Créateur.
( KERIS 21.
— Fille du flot pervers, dit le prince, ô ma douce ! Je veux céans t'offrir un divertissement.
Il te plaira. Qu'on aille à Kéris seulement
Me quérir crucifix et croix, tant qu'il en pousse.
Trois ribauds sont partis saccager les moutiers ; Trois autres sont allés piller les sanctuaires. Ils volent tout, flambeaux, coff'rets et reliquaires, Ils brisent tout, autels, tombes et bénitiers.
La canaille à ce jeu s'est assez divertie. Chacun rentre suant, les bras lourds de butin. Et voici qu'au milieu des hontes du festin. En son ciboire d'or brille la Sainte Hostie.
Dés que le prince rouge a vu le corps de Dieu :
— Joie à vous tous, dit-il encor, gloire au plus digne ! Il rit, grince des dents, bave, écume, trépigne.
Et dans ses yeux maudits tourbillonne du feu.
Il crache sur le pain consacré par le prêtre, L'écrase sous sa botte à grands coups de talons. Ceux de Kéris, pareils à de noirs étalons. Bondissent, dans l'orgie infâme, autour du Maître.
— Maudite soit la croix ! maudit le Dieu vivant ! — Et tous de se ruer sur la vaisselle sainte.
Le calice adorable, ils y boivent sans crainte ; La cendre des vieux saints, ils la jettent au vent.
Et la danse reprend, nue, horrible, sauvage, Les anneaux repliés comme un serpent qui fuit. Ce qu'a vu son œil triste a fait pleurer la nuit. Et l'ange de Bretagne a voilé son visage.
Soudain, dans le ciel calme un éclair a couru, Tout le palais chancelle et le tonnerre éclate. Il passe des feux verts, une flamme écarlate : Danseurs, danseuses, baladins ont disparu.
Prés d'Ahés qui sourit et que la foudre éclaire. Le prince est resté seul, diaboliquement beau, • — Dieu, dit-il, nous devait ce merveilleux flambeau. Ne m'entends-je pas bien à le mettre en colère ?
O douce de mon âme, ô toi qui me rends fou, J'ai grand désir de voir la clef de vos écluses ! Tu l'as sûrement. — Las ! mon amour, tu t'abuses. C'est le vieillard Gralon qui la porte à son cou.
En sa chambre de moine, à cette heure, il repose. Comment faire ? — Vraiment, trembles-tu pour si peu ? Et dans les yeux d'Ahés il met ses yeux de feu ; Il baise sa main blanche et ses lèvres de rose.
KÉRIS 25
Gracieux comme un ange au clair du firmament, Tant la vieillesse avec l'innocence a de charmes, Le roi dormait, le cœur dolent et tout en larmes. Quelqu'un dans la cellule est entré doucement.
C'est la princesse de tout mal, que rien ne touche. Elle rit de celui qui peut l'aimer encor. Quand au cou de son père elle a pris la clef d'or. Un éclair de triomphe illumine sa bouche...
La mer, la mer, la grande mer, la mer qui bout ! Comme un dogue en fureur, elle a brisé sa chaîne. Plus hurlante toujours sous le vent qui l'entraîne. De son suaire immense elle recouvre tout.
Déjà plus de rivage, et le flot roule, roule. Un morne et long troupeau de cadavres le suit. On entend dans la nuit, l'interminable nuit. Le bruit terrifiant de Kéris qui s'écroule.
Alors saint Guennolé s'en va trouver le roi.
— Roi, léve-toi, car la grande écluse est ouverte.
Léve-toi, si tu veux échapper à ta perte.
La mort est à deux pas, qui n'attend plus que toi.
Je t'avais dit que Dieu vengerait son offense. A cheval, sauve-toi ! Le moment est venu. —
Et Gralon, hors de lui, grelottant, presque nu, Pleure et cric : — Oh ! ma pauvre ville sans défense !
Tous deux partent sous les éclairs, au son des glas. Ils vont, ils vont vers le salut, vers la campagne. La voix terrible de la mer les accompagne ; Il leur faut enjamber des morts à chaque pas.
Et juste à la même heure, au milieu des décombres De ces mille palais qui n'ont plus de vivants, Ahès errait à droite, à gauche, à tous les vents. Belle en son désespoir, comme l'esprit des ombres.
