‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 11 sur 66 · I.XX · texte numérisé non relu

I.XX

ESSAI HISTORIQIE

il avait engafîé, contre la puissance investie du gouvernement des esprits , cette lutte redoutable (|ui a rempli sept siècles, et dont le dernier combat , chez nous du moins , s’est livré de nos jours et sous nos yeux. 11 y rentrait sans cesse , par une leçon , par une conversation , aussi bien que par un livri*. 11 en était x enu à ce point où aucune idée, aucune parole n’est plus indifférente , oii tout est observé , saisi , commenté , et rallume soudain la guerre. Un nouvel écrit, sa Théologie chrétienne, reproduisit les opinions qu’il avait déjà exprimées dans tes précédents , entre autres dans son Introduction à la théologie. Guillaume de Saint-Thierry, moine dans l’abbaye de Signy, tira de ces deux ouvrages les proiH)sitions qui lui parurent hétérodoxes, et les dénonça aux principaux chefs de l’Église, surtout à saint Bernard.

Deux récits nous restent des incidents qu’amena cette dénonciation , et du caractère qu’y déployèrent les deux rivaux : l’un est de Geoffroi , moine de Clairvaux , secrétaire et biographe de saint Bernard ; l’autre de Bérenger de Poitiers , disciple et apologiste d’Abailard. Je les citerai textuellement l uii et l’autre. Ils sont pleins l’un et l’autre d’exagération et peut-être de mensonge; et pourtant la vérité perce , à travers le langage passionné des contemjKîrains, plus claire et plus vive que ne la montreraient les plus ingénieuses réflexions d’une critiipie savante.

Dès que saint Bernard fut averti « des nouveautés profanes que renfermaient , tant dans leurs expressions ipiedans leur sens, les écrits de Piern* .Vbailard, l’homme de Dieu, dit Geoffroi, son biographe, qui, avec sa l)onté et sa bénignité ordinaires, désirait redresser l’erreur d’AlKiilard , mais non le couvrir de confusion, lui adressa

SIR ABAtI..\RI> ET HÈI.OÏSE. LXX*

en secret de sagres averlisseinents , et agit envers lui avec tant de raison et de motleslie que celui-ci , louché de coin|)onction , promit de s’en remettre sur tous les |»oints à son jugement et de se corriger. Mais ce même Pierre n’eut pas plus tôt quitté riiomme de Dieu, que , stimulé par de mauvais conseils , vain des forces de son esprit et se fiant malheureusement en sa grande expérience dans l’art de disputer, il rétracta l’engagement plus sage qu’il avait i>ris. Suppliant en outre l’évêque de Sens, métropolitain de la province, de réunir dans son église un nombreux concile, il accuse l’abbé de Clainaux d’attaquer ses livres en secret , ajoute qu’il est prêt à les défendre <à la face de tout le monde, et prie que, si ce susdit abl)é a queh|ue chose contre lui , il soit appelé à ce concile. 11 est fait ainsi que Pierre le demande. Mais notre abbé refuse d’aliord nettement de se rendre à l’invitation qu’on lui adresse de venir à ce concile, disant que celte affaire n’est pas sienne. Cependant ensuite , cédant aux conseils d’hommes importants, et craignant que par l'effet de son absence le scandale ne s’augmente parmi le peuple et (|ue les forces ne croissent à son adversaire, il consent enfin h se mettre en route. Mais ce n’est pas sans tristesse et sans larmes qu’il fait cet effort sur lui-même , ainsi (ju’il le dit dans une lettre au pape Innocent, où il détaille pleinement et clairement toute cette affaire.

« l^e jour arrive enfin où , devant une nombreuse assemblée du clergé', le serviteur de Dieu présente les écrits de Pierre Abailard , et en désigne les passages erronés. En définitive , on donne à celui-ci le choix, ou de nier que les ouvrages soient de lui , ou de reconnaître

' Concile de Sens, en 1140.

ESSAI HISTORIQIE

humblement et de rectifier ses erreurs , ou de répondre, s'il le peut, aux raisons et aux preuves tirées des saints Pères (|u’on lui opjiosera. Mais lui qui ne voulait pas se rei»entir, et se sentait pourtant hors d’état de résister à l’esprit de sagesse qui parlait contre lui, en appelle, l»our gagner du temps , au siège apostolique. Bernard , cet admirable défenseur de la foi catholique, lui dit alors qu’il doit être bien certain qu’on ne se portera à aucune rigueur contre sa personne , le conjure de répondre librement et en toute sécurité, lui demande seulement d’entendre et de supporter avec patience tout ce qu’on aura à lui objecter, et lui répète qu’il ne sera frappé d’aucune sentence. Mais cela même , Abailard le refuse complètement. Aussi avoua-t-il dans la suite aux siens, comme eùx-mèmes le disent, qu’à cette heure il sentit sa mémoire se troubler presque entièrement, sa raison s’obscurcir et son sens intérieur s’évanouir. Malgré cette obstination, le conseil renvoya cet homme libre, mais sévit contre son aliominable erreur, et s’abstint de toucher à sa personne , mais condamna ses dogmes |)ervei's. »

L’apologiste d’Abailard ne présente pas le concile de Sens sous des couleurs si graves et si douces. « Après le repas, dit Bérenger de Poitiers, on apporta le livre de Pierre , et l’on ordonna à l’un des assistants de le lire à haute voix. Celui-ci, plein de haine pour Pierre , et tout inondé du suc de la vigne , non pas du suc de celui qui dit : « C’est moi qui suis le vrai cep, » mais du suc de cette vigne qui étendit le patriarche nu dans son aire, se prit à lire plus bruyamment qu’on ne le lui avait demandé. Voilà que bientôt les pontifes sautent, frappent du pied, rient, plaisantent; en sorte qu’il était aisé de voir qu’ils rendaient hommage , non pas à Christ , mais

Sl’R ABAILARD ET HÉLOÏSE. LXXIII

à Bacchus. Et puis, ils se saluent le verre en main, vantent leurs rasades, célèbrent les vins, s’en arrosent le gosier.... Et lors(]ue quelque passage subtil , divin et inaccoutumé pour eux résonnait à leurs oreilles pontificales, aussitôt ils frémissaient dans leur cœur, ils grinçaient des dents contre Pierre , et portant sur le philosophe leurs yeux de taupes: «Nous laisserions vivre «ce monstre-là! «disaient-ils; et secouant la tête comme des Juifs : « Voilà celui qui détruit le temple de Dieu. » Ainsi des aveugles jugent des paroles de lumière... des ivrognes condamnent un homme sobre... des chiens déchirent un saint... des pourceaux rongent des perles... La chaleur du vin monta si bien au cerveau des prélats que la léthargie du sommeil se répandit sur leurs yeux. Pendant que le lecteur crie , l’auditeur ronfle. L’un s’appuie sur le coude pour fermer les yeux en liberté; l’autre s’étend mollement sur un coussin pour reposer ses paupières appesanties. Et lorsfjue le lecteur rencontrait dans les œuvres de Pierre quelque chose d’épineux, il criait aux sourdes oreilles des pontifes : « Damnaiis? « (condamnez-vous?) » Et quelques-uns, s’éveillant à peine à la dernière syllabe , répondaient la tête branlante et d’une voix endormie : « Damnamus ( nous con- « damnons) ; » et d’autres, éveillés en sursaut au bruit de ceux qui condamnaient ainsi , balbutiaient à leur tour en retranchant la première syllabe : « Natnus (nous «nageons). » Oui vraiment, vous nagez; mais nager, pour vous , c’est exciter une tempête , c’est vous noyer.»

Étrange tableau ! étrange contradiction des deux tableaux ! Évidemment l’un et l’autre narrateur s’est livré à sa passion et à son patron avec un emportement et un aveuglement qui étonnent notre temps, temps d’impartialité indifférente ou hypocrite, qui ne sait plus

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guère admirer ni s’indigner, et veut surtout couvrir d’un air de sagesse indépendante son mensonge ou son apatiiie. I^s délibérations du concile de Sens ne furent probablement ni bien dignes, ni bien équitables. La plu I «art des prélats du douzième siècle étaient fort peu réglés dans leurs mœurs et fort peu versés dans la science. Le nom d'Abailard ne leur imposait pas beaucoup de gravité, et son renom d’habileté dans la discussion leur inspirait une grande envie de l’abréger. Saint Bernard lui-mème l’avait redoutée : au premier bruit de cette affaire, il s’était montré réservé et prestpie timide, comme se souciant peu de se commettre contre un si rude champion. Mais dès qu’il eut senti la nécessité de la lutte, il l’aborda avec la plus habile fermeté, non point en entrant dans ta lice d’égal à égal et pour opposer argument à argument , mais en Père de l’Église, dépositaire de la doctrine sacrée, et qui somme le théologien prévenu d’erreur ou de désavouer, ou de justifier ses écrits, ou de se soumettre. C’est un grand spectacle que cette attitude simple, pratique, décidée, que prend dès le début cet homme qui avait d’abord éludé le combat ; spectacle d’autant plus beau que ce n’est point au nom du ix)uvoir de fait, et en vertu de la force dont il dispose, que saint Bernard traite Abailard de la sorte ; sans doute il sait qu’au besoin la force ne lui manquerait pas, que les grands de la terre, le roi Louis-le-Jeune, le comte de Champagne, te comte de Nevers sont là, présents au concile, alliés dociles de l’Église et prêts à la soutenir contre ses ennemis : mais il ne s’en prévaut point ; nulle allusion, nulle insinuation n’indique seulement qu’il y pense; la lutte est purement intellectuelle; Bernard n’est, comme Abailard, qu’un moine qui parle au nom de la vérité. 11 prend même soin de

rassurer son adversaire contre toute crainte que la force temporelle n’intervienne ; bien loin de lui faire entrevoir la persécution, la prison, il lui déclare formellement que rien de pareil ne le menace; il ne veut que le triomphe de la saine doctrine, la soumission de l’esprit à l’esprit ; mais c’est la soumission qu’il réclame , non la dispute (ju’il accepte ; et il réclame la soumission avec l’autorité d’un apôtre, laissant à Abailard la prétention de |)rouver son dire avec la subtilité d’un théologien.

