LA ME
Entre les durs rochers qui bordent le ravin J'ai vu monter au ciel l'éblouissante aurore ; La face de la mer était d'un bleu divin.
D'une brume idéale enveloppée encore,
La mer ouvre son cœur, indomptable et charmant.
Au soleil matinal dont le feu la colore.
Elle sourit à son impérial amant,
Au héros casqué d'or, qui s'enflamme pour elle;
Elle sourit, candide et bleue, infiniment.
6o AU PAYS DES AJONCS
La Vierge a retrouvé sa grâce naturelle,
Ses yeux de pur amour et son calme enchante,
Et dans l'azur profond j'entends la tourterelle.
Mais du tranquille abime un soupir est monté, La lumière pâlit et la brume s'allonge Comme une robe d'ombre autour de la beauté.
11 a surgi sur l'eau des visages de songe Lentement tout le ciel à la mer s'est uni, Et voici se dresser le palais du mensonge.
Oh ! quelles îles d'or et quel pays béni S'épanouissent tout là-bas, dans le mystère ? Ne vois-je pas le grand chemin de l'infini ?
Au large resplendit le splendide parterre. Le jardin sans pareil qui s'émaille, au matin, D'éblouissantes fleurs qu'on ne voit pras sur terre.
Sur des flots de velours, de moire et de satin
Glisse nonchalamment la flotille des fées ;
Leurs rames que j'entends font un bruit argentin.
Elles s'en vont sur l'eau, d'algues vertes coiffées, Elles vont. Leur gaîté s'éparpille dans l'air. L'odeur de leurs bouquets m'arrive par bouffées.
LA MER 6l
Plus loin, à l'horizon, les nymphes de la mer Poussent de joyeux cris sur leurs cavales franches Et jamais bataillon ne me parut si fier;
Un flot de verts cheveux leur inonde les hanches,
Une lueur de brume illumine leurs yeux ;
Sur l'azur formidable, elles sont toutes blanches.
Et voici maintenant le rocher merveilleux
D'où, quand la nuit descend, Mary-Morgane chante
Aux matelots perdus son chant délicieux.
Sa voix de pur argent, sa voix qui les enchante Monte comme un appel au ciel en floraison. Douce, folle, ironique et quelquefois méchante.
Mais tout homme est bien prés de perdre la raison, Quand, sous la lune claire, il a vu la sirène De sa bouche de fleur lui tendre le poison ;
En sa grotte de nacre et d'azur elle est reine ; Chacun de ses regards est un commandement, Sa magie au profond du gouflVe vous entraîne.
Et l'heure a tressailli du orand enchantement. Une ville de rêve apparaît dans l'abîme. Des cloches ont tinté mélancoliquement.
Lentement, lentement, quel fantôme s'anime ? Kéris, ah ! c'est Kcris, l'impudique cité, Kéris, qui dans la mort expie encor son crime !
Et puis rien... Par degrés, le jour s'est attristé. Un vent tumultueux s'élève, et du ciel tombe Sur la mer somnolente une morne clarté.
Où donc est maintenant l'aile de la colombe ?
Où donc les bleus vaisseaux avec leurs drapeaux blancs ?
On a le cœur serré comme autour d'une tombe.
Un cri de mort s'abat sur les récifs branlants, Le flot sinistrement bat les roches meurtries, Lugubre est, dans Tair froid, l'adieu des goélands ;
Et rien n'est demeuré des sublimes féeries Qui se jouaient naguère en ce divin décor, A la grâce du vent et des vagues fleuries.
L'oiseau miraculeux vient de prendre l'essor, Il plane, il plane, et comme lui s'est envolée La fée au clair visage avec ses cheveux d'or ;
Déjà s'est laissé choir sur la mer désolée
La nuit, lourde d'angoisse et grosse de sanglots ;
On n'entend que le bruit de la vague écroulée.