‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 16 sur 66 · I.F.TTRF. I> VIIAII.AIID · texte numérisé non relu

I.F.TTRF. I> VIIAII.AIID

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gation, en prenant le voile et en entrant dans un monastère. Nous revétimf's donc tous deux en même temps l’habit relifîienx, moi dans l’ahlMiye de Saint-Denis, elle dans le monastère d’.\rgentenil dont j'ai parlé plus haut, l ue foule de personnes voulurent soustraire sa jeunesse au joug de la règle monacale, en l’effrayant par la perspective d’un insupportable supplice ; tous les efforts de leur pitié furent inutiles ; elle ne répondit qu’en laissant échapper comme elle put, entre les larmes et les sanglot.s, cette plainte de Cornélie :

« 0 noble éjMux ! ma couche fatale ne devait pas te re<'evoir! Ma fortune avait-elle donc, ce droit sur une tète si haute? Quelle fureur impie, m’a [wiissée dans les bras , si je devais causer ton malheur? Maintenant tu vas ètri? vengé; mais mon ca-ur va au-devant du sacrifice...' »

En prononçant ces paroles, elle marcha vers l’autel, reçut des mains de l’évèque le voile l)énit, et fit publiquement profession.

A peine étais-je convalescent de ma blessure, que les clercs accourus en foule sur mes pas commencèrent à harceler notre ablx‘ de supplications continuelles, en vue d’obtenir mes leçons, me sollicitant aussi moi-méme de me consacrer désormais, pour l’amour de Dieu seul, à l’élude, qui jusque-là n’avait été pour moi qu’un instrument de gloire et de fortune. « Je ne devais pas perdre de vue, disaient-ils, que le Seigneur me réclamerait avec usure le Talent qu’il m’avait confié ; et puisque jusqu’alors je ne m’étais guère occupé que des riches, je me devais dorénavant à l’instruction des pauvres ; dans l'accident dont j’étais victime il fallait reconnaître le doigt de Dieu, qui voulait , en m’affranchissant des séductions de la chair et

> Pharsale, chani vin.

A l.N AMI.

de la vie tumultueuse du sirèle, me livrer sans distraction à l’étude des lettres , et faire de moi le vrai philosophe de Dieu, plus encore que celui du monde. »

Or cette meme abbaye que j’avais choisie pour ma retraite était intérieurement déshonorée par la vie toute mondaine qu’on y menait. L’abbé lui-même, outre son rang, avait encore sur ses moines une autre supériorité dans la dissolution et l’infamie de ses mœurs. Ayant fait souvent, tantôt en public, tantôt en particulier, de violentes sorties contre le scandale de leurs déportements, je me rendis odieux et insupportable à tous. Aussi, charmés des instances journellement répétées de mes disciples, ils saisirent avec empressement l’occasion de se délivrer de moi. Les écoliers ne cessaient point de me presser ; les frères et l’abbé s’en mêlèrent : cédant enfin aux importunités des uns , au secret désir des autres , je me retirai dans un prieuré pour reprendre mes habitudes d’enseignement. L’affluence de mes disciples fut si grande, que l'endroit ne suffisait point à les loger, ni la terre à les nourrir. Là, tout en prenant l’enseignement Ihéologique pour objet principal de mes soins, ainsi que le réclamaient les convenances de mon habit, je ne répudiai pas entièrement les arts séculiers, c’est-à-dire les lettres profanes, auxquels je m’étais exercé davantage, et qu’on demandait surtout à mes leçons; mais j’en fis une espèce d’amorce pour mes auditeurs, afin de les attirer par un avant-goût philosophique sur le véritable terrain de la théologie , à l’exemple du plus grand des philosophes chrétiens, Origène, qui, si l’on en croit l’hisloire ecclésiastique, ne suivait pas d’autre méthode. Et comme le Seigneur semblait ne m’avoir pas moins favorisé pour l’intelligence de la divine Écriture que pour celle des livres profanes, les auditeurs, at irés par mes deux cours, se multiplièrent au point que les autres

LETTRE d'aBAILARD

écoles en étaient dépeuplées ; ce qui déchaîna contre moi Tenvie et la haine de mes rivaux. Ils s’appliquaient tous à me dénigrer; mais deux surtout profitaient de mon absence pour m’opposer constamment que rien n’était plus contraire au but de la vie monastique que de s’arrêter à l’étude des livres profanes, et que c’était aussi trop de présomption, à moi, de m’emparer do la chaire des vérités religieuses sans l’attache d’un docteur en théologie *. Leur but était de me faire interdire tout exercice de professorat, et ils poussaient incessamment à ces fins évêques , archevêques, abbés, en un mot toutes les personnes ayant nom dans la hiérarchie ecclésiastique.