Cette autorité eut son plein effet sur Abailard luimême. Au milieu de ce concile si peu imposant, lui qui en avait si fièrement demandé la convocation, il ne sut que chanceler, hésiter et en appeler à un autre pouvoir, à la cour de Rome. Si un savant débat se fût engagé, il eût retrouvé sans doute cette fécondité, cet éclat, cette souplesse d’argumentation qui avaient fait sa renommée. Le philosophe était profond , le dialecticien éminent , l’orateur éloquent ; mais l’homme était faible, incertain dans sa volonté, plus arrogant qu’assuré dans sa science, au moins aussi vaniteux que convaincu , et son beau génie se troublait devant le sens droit et le caractère haut de son rival.

Uu reste, la modération de saint Bernard n’était point mensongère. Aucune violence ne fut exercée contre Abailard, aucune atteinte portée à sa liberté. Après avoir été condamné par le concile, il quitta Sens, et se mit en route pour aller soutenir à Rome l’appel qu’il y avait porté.

Le temps n’était pas encore venu où l’Église crut devoir déclarer à la liberté d’esprit une guerre vraiment à mort, et détruire l'homme pour se défendre de la pensée. Le génie et la science, nouveaux à cette époque.

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étaient encore honorés et respectés, quelque suspect qu’en parût l’emploi. Saint Bernard surtout, qui, dans sa visite au Paraclet, avait été naguère si frappé de la supériorité d’Héloïse, portait à Àbailard, même en le condamnant, une admiration mêlée d’intérêt. Abailard fit bientôt, de cette noble disposition de ses plus illustres adversaires, une éclatante épreuve. A peine arrivé à Lyon , il apprit que le pape avait non-seulement confirmé le jugement du concile de Sens, mais condamné ses écrits au feu, excommunié l’auteur, et prescrit qu’il passât le reste de ses jours enfermé dans un monastère. Abattu autant qu’agité, ne sachant que résoudre, Abailard cherchait un conseil et un refuge. L’abbaye de Cluni était voisine. L’abbé Pierre-le- Vénérable, l’un des hommes les plus respectés du siècle, le recueillit, le rassura, le soutint, et se chargea de le réconcilier avec saint Bernard et avec le pape. Abailard accepta tout; il succombait. Longtemps l’ardeur de son esprit lui avait tenu lieu de force d’âme, et les joies de l’orgueil l’avaient ranimé au sein des revers ; il ne sentait plus ni joie ni ardeur. Résigné, ou plutôt épuisé, il cessa toute résistance , toute lutte , et ne jiarut plus songer qu’à remplir dans les murs de l’abbaye ses devoirs de moine soumis. Pierre-le-Vénérable intervint partout en sa fa • veur. 11 fit agir auprès de saint Bernard un de ses plus affidés disciples, Rainard, abbt; de Cîteaux. 11 écrivit lui-rnême au pape, en l’informant du désir que témoignait .àbailard de rester à Cluni :

« Nous avons trouvé le dessein bien convenable à son âge, à sa faiblesse, à sa piété; et pensant que sa science, qui ne vous est point inconnue, serait utile à nos frères

en si grand nombre, nous y avons consenti Je vous

demande donc, moi tel quel, mais tout à vous, et il

VOUS le demande lui-mème, par lui-même, par nous, |»ar celle lellre qu’il nous a supplié de vous écrire, par les j)orleurs qui vous la remetlronl, de permellre qu’il passe dans voire maison de Gluni le reste des jours, peu nombreux peul-èlre, de sa vie et de sa vieillesse ; en sorte (|ue personne ne le puisse expulser de cette demeure, qu’il se réjouit, comme un passereau, d’avoir trouvée , de ce nid où il est heureux , comme un tourtereau , de s’être abrité. »

Le succès couronna partout ces charitables efTorts. Saint Bernard flt la paix de bonne grâce ; le pape leva l’excommunication. L’autorité du pieux abbé de Cluni dissiiKi au dehors les restes de l’orage qui avait accablé le philosophe, tandis qu’au dedans sa bonté s’appliquait à le relever de son abattement. Mais la bonté des hommes arrive presque toujours trop tard. Abailard était brisé de corps et d’âme. Au milieu des austérités qu’il s’infligeait, il fut atteint d’une maladie douloureuse. En proie à une fièvre constante, il défiérissait à vue d’œil. L’abbé de Cluni s’inquiéta, et l’envoya au prieuré de Saint-Marcel, à Cbâlons-sur-Saône, dans l’es[K)ir que le déplacement, un air nouveau, lui seraient salutaires. Les [)remiers moments parurent favorables ; mais au Ivout de quelques jours le mal empira rapidement, et le brillant professeur, le théologien téméraire qui avait fait tant de bruit dans le monde, mourut en humble moine, au fond d’une abbaye obscm’e, le 21 avril H i2, âgé de soixante-trois ans.

Dès qu’il en fut informé, Pierre-le-Véuérable envoya au l’araclet un exprès chargé d’annoncer à Héloïse l’amère nouvelle : « A des yeux clairvoyants, lui écrivait-il, saint Germain n’a pas été plus humble, saint Martin plus pauvre. Son âme ne méditait, sa langue ne

LXWIll ESSAI HISTORIQIF.

proférait, sa conduite ne manifestait que des clioses toujours divines , toujours philosophi(|ues , toujours savantes. »

C’est un beau droit de la sainteté de se montrer pleine d’une tendre compassion pour les douleurs des âmes tendres, même quand elles ne sont pas saintes. Héloïse ré|)ondit di^rnement au digne abbé de Cluni. Elle lui redemanda le corps d’Abailard, pour qu’il fût déposé dans une chapelle du Paraclet, selon son propre désir, lui recommanda leur (ils Astralabe, qui avait si grand besoin d’un protecteur, et le conjura de lui envoyer, écrite et scellée de sa main, pour ([u’elle fût suspendue au tombeau d’Abailard, l’absolution qu’il avait promis de lui donner.

Pierre se prêta à tous les désirs d’Héloïse : « Dès (jue j’en trouverai le moyen, lui écrivit-il, je m’efforcerai de procurer dans quelque noble église une prétende il votre Astralabe, que j’appelle aussi nôtre à cause de vous. » Les restes d’Abailard, malgré la résistance des religieux de Saint-Marcel, furent enlevés de leur abbaye et transférés au Paraclet. Et on déposa sur son tombeau l’absolufion de Pierre-le- Vénérable , conçue en ces termes :

« Moi Pierre, abbé de Cluni, qui ai admis Pierre Abailard comme moine à Cluni, et ai concédé son corps, transporté furtivement, à Héloïse, abbesse, et aux religieuses du Paraclet, par l’autorité de Dieu tout-puissant et de tous les saints, je l'absous d’office de tous ses péchés. »

Vingt et un ans après, le 17 mai 1163, âgée aussi de soixante-trois ans, Héloïse descendit dans le même tombeau. Ils y reposent encore l’un et l’autre, a[>rès six cent soixante-<|uinze ans; et tous les jours do fraîches

couronnes, déposées [>ar des mains inconnues, attestent |)onr les deux morts la sympathie sans cesse renaissante des générations (jui se succèdent. L’esprit et la science d’.\bailard auraient fait vivre son nom dans les livres ; l’amour d’Héloïse a valu à son amant, comme à elle, l’immortalité dans les cœur s.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

O animr afTannat'»

Venite a noi parlar.

ITantk.

« Ciie fois, CS temps desià loiiigtaiiis, vcscinirent deux <1 |H'rsonnaip:es moult enamourés ITing de l’aultr»! : oiic- «ques lie t'eurent plus vrays amants, ne plus Iieaulx, « ne plus cogneus par male et donlente advanture, «dont eurent lenrs cueurs liiiallement enüellés, tout « au rebours des joyenlx desdnicts ès quels euydoient « et esperoient pouvoir vivre et deurer toute leur vie. «Ores, voyci.... etc... »

En coninieii(,;ant son fabliau, le vieux cbrouiqueur semble entrer à jileines voiles dans notre sujet, car il résume en quelques mots la vie entière d’Hélo'ise et d’.Vbailard. Ses peivoniiages sont oubliés, mais tout le inonde connaît les nôtres. L’iiistoire de leurs inallieurs a traversé les siècles; toutes les générations ont salué dans leurs noms réunis le glorieux symliole de ramour. A la vue de ces nobles victimes, les poètes se sont

l'RÉKACE ni TKADIC.TEIR.

inspirés, les cirurs so sont énuis, et, dans leur marche à la fois trioinplialc et niélaiicoli(|iic, les dciiv amants o.it recnoilli tons les liommafîos, ici une fleur, ici une larme. '

La renommée qu’ils ont acquise n’est i>oint usurpée, ('.onnuent, en ell'et, se défendre d’uii vif sentiment d’admiration en préstnice de cet amour hautain qui ne laisse de prise ni au temjis ni à la fortune ; de cette ardeur de passion (jui ne s’éteint ni dans le sang ni dans les larmes, (|ui .survit à l’espérance, et <iui, dans un dernier témoignage, brise les portes même du tombeau; passion si éclatante et surhumaine, que la tradition n’a pu l’eAprimcr qu’avec le secours du merveilleux ' ?

Héloïse nous apparaît dès l’abord avec ce caractère de grandeur qui ne la (piittera point. C’est une entrée en scène vraiment béroique. A peine a-t-elle eu le temps d’agir ou de jiarler, et déjà vous reconnaissez qu’un invincible sentiment va dominer toute sa vie, que ce sentiment est s<i vie elle-même. Abailard ne la prend j)as : elle ne croit pas se donner; on dirait qu’elle l’attend et (|u’elle lui appartient de toute éternité, (lu’elle n’est venue au monde que jiour accomplir cette mission de l’aimer au-delà de toute vraisemblance. La fatalité antique, si terrible et si majestueuse, se retrouve ici , ramenée aux touchantes proportions de l’amour. Héloïse s’y al>andonne de toute son âme ; et cette impatience qui |K)usse en avant les prédestinés, etqui nous efl'raye chez tous ceux (|ui doivent arriver au crime,

* Héloïse fut déposée dans le même tombeau i|u’ Abailard , et la légende raconte que l'époux, se suulevaiit de sa couche mortuaire, ouvrit les bras |H>ur recevoir ré|iouse vingt ans attendue.

PBÉFACE DU TRADUCTEÜB.

nous ofifre dans sa personne nn ravissant spectacle.