Plus léger qu'un blasphème, a fui l'amant félon. Elle erre dans la mort, sans même une suivante. Deux chevaux ont passé devant son épouvante. Vite, elle a reconnu le saint avec Gralon.
— Sauve-moi, père, père ! — Et sa voix ensorcelle, Et son visage éclate en ses cheveux d'ars^ent.
— Fuyons, dit Guennolé. Mais le père indulgent Prend sa fille et l'assoit doucement sur la selle.
Aussitôt la mer gronde et bondit sur leurs pas. Elle envoie en avant son haleine effroyable.
— Gralon, dit Guennolé, rejette à l'eau ce diable ! Mais le père ne voit que l'enfant dans ses bras.
KÉRIS 25,
Il réchauffe son corps glacé, sans un reproche. Puisque ses vieilles mains ont pu la soulever, Il n'a plus qu'un désir et c'est de la sauver. La mer surgit, la mer grandit, la mer approche.
Elle baigne déjà le pied blanc des chevaux.
Elle hurle à la mort et réclame sa proie.
Et le père, plein d'une amére et triste joie.
Berce l'enfant aux yeux de pervenche, au cœur faux.
Les chevaux sont dans l'eau, la crinière éperdue. Ils sentent sur leur cou glisser un souffle froid Qui hérisse leurs poils et les glace d'efîroi. Ils hennissent lugubrement dans l'étendue.
Et la mer monte encor d'un furieux galop. Elle vient de toucher les fuyards à l'épaule. C'est la fin. Guennolé prend son bâton de saule Se signe, et frappe Ahès qui roule au premier flot.
D'un brusque mouvement toute la mer recule. Elle écrase Kéris de son linceul croulant. A l'horizon des bois se lève un jour sanglant. Et cette aurore a des reflets de crépuscule.
Gralon chevauche près du saint, l'œil égaré.
Ses mains tremblent de peur et sa vieille âme soufTre.
Il a vu son enfant s'abîmer clans le goufire ; Il entendra toujours son cri désespéré.
Mais voici qu'au sommet de la plus haute vague S'allume on ne sait quoi qui scintille en dansant. Au ras des flots s'égrène un rire éblouissant. Une forme sur":it, délicieuse et va":ue.
Désormais elle est fée, Ahès au cœur de fer, Elle a changée de nom en chanf^eant de fortune, Et c'est Mary- Morgan qui chante au clair de lune. En peignant ses cheveux de blonde, sur la mer.
Je méditais, pensif, cette lugubre histoire. Plaignant Kéris la grande en son lourd châtiment. Quant se fît dans l'abîme un léger tournoiement : Je vis au fond de l'eau s'ouvrir un oratoire.
Sur le seuil apparut un prêtre en cheveux blancs. Les traits durs, droit encore en sa chape râpée. Il portait le Saint-Sacrement comme une épée. Et dans la cité morte il s'en fut à pas lents.
Un pâle enfant de chœur, en noire soutanelle, Asfitait devant lui la crécelle de bois.
KÉRIS 27
Sur cette terre ingrate, en ce pays sans voix, C'était comme un écho de la vie éternelle,
Et tout, portes et murs, parut se balancer. Les palais oscillaient et soulevaient leurs dômes ; Il en sortait, sans bruit, un peuple de fantômes Qui sur le velours de la mer semblait glisser ;
Dragueurs, marins, pécheurs, ouvriers de la terre, Nobles et gens de rien, tous étaient confondus. Tous au même récif honteux s'étaient perdus. Avaient du même coup sombré dans le mystère.
Et la vague passa vingt fois et repassa ; Une lueur brilla, qui ne fit qu'apparaître En un frisson d'angoisse ; à la suite du prêtre, Une procession sinistre s'avança.
Au premier rang flottaient d'innombrables bannières Où de très vieux martyrs montraient leurs poings san-
[glants.] Les vierges qui suivaient avaient les yeux dolents. De ces yeux sans espoir qu'on voit aux prisonnières.
Cent kloareks, le front rasé, venaient après. Chacun jetant sa plainte, égrenant son rosaire. Puis quatre matelots, vrais piliers de misère. Qui portaient un navire avec tous ses agrès.
Ce qui venait ensuite effrayait comme un rêve. Tant de Saints convulsés, de Christs noyés de pleurs, Tant d'images de la Vierge des Sept Douleurs, Le cœur agonisant sous le tranchant du glaive !
