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Cptlo vicloire donna lant de force et d’autorité à mon école, que les disciples les plus fervents de Guillaume, s(*s partisans les plus tenaces et jusque-là les plus acharnés contre ma doctrine, l’abandonnèrent aussilét pour accourir à mes leçons. Le professeur qui, dans l’écoh; de Pat*Ls, avait succédé à notre maître, vint m’otfrir sa place et sc ranjçer au nombre de mes auditeurs , dans l’enceinte même où nous avions été témoins l’un et l’autre des beaux jours de Champeaux.
Je réfiTiais donc sans partage dans le domaine de la dialectique. Vous dire l’envie qui desséchait Guillaume, le levain d’amertume qui fermentait dans son âme et le rongement d’esprit dont il était misérablement travaillé, ce n’est pas chose facile. Ne pouvant soutenir les bouillonnements de son dépit, il essaya de m’écarter encore une fois par la ruse; et, comme il n’avait aucun grief plausible pour iigir ouvertement contre moi, il fit destituer, sur une accusation honteuse, celui qui m’avait cédé sa chaire, et en mit un autre à sa place pour me tenir en échec. Alors, revenant moi-même à Melun, j’y établis de nouveau mon école, et plus j’étais visiblement en butte à ses persécutions envieuses, plus je gagnais en considération, selon le mot du poète :
« Toute grandeur attire l’envie; les cimes élevées sont « seules battues par les vents. »
Peu de temps après, voyant que la sincérité de son ardeur religieuse^itait fort suspectée de la plupart de scs élèves, et qu’ils murmuraient hautement sur sa conversion, parce qu’il n’avait pas quitté un moment Paris, il se
faisant partie ; ce problème est trop dinicile et demanderait des recherches plus étendues
(Truductiou de M. Vict. Cuusin.)
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transporta, lui, sa petite confrérie et son école, dans une campagne assez éloignée de la capitale. Aussitôt je revins de Melun à Paris, espérant qu’il me laisserait enfin la paix. Mais voyant qu’il avait fait occuper ma chaire par un rival, je plaçai mon camp hors de la ville, sur la montagne Sainte-Geneviève, comme pour assiéger mon usurpateur. A cette nouvelle, Guillaume, piu’dant toute retenue, se liAta de revenir à Paris, et ramena sa confrérie et ce qu’il pouvait encore avoir de disciples dans l'ancien cloître, comme pour délivrer son lieutenant qu’il avait abandonné. Au lieu de le servir ainsi qu'il y comptait, il 1(^ perdit. Car auparavant ce malheureux avait au moins quelques disciples tels quels, à cause de sa lecture, genre d’exercice dans lequel il avait une réputation d’habileté. A l’arrivée du maître, son école devint complètement déserte, et il fut obligé de la fermer. Peu de temps après, désespérant sans doute de la gloire en ce monde, il se convertit aussi à la vie monastique. Après le retour de notre maître à Paris, les disputes scholastiques que mes disciples soutinrent contre Ghampcîiux et ses élèves, les succès que mon école remporta dans ces hostilités, et la part qui m’en revenait à moi-même, sont des détails assez connus de vous. Toutefois, je dirai hardiment, et avec plus de modestie qu’.\jax :
« Si vous demandez quelle a été l’issue de ce coml)at, je n’ai point été vaincu par mon ennemi *. »
Quand je ne le dirais pas, la chose parle d’elle-môme, et l’événement l’indique assez.
Sur ces entrefaites, Luce, ma mère chérie, me pressa de revenir en Bretagne; Bérenger, mon père, avait pris l’habit, et elle se préparait à imiter sou exemple. Après la
1 Oviile, Melaiiwriihotes.,.. Discours d'Ajax.
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cérémonie, je revins en France, principalement dans l’intention d’étudier la théologie, que le même Guillaume de Champeaux enseignait alors avec Iwaucoup d’éclat dans son évêché de Châlons. Il avait eu pour maître dans cette science Anselme de Laon , depuis longtemps regardé comme le plus grand théologien de l’Église.