Sitôt (jue l’étoile d’Abailurd a brillé dans le ciel vide de sa jeunesse, pareille aux rois mages qui allaient visiter le Christ, elle rassemble ses plus riches présents, et vient répandre à ses pieds sa læauté, son amour, sa réputation, — l’or, l’encens et la myrrhe. Encore elle se trouve trop pauvre ! De retour, elle n’en demande point. Si elle obtient un regard, une douce parole, ce sera toujours pour elle une faveur, une grâce. Elle ne calcule point la durée de cet échange inégal : la pensée de se garantir contre un injurieux abandon est loin de sou esprit. Pour douaire, elle choisit glorieusement la honte, et rejette avec des larmes sincères te nom d’é- |K)use. Empressée à tous les renoncements, elle craint seulement de rester au-dessous de cette tâche de tendresse qu’elle croira ne pouvoir jamais remplir avec tous les dévouements de son cœur. Noble maîtresse, mieux parée de son déshonneur volontaire (jue d’un Itandeau inqtérial ! Sainte, suhlime et naïve nature, qui touche le ciel sans effort en voulant rester terre-f'iterre, et qui grandit de toute l’humiliation qu’elle voudrait s’inq)Oser !

Plus tard encore , après son maiàage, elle repousse les félicitations qui lui sont adressées. Elle se refuse, par un magnanime mensonge, à l’honneur du rang qui lui appartient et dont toutes les femmes sont jalouses. Elle se ferme obstinément l’entrée du monde, et consent à soutTrir près de son oncle toutes les colères et les vengeances de son orgueil blessé. Mais, loin des vallées ténébreuses oii rampe l’égoïsme, où ne germent que des fruits de cendre, son pied, dont les anges adorent la trace, foule des cimes baignées de clartés, et qui séparent de tleiirs éternelles ; une bénédiction céleste

PRKI ACE m TRADIT.TEl R.

pst |•('•palulll»‘ snr Ions ses s;u rificcs ^ et les félic ités (licines s’élèvent pour elle de tontes les douleurs (|iie le monde lui envoie. lui importe à présent le murmure des homnK's"? l'n re^fard de ramonr a déployé sur sa tète un firmament dont l'inaltérable aznr ne saurait être ohsenrei par la fnnuM; dcr leurs mépris.

Cet oubli complet d’elle-mème, cette ffénérense abdication de sa personnalité cpii place de suite Héloïse au ranjf des âmes supérieures, est aussi un indice précieux pour nous faii’e connaitre Abailard. Quel bomme ne devait pas être celui cpii d'un mot fixa irrévocablement la destinc'ie de la première femme de son sii*cle i 11 se montre, il l’apiudle : .Me voici, répond Héloïse;; et de sa s|)hère virginale elle descend vers lui, comme sur un ])lan incliné. Si (pieb(ue chose jæiit nous donner une juste idée de son mérite, c’est assurément l’amonr violent et durable cpi’il a inspiré à Héloïse;. Elle n'anrait point fait son dieu d’nn homme ordinaire. De son côté, Abailard .«e montre di^ne d’elle. Les te'rmes dont il se sert pour peindre sa passion pronvemt combiem ce noble amour avait jeté dans son cœur de profondes racines. Il seonble (ju’on entend trembler encore se voix de toutes les canotions cpi’il avait jadis ressenlie*s.

On sait à peu près dans cjuelle mesure ils ont aimé : il faudrait maintenant rendre compte de cet amour, assip;ner à chacun sa part dans la mise commune, et dessiner nettement la position eju’ils ont gardée vis-àvis l’un de l’autre. Cette (piestion a toujours provoqué une singulière diversité de jugements. Les Lettres des deux époux , renseignement complet et seul nécessaire , n’ont point rallié toutes les opinions, ni fixé tontes les incertitudes à cet c;gard.

Cette dissidence des es[)rits.quelejuefois les plus éini-'

PRÉFACE nr TRADICTEI'R.

neufs, sur un point qu’ils ont onvisafiô avec imparlialilc, s’explique néanmoins d’une manière naturelle ; il s’agit ici du sentiment, c’est-à-dire de la chose qui (tiiappe à toutes les règles et à tontes les méthodes.

En effet, si les événements, qui emportent avec eux leur rigoureuse signification, sont diversement jugés ; s’ils sont exposés à la controverse, et dans les causes qui les ont produits, et dans les consiiqnences ([u’ils entraînent; — que sera-ce des pensées , nullement traduites par des actes, à peine formulées eu paroles, et qui ne |>euvent ainsi fournir qu’une donnée incertaine, et une hase flottante à nos décisions? Privées de l’intlexihilité du fait accompli , elles ne nous arrivent que sous un mode relatif ; au lieu de dominer notre appréciation pai- la jiuissance (fui leur est profire, elles se trouvent suborilnnnéesà notre faculté de sentir. C’est alors (fuc les avis risifucnt d’être diflérents. Notre critérium n’est phisdaus la nature même de la chose qui nous est soumise, il est (‘Il nous. La seule voie qui nous reste ouverte est celle de l’interprétation, et combien n’a-t-elle pas d’issues?

l’iie latitude comfilèfe est donc réserves à l’opinion fiei’sonnelle de qnicoïKiue voudra s’occuper d’une question semblable à celle-ci. Unelle que soit l’autorité de ceux qui l’ont précédemment résolue, leur affirmation ne peut avoir que la force d’une conjecture.

J’avais besoin de jeter cette pensée en avant, afin d’en réclamer pour moi le bénéfice, et de mettre de suite ma circonspection à l’abri de tout reproche, s’il m’arrive de m’écarter de (fuehfue idée reçue en amour fiar Bayle ou l’Encyclofiédie. De tous les schismes, celui-là est, à coup sûr, le moins audacieux.

L’Essai historique placé au commencement de cet ouvrage donne le récit exact des événements. Ce texte

PRKI ACE m TBADICTEIR.

a été développé d’une manière élotjuentc, nous y renvoyons nos lecteurs. Nous ireii conserverons que ce (|ui est indis|)cnsal)le pour servir de lieu naturel à nos idées, et pour établir leur ordre de succession.

Nous voulons faire connaître la pensée intime des amants, telle qu’elle nous a été révélée par l’examen attentif de leurs lettres. Cette étude, nous l’espérons, ne sera pas sans intérêt pour le lecteur.

L’histoire de leur Itonheurest courte. Deux annéesà peine s’étaient écoulées, cjuand la mémorable veiij^eance de Fulbert vint leur ouvrir une carrière à la fois si triste et si glorieuse.

Sur l’ordre d’.\bailard, Héloïse, comme on sait, entra au couvent.

Cette circonstance a donné lieu à de grands éloges pour Héloïse, à une grave accusation contre Abailard. On a reproché à celui-ci d’ax'oir été incapable de supporter qu’IIéloise demeurât libre , quand elle cessait de lui appartenir. Examinons sa conduite.

Après l’accident dont il était victime, que fallait-il faire ?

Le déses])oir conseillait un double meurtre : Héloïse aurait consenti sans doute à mourir avec lui; mais il était chrétien, et ne voulait pas combattre le malheur par le crime. La séparation devenue nécessaire, le couvent était un asile sûr et sacré, où ctiacun d’eux emporterait une pensée à laquelle ne s’associerait jamais d’autre image que celle de Dieu. En prononçant les mêmes vœux religieux, ils renouaient, par le ciel, leur chaîne conjugale qui semblait rompue sur la terre. C’était encore pour Abailard une sorte de joie.

Abailard une fois au couvent, était-il convenable (ju lléloïse restât dans le monde ? N’était-ce pas évi-

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

ilpiiiment reculer devant le vœu de chasteté ? N’étaitce pas avilir la première épotjue de leurs amours , et montrer ainsi qu’elle avait suivi l’instinct du plaisir et non l'impulsion de son coeur 1 \je monde pardonne les fautes d’une grande passion, mais il flétrit avec raison tes désordres vulgaires. Ne serait-il pas en droit de revenir sur son indulgence, et, de la part d’Héloïse, te refus d’embrasser la vie religieuse ne pouvait-il pas sembler une invitation tacite aUx convoitises d’un nouvel amant ’

Abailard n’admettait point la possibilité d’une chute; mais enfin cette possibilité existait, et quand C(“lte idée seule contenait pour lui tous les tourments de l’enfer, fallait-il, sur de vains scrupules de délicatesse, risquer le triste repos qui pouvait encore lui rester ?

11 connaissait aussi l’avertissement de l’Écriture : Celui qui ne fuit pas le danger y succombera. Aurait-il rempli tout son devoir envers Hélo'ise, s’il ne l’avait prémunie contre les tentations ? Abandonnée aux pièges du monde, ou bien elle devait succomber, et alors il fallait rendre une faiblesse impossible ; ou bien elle devait en sortir pure, et alors il n’y avait encore rien de mieux à faire <|ue de lui rendre plus facile |>ar la solitude du cloître et scs macérations, une victoire que le monde lui disputerait si vivement et lui rendrait sans doute plus pénible ? L’honneur et l’intérêt d’Hélolse, l’amour et la conscience d’Abailard, tout dictait le parti (lu’il a pris, tout justifie l’usage qu’il a fait de son autorité. Tout ce qu’on peut y voir, c’est une sage et noble prévoyance. 11 y a loin de ce sentiment à une défiance également offensante pour tons deux.

Un passage (t’nne lettre d’Héloïse a servi de texte an grief arliculé contre Abailard. Dans un autre endroit.

PREFACE 1)1’ TRAmCTF.l R.

Héloïse se plaint aussi de n’avoir jamais clé aimée d’Abailard. Ne nous méprenons pas sur quelques paroles trop vives et qui échappent à remporfement de la passion. Les lettres des amoureux ont toujoiu's été pleines de ces injustices révoltantes et de ces reju’oches sanglants qu’il faut bien se garder de prendre au sérieux. Cette rancune de mots, ce style amer et implacable, se rencontrent souvent chez des personnes qui s’accordent le mieux du monde. A nos yeux les paroles d’Héloïse ne prouvent donc point qu’Abailard ait été jaloux dans le sens outrageant du mot, ni même qu’HtV loïse ait eu véritablement celte (lensée. Entre elle et lui , sa plainte n’avait d’autre valeur qu’une assurance de dévouement, que la jiroteslation d’un amour alerte à s’etfrayer, et qui s’irrite de l’apparence meme d’un doute et d’un soupçon.