Et derrière, une foule étrange, aux cheveux longs, Qui toujours grossissait dans un bruit d'avalanche. Hommes en bragou-braz, femmes en coiffe blanche, Avec leurs châles noirs traînant sur les talons.
Et les vagues grondaient, et des larmes améres Ruisselaient à longs flots de tous ces pauvres yeux : Les jeunes gens pleuraient sur l'épaule des vieux, Les enfants sanglotaient aux jupes de leurs mères.
Du plus haut des beffrois tout à coup s'envola Une mélancolique et claire sonnerie.
Comme au jour de Noël ou de Pâques fleurie Toutes les cloches d'Ys chantèrent à la fois.
Mais ce chant qui mourait en tintements funèbres N'était pas l'hymne heureux d'un monde jeune et beau. On eût dit que ces voix qui sortaient du tombeau Célébraient tour à tour l'office de Ténèbres.
La triste foule était tombée à deux genoux. Quelques-uns défaillaient sous la houle marine.
KÉRIS 29
D'autres en furieux se frappaient la poitrine,
Et tous criaient : « Seigneur, ayez pitié de nous !
O Dieu, mon Dieu ! maître du ciel et de la terre, Qui soulevez la mer immense et la calmez, Jésus mort sur la croix pour nous avoir aimés, Quand visiterez-vous la maison solitaire ?
Nous avons tout jeté dans le gouffre écumant, La fleur de notre corps et la foi de notre âme. Nous avons jusqu'au bout suivi la route infâme ; Seigneur, vous le savez, nous souffrons justement.
La luxure nous a noyés dans son abîme. L'orgueil a pris nos cœurs et les a desséchés ; Nous ne pouvons porter le poids de nos péchés. Et toujours devant nous resplendit l'ancien crime.
Oli ! l'afiVcux souvenir qui hurle et nous poursuit ! Allés, le prince avec son rouge sortilège, Les blasphèmes sans nom, l'inouï sacrilège Par qui flamboie encor l'épouvantable nuit !...
Misérable vermine, insensés que nous sommes ! Si nous souftVons, mon Dieu, nous l'avons mérité, Mais vous êtes aussi l'éternelle bonté Et vous avez pleuré sur le malheur des hommes.
O source de miséricorde ! ô Dieu clément ! Avons-nous donc commis le mal irréparable ? Ne verrons-nous jamais votre face adorable ? Languirons-nous toujours, privés du sacrement ? »
Et cette humble prière et ce cri d'agonie Vers le ciel implacable essayaient de monter, Un invisible vent semblait les ballotter ; Ils roulaient, au hasard, dans la vague infinie.
Sur les eaux se levait un parterre enchanté Où des lys de lumière étoilaient chaque branche. L'étincelant miroir de la mer toute blanche Réfléchissait, tranquille et pur, l'immensité.
A la pointe des flots, au loin, se fit entendre Une musique étrange et qui serrait le cœur. C'était comme un long rire au caprice moqueur, Comme un appel d'amour, idéalement tendre.
L'impassible horizon s'illumina soudain, Le soleil balaya ce qui restait de brume. Je vis un corps suave et ruisselant d'écume Grandir parmi les fleurs du féerique jardin.
Oh ! ce torse éclatant d'immortelle statue, Ce visage adorable et pétri de clarté,
KÉRIS 3 1
Ces jeunes seins, plus frais que la rose d'été ! Je reconnus Mary-Morgan, celle qui tue.
Distraite, elle peignait ses cheveux merveilleux Quii, légers, s'envolaient sur l'Océan farouche. Toute la volupté frétillait sur sa bouche, Tout l'infini du mal éclatait dans ses yeux.
Elle chantait, la fée implacablement blonde,
La perte inévitable et l'impossible amour.
Et sa voix douloureuse et folle tour à tour.
Sa voix d'argent semblait venir d'un autre monde.
Parfois elle priait délicieusement :
On eût dit une lente et subtile caresse.
Puis elle commandait durement, en maîtresse.
Et bientôt s'éplorait comme une âme en tourment.
Mais diabolique ou tendre, amoureux ou terrible. Ce chant, comme une vague immense, emportait tout. Il vous aspirait l'àme et le cœur d'un seul coup. Son appel vers la mort était irrésistible.
Les damnés de là-bas l'avaient-ils entendu ? Sans doute. Car leur cri m'arrivait plus sauvage. Une clameur montait de la mer sans rivage : — Ahés, Ahès, l'horrible Ahés qui m'a perdu !