11 arriva que je m’appliquai d’abord à discuter le principe fondamental de notre foi par les analogies de la raison humaine, et que je composai sur l’Unité et la Trinité en Dieu un traité à l’usage de mes disciples, qui demandaient sur ce sujet des démonstrations tirées de l’ordre humain et philosophique, et auxquels il fallait des idées intelligibles plutôt que des mots sonores. Us disaient qu’il est inutile de parler pour n’être pas compris, qu’on ne peut croire que ce que l’on comprend, et qu’il est ridicule de voir un homme prêcher aux autres ce que ni lui ni ceux qu’il veut instruire ne peuvent comprendre. Le Seigneur lui-même ne se plaignait-il pas que des aveugles conduisissent des aveugles ? On vit ce traité , on le lut , et tout le monde en fut content, parce qu’il paraissait satisfaire également à toutes les questions de la matià^. Et comme ces questions semblaient d’une difficulté transcendante.

‘Nous avons déjà vu plus haut, page 49, Anselme de Laon forçant Abailard de suspendre son commentaire public d’Ëzécbiel. Tout enseignement religieux dans une école était soumis à l’autorisation d'un docteur et placé sous sa responsabilité.

A l’N AMI.

plus elles présentaient de gravité, plus on admira la subtilité de leur solution. Grand orage à ce sujet, et grande fiè^Te de jalousie parmi mes rivaux. Un concile fut convoqué contre moi. A la tête des plus ardents se trouvaient ces deux anciens meneurs d’intrigues, Albéric et Loculphe, qui, à la mort de nos maîtres communs, Guillaume et Anselme, s’étaient crus appelés à régner seuls après eux, et même à recueillir en quelque sorte leur héritage. Ils dirigeaient l’un et l’autre les écoles de Reims, et par leurs suggestions réitérées ils déterminèrent Raoul, leur archevêque, à mander Conan, évêque de Préneste, qui remplissait alors en France les fonctions de légat du pape, pour tenir dans la ville de Soissons un conventicule qu’ils décorèrent du nom de concile, en m’invitant à leur apporter cet ouvrage fameux que j’avais composé sur la Trinité. J’obéis ; mais avant que j’y fusse rendu, les deux envieux dont j’ai parlé plus haut m’avaient tellement diffamé dans le clergé et dans le peuple, que, le premier jour de notre arrivée, les habitants faillirent me lapider, moi et le petit nombre de disciples qui m’avaient suivi, m’accusant de prêcher et d’avoir écrit qu’il y a trois dieux. C’est ce qu’on leur avait persuadé.

A peine entré en ville, j’allai trouver le légat, et je lui remis mon livre entre les mains, afin qu’il pût l’examiner et le juger, me déclarant prêt à amender ma doctrine et à me soumettre, si j’avais rien écrit qui s’écartât de la foi catholique. Le légat m’ordonna aussitôt de porter mon livre à l’archevêque et à mes deux adversaires, me renvoyant au jugement de ceux qui avaient dressé mon acte d’accusation ; en sorte que je vis s’accomplir aussi à mon égard cette parole : « Et nos ennemis sont nos juges'. »

Ceux-ci, après avoir scruté et feuilleté le livre en tout sens, n’y trouvant rien qu’ils osassent produire contre moi

• Deuléron..., ch. mxii, v. 31,

LETTRE l) ABAILARD

à l’audience, ajournèrent à la fin du concile celte condamnation à laquelle ils aspiraient si impatiemment. De mon côté, j’employais tous les jours qui préeédèrent les séances du concile à développer publiquement la foi catholique dans le sens de mes éerits, et tous mes auditeurs sa ralliaient dans le sentiment d’une admiration sans résene pour mes commentaires et pour l’esprit qui les avait dictés.