Revenons à Héloïse au moment où elle prend le voile à Argenteuil. Personne moins que nous, assurément, n’est disposé à lui ravir un éloge. Mais il y a tant de choses à louer dans cette femme, (ju’il ne faut [>as s’arrêter à des circonstances secondaires comme celle-ci. Je ne sais pas trop ce (|ue l’on entend par la/ï6er/é d’Hiïloïse, ni si les consécpicnces de cette liberté sont bien d’accord avec l’amour qu’elle avait pour Abailard et la noblesse de sentiments dont elle a donné tant de preuves. Elle ne pouvait pas, du vivant d’Abailard, se marier une seconde fois. Aloi’s, par (juels accommodements aurait-elle concilié les secrets avantages de cette liberté avec l’observation de la foi jurée, avec le respect qu’elle portait à un si haut degré pour son mari ■? Non, non, Héloïse ne veut pas de cette liberté. Le monde devait être pour elle un véritable couvent; elle est déjà morte au monde. Si elle fait un sacrifice, et elle le

PRÉKACE DL' TRADICTEIR.

dit elle-nièine, il faut entendre par là sa résijfnation aux austérités corporelles de la profession religieuse, choses dont l’utilité lui est fort pou démontrée, même après dix ans d’exercice. N’ouhlions pas non plus, (|uoiqu’elle n’en dise rien, que le couxent arrachait son enfant de ses bras, et qu’elle immolait ainsi les doucein-s du sentiment maternel. La répugnance naturelle (|u’elle éprouvait pour le couvent cédait sans doute encore à cette autre privation. Son sacrifice était donc grand et réel; mais la haute opinion que nous avons d’IIéloïse nous force de croire (pi’il ne consistait pas du tout dans l’espèce de suicide dont on lui prête gratuitement l’idée.

Ce ([lie nous louons d’ahord, c’est sou obéissance |)our son mari, cette confiance respectueuse et absolue du Centenier, ([ui ne demande pas compte, et à la(|uelle un mot suffit : Fais ceci , lui dit Abailard, et elle le fait.

.Vutrefois, pour se soustraire au mariage, elle pouvait bien lui opposer ses raisonnements, ses prièii'set ses larmes : la résistance alors était une aussi grande [treuve d’amour que la soumission elle-même : aujourd’hui la moindre lu'sitation serait une révolte et un crime, car elle porterait un coup mortel à Abailard. Il a dit : Viens, et elle va. Les gouffres enflammés de la terre seraient ouverts sous scs pieds, elle irait toujours.

Oublions ce qui fut tout-à-fait du domaine ordinaire dans la conversion d’Héloïse. D’autres femmes auparavant, d’autres femmes depuis, ont accepté ou subi les mêmes conditions de vie, dont les privations n’auraient jioint été remarquées sans la célébrité des plaisirs dont elles étaient la suite. L’élément de notre admiration n’est donc pas dans un fait dont il faut rap-

PRÉFACE m: TRADIT.TEI R.

porter l’accomplissement à la nécessilé; nous le trouvons plus haut, dans les pensées dont Héloïse l’accompafrnait. Plus Ahailard |u!ut s’alarmer à cause de son malheur, plus elle veut le rassurer par des preuves irréfragables. Plus l’horizon présente aux yeux d’Abailard des teintes assombries, plus elle veut l’enrichir de lueurs idéales, plus elle veut y déployer des magnificences inespérées. Derrière la plainte de Cornélie, nous apparaît 1e solennel engagement qu’elle prenait dans ion cœur ; et nous voyons qu’elle l'a déjà rempli depuis dix années avec une religieuse fidélité, cpiand elle l’exprime dans sa seconde lettre par ces paroles (pie ceux qui les auront lues n’oublieront jamais :

(( Plaise au Ciel (]ue je fasse de ce crime une digne |îénitence, et (pie la longueur de mes expiations puisse balancer en quehjue sorte les douleurs de votre supplice ! Ce que vous avez souffert un moment dans votre chair, je veux le souffrir toute ma vie dans la contrition de mon âme : du moins, apirs cette juste safi.sfaction, si quehiu’un peut encore se plaindre, ce sera Dieu, non pas vous. »

A la vue d’un pareil sentiment, ne semble-t-il pas que l’Amour Ini-mème a passé devant nous, et que ces paroles sont une vertu sortie des bords divins de sa robe ? C’est ici qu’il faut s’écrier avec le poète :

O glorious Irial of exceeding love ,

Illuslrious evideiice, example liigh !

La magnanimité, dans sa radieuse couronne, n’a pas un diamant d’une plus belle eau.

Au reste, les témoignages de cette nature ne sont pas rares dans l’amour extraordinaire d’Héloïse et d’Abailard.

FBÉFACE DU TRADICTËIR. 13

L’opinion unanime des contemporains en avait si bien établi la gloire, qu’elle s’est maintenue traditionnellement dans tout son éclat pendant près de cinq cents ans. Le monument qui pouvait seul la consolider et la rendre impérissable ne commença à s’élever qu’en 1G16, sous les mains de d’Amboise. 11 recueillit les lettres des deux amants, perdues jusque là dans queltjues rares manuscrits du treizième siècle, et nous rendit ainsi le testament de leur amour et de leur génie.

Malheureusement nous avons ici une lacune à constater. Une partie de leur correspondance nousmanque. Ces lettres écrites al tempo dei dubbiosi desiri, au temps où chaque parole est un hymne ; où le cœur est si léger dans notre poitrine, qu’il semble porté par la main d’un ange; où l’oreille s’emplit de doux murmures et le cœur de ravissements inconnus; où les yeux, si loin qu’ils puissent plonger, ne rencontrent partout que riantes perspectives ; où l’essaim virginal des espérances peut mirer sa beauté dans un limpide souvenir; où le souvenir lui-même est une espérance; où, dans la coupe «le l’infini, nos lèvres enivrées boivent une boisson de tlamine «]ui jamais ne désaltère ; où la pensée , toujoui’s la même, dont notre âme se nourrit, nous semble un culte rendu à Dieu, et chaque haleine de notre poitrine une vapeur d’encens qui monte justpi’à lui; ces lettres, semblables à un écho charmant où bruissent à ta fois toutes les voix du bonheur, et celle du passé qui est la plus rêveuse, et celle du présent la mieux aimée et la plus tendre, et celle de l’avenir «}ui réjièle les deux antres ; ces lettres-là, nous ne les avons ]>as.

Deux aniu'es, uriu's aux blancs cailloux, ont disparu comme un monde englouti, comme une Atlantide «pii a

I t PHKFACE in TKADICTEIII.

wuiiltiv ail milioii (les (lois, avec ses > illas embaunu:es, ses asiles \erts consacres à Pales, ses couronnes de Heurs ell'enillees sur la lalih' des leslins. Qui nous rendra leurs jours illuininc's d’un refrard, leurs nuits aux ceintures dcuiouées? Qui nous rendra lt*s ricliesses de ces deux vaisseaux (|iii vofiuaient, la voile eullt'e de doux soupirs, tout cliarjitis de ravissants inessafres, et ((ui n ont pu aborder au rivape de la postérité’ ^ Absence irréparable ! Ca's deux années n’ont point laissé de traces : su'urs jiracieuses, (|ui avaient pris pour elles toutes les joies nujitiales, (|ui se sont endormies dans le tombeau en ramenant comme Poix xène les |dis de leur robe autour de leur beauté divine, et t|ue leui's sumrs ont éternellement pleurées !

A imeépO(iue toute (‘cbautrée des feux divins de l'en- Ibonsiasme, (jnelles immortelles couleurs raniour n'at-il lias revêtues sous la main d Héloïse et d’Abailardt la; bonbenr est le v éritable domaine th'- l'amour. Pour (pi’il monte sur son cliar, et (|u’il r('*jouisse les cieux de sa présence, il lui faut sa couronne de ravons lumineux, et son orient semé de roses, et te fluide d’or du zénith, et le manteau de pourpre de roccidenl. — .Nous avons le dieu sans ses attributs. Son autel est attristé par l’azur des bandelettes consacrées aux màucs et par les sombres raiiuiaux du cyprès.

Pourtant, si de ces deux correspondances, nées dans des temps si di vers,et sous des impressions si différentes, l’une devait nous échapper, nous pensons (jue la plus jirécieuse nous est resté'e. La premi(;re aurait cbarmé nos yeux par de suaves tableaux, elle nous aurait délicieusement raconté

Quanti doici |H'nsi<!i', ipiaiilo disio

Mciii) cüsluru al doloioso passo ;

PRKKACE m TRAPICTEI R. 15

et sans doute, au lieu (rentrer bnistiueinent dans cette vie aride et hriilée de sontTrances, il nous eût été doux de travei’ser les trais ombrages de leni’s courtes félicités. Mais celle (|iie nous donnons ici paraîtra |)lns im|K)rtante aux yeux de bien du inonde. Le seci'et des coeurs y est peut-être mieux déposé.

i\’est-il pas vrai aussi qu’une prospérité continue ne peut guère nous intéresser ni nous éniouAoir ? La souffrance nous attire davantage, elle semble plus voisine de notre nature, et l’bumanité se retrouve mieux dans des vicissitudes ilouloureuses. Toujours favorisé iiar les événements, l’amour d’Héloïse aurait occupé sa vie entière ; elle serait restée enveloppée dans les joies mystérieuses de l’état conjugal et dans les douceurs traiiquilles de la maternité. Comme tant d’autres femmes, elle aurait emporté dans la tombe le secret de cette force divine qui leur est donnée, et de cet admirable sentiment qui croit tout, qui expére tout, qui endure tout, qui suffit à tout. Un mallieur nous a livré ce secret, et ce malheur nous a fait admirer tous les trésors cachés dans son âme. Elle est devenue reine jiar une couronne d’épines.

Triste et amère royauté ! admiration trop chèrement achetée ! C’est sous le cilice de la religieuse que nous entrevoyons la femme ardente et passionnée ; c’est par ses larmes seulement que nous pouvons juger des grâces de son sourire. — :Le vase a dû être brisé pour qu’il nous fût permis d’en respirer le céleste parfum.