J’allai donc entendre Anselme. Ce vieillard devait sa grande réputation plutôt à la routine qu’à son génie. Si vous alliez frapjx-r à sa porte et le consulter sur quelque difiiculté, vos doutes s’augmentaient, vous reveniez plus incertain qu’auparavant. Admirable pour de simples auditeurs, il était nul en présence d’un adversaire. Il avait une merveilleuse abondance de langage, mais sous scs belles paroles le sens était pauvre et vide de raison. Lorsqu’il allumait son feu, il remplissait sa maison de fumée, il ne l’éclairait point de Imnicre. Son arbre, tout en feuillage, présentait de loin un aspect imposant ; mais, quand on venait à l’examiner de plus près, on trouvait qu’il était stérile. Je m’en étais approché pour recueillir du fruit ; je reconnus que c’était le figuier maudit par le Seigneur, ou le vieux chêne auquel Lucain compare Pompée dans ces vers :
« L’ombre d'un grand nom était seule debout, comme un chêne altier dans une campagne fertile*. »
Une fois désabusé, je ne restai pas longtemps oisif sous son ombre. Je n’assistais plus que rarement à ses leçons, et cette inexactitude blessait les principaux disciples d’Anselme comme une marque de mépris pour un si grand docteur. Ils l’excitèrent donc sourdement contre moi, et leurs perfides suggestions m’en firent un ennemi.
Un jour, après la séance de controverse, il arriva que
il'hanale, chant iii.
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nous devisions entre élèves; et, l’im d’eux m’ayant demandé insidieusement ee que je pensais de la Iwture des livivs saints, moi, qui n’avais encore étudié que la physique, je répondis que c’était la pins salutaire des lectures, puisqu’elle nous instruit au salut de notre Ame, mais que j’étais extrêmement étonné de voir que des ftens lettrés ne se contentassent point, pour expliquer la Bible, du texte même et de la ftlose, et qu’ils eussent encore besoin d’un autre secours. Le rire fut presque };énéral. On me demanda si je me sentais la force et la hardiesse d’entreprendre une pareille tâche. Je ré[)ondis que j’étais prêt, s’ils voulaient, à en faire l’épreuve. S’écriant alors et riant de plus belle : Certes, dirent-ils, nous y consentons de grand cœur. — Eh bien ! dis-je à nton tour, qu’on cherche et qu’on nie donne un passage difficile de l’Écriture avec un seul glossaleur, et je soutiendrai le défi. Ils s’accordèrent tous à choisir l’obsiure prophétie d’Ézé«hiel. Prenant donc le livre, je les invitai aussitôt à venir entendre dès le lendemain mon commentaire. Alors, prodiguant les conseils à un homme qui n’en voulait point, ils me disaient que l’entreprise était grave et qu’il ne fallait pas l’aborder priM'ipitamment, que je devais prendre mon temps et méditer mon interprétation à loisir. Je répondis fièrement que d’habitude je ne procédais point par la longueur du travail, mais par la vertu de mon esprit; et j’ajoutai ou que je relirais ma parole, ou qu’ils viendraient entendre mon explication le lendemain même.
Il faut avouer que ma première leçon réunit peu d’auditeurs; car il paraissait ridicule à tout le monde de voir un jeune homme, qui, pour ainsi dire, n’avait jamais ouvert des livres saints, se mesurer avi'c eux si témérairement. Cepi'iidunl, tous ceux qui m’entendirent furent si charmes de cette première séance, qu’ils la pmucrent dans les
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leniii'.s les plus poinpciix, et me pn'ssèreiil de donner suite à mon commentaire en suivant là même métluKle. I/affaire lit dn bruit. Ceux qui n’avaient point assisté à la première Irçon accoururent en foule à la seconde et à la troisièine, et tous se montrèrent également empressés de transcrire mes explications^ à commencer par celles de la |)remière séance.
l'ii pareil triomphe irrita dans le cœur du vieil Anselme toutes les fureurs de la jalousie. Déjà aiguillonné depuis longtemps contre moi, comme je l’ai dit, par des instigations malveillantes, il commença à me tourmenter pour mes leçons théologiques comme autrefois Guillaume pour la philosophie.