Le peuple et le elergé, voyant ce qui se passait, commencèrent à se dire tour à tour : « Voici maintenant qu’il parle devant tout le monde, et personne ne lui répond. Et le concile, qu’on nous disait assemblé principalement contre lui, tire à sa fin. Les juges iuiraient-ils reconnu que l’erreur est de leur côté plutôt que du sien ? »

Ces rumeurs attisaient sans cesse de plus en plus la colère de mes rivaux. Un jour Albéric, machinant de me faire tomber dans quelque piège, vint me trouver avec quelques-uns de scs élèves. Après quelques discours de politesse, il dit qu’il avait noté dans mon livre certain passage dont il s’étonnait : Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu n’étant qu’un, comment pouvais-je nier que Dieu se fût engendré lui-même? « Si vous voulez, lui répondis-je aussitôt, c’est une thèse que je vais soutenir rationnellement. — En pareille matière, reprit-il, nous ne tenons pas compte de la raison humaine ni de notre sentiment, nous nous attachons aux paroles seules de l’autorité. — Tournez, lui dis-je, la feuille du livre, et vous trouverez l’autorité. » Nous avions justement sous la main mon ouvrage, qu’il avait pris avec lui. Je me reportai au passage que je connaissais, et qui lui avait échappé, parce qu’il ne voulait voir dans mon livre que les choses capables de me nuire. Et la volonté de Dieu fit que je trouvai tout d’abord ce que je voulais : c’était la citation tirée de saint Augustin , sur la Trinité (liv. I) :

A IN AMr. G9

« Celui qui suppose à Dieu la puissanee rie s’ètrc engendré lui-même se trompe d’autant plus qu’il n’en est ainsi ni à l’égard de Dieu, ni môme d’aucune créature spirituelle ou corporelle. 11 n’y a rien en effet qui s’engendre soimême. »

k la lecture de <;es paroles, les disciples d’.\lbéric qui étaient présents rougirent de stupéfaction. Quant à lui, pour se retrancher derrière une défense quelconque : « 11 faut, dit-il, comprendre bien. — Mais, lui répondis-je, ce n'est pas là une opinion nouvelle ; d’ailleurs CÆla ne touche en rien à la question du moment, puisque ce sont des paroles seules que vous demandez et non pas un sens. » J’ajoutai que s’il voulait en appeler à l’interprétation et à la raison humaine, j’étais prêt à lui démontrer, par ses propres paroles, qu’il était tombé dans l’hérésie de ceux qui prétendent que le père est à lui-même son propre fils. Ces mots le jetèrent en fureur, il éclata en menaces, jurant que ni mes raisons ni l’autorité ne me sauveraient dans cette cause; et il sortit là-dessus. Le dernier jour du concile, avant l’ouverture de la séance, il y eut entre le légat, l’archevêque, mes rivaux et quelques autres personnes, une longue délibt’ration pour savoir ce qu’on statuerait sur moi, et sur mon livre qui avait été l’objet principal de la convocation. Comme ni mes paroles ni l’écrit qu’ils avaient sous les yeux ne leur fournissaient matière à m’incriminer, il y eut une espèce de silence, et mes détracteurs étaient déjà moins hardis, lorsque Geoffroy, évêque de Chartres, à qui sa réputation de sainteté et l’importance de son siège donnaient la prééminence sur les autres évêques, prit la parole en ces termes :

« Vous savez tous, messeigneurs ici présents, que la science de cet homme, en tout genre, et l’éclat de son génie dans les diverses connaissances qu’il a embrassées.