Héloïse ne va point chercher de consolation dans la vie monastique. Nul dictame salutaire ne croîtra pour elle dans la terre inféconde du cloître iii dans le vase des |)ieus<;s mortilicatioiis. Pour elle il n’y a (|ue deux événements dans sa vie, le jour oii elle sut qu’elle était

IG

PRÉFACE Dl' TRAULCTEIH.

aiini'C d’AbailanI, celui oii elle le |ierdit. Tout le reste s’efface à ses yeux dans une nuit profonde. Ses larmes au inoinent de prononcer les vœux relip;ieux ne sont point données à la crainte, niais au ref>;rel. l>a moitié de son ànie est partie, et l’avenir n’a plus pour elle ni vagues terreurs ni vagues promesses. Ses jours passés sont maudits, scs jours à naître sont maudits; une douleur unifoi ine les couve également sous ses ailes noire.s. Qu’elle entre donc inainlenant avec inditférence dans ces tristes limbes ipii n’entendent de la terre que scs sanglots, du ciel que ses menaces ; dans cette mort qui se souvient de la vie.

Héloïse n’est pas stoïcienne ; tant s'en faut. Le mysticisme des espérances n’est pas non plus un oreiller suflisant pour endormir ses chagrins : il n’y a plus de repos pour elle. Qu’importe tpi’il ait fui dans la retraite, si le daim blessé traîne avec lyi le trait fatal ? Aux sfiintes paroles de la liturgie, sa boucbc, malgré elle, mêlera des mots profanes. Toutes les illusions viendront voltiger devant ses yeux et la toucher de leurs ailes de llamme. Le jour, pendant la solennité des sacrifices, fascinée par une contemplation intérieure , son âme ira s’égarer dans le monde des doux vertiges : cœurs qui tressaillent, regards <pii ne peuvent se détacher, paroles à moitié achevées et dont le sens est au ciel, lèvres (|ui se cherchent, soupire qui se confomlent, éternité llottante entre deux instants, délices inquiètes au fond des([uelles halète et se lamente un désir infini, tous les songes sortis de la porte d’ivoire viendront l’entourer de leur cercle magique, et reconstruire à ses yeux l’édifice palpitant de ses joies évanouies. 1^ nuit continuant son rêve, et ressuscitant les heures trop vite emportées, enverra tein s légers fantômes pour prendre

PRÉFACE DV TRADCCTEIR. 17

son ânic et la bercer dans leurs bras de velours, pour répéter doucement à son oreille les acclamations de la foule, et les triomphes populaires de son amant, et aussi 1e bruit de ses pas quand il montait l’escaUer tortueux de sa maison au bord de la Seine, et les accents désirés de sa voix ; — puis elle sentira comme deux lèvres qui se pencheront sur elle, et qui lui donneront le baiser qu’elle attendait sur son front, muette et toute tremblante à force de bonheur, et sous lequel il lui semblait qu’elle allait mourir.

Mais, au matin, le spectre du veuvage est là qui guette son réveil, pour déposer chaque jour sur ses lèvres une lie plus amère, et dans ses yeux une larme ])lus cuisante, et dans son cœur un regret plus gémissant, et sur son front une pâleur plus désespérée.

Dix ans de prière, d’abstinence et d’insomnie ont pesé sur cette nature fougueuse sans la dompter. En vain les murailles du cloître ont accumulé sur elle leurs ombres glacées ; en vain elles l’ont enveloppée de leurs influences sépulcrales ; en vain elles ont resserré autour d’elle les plis d’un suaire anticipé : même élan, même flamme vivent encore sous la haire. Penchée sur sa jeunesse, elle s’enivre d’une vapeur voluptueuse : sous les voûtes de son couvent, elle respire la brise ardente des jours qui ne sont plus. Elle passe et repasse au milieu d’eux, comme sous les magnifiques arceaux d’un palais enchanté. Là tous les objets ont retenu quelque chose de son âme, tous les échos sont pleins de voix connues, qui l’accueillent, et la retiennent, et l’enveloppent d’invisibles caresses. Reine dépossédée, elle marche encore une fois dans son royaume, et le charme triomphant replace sur le trône qu’elle a perdu sa chute un instant trompée.

PB KF ACF. m TH AIUCTEI B.

L’erreur u’e^t pas longue. Violemment rai>i)elée au monde réel, la recluse se retrome face à face avec les causes déplorables de son infortune ; alors elle s'aigrit et s’irrite, elle accuse les hommes et la deslint'-»', et, gonflant la voi\ do sa douleur jus<ju’aux (»lus audacieux murmures, volontiers irait-elle comme Job iwiier sa re(|uèle jus<iu’aux pieds de rÉternel, et contester avec lui.

Pourquoi aussi est-elle si durement châtiée'? Pourquoi veuve ? Pourquoi déjà ensevelie ? Ah ! (jne notre colonit)e n’élait guère faite ])our les langueurs monastiques dont [wrle Colardeau, et que s;i vocation était dillérente ! Si vous en doutez, voyez-la écrire. La sève de la jeunesse coule à jileins bords sur ces jwges soupirantes et indignées, où le souvenir prodigue son miel et son amertume. Sa pensée vibre de tous les tressaillements de la chair : sa parole a un sexe ; et ce frisson dont elle s’électrise, et qui la parcourt de la télé aux pieds, ce n’est pas dans le cloître sans doute ({u’il a pris naissance. Sous les doigts de la nonne le feu ruisselle. On jieut compter encore les pulsjitions de sa veine sur le papier qu’elle a touché. (.\h ! Fulbert, (ju’avez-vous fait ! ) Tels lissages ne sont <pi’une paraj)bras(! anhélante de ce verset du Canti(|uc : « Que sii main gauche soit sous ma tète, et que sa droite m’embrasse ! »

Mais sous cette forme plastifjue de son amour, (|ucl sentiment profond et pur ! comme sur la })Oudre de cette terre elle répand un souffle ilivin qui la pénètre et l’ennoblit ! Si sa |)lumcest sœur du pinceau de Rubens, on ne saurait non plus rniVonnaitre sa parenté avec celui de Raphaël. De ces pensées demi-nues, dont on voit le sein se soulever et frémir comme à un appel de volupté, s’échappe une irradiation de pudeur (|ui les

rnEFACE nr TnAmr.TEi R.

recouvre et les proléjre, seinhlal)le à ce nuage d’or qui, sur le mont Ida, dérobait aux yeux des autres divinités les amours dti puissant maître de TOlympe.

Quelle délicatesse aussi, (juels ménagements, quel respect, unis à la passion la |)lus abandonnée ! Si quelque mot semble sortir de la limite sacrée que son cœur s'impose, si quelque plainte trempée aii feu de sa douleur S(,“mble conserver un tranctiant mal émoussé, cette douleur s’arrête court et s’oublie : un seul sentiment reste, la crainte d’avoir trahi son amour par une expression pcui mesurée. Aussitôt elle revient sur elle-mêm(; par une |)alinodie aux adorables circuits; la voilà foute occupée à s’ex|»ti(pier, et son âme se fond en indicibles tendresses jiour racheter une faute (|u’elle n’a pas faite.

Ce n’est pas vainement que nous avons loué la rare soumission d’Héloïse. Elle y persiste jusqu’à la fin, sans se lasser jamais. Quand nous la voyons pleurer, gémir, entasser reproches sur imprécations, nous nous demandons où s’arrêtera le tlot grondant de sa colère ? Un mot d’Ahailard, et tout s’apaise. Du sommet de tout ce bruit elle redescend dans les timidités silencieuses de l’obéissance, et l’orgueil de sa rébellion s’affaisse jusqu’à riuimble posture de la prière : « Je me tairai, pardonnez-moi. »

Qui pourrait penser qu’une telle femme ait été payée d’ingratitude ? C’est pourtant ce qu’on a prétendu. On a été sévère pour Abailard. On a dit que de sa part la séduction d’Héloïse est une faute qui n’eut pas même ramour pour excuse : que ce fut froidement, de propos délibéré, par passe-temps, qu’il trompa la confiance de Fulbert. On a établi entre les expressions des époux un |iarallèle fâcheux pour .\hailard. On l’a traité de lâche pédant, d’homme dur et froid; on en a fait un brutal,'

VRKFACF. m TUAnn.TElR.

iiidifinc en tout point de l’amour si vif, si noble, si di'sintéressé d’Héloïse. L’arrêt est {rrave, ear il a été consijjné dans riii?toire, (jui a<rrandit tout ee qu'elle touche, et par des mains qui semblent partager avec l’histoire ce privilège. Nous nous hâtons d’écarter cet arrêt comme un témoignage qu’il ne nous appartient point de combattre : nous serons plus à notre aise avec l’opinion qu’il représente. Et bien que cette opinion nous semble v ictorieusement réfutée par les faits et la lecture même de ces lettres si mal menées, nous nous appuierons d’abord de l’autorité de Guizot, car elle reconnaît avec nous que la passion d’Abailard a été sincère et violente.

Depuis Bayle, c’est une habitude prise par ceux qui ont parlé d’Abailard d’équiper en guerre contre son amour un bon petit raisonnement, de mettre en chamj)clos quebiues phrases armées de pied en cap et de les lâcher à toute bride contre ce malheureux, i[ui n’aimait pas assez sa femme. J’aime beaucoup, moi, cette exaltation cbevalerestiue et cette intraitable exigence en faveur d’Héloïse. Félicitons-nous de trouver tant de gens disposés à mieux faire qu’Abailard. Sans doute il est bien de rom|»re une lance en l’honneur de la beauté : le rôle est brillant à jouer en France, et de pareilles passes d’armes seront toujours ajiplaudies; mais au moment où les champions baissent la visière, et, penchés sur les arçons, la hampe appuyée sur la cuisse, n’attondent que le signal du combat... holà, pourfendeurs! vous courez contre la justice et la vérité. Votre advei’saire porte aussi les couleurs de votre dame : voulez-vous doue tuer son amant par galanterie pour elle ? Votre valeur est eu droit d’effrayer Héloïse; ce n’est pas elle, je le crains bien , <|ui vous a chaussé vos éjierons.

PRÉFACE DF TRADICTEIR. 21

Quelle belle histoire on a }ïâtée ! Comme on a défloré celte délicieuse et candide lé}j:ende, en faisant de* riiommo un roué, et de la femme une maîtresse du- [M'o !