11 y avait alors, dans l'école d(î ce vieillard, deux disciples qui paraissaient obtenir sur les antres la pri'éminence, .Ulteric de Reims et Loculphe de Lombardie. Plus ils étaient en adoration devant leur propre génie, plus ils étaient animés contre moi. A force d’insinuations perfides, ils réussirent à troubler la cervelle du vieil Anselme. Il fut tellement alarmé, qu’il m’interdit brutalement de continuer dans son école le commentaire que j’avais commencé, alléguant pour prétexte que, si je venais à émettre quelque opinion erronée, toute la responsabilité retomlK-rait sur lui, à cause de mon inexpérience dans la matière. A cette nouvelle, tous ceux qui fréquentaient l'ecole furent pénétres d’indignation. Jamais l’envie ne s’était démasquée avec plus d’impudeur, jamais vengeance* n’avait paru si odieuse*; mais les calomnies d’Anselme et sa rancune jalouse tournèrent à mon honneur, et sa persex-ntion augmentait ma gloire.
Peu de jours après, je revins à Paris m’installer dans la rhaire cathédrale qui m’était oflerte, et qu’on me destinait depuis longtemps, dans l’enceinte même de cette école
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dont j’avais été oxpulsé. Pendant plusieurs années j’en restai possesseur sans être inquiété ; et là, dès l’ouverture du cours, reprenant les commentaires d’Ézéchiel, que' j’avais commencés à Laon, je pris à tâche de les achever.
Ils furent si bien accueillis des lecteurs, que l’opinion publique faisait déjà marcher de front le théologien avec le philosophe. Aussi, l’enthousiasme excité par mes deux cours .ayant prodigieusement multiplié le nombre de mes élèves, j’a\ais à profusion l’argent et la gloire, vous m* devez pas l’ignorer.
Slais la prospérité enfle toujours les sots; la sécurité en ce monde (hierve la vigueur de l’âme, et en brise facilement les ressorts par les attraits dissolvants de la chair. Sic regardant désormais comme le seid philosophe sur terre, et ne redoutant plus rien de l’avenir, je commençai à lâcher la bride à mes passions, moi qui avais toujours vécu dans la plus grande continence; et plus je m’étais avancé dans le chemin de la philosophie et de la science sacrée, plus je m’éloignais, par l’impureté de ma vie, et des philosophes et des saints : car il est certain que les philosophes, et à plus forte raison les saints, je veux dire ceux qui appliquent leur cœur aux exhortations de l’Ecriture, ont surtout été admirés à cause de leur chasteté.
J’étais donc dévoré tout entier par la fièvre de l’orgueil et de la luxure, lorsque la grâce divine vint me guérir malgré moi de mes deux maladies, de la luxure d’abord, ensuite de l’orgueil : de la luxure en me privant des moyens de la satisfaire, et de l’orgueil, qui me venait principalement de ma science (selon la parole de l’Apôti-e, la sciencîe enfle le cœur), en m’humiliant par la destruction de ce fameux livre dont j’étais si fier et qui fut brûlé. Je veux vous raconter cette double histoire dans l’ordre que les événements ont suivi. Les faits vous instruiront de
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la vérité mieux que tous les bruits qui vous sont parvenus.
.\e pouvant me résoudre à metti-o le pied dans les fanpcs de la débauche, privé d’ailleurs par l’assiduité de mes leçons du commerce et de la fréquentation des femmes nobles, j’étais aussi presque sans relations avec celles de la bourgeoisie, lorsque la fortune (puisque c’est le nom qu’on lui donne), prévenant tous mes vœux pour me trahir, trouva une occasion plus favorable, qui devait me renverser des hauteurs de cette vertu sublime, et, par l’humiliation, ramenw à l’amour de Dieu l’orgueilleux qui avait méconnu ses bienfaits.
11 existait à Paris une jeune fille nommée Héloïse. Elle était nièce d’un chanoine appelé Fulbert, qui, dans sa tendresse pour elle, n’avait rien négligé pour lui donner l’éducation la plus complète et la plus brillante. Sa beauté n’était point vulgaire, et l’étendue de son savoir la rendait siqiérieure à tout son sexe. Cette qualitti si rare dans les femmes jetait encore un plus vif éclat dans une personne d’un âge si tendre. Aussi son nom était-il déjà répandu dans tout le royaume.
La voyant donc parée de toutes les séductions quid'ordinaire allèchent les amants, je songeai à l’attirer dans une liaison galante, et je crus pouvoir réussir facilement. Mon nom était si grand alors, les grâces de la jeunesse et la perfection des formes me donnaient sur les autres hommes une sup<‘riorité si peu douteuse, que je pouvais ofl'rir indistinctement mon hommage à toutes les femmes : chacune d’elles se serait crue trop honorée de mon amour, et je n’avais à craindre aucun refus.