LETTRE d’aB.ULARD

lui ont fait de nombreux et fidèles partisans; qu’il a fait piUir la gloire de nos maîtres et des siens, et que sa vigne, si je puis m’exprimer ainsi, a étendu ses rameaux d’une mer à l’autre. Si vous le jugez sans l’entendre, ce que je ne pense pas, une condamnation, fùt-elle juste, sera mal accueillie de tout le monde ; des défenseurs s’élèveront, gardez-vous d’en douter, surtout puisque nous ne voyons dans cet écrit rien qui blesse ouvertement l’orthodoxie. On dira, selon la parole de saint Jérôme, que la force évidente attire les jaloux, comme les hautes cimes attirent la foudre. Craignez qu’une conduite violente à l’égard de cet homme n’ait d’autre effet que d’ajouter à sa renommée, et que la conscience publique ne flétrisse plutôt la passion envieuse des juges que les erreurs coupables du condamné ; car un faux bruit passe vite, dit encore le saint docteur, et la seconde période de la vie fait juger la première. Mais si vous voulez procéder canoniquement contre lui, que ses dogmes ou son livre soient discutés en pleine assemblée ; qu’on l’interroge, qu’il réponde librement, et qu’ainsi, confondu ou abjurant volontairement sa faute, il soit réduit au silence. Suivons au moins l’esprit de cette protestation de saint Nicodème, qui, voulant sauver Notre- Seigneur, s’écriait ; « Depuis quand notre loi juge-t-clle un homme avant d’avoir entendu de sa bouche et vérifié ellemême ce qu’il fait ? »

A ces mots, mes rivaux, l’interrompant tous à la fois, se mirent à crier : « O le sage conseil, de vouloir nous faire lutter contre l’infatigable rhétorique d’un homme dont les arguments et les sophismes triompheraient du monde entier ! » Mais il était certainement bien plus difficile encore do lutter contre Jésus lui-méme, et pourtant saint Ni<;odème invitait les juges à l’entendre, selon la formule de la loi.-

Geoffroy, ne pouvant ramener les esprits à sa propo-

A UN AMI

sition, voulut essayer un autre moyen de tenir en bride toutes ces haines, et déclara que dans une matière d’un si haut intérêt le petit nombre des personnes présentes ne pouvait suffire, et que la cause réclamait une discussion plus approfondie. Son avis était donc, qu’en attendant la décision définitive on me remît entre les mains de mon abbé, qui siégeait au concile, pour me reconduire à mon abbaye , c’est-à-dire au monastère de Saint-Denis ; là on convoquerait ensuite un plus grand nombre de personnes éclairées, qui statueraient, après un plus mûr examen, sur le parti qu’il faudrait prendre.

Cette dernière motion fut approuvée du légat et de tous les autres. Quelques instants après , le légat se leva pour aller célébrer la messe avant d’entrer au concile, et me fit transmettre par l’évêque Geoff roy l’autorisation qui m’était accordée de retourner dans mon monastère pour y attendre le résultat de la mesure qu’on avait adoptée.

Alors mes ennemis, croyant avoir perdu leurs peines si cette affaire se décidait en dehors de leur diocèse, c’est-àdire dans un lieu où ils ne pourraient siéger comme juges, et peu confiants dans une autre justice que la leur, persuadèrent à l’archevêque qu’il serait souverainement injurieux pour lui que cette cause fût déférée à un autre tribunal, et qu’il serait dangereux de me laisser échapper ainsi. Et aussitôt, courant trouver le légat, ils lui firent révoquer sa sentence, et l’entrainèrent, hon gré, malgré, à condamner mon livre sans information, à le brûler immédiatement en pleine séance, et à me punir moi-même d’une réclusion perpétuelle dans un monastère étranger. Ils disaient que la condamnation de mon livre était certainement assez motivée par l’audace que j’avais eue de le lire publiquement et de le donner moi-même à transcrire à plusieurs personnes, sans avoir obtenu la permission de

LF.TTBE D’ABAILARD

l’autorité ponlifirale ni relie de l’Église ; et que ce serait un grand service rendu à la foi chrétienne, si, par mon exemple, on prévenait chez plusieurs les efl'ets d’une semblable présomption. Comme le légat ne possédait pas toute rinstruction désirable, il se laissait à peu près guider par l’opinion de l’archevêque, qui lui-même ne s’inspirait guère que des consei Is de mes rivaux . L’évêque de Chartres, pre.ssentant l’issue de ces machinations, m’en instruisit sans délai, et m’exhorta fortement à opposer à cette épreuve autant de douceur que mes ennemis déployaient visiblement de violence. Cette violence, disait-il, nuirait à leurs projets et me servirait moi-même, je ne devais pas en douter. Oiiant à la réclusion dans un monastère, il ne fallait pas m’en etlraycr, sachant que le légat, qui n’agissait que par contrainte, ne manquerait pas, quelques jours après son départ, de me rendre entièrement ma liberté. C’est ainsi qu’en mêlant ses larmes aux miennes, il me consola de son mieux.