Ce sont là des erreurs peu dangereuses, il est vrai ; cei)endant quand elles n’auraient d’autre inconvénient <|ue de nuire aux plaisirs de notre esprit, elles doivent être ivlevées. Dites ce que vous voudrez d’Abailard ; (pi’il ne savait pas le grec, ni le sens de la loi Quinque g«/nm ; percez-le au défaut de sa théologie, entamez sa tlialecticjue, ou, si elle est trop dure, enfoncez jusqu’à la garde le fer de votre critique dans la mollesse de son caractère, c’est le côté mal défendu ; refusez-lui tout autre mérite et toute autre gloire ; mais au moins n’allez pas le mutiler de son amour pour Héloïse ; n’en faites pas un syllogisme incarné; laissez palpiter le coeur de l’homme sous la cuirasse philosophique. Quand je cherche l’amant, je n’aime pas à me casser le nez contre le rhétoricien.

Le langage d’Abailard nous paraît ce qu’il y a de plus convenable et de plus tendre à la fois. 11 sait le ravage causé par la Lettre à un ami, tombée entre les mains d’Héloïse. Héloïse n’est pas forte, elle le dit elle-même : s’il faiblit un moment, elle est perdue. Aussi voyez avec quelle noblesse et quelle dignité il vient à son secours ! comme les exhortations de la piété empruntent dans sa bouche le charme insinuant et les délicatesses persuasives de l’amour ! Il a jugé la position : c’en est fini avec les joies de la terre. Mais s’il n’a plus d’es|)Oir, il a encore une crainte. Héloïse le regarde; elle interroge son attitude; au moindre signe do défaillance*, elle va tomber dans le blasphème. Que le vautour lui ronge le cœur, peu importe, son front ne doit

PREFACE DU TRADUCTEUR

point senir d’enseigne à sa douleur. Aussi il est calme; du moins il s’elîorce de le pnrailrc. Son courage est aussi grand que son infortune.

Sans doute, à ne cousidéier que les deliors ascétiques du style, on peut être disposé à prendre les lettres d’Abailai’d pour des iJermons ; et il est permis de dire qu«! ce n’est point là le langage de l’amour dans les conditions ordinaires de la vie. Mais ici tout est en dehors de la loi commune. Pour Lieu juger les lettres que nous avons sous les yeux, il faut se placer au véritable point de vue. f’u homme brisé partons les malheurs, déchu dans sa personne et dans ses affections, trahi, calomnié, jrersécuté, dérobant à grand’peine sa vie au poison de ses ennemis et aux poignards de ses assassins, accablé d’infirmités, vaincu par l’excès du travail et les austérités de tout genre, macéré de corps et d’âme, api>elant la mort comme un bienfait qui peut seul mettre un terme à d'intolérables supplices : voilà l’homme qui écrit à Hélo'ise après de longues années de séparation, et s’il se souvient de son amour pour elle, il vit aussi en compagnie d’une autre pensée.

Oue fatal remeiiibrancc— one sorrow llial ihrows Its bleak shade alikc o'cr our joys and our voes —

To wbicb life nolliing darker nor brighter caii bi iiig,

For wbich joy halh no balm — and affliction no sting.

Maintenant faut-il attendre de lui des lettres semblables à celles que Mirabeau écrivait à Sophie ? La cellule abbatiale de Saint-Gildas recélail-elle les mêmes espérances que le donjon de Vincennes ? Et si ces hommes ont foulé tous deux la terre sacrée de l’affranchi.ssement, n’étaient-ils pas sépaiés par un abîme, au

PRÉFACE DI] TRADICTKIR,

moment où ils écrivaient, l’un à celle (jui avait été sa femme, l’autre à celle qui était encore son amaute i Demauderons-uous à Abailaril le naïf emportement d’un pajfc, ou les élégies bucoliques d’un berger t Songerons-nous jamais stirtout à lui demander les tendresses rugissantes de Gabriel-Honoré, la furie printanière et les virilités trop fortement accusées de son st\le, ni sa plume fiévreuse et féconde en priapées ?

Abailard n’a pas cesse'; d’aimer Héloïse. .\n contraire, l’admiration qu’il ressent pour un courage déjà longtemps éprouvé, son respect |)our une vie dévouée à l’accomplissement des plus rigoureuses pratiijues, sa reconnaisseince [H)ur des sacrifices acceptés si généreusement, ses regrets même à la vue d’une existence si belle, brisée comme une fleur par ses mains, tout augmente son amour, tout l’élève et raffermit. .Mais ce n’est plus l’amour selon le monde. La position des personnages est exceptionnelle.

L’amour n’est plus libre, il doit plier ses allures à des exigences impérieuses. Sa forme est commandée : Abailai d l’étudiera dans les obligations religieuses qui leur sont iinjiosées, dans les besoins du cœur qu’il veut guérir, dans les effets qu’il doit produire sur une âme endolorie et des souvenirs encore malades. — C’est là cpi’il doit la trouver. Klle aura un voile à la manière des veuves. Klle sci a mélancoli(|ue ; mais dans cette ombre gracieuse et languissante, dans la morbidesse de ses mouvements, on devinera aisément combien était forte et luxuriante la vie dont le corps était antrefois animé.

Non, non, pas d’indigne transaction avec les devoirs de leur habit ! Aux ondes lustrales de la religion .Abailard ne mêlera point le flot troublé des souvenirs imiMinitents ! 11 n’ira point compromettre la dernière

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

chance qui leur reste contre le désespoir, si ce n’est l’oubli , du moins un silence prudent sur des choses qui elles-mêmes parlent déjà trop haut ! Prêtre catholique, en garde contre lui-même , n’osant se livrer à l’épanchement d’une allection qu’il redoute à jirésent comme un crime, il s’observe, il craint la dangereuse contagion d’un mot trop vif et la rupture d’une plaie mal cicatrisée ; il met toutes les tendresses de l’éi>oux sous l’abri des symboles chrétiens et des textes sacrés.

Si parfois son àme ramollie à un souvenir trop |m*nible laisse échapper le cri de sa douleur, tout etïrayé, il change à l’instant de rôle, il implore à son tour, il intéresse la générosité d’Héloïse , et son amour et sa pitié ; il lui demande grâce pour l’affreuse torture qu’il éprouverait en la voyant si indignement vaincue; et le courage qu’elle n’avait point pour elle-même, elle le trouvera, puisejue Abailard en a besoin. Le dévouement donnera du ressort à cette àme brisée ; par le dévouement il en fera tout ce qu’il voudra : n’est-ce pas là une ingénieuse et irrésistible flatterie de l’amour ?

11 lui parle de ses périls, mais c’est pour donner le change à cette douleur qui, toujours repliée sur ellemême, se travaille et s’élargit sans relâche ; c’est pour reisorter sur l’avenir celte attention ({ui se meurtrit et se déchire aux souvenirs du pa.ssé : le passé est le seul ennemi qu’il faut vaincre. 11 ne risque rien de contrister l’âme d’Héloïse par le sentimeht des dangei-s qui le menacent; il se sert de la crainte comme d’un auxiliaire, comme d’une puissante diversion au désespoir.

Dès qu’il l’a ramenée à songer à lui plus qu’à ellemême, il profite de sa victoire ; il ne lui laisse plus tourner les yeux vei-s une épo(|ue frappée en apparence de la malédiction du ciel, H hrise autour d’elle tous les

PBKKACE m: TRAWrCTElR. 25

liens qui l’attachent encore à la terre ; il l’anime à se soutenir dans les régions liantes et sereines du christianisme, et, par un touchant artifice, allant se placer lui-même aux pieds de Dieu, c’est de là qu’il l’appelle et qu’il lui tond les bras. Il est bien sûr de la faire venir à lui. II la convie à des noces nouvelles en Jésus- Christ, et la douce créature se laisse aller à cet autre amour, (|uoiqu’elle aime encore mieux l’ancien : elle ne résiste pas plus à cette seconde séduction qu’à la première. 11 ne sera pas dit qu’elle lui aura une fois désolæi.

.N’allez pas prendre ses dissertations théologiques pour des liors-d’œnvre, ni ses nombreuses citations de l’Écriture pour d’inutiles rhapsodies ; car il lui trace ainsi son itinéraire vers le ciel, il aplanit tous les obstacles, il sème son chemin des verts branchages et des fleurs vai’iées des sainls livres; il échelonne tout le long de sa route le noble cortège des Apôtres et des Pères de l’Église, qui l’animent de la voix et du geste, qui la bénissent, au passage, de leurs mains vénérables, qui la soutiennent, la consolent, la fortifient et l’accompagnent de leurs vœux. Et d’ailleurs ne marche-til pas lui-même avec elle ?

Non, .\bailard n’est pas pour Héloïse un froid pédagogue. De cet arbre de science dont il veut lui faire goûter les fruits évangéliques, distille silencieusement une manne de tendresse qui nourrit son courage. Non, ce n’est pas un moine rigide qui ne laisse tomber de sa bouche (pie des anathèmes, et qui, d’une main de fer, pétrit impitoyablement pour le ciel cette argile toute palpitante encore des passions de la terre. Aux amertumes du cœur toujours renaissantes, il opjiosera constainment la conlîance du chrétien dans la volonté divine , aux

26 PHlij ACE DE TUADIETEER.

désirs qui s’égarent, rinflexibilité de la pénitence : toutefois, dans cette lutte (|u’il lui impose, il accorde toujours (juelciue chose à la faiblesse de la femme. 11 sait la ramener aux austères contemplations du devoir iwr des mots <[ui raniment son espérance mourante et læncbée, qui donnent à cette pauvre âme avide sa pâture d’amour. 11 la conduira dans les rudes sentiers de l’abnégation, mais il lui tendra la main, il la soulèvera doucement dans ses bras, pour qu’elle puiss*^ aller jus<iu’au bout, et que les aspérités du chemin ne déchirent point ses j)ieds délicats :

ne teneras glacies seoet aspera plantas.

Héloïse est aussi pour lui une religion.

