I.A MER
Apres réclair tragique et l'assaut furieux,
Les voilà tout à coup pleins des choses qu'on aime ;
Ils vont se teindre encor de la couleur des cieux.
Et, tout émerveillés du sublime poème Que murmure le flot au rayon matinal, Jusque dans tes fureurs nous t'adorons quand même.
A côté de recueil a brillé le fanal,
Le vent frais qui se lève a balayé les brumes
Et ton charme demeure à jamais virginal.
Dormez sur l'eau tranquille, ô flottantes écumes Champs de la bleue immensité, fleurissez-vous Emportez nos ardeurs avec nos amertumes.
Une âme de fierté s'agite en vos remous.
Un chant d'espoir en sort, un chant qui nous enivre ;
L'âpre sel de la mer est infiniment doux.
Rien de vil, rien de laid. Oh ! comme il fait bon vivre ! Quelle candeur limpide a la nappe d'argent ! C'est un hiver tranquille, enguirlandé de givre.
O mer, reflète encor le grand ciel indulgent, Fais toujours, gaie ou triste, incft'ablement belle. Une claire ceinture à l'univers chançreant.
GG
AU PAYS DKS AjON'CS
Trempe pour les combats le cœur qui se rebelle, Rends-nous libres et fiers comme toi sans retour, O divin réservoir de la vie éternelle,
Symbole trois fois saint de l'éternel amour !
LE KORANDON
LE KORANDON(i)
Le jour de Notre Dame, Au retour du Pardon, J'ai vu le Korandon Et sa petite femme.
Ils se tenaient les mains Et dansaient sur la lande, Ma surprise fut grande En regardant ces nains.
(i) Les Korandons, Konicmdmis ou Korn^ants sont les gnomes de la Brefao-ne.
Je crois, Dieu me pardonne, Qu'ils avaient un peu bu.
Le Korandon barbu Serrait sa Korandone,
Ht, comme des cabris, Tous deux sur l'herbe folle Faisaient la cabriole Avec de petits cris.
Ils me virent ensemble Et, sans se déranger, — « Salut, bel étranger, Le diable te ressemble.
Veux-tu boire avec nous ?
On va se mettre à table.
Le cidre est délectable, L'hydromel aussi doux. » —
Il passait sur les choses Comme un souffle enchanté.
Une molle clarté Baignait les champs de roses.
Tout à fait enj^aoreant Etait le menu couple
LE KORAXDON
Et quelle échine souple Et quels cheveux d'argent !
Hélas ! Le petit verre Ne tenait pas beaucoup.
Mais j'ai bu plus d'un coup.
Heureux qui persévère !
Alors le Korandon Tira sa barbe blanche, Mit le poing sur sa hanche, Se frappa le bedon,
Et, dans une embrassade, Déjà très familier, — « Ah ! c'est particulier, Je t'aime, camarade,
Ta binette me plait Encor qu'un peu palote, Elle est à point falotte Et sent le gobelet.
Mais pourquoi ces yeux mornes Et cet air fatigué ?
Tu n'es vraiment pas gai Porterais-tu des cornes ?
Bah ! bah ! ce n'est qu'un sot Qui prend sitôt la mouche.
Ne sois pas trop farouche, Imite-moi plutôt.
Nous autres, petits hommes, Qui vivons dans les bois, Nous rendons, tu le vois, Hommage au jus des pommes.
Moi, je suis vieux, très vieux, Presque l'âge du monde.
J'ai vu la fée Habonde Et j'ai connu ses yeux.
Morgane me fut chère Dont le cœur n'est pas sur. Avec le noble Arthur J'ai longtemps fait la guerre.
Et cassé maintenant, Lourd, la tète chenue.
Tu vois, je continue A rire à tout venant.
J'ai la bouche friande
Et le cœur toujours chaud.
IT. KORANDON' 73
Parfois, dans un sabot, Je vais sur la mer grande.
Sous le rosier discret, En gars qui s'émancipe, J'aime à fumer ma pipe, Quand la lune apparaît.
Vieille est ma ménagère, Elle n"a qu'une dent.
Nous dormons cependant Sous la même fougère.
Jette là ce chagrin Qui jour et nuit t'oppresse.
Fais-nous une maîtresse Qui te maintienne en train.
Aime, bois, ris et chante Sans trop savoir pourquoi.
Mais évite, crois-moi, La Princesse méchante. » —
CROaUIS BRETONS