Appelé au concile, je m’y rendis sur-le-champ, et là, sans débats ni discussion, ils me forcèrent à jeter au leu, de ma propre main, le livre en question, et je le vis brûler. Le silence général ne paraissait pas devoir être inttîrroinpu, lorsqu’un de mes adversaires murmura timidement qu’il avait aperçu dans mon livre que Dieu le Père est seul toutpuissant. Le légat l’ayant entendu, s’écria : «Cela n’est pas possible : un enfant même ne tomberait pas dans une si grande erreur, puisque la foi commune tient et professe qu’il y a trois tout-puissants. » A quoi un certain Tcrrières, docteur aux écoles, ri|K)sta ironiquement par ces paroles de saint Athanase : « Et cependant il n’y a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant. » Son évêque voulut le tancer comme coupable d’élever sa voix contre la majesté ; mais l’indocile Terrières, se levant

A l'N AMI.

avec audace, s’écria dans le langage de Daniel : « Ainsi, fils insensés d’Israël, ne jugeant point et ne connaissant point la vérité, vous avez condamné le fds d’Israël. Revenez sur votre jugement, et jugez le juge lui-mëme, vous qui l’avez établi dans ses fonctions pour l’enseignement de la foi et le redressement de l’erreur : lorsqu’il devait juger, il s’est condamné par sa propre bouche. L’innocence d’un homme a été dévoilée aujourd’hui par la miséricorde divine : délivrez-le , comme autrefois Susanne , de ses faux accusateurs. »

Alors l’archevêque, se levant, et changeant un peu la formule, selon l’exigence du moment, confirma ainsi l’opinion du h‘gat : « Certainement, monseigneur, le Père est tout-puissant, le Fils est tout-puissant, l’Esprit saint est tout-puissant. Quiconque se sépare de ce dogme est évidemment hors des voies catholiques, et ne doit pas être entendu. Maintenant , si vous y consentez, il est bon que notre frère expose sa foi en présence de tous, afin qu’on puisse, selon qu’il conviendra, l’approuver, ou la désapprouver et la redresser. » Au moment où je me levais pour confesser et développeT ma croyance, avec l’intention de traduire comme je l’entendrais mes sentiments et ma pensée , mes adversaires se hâtèrent de dire que je n’avais besoin d’autre chose que de réciter le symbole d’Athanase, ce que le premier enfant venu aurait pu faire aussi bien que moi. Et pour qu’il me fût impossible de prétexter d’ignorance, iis me firent apporter le symbole écrit, pour le lire, comme si la teneur ne m’en eût pas été familière. Je lus, au milieu des sanglots, des soupirs et des larmes, comme je le pus. Livré ensuite comme coupable et convaincu à l’abbé de Saint-Médard , qui était présent, je suis traîné à son cloître comme à une prison, et le concile est aussitôt dissous. L’abbé et les moines de son monastère.

LETTRE D’ABAILARD

persuadés que j’allais leur rester, me reçurent avec des transports de joie et me traitèrent avec mille attentions pour me consoler; mais leurs efforts étaient inutiles.