Une fois qu’il l’a placée sur le terrain du raisonnement, il lire parti de tout. De sa justice : « Veut-elle s’opposera l’évidente volonté du ciel?» De sa fierté: « Pompée est vivant, mais sa fortune a péri. Cornélie aimait donc ce ([u’elle a perdu?» De sa conscience et de sa responsabilité : « Elle est abbesse, elle a aussi charge d’âmes. » 11 sait (pie dans tine âme aussi grande tpie celle d’Héloïst', la justice, ta dignité, la conscience, ne sont jtas de vains mots : il sait qu’un esprit vigoureux comme le sien agit toujours en vertu d’une conviction, de tète ou de cœur, de raison ou de sentiment, et parce (pi’il se croit dans la vérité. C’est pour(|uui il discute avec elle, pouri|uoi il l’instruit si patiemment dans la foi, pourquoi il lui proiligue sans mesiux! tous les enseignements de la résignation : sa douleur une fois légitimée à ses yeux serait incurable; s’il la lui fait condamner, elle est guérie.

l.a tâche est difficile. Semblable à la mère du jeune

PnÉFACE DU TRADUCTEUR. 27

Arthur', Héloï?e est ancrée dans sa douleur. Elle a fini par l'aimer et s’y complaire. Elle est ingénieuse à se tourmenter elle-même et à se créer de nouveaux sujets de larmes. Ahailard est obligé de la surveiller avec lu plus grande attention.

11 n’oublie rien , pas une (juestion ne reste sans réponse, cbacpie mol est relevé; il ne se liorne pas là; il étend, il développe un sentiment à peine exprimé dans la lettre d’Héloïse ; une objection est attaquée et ruinée avant de naître. 11 va cbercber just]u’an fond de son canir, et si quelques doutes amers y cachent leurs tètes de ser|)ent, il les étouffe ; il en chasse comme d’un temple toutes les pensées qui jirofaneraient d(ï leur présence la majesté de l’amour divin; sa prière est impérative, et il sait rendre son autorité obséquieuse. Héloïse prend position partout ; mais il la poursuit dans tousses retranchements; il la débusque dans tousses regrtHs, dans toutes ses plaintes; doutes, langueurs, retours dangereux dont elle s’euxironue, tombent sous le tranchant de sa logi(|ue. 11 fait autour d’elle une ruine, un néant (jui ne pourra plus lui suffire et qu’elle sera enfin obligée de tpiitter; sans cesse elle veut se rattacher à lui dans ce monde de larmes et de troubles; sjuis cesse il lui échappe. C’est dans un monde d’éternelles félicités ipi’il veut la retrouver; c’est là iju’il lui donne rendez-vous : tju’elle se laisse vaincre, et les voilà réunis. La prière (|u’il lui mivoie est déjà i’é|iilhalame de ce nouvel hyinénée.

\ notre avis, l'amour éclate mieux dans cette stratégie attentive que dans un pêle-mêle elfaré de senliinenls. Nous y voyons autre chose que l’allure raide et

‘ Con&Uuice. V. Shaliespeare.

PRÉFACE DF TRADFCTEFR.

compassée de l'indiirérence, antre cliose fju’iine sèclie division et subdivision, autre chose eiitin (|u’nne preuve dn peu (le retour (pie la passion d’Héloïse obtenait. Amour d’amant, amour de maître, amour de frère en Jésns-Clirist, amour de la beauté, dn génie, de l’àme, tout cela ne fait (pi’nn seul amour dans le cunir d’Alwilard. Il aime Héloïse dans le passé, dans le pnisent, dans les siècles : et nous lui applaudissons avec un attendrissement im'lé d’admiration, lorsejue, sentant que la terre lui manque, il l’étreint dans ses bras d’apôtre pour l’emporter au ciel avec lui.

Par (juelle fâcheuse préoccupation, par (piclle intemjiestive exigence a-t-on accusé Abailard de froideur? On oublie toujours (pi’il a vingt ans de idus qu’Héloïse, et (jue ses intirmités doublent encon; le poids de ses années. N’est-<e pas outrager le sublime sentiment qui l’animait, (pie d’en faire un amour à hauteur de ceinture? 11 fut un temps. Je pense, où la lave coulait en brûlants ruisseaux de ce cœur maintenant attiédi : la jeunesse, la beauté, le bonheur, sont des éléments qui entrent facilement en fusion. Alors, sans doute, le style allumait tous ses fourneaux. Mais ce qui fait l’orgueil de l’homme à son aurore lui devient justement un sujet de honte à son déclin. L’amoiir est chose sainte, qui repousse la vieillesse du seuil de son temple, et qui s’offense meme de ses vœux.

Uîs partisans du chaud auraient -ils donc préféré ((u’Abailard nous donnât le triste spectacle d’un homme en démence, (jui déshonore à la fois et son habit religieux par des appétits réprouvés, et sa vieillesse par la lutte inutile des regrets contre une nature si cruellenumt humiliée? Quelle lualheureuse inspiration (et elle a été commune à tous nos poètes) de préci|)iter Abai-

PRÉFACE mi TRADICTEIR.

lard dans le cercle des damnés qui ont péché par la cliair ! d’ouvrir pour lui ces espaces soiifl'rants et muets de toute lumière, et de nous le montrer chassé, ramené, balayé perpétuellement sous les froids tourbillons de la rafale ! Au milieu de Troie en cendre, faut-il donc jeter de force sur les épaules tremblantes de Priam l’armure désaccoutumée ? faut-il égarer le glaive d’Hector dans sa main appesantie?

Abailard a mieux fait : tous les sentiments exprimés dans ses lettres sont conformes à sa situation. On n’y trouve ni l’ardeur juvénile ni l’entraînement orageux si justement admirés dans celles d’Héloïse, parce qu’ils y sont à leur place; mais celte tendre et profonde pitié, cette complaisante et inépuisable etfusion, cette garde vigilante qu’il fait autour d’elle, ces paternels efforts d’un vieillard qui fait taire sa propre douleur pour calmer celle d’un enfant adoré qui lui perce l’àme de ses plaintes : tout cela est-il donc si glacé? n’est-ce donc j)as là encore de l’amour, et du plus vrai, et du plus noble, et du plus touchant?

Pour Abailard les mots sont le voile et non l’expression de son amour. A notre tour, cherchons les inflexions caressantes de la pensée i)lutôt que celles de la parole.

Si nous observons Abailard avec soin, au lieu de l’accuser de ralentissement, nous serons étonnés de la marche ascendante de sa passion : la catastrophe qui pouvait l’éteindre n’a servi qu’à l’enflammer. Son amour, qui jusque là reposait sur les seules assises mondaines, tout à coup, dans un espace inattendu, prolonge ses fondements agrandis sur la ruine de ses plaisii’s et de ses affections terrestres. L’abîme qui le séparait d’Héloïse est comblé. A celle exilée du bonheur il ouvre dans son âme l’hospitalité de [>lus larges

rBKFACE Dr TnADLCTEin.

amours. Il altire son éponst* dans des eiiiLrassemenls plus infimes, plus purs, toujours durahles. Il lui dresse en Jérusalem un lit nuptial de bois do cèflre, aux piliers d’argent, à rintérienr d’or, surmonté d'écarlate, parfumé du troène cueilli dans la \igne céleste, et doté par le Clirisl de ravissements qu’elle u’a point connus aux jours des plus gi andes joies de son cnnir.

Mais Héloïse a vu des cieux si profonds et si rayonnants, (pi’elle ne saurait préférer ceux qu’on lui l)ropose.

Pressée <le toutes parts, elle se réfugie dans son amour à elle, comme dans un asile. L’amour est sa forte retraite, et il suflif |)our la défendre. D’un seul mot elle d(■concerle les calculs déjà triomphants de cette logique chrétienne : « C<! n’est pas à Dieu, c’est à vous (jiie je veux plaire. » Et tout est remis en question. C’est par son amour même qu’il faut la vaincre. Alwiilard est obligé de lui dire: «Je fais cause conmiuiic avec Dieu, aime/-le donc. »

Elle capitule, mais elle ne veut du paradis qu’un petit coin, tant elle craint de se complaire en quelque cho^e qui ne serait point .\hailard, tant elle repousse le houheur céleste même comme une pensée infidèle à Ahailard.

Ce qui rend Hclo'ise si grande, c'est cette foi de l’amour en lui-mémc, qui ne .®e dément jamais, qui ne se calomnie jamais, et qui, une fois déchu de son Édcn, tient ses yeux immuablement fixés sur les portes irrévocables. 11 y a dans cette ténacité de (touleur, dans cette énergie de désespérance, une magnitique expression de la nature de la femme. Le seul commandement qu’elle reçoit de Dieu, c’est l’amour; Héloïse l’a observé jusfju’à la mort. Le seul don qu’elle en reçoit, c’est

PnKFACE I)l TRAm r.TElB. 31

l’anioiir; HéloiVc cii a si bien com|)ris la praiulonr, (|u’elle ne s’est jamais consolée de l’avoir perdu. Elle a laissé croître et fleurir en elle l’arbre de vie, jamais elle n’a porté le fer insensé du remords sur ses rameaux liénis, et voilà pourquoi ils ont monté jus(iu’au ciel, IKtiirquoi ils ont porté pour elle des fruits d’immortaljté.

l'ne circonstance encore justifiera à nos yeux l’ordre d'idées invariablement suivi dans sa correspondance par .Vbailard. Il visita plusieurs fois le Paraclet : il y trouvait Hélo'fse ; il y trouvait aussi Luce, sa mère chérie, comme il l’appelle. C’est auprès d’elles que son cœur déposait le fardeau des jours mauvais et des jiensées accablantes. Ouels tendres épanchements, quelles respectables faiblesses ne devons-nous pas supposer dans ces entretiens! l'ne joie triste, un sentirmuit plein de mélancoliques douceurs, éteipjnait pour Héloïse les torches trop brûlantes du passé, et ses cbafFiins amortis n’exifreaient d’Abailard qu’un moindre etl'ort de courage. L’absence ramenait pour elle la maladie ; et c’est au be«oin de la guérir qu’il faut rapporter la fermeté sublime dont il ne s’est jamais départi dans ses lettres.

C’est alors cpi’il lui parle d’immortalité, d’union impérissable dans le sein de Dieu, et il le fait avec une hauteur de langage, une autorité de conviction, une imissancc de désir, qui montreront à tous les siècles ce qu’il y eut en lui de génie, de foi et d’amour. En pressant sur son cœur sa mère et sa femme, il avait ressenti les mystérieux frémissements d’une vie qui ne peut finir, la révélation d’un mond(! oii la même étreinte devait se renouveler. Revenu à Saint-Cildas, il écrivait avec un mouvement divin; car il a>ait lu dans leurs yeux les assurances d’un amour plus fort que la mort, et qui est en possession de l’éternité. Notre

32 PRKKACK 1)1 TRAIH r.TEl R.

àni(* ni fll'i'l no sViiiparc-t-ellc |K)iiit «le tous les temps, ne fouche-t-elle pas aux deux pôles de l'aliime, par les alfeelions de mère ou d’épouse, de ()ère ou d’ami, lorsque eiirieliie par raboiidaiiee de ces sources sacrées, notre vie impatiente bouillonne comme un fleuve gonflé des crues de riiiviu’, et déborde les rives de nos jours trop étroits?