Je me persuadai donc que la jeune fille consentirait sans peine à mes désii’s. Les ressources de son esprit et son zèle pour l’étude redoublaient encore mes espérances. Même séparés, nous pourrions être ensemble au moyen d’un
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conmuTcc de lettres : la plume est plus hardie que la parole, et ainsi se perpétueraient des entretiens délicieux.
Tout entlauuné d'amour pour cette jeune fdle, je ne elierchai plus qiu' l'oeeasion de m’eu rapprocher, de la familiariser avec moi par des rapports journaliers, et de ramener ainsi plus facilement à céder. Pour y par\cnir, j’employai près de l’oncle Fulbert l’intervention de qu(‘lques-uns de ses amis. Ils l’engagèrent à me prendre dans sa maison, qui était très-voisine de mon érole, moyennant une pension qu’il fixerait lui-mème. Je disais, pour motifs apparents, que le tracas des affaires domestiques nuisait à mes études, et qu’un train de maison exigeait des dépenses trop onéreuses. Fulbert était très-avare, et curieusement attentif à faciliter les progrès de sa nièce dans la science des belles-lettres. En flattant ces deux passions, j’atteignis aussitôt mon but, et j’obtins ce que je désirais : le vieillard séduit ne put résister à l’appât du gain et à l’espoir secret de voir sa nièce profiter de nia présence pour son instruction. lime pressa même des plus instantes sollicitations à cet égard. Enfin il se montra plus accommodant que je n’avais osé m’en flatter, et servit luimême mou amour. Il confia entièrement Héloïse à nia rlirection, axec prière de consacrer à l’instruire tous les instants que me laisserait l’école, m’autorisant à la voir à toute heure du jour et de la nuit, et, si je la trouvais négligente, à la châtier sévèrement.
Si j’admirai la bonhomie et la simplicité du chanoine, d’un autre côté, en pensant à moi, je ne fus pas moins étonné que s’il confiait une tendre brebis à un loup affâiné. En mettant Héloïse à ma discrétion, pour l’instruire et même jwiir la châtier sévèrement, que faisait-il autre chose que de donner toute licence à mes désirs, et de m’offrir des occasions de triompher, lors même qu’IIéloïse ne par-
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la{;orait pas lUfS senlimonts? En eft'et, si les caresses étaient inutiles, n’avais-je pas les nienaees et les coups pour la réduire? Mais deux considérations écartaient de l'esprit de Fulbert tout soupçon injurieux, la tendresse qu’il avait [K)ur sa nièce, et mon ancienne réputation de continence. Pour tout dire en un mot, nous fèmes réunis d’abord par le même toit, ensuite par le cœur. Sous le prétexte de l’étude, nous étions tout entiers à l’amour. Loin de tous les regards, l’amour s’applaudissait de nos retraites studieuses. Les livres étaient ouverts, mais il y avait plus de paroles d’amour que de leçons de sagesse, plus île baisers que de maximes : mes mains revenaitmt plus souvent au sein d’Héloïse qu’à nos livres ; l’amour se réfléchissait dans nos yeux plus souvent que la lecture ne les dirigeait sur les pages savantes des auteurs. Pour éloigner le soupçon, j’allais jusqu’à la frapper... Coups donnés par l’amour et non par la colère, par la tendresse et non par la haine, et plus doux mille fois que tous les baumes qui auraient pu les guérir. Que vous dirai-je? Dans notre ardeur, nous passâmes par toutes les phases et tous les degrés de l’amour; toutes ses inventions furent mises en œuvre, aucun raffinement ne fut oublié. Ces joies si nouvelles pour nous, nous les prolongions avec délire, et nous ne nous lassions jamais. Le plaisir me dominait tellement que je ne pouvais plus me livrer à la philosophie, ni donner mes soins à mon ticole. C’était pour moi un ennui mortel de me rendre à mes exercices ou d’y rester; c’était aussi une fatigue, car toutes les heures de la nuit étaient réservées à l’amour, et celles de la journée à l’étude. Je faisais mes leçons avec abandon et tiédeur. Mon esprit ne produisait rien ; je ne parlais plus d’inspiration, mais de mémoire; je me bornais à répéter mes anciennes leçons, et s’il m’arrivait de composer des vers, c’était des chansons d’amour et non des