32 AU PAYS ni-S AJOKCS
Elle revient, l'infâme, avec son maléfice. Le venin fume encore aux longs crocs du serpent. Va-t-il donc retomber, le cœur qui se repent ? Seigneur, épargnez-nous l'horreur de ce calice!
L'ostensoir un instant s'éleva dans la nuit. J'entendis l'oraison qui préserve des charmes. Il passa, frénétique, un ouragan de larmes ; Le vent soulîla du large et tout s'évanouit.
O joie ! Ils avaient fui, les yeux de la Sirène ! L'infini de l'azur scintillait au lointain. Les flots cabrés, pareils aux chevaux du matin. Disaient le noble orgueil de la mer souveraine.
Mais dans cet or du jour et cet enchantement. Quelque chose pleurait encor sur l'eau tremblante. C'était le morne adieu de la cité dolente. Les cloches de Kéris qui sonnaient tristement.
Sonnez, cloches de deuil, dans l'eau mélancolique Entre l'algue marine et le noir ooémon ! O pauvres voix qu'avait fait taire le démon. Élevez jusqu'à Dieu votre ardente supplique !
KÉRIS 33
Et toi, ville engloutie aux lueurs de Téclair, Réjouis-toi, Kéris, et fais ta pénitence. Espère. Le Seigneur bénira ta constance. Et tu refleuriras, ô rose de la mer !
Ah ! je suis comme toi, la ville abandonnée,
Où l'herbe pousse autour des croix, qui meurt sans bruit ;
Celle qui de l'abîme où nul astre ne luit.
Crie en pleurant: Quand donc serai-je pardonnée ?
A l'heure où le soleil s'abaisse à l'horizon. Elle a senti passer l'aile du mauvais ange. Quel souffle d'au-delà balaiera cette fange ? Qui saura retrouver les clefs de la prison ?
La chapelle en plein bois, l'église de l'aurore Qui vit mon innocence et reçut mes aveux, L'église de mon âme a-t-elle éteint ses feux ? L'Angelus du printemps chantera-t-il encore ?
Hélas ! tant de faiblesse lâche et de rancœur !
Ils sont loin, les matins dorés de la colombe.
Et j'entends, plein d'effroi quand la lourde nuit tombe,
Mary-Morgan chanter sur la mer de mon cœur !
D'abord cet humble lit ne me dit pas grand'chose. A parler franchement, il n'était pas trop beau Avec son cofïre usé qui servait d'escabeau Et ses rideaux fanés de percaline rose.
Mais il avait un air d'extrême honnêteté ! Puis, tout paraît charmant à celui qui navigue... En dépit de son âge, il tenta ma fatigue, Et je m'applaudis fort lorsque j'y fus monté.
Ah ! le cher lit, cassé comme un bon patriarche, Confortable pourtant, moelleux, presque douillet ! Les rudes draps, fleurant la lavande et l'œillet ! L'oreiller du repos, si doux après la marche !
On est là comme un moine en son petit couvent; Rien ne vous pèse plus des choses de ce monde; Et, le cœur endormi dans une paix profonde, On écoute au dehors tourbillonner le vent.
La mer, à quelques pas, déferle sur la grève. Et son chant monotone et large vous poursuit. Elle parle plus franc au tomber de la nuit ; En cet abri rustique on comprend mieux son rêve.
Tant d'êtres primitifs ont dormi dans ces draps. Tant de marins partis pour la grande aventure, Tant de durs laboureurs, tant d'hommes de nature. Gagnant leur pauvre vie à la force des bras !
Simples, ils n'étaient pas de ceux-là qu'on acclame. Leurs dévouements obscurs, on les a méprisés. Mais ce lit, confident de tant d'espoirs brisés, A gardé, j'en suis sûr, une part de leur âme.
C'est lui qui, par un soir trop vite évanoui, Accueillit le hardi jeune homme avec sa douce. Il leur a fait un nid plus tendre que la mousse ; Leurs honnêtes baisers l'ont souvent réjoui.
11 a connu le trouble et l'abandon des vierges. Il fut l'ami des vieux et leur dernier soutien.
ïl a vu la naissance et la mort du chrétien. Il finira lui-même à la lueur des cierges.
Et comme je partais pour l'éternel azur Avec ces braves gens et leurs vertus cachées, Les images de Saints, prés de l'âtre accrochées, Parurent tout à coup se détacher du mur.