Eiilin, lorsiiu’on l’attaque dans sa foi, lors(|ue l’ouragan tonne, que les vents rugissent, (|ue les foudres d’un nouveau concile |(eudent sur sa nouvelle liéri;sie, sa première pensée est pour Héloïse, son premier soin est de la rassurer. 11 sent (jue le moment est venu de se rapprocher d’elle. Ce n’est pas seulement le frère en Jésus-Christ qui s’adresse à sa sœur dans le même Jésus- Christ ; c’est l’époux qui parle à son éi>ouse selon la chair. Sa voix retrouve la tendre familiarité des anciens jours. 11 secoue la cendre de vingt années, et vient reposer encore une fois sa tète sur le cœur <|iii l’a tant aimé. Dernier et solennel embrassement, dont les auges mêmes n’auraient point détourné leui-s regards ! Cette lettre n’existe |>as tout entière ; mais les lecteurs n’y perdront rien, s’ils lisent l’ode xlix de M. Criuizé de Cesser. Nous regrettons de ne pouvoir ciler ici ce toui haut morceau de poésie.

Nous pensons (|ue, selon la disposition d’esprit des lecteurs, les lettres d’Abailard proiluiront toujours deux impressions très-vlilférentes. Nous comparerons ces lettres à un prisme qui voile, à distance, toutes les j>omp(‘s de la lumière renfermées dans son sein : vu de près, le cristid ouvre sou écrin prestigieux, il allume la fête des couleui’s, et déploie autour de toutes choses des robes llamlioyaules d’or, d'azur el de vermillon.

La pensée trAb;iilard revêt toujours une forme ado-

PKKFACE DU TRADUCTEUR.

quatc : sa gravité n’est jamais déshonorée par une vaine ornementation de paroles. Comme celui de tous les lM)ëtes, son discours a un pied nombreux ; mais il est ferme, sobre, tranquille, dégagé de tous les terrestres ferments. Jamais Abailard n’ébranle les j)ortes de sa prison, jamais il ne se débat dans le cadre d’airain oii l'é(|uerre catholique a renfermé et comi)rimé les mouvements de son cu’ur. L’amant n’a plus sur les lèvres d’autre feu que celui qu’elles empruntent au charbon de l’autel : l’homme est éteint, le style est moine.

Mais l’amour n’a pas un langage obligé. L’amour transfigure tout. Les mots les plus indifférents jieuvent devenir avec lui des courants magnétiques oii deux âmes se rencontrent, des chemins où l’oeil ne peut les suivre, des ponts faits d’un seul cheveu et qu’elles parcourent audacieusement sans dévier jamais. Veut-on fixer la flamme et immobiliser le mouvement ? ^

Si l’on est assez heureux pour avoir une hallucination de cœur (qui amant sibi somnia fingunt), alors ce texte mort s’anime, le sang et la vie circulent dans ces paroles tout à l’heure engourdies et décolorées : vous sentez leur chaude haleine, votre âme s’inondc de balsamiques effluves, et, par une merveille semblable à celles de l’histoire et de la fiction, vous voyez ces roches s’amollir, ces rudes écorces se fendre, et vous pouvez baigner vos mains dans de fraîches ondes, et promener vos yeux ravis sur de soudaines beautés. Frappez au hasard à l’une de (;es portes fermées : c’est une pensée de race royale qui vous ouvrira; entrez dans ce présent ruineux ipii plaide fièrement jiour le passé, et si rien ne se dresse à xotre approche, si celle

PHEKACF. Ul TUADICTEIR.

poussière ne reiireml pas les formes, et l’agUulion, et tout le bruit de lu passion humaine, du moins, au murmure confus qui bourdonne sous ces portiques déserts et dans ces paieries abandonnées, vous ne pourrez méconnaître (piel tumulte majestueux les peuplait autrefois.

vue de ces lettres d’amour épurées par l’encens catlioli<|ue ^ous rappellera les vieilles toiles espagnoles, au bas des<|uelles Zurbaran semble amonceler toutes les ombres et toutes tes tristesses de la terre, pour les consoler d’en-baut par une espérance lumineuse et jKir des splendeurs de laMlitude. Dieu n’y est pas, on ne voit que lui ; l’bomme y est seul, on ne le voit pas. Sur ces feuilles, si noblement refusées à l’expression d’une souffrance buinaine, roule un pleur invisible. Soulevez chaque parole : ici crie une blessure, ici suinte une sueur glacée, ici pâlit une dernière goutte de poison. Tous les rameaux de ce myrte, quand vous y touchez, saignent ou gémissent. Arrêtez-vous devant le gladiateur, depuis ([u’il est renversé sui’ l’arène. Examinez bien sou visage : pas un muscle n’est contracté; vous épiez 'sur .“^a bouche une pbüute, une imprécation, un mot qui sera l’épopée de toutes ses douleurs : le mot ne vient pas; votre poitrine se serre; le patient va mom-ir, il est mort..., vous n’avez rien entendu.

Et cependant vous trouvez qu’on vous a tout dit.

Une vérité jusqu’alors inaperçue vient de vous èti-c révélée. Ce calme de l’homme vous apparaît plus terrible qu’uue tempête, et ce n’est jias sans eU’roi que vous contemplez celle surface impassible, (juaiul vous voyez au-dedaus de lui son coeur agonisant, ses esiiérances blessc-es a mort ju8»iu'à 1a dernière, et sa [lensée

HŒI ACE DL illADLCTElft. 35

t!n lariiK’s , toute pleine d’une clière image et des angoisses déchirantes de l’éternel adieu.

Nous autres hommes^ nous sommes trop durs, trop tardifs : à moins de mettre la main à tout, nous ne croyons à rien; nous sommes sourds et aAcuglcs de cœur, capables de marcher côte à côte avec notre dieu, ju«|u’à Emmaüs, sans le reconnaître, hes femmes distingueront mieux toutes ces infinies tendresses dont on sent la présence, quoiqu’elles échap{)ent à notre vue, ces impalpables attouchements de l’ànie à l’ainc, ces caresses contenues, ces regards qui n’osent plus se chercher que dans le ciel. Elles écouteront de l’oreille du cœur cette voix de l’amour qui n’emprunte rien aux vidgaires retentissements du langage ; elles suivront le tlièmc céleste à travers l’étrangeté des modulations, et tandis que nos yeux ne rencontrent ici que le suaire de l’amour, elles verront des apparitions d’anges tout vêtus de lumière, qui leur diront : II est vivant.

Le style d'Héloïse a de belles démarches. Ses pensées, comme les déesses d’Homère et de Virgile , passent devant nos yeux avec leur regard lier et doux, l’or de leur chaussure et leur tunique de pourpre relevée au genou. J’ai bien peur, soit dit en passant, d’avoir travesti toutes ces tœlles nymphes. Se reconnaîtrontelles au moins ? Cette vie que Je leur ai donnée leur laissera-t-elle le souvenir de l’autre ? Que la métempsycose leur soit légère ! Dans les plis embarrassés de ma prose, j’ai souvent caché leurs pieds de neige et leurs fronts rougissants. Mais si j’ai pu faire apercevoir quelque blanche épaule ; sous Je toit de chaimic où je les ai reçues, si elles ont laissé pour prix de l’hospitalité (jiielqiuî chose des parfums de leur chevelure, c’est déjà lieaucoup pour moi , riiuagiuation des lecteurs

3f) PKKI ACi; m TnADlT.TFlTl.

achèvera mon ouvrage : à l’aiiie île quelques projiortions fidèlement révélées, ils restitueront les formes confuses, et fixeront les contours noyés.

Puisse la traduction avoir conservé quelques lambeaux de cette riche étoffe à la trame étincelante, aux mailles fines et serrées, dont les deux amants ont fait un vêtement de {gloire à leur amour! — Je n’ai rien omis par pruderie, car je pense que toute beauté est essentiellement pure. Si des esprits timides s'effarouchaient de quelques hardiesses bibliques, je leur rappellerais ces paroles de saint Jérôme : « Ae vous choquez point de (a simplicité ni même de la crudité des termes dans l’Ecriture sainte; » et celles-ci de saint Augustin : « Aimez, dites après tout ce que vous voudrez. »

D’un autre côté, je me suis souvenu que les Grâces étaient appelées Décentes, et que les vierges de Sparte dansaient sans voile autour des chastes autels de Junon.

Héloïse et Ahailard entrèrent dans la vie par de hautes et brillantes portes, l’amour et la gloire : leur route fut maudite ; et pour que nulle consécration ne leur manquât, à celle du malheur vint se joindre celle de la sainteté.

On les aborde avec une curiosité brusque et avide; on veut voir palpiter la fibre qui se meurt, entendre quel bruit de paroles a fait dans son temps un amour si célèbre, connaîtri! l’esprit qui eut la puissance de vivifier le tombeau. Mais au contact de ces âmes sans souillure, qui entrent en commerce avec nous par les côtés seulement qui nous élèvent et nous ennoblissent, on SC sent tout à coup pénétré de respect. En face de ces restes embaumés d’un religieux souvenir et d'une

PHEFACE nr TRADICTEIR.

«'tpi'iielle pppéiancp, il spinble que celte vie d’amour e( de {^énie, (|ui les animait autrefois, airive jusqu’à nous en nib; liurmouitMiv et eu larmes divines. Nous i-etroiivons dans ces deux grands initiés de la douleur une saisissante image de riiumanité, avec ses vertus |)Oussées jus<]u’à l’héroïsme, et ses faiblesses aussi admirables parfois que ses vertus.

LETTRE D’AEÂILARD

A1)IU:.SSK1. A l'N AMI ,

CüNTEXANT LE RECIT DE SEi? MALHEURS

LETTRE D’ABAILÂRD

ADRESSRK A US AMI,

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