Je vis venir à moi des bonshommes de plâtre. Peinturlurés de vert, de jaune et de carmin, Et tous me saluaient, tous avaient à la main La crosse de l'évéque ou le bâton du pâtre.
L'un surtout souriait avec aménité !
C'était un beau vieillard à la barbe fleurie. Je reconnus le clerc de la Vierge Marie, Le pasteur et le juge, Yves de Vérité !
Il regarda mon lit avec des yeux d'ancêtre. Son regard sans malice avait mille douceurs ; Et celui devant qui tremblent les oppresseurs Parla divinement en ce cadre champêtre.
— « Que tu viennes de France ou d'un monde inconnu, Que tes pieds aient foulé la plaine ou la montagne, Mon fils, je te salue au nom de la Bretagne Entre sur mon domaine, et sois le bienvenu !
40 AC l'AVS DhS AJO.VCS
Nos genêts d'or, nos clairs ajoncs, nos blanches roses. Si tu comprends leur àme, enchanteront tes yeux ; Notre mer te dira le secret des aïeux; Ecoute-la parler ! Elle sait bien des choses...
En ces bois d'où le siècle est à jamais banni, Tu pourras entrevoir un coin du grand mystère ; Un charme d'innocence est resté sur ma terre, Elle peut sans effroi contempler l'infini.
Peut-être apportes-tu quelque penser frivole : Laisse échapper, mon fils, cet oiselet doré. Souviens-toi que ce sol est un lieu consacré D'où, comme un pur encens, la prière s'envole.
Pense à ceux que la vague a naguère engloutis Et qui t'ont précédé dans cette humble demeure. Eux aussi souriaient aux délices de l'heure, C'est l'espérance aux yeux que tous étaient partis.
Mais quand un vent de mort a secoué leurs voiles. Leur cœur au sacrifice était déjà tout prêt ; Ils ont baissé la tête, et, sans même un regret, Se sont évanouis dans la paix des étoiles.
Songe à ces laboureurs qui creusent leur sillon, Sans se lasser jamais, dans la pierre ou le sable ;
A tous ces travailleurs que la fatigue accable, A ces bœufs, patients et doux sous l'aiguillon.
Ils ne se plaignent pas. Rien ne les décourage. Leur âme a la candeur et la foi du ciel bleu. Pour oublier leur peine et monter jusqu'à Dieu, Il leur suffit d'entendre un oiseau dans Torage.
Toi que hante, à cette heure, un souvenir mortel, Regarde ces vaillants et prends-les pour exemple. Dépouille ton orgueil à la porte du temple ; Agenouille ton cœur devant le pur autel.
Le chagrin qui t'oppresse est pareil aux mouettes Qu'emporte sur la mer le vent qui rajeunit, Puisses-tu, délivré des pièges du Maudit, Redevenir enfant avec les alouettes î
Vois ! La sainte Bretagne a pour toi revêtu Sa parure d'ajoncs, son manteau de bruyères. Un esprit bienfaisant respire dans ces pierres ; De ces mille fleurs d'or s'exhale une vertu.
C'est un rêve d'argent qui bat le pied des roches ; D'angéliques parfums s'élèvent du ravin ; Et, comme un frais écho du royaume divin, Dans l'azur infini passe le chant des cloches.
O mon fils, c'est ici la terre de beauté, C'est le pays d'amour où le soleil se couche. Si quelque chant léger s'envole de ta bouche. Qu'il soit fait d'innocence et de simplicité ! » —
— « Ainsi-soit-il î >■> pensai-je, et soudain je m'éveille. Qu'est-ce donc ? A ma porte apparaît un jour cru. Avec sa barbe d'or l'évêque a disparu Mais son accent breton m'est resté dans l'oreille.
O bonhomme Héloury, vous enseignez l'amour. La vertu du lit clos opère à sa manière. Me voici désormais une âme printanière, Une âme de granit... avec des fleurs autour.
C'est un cœur trégorrois qui bat dans ma poitrine, Un large cœur, sincère et droit, qui ne ment pas. J'emiplirai mes poumons du bon air de là-bas Et je me fleurirai les yeux d'algue marine.
J'étais l'indiff'érent qui ne s'attache à rien. Le mauvais ouvrier qui meurt de sa paresse ; Les cloches de la mer comprendront ma détresse Et m'apprendront peut-être à faire un peu de bien.
La fraîcheur de la lande a passé dans mon être. J'ai franchi la rivière et sauté Téchalier.
Les calvaires m'ont fait un salut familier.
Tout le charme d'Arvor m*entoure et me pénétre.
Je ne demande plus que la douceur du chant. Si j'ai des ennemis, je n'en veux à personne. Je suis l'oiseau qui vole et l'Angelus qui sonne Pour le sage et le fou, même pour le méchant.
Et voici, grâce à Dieu, ma plantureuse hôtesse Qui m'apporte la goutte et le cidre mousseux. — ' « Encore au lit, dit-elle, ètes-vous paresseux ! » Comment ne pas répondre à tant de politesse ?
Bretagne hospitalière et franche, à ta santé ! Aux filles de Trégor, à tous ses rudes hommes ! Comme eux, je rends hommage au noble jus des pommes. J'étais déjà Breton sans m'en être douté.
Avec ses tendres yeux que dorent
Les rayons du soleil d'été,
Notre Dame de la Clarté
Est douce à tous ceux qui Timplorent.
On m'a conté qu'au temps lointain, Au temps fleurissant de l'hermine, Un chevalier de haute mine Se lamentait soir et matin.
Ses compagnons tenaient campagne ; Plus d'un pour la terre de Dieu, Avait quitté son pays bleu, Ses blanches landes de Bretagne.
Lui restait seul en son manoir, Pauvre aveugle noyé dans l'ombre, Et son âme était toujours sombre.
Et son ciel était toujours noir.
Il invoquait, en sa souffrance.
Tous les saiilts dont on a parlé, Guirec, Efflam et Guennolé ; Saint Yve avait sa préférence.
Mais il aimait encor bien mieux Evoquer Madame Marie, Toute verdoyante et fleurie, Sur le balcon doré des cieux.
« Dame de joie enveloppée.
Très Sainte Vierge, disait-il, Voici venir le mois d'avril Que fleurissent les coups d'épée.
Moi, je languis en ma maison Sans une âme qui me soutienne, Tendez-moi votre main chrétienne Et je sortirai de prison.
J'entends les oiseaux sur la lande.
Ah ! si je voyais leurs couleurs !
Damr, ayez pitié de mes pleurs, Écoutez ma peine si grande ! »
Or, la Vierge un jour l'entendit, Comme elle regardait la terre.
Elle s'en fut en grand mystère, \'ers son serviteur descei^dit.
Sur les ajoncs, à la rosée, Elle flottait si doucement!
Son visage était si charmant Sous la coiffe de l'épousée!
Lui, morne, toujours anxieux, Se lamentait encore, encore.
D'un doigt plus léger que l'aurore.
Elle effleura ses pauvres yeux.
O joie, ô féerie, ô merveille !
Le jour se lève sur les bois, Et, sauvage et douce à la fois, La Bretao^ne au laroe s'éveille.
Il voit le guetteur à sa tour, Il voit les campagnes tranquilles, Et Ploumanac'h et les Sept Iles La grande mer tout à l'entour !
Plein de larmes comme une femme, Il laisse déborder son cœur; 11 voudrait dire son bonheur A la très chère et bonne dame.
Hclas ! au pays des bandits A peine l'a^t-on reconnue, Qu'elle a regagné, dans la nue.
Son clair jardin du Paradis.
Mais il est resté quelque chose De l'image d'azur et d*or ; Un bout d'écharpe flotte encor Entre la mer et le ciel rose.
La mer î Elle est d'un si doux bleu.
D'un bleu si fin, d'un bleu si tendre! Sa voix qu'il fait si bon entendre Monte lentement jusqu'à Dieu.
Une invisible ritournelle Tourne, tourne autour des ravins ; Les yeux des fleurs sont plus divins, La vie est un peu moins cruelle.
Quant au digne et preux chevalier.
Qu'advint-il de lui ? Je l'ignore.
Peut-être bien qu'il court encore Entre la lande et l'échalier.
Heureux ceux que le Christ appelle !
Il fut de ceux-là sans mentir ; Mais dévot, avant de partir, Il fit bâtir une chapelle.
Une chapelle au toit pointu.
Resplendissante comme un cierge.
Qui dit les grâces de la Vierge Et son mérite et sa vertu.
De tous les points du paysage Chacun la voit à son réveil.
Son fin granit rit au soleil Au dessus de la mer sauvage.
Dés que revient le bel été, Tout franc disciple de saint Yve Invoque, en son âme naïve.
Notre Dame de la Clarté.
C'est le quinze août la grande fête.
Le jour si longtemps attendu.
Le sacristain au pied tordu Carillonne à fendre la tcte.
Kt la fanfare de Tréguier, Bonne à coup sûr parmi les bonnes, Fait à grand renfort de trombones, Un bruit qu'on ne peut oublier.
Est-ce un Pardon ? Est-ce une foire ?
Le gwin-ardent coule à pleins bords.
On boit à la santé des morts, Pauvres gens qui n'ont plus à boire.
Des fûts, largement défoncés, Coule à flots le cidre mystique.
Le hoquet se mêle au cantique, La danse au chant des trépassés.
Mais la prière est si fervente
Qu'au Calvaire on entonne en chœur !
Si sincère est le pauvre cœur
Entre Tivresse et l'épouvante !
De fins garçons tôt sont venus De la mer ou de la campagne.
Lurons que la Vierge accompagne.
Tous ivrognes, tous ingénus.
Il sont venus du bout du monde.
De Trégastel ou de Pleumeur,
Compagnons de joyeuse humeur, Gais pèlerins à tête ronde.
Plus d'un marin est débarqué, Tout goudronné, de la Grande Ile.
D'autres arrivent de la ville, De Louannec ou de Saint-Quay.
Puis voici la horde fidèle Des commères aux maigres cous ; Elles font sur leurs vieux genoux Trois fois le tour de la chapelle.
Triste à mourir comme un adieu, Se traîne leur boiteuse antienne.
Elle rejoint, humble chrétienne, Celle des pauvres du bon Dieu.
Oh ! Tous ces pauvres sous la porte ! Boiteux, galeux, rogneux, lépreux.
Comme ils sont beaux les malingreux.
Les yeux morts dans la face morte !
Leurs cris aigus déchirent l'air Comme la cloche des dimanches.
Mais là bas, que de coiffes blanches, Folles mouettes sur la mer î
En châle jaune, en robe noire,
Ce sont les belles d'alentour
Que guette le rustique amour
Cent fois plus doux qu'on ne peut croire.
Les jambes pendant sur le mur Du cimetière où sont les roses, Elles vont entendre des choses, Qui leur feront un cœur d'azur.
Et la fontaine de la Vierge !
Qui n'y voudrait tremper ses mains ?
On y court par tous les chemins, On s'y presse comme à l'auberge.
'Car c'est l'eau pure, sans défaut, Qui dissipe l'ombre mortelle.
Nulle part on n'en voit de telle.
Sa grande vertu vient d'en haut.
Si la couleur en est peu franche.
Elle ne guérira que mieux.
On s'en frotte cent fois les yeux.
On en verse un peu dans sa manche.
Et Notre Dame sait très bien Qui mérite d'être à la fête.
Qu'elle fasse un signe de tête, L'aveugle renverra son chien.
Allez donc, troupeau lamentable.
Procession des affligés !
On portera les plus âgés ; Tous ont place à la grande table.
Echappez-vous de la prison, Stropiats et paralytiques ; Marchez dans le vent des cantiques A l'éternelle guérison !
Pauvres, tendez votre besace.
Qu'il y tombe un rayon de miel !
Aujourd'hui s'entr'ouvre le ciel.
Et tout chrétien trouve sa place,
La richesse est aux indigents, La santé revient aux malades !
— Avec de joyeux camarades J'ai bien ri de ces bonnes gens.
J'ai ri de leur naïve offrande, De leur prière au ciel brumeux, Et maintenant je suis comme eux ; Ma misère est encor plus grande.
Depuis longtemps n'a plus souri Qui me rendait l'àme contente.
L'heure, au matin, n'est plus chantante, Le vert sentier s'est défleuri.
Aveugle, dans la nuit profonde, Je m'en vais, les bras en avant.
Dans la rafale, sous le vent, Je fais le tour du triste monde.
O Notre Dame aux yeux d'amour.
Si belle au haut de la montaçrnc, Lys immaculé de Bretagne, Vous la candeur et vous l'amour.
Dame trônant dans la lumière, L'ange d'or à votre côté, Frappez sur ce cœur irrité.
Rendez-lui sa douceur première.
O vous, qui du parvis des cieux Regardez mon humble souffrance.
Joie, amour pur et délivrance?, Sainte Marie, ouvrez mes veux !