Dieu qui juges les cœurs droits , quel était donc le fiel qui me dévorait ? quelle était Tamertume de mon âme, puisque je fus assez indigne pour me révolter contre tes jugements, assez furieux pour t’accuser, en répétant souvent cette plainte de saint Antoine: « Jésus, mon Sauveur, où étiez-vous? » Tortures de la douleur, réseau brûlant de la honte, égarement du désespoir, j’ai pu tout sentir alors; aujourd’hui je ne puis l’exprimer. Je rapprochais le supplice que mon corps avait souffert et le poids de mes nouveaux tourments , et je m’estimais le plus malheureux de tous les hommes. Comparée à l’outrage présent, la première trahison me paraissait peu de chose, et je déplorais bien moins mon corps mutilé que ma réputation flétrie, parce que, si j’avais provoqué mon ancienne disgrâce par une faute, je ne devais aussi la persécution odieuse qui m’accablait qu’à la pureté d’intention et à l’amour de notre foi qui avaient dirigé ma plume.

Cet acte de cruauté et de vengeance aveugle, une fois connu, avait soulevé de toutes parts une violente réprobation. Chacun des membres du concile en déclinait la responsabilité pour rejeter la faute sur les autres. Mes rivaux eux-mêmes se défendaient d’avoir déterminé cette injustice par leurs conseils , et le légat déplorait l’animosité que le clergé de France avait déployée en cette affaire. Guidé bientôt par le repentir, ce prélat, qui avait eu momentanément la main forcée en me sacrifiant à la haine de mes envieux, me tira quelques jours après de cette abbaye étrangère pour me renvoyer à la mienne, où je retrouvai dans presque tous les frères d’anciens ennemis ; j’ai dit plus haut que la dépravation de leur genre de vie et leurs habi-

A UN AMI

ludes liwncieuses devaient leur rendre gênant au dernier point un homme qui ferait peser sur eux son indignation et ses censures.

Au bout de quelques mois, le hasard leur offrit une occasion de tenter ma ruine. Un jour, en lisant, je tombai sur un passage de Bède, dans son exposition des Actes des apôtres, où il assure que Denis-l’Aréopagite était Tévêque de Corinthe et non l’évêque d’Athènes. Cette opinion contrariait singulièrement nos moines de Saint-Denis , qui se vantent que leur fondateur Denis, dont les faits et gestes prouvent qu’il était évêque d’Athènes, est ce même Aréopagite. Ayant fait cette découverte, je communiquai, en plaisantant , à quelques-uns des frères qui na’entouraient, le témoignage de Bède qui nous était opposé. Transportés d’indignation, ils s’écrièrent que Bède était un imposteur, et qu’ils tenaient pour plus véridique le témoignage d’Hilduin, leur abbé, qui avait parcouru longtemps la Grèce pour éclaircir ce point en litige et vérifier le fait, et qui avait enfin levé toute espèce de doute sur ce sujet dans la vie de saint Denis-l’Aréopagite qu’il écrivit. Pressé ensuite avec une persistance importune d’exprimer mon avis sur cette contradiction entre Bède et Hilduin, je répondis que l’autorité de Bède, dont les écrits sont suivis par toutes les églises latines, me paraissait préférable. A ces mots leur colère s’enflamma ; ils commencèrent à crier que je venais de prouver ostensiblement que j’avais toujours été le fléau de notre monastère, et qu’en ce moment surtout je m’étais montré l’ennemi de tout le royaume, en lui ravissant une des gloires qu’il estimait le plus, puisque j’avais nié que leur patron fût l’Aréopagite. Je répondis que je n’avais rien nié, et qu’au reste il était peu important que le saint fût aréopagite ou d’un autre pays, du moment qu’il avait obtenu près de Dieu une couronne si éclatante.

lETTHt D'aBAILARH

Ils eounircnl aussitôt trouver rabl)é , et lui répétèrent les paroles qu’ils m’avaient arrachées. Celui-ci les écoula avc-c plaisir, flatté qu’il était de rencontrer une oecasion de me perdre, car «‘tant encore plus mal famé que ses moines, il me craignait aussi davantage. Il convoqua donc son conseil, et devant tous les frères assemblés il me fit de sévères menaces, dticlaranl qu’il allait en toute hâte m’envoyer au roi, pour qu’il se vengeât de l’homme qui attentait à la gloire du royaume et qui voulait ravir le plus beau fleuron de la couronne. Il recommanda de me surveiller de près, jusqu’à ce qu’il me remit entre les mains du roi, et c’est en vain que j'offris de me soumettre, si j’avais fait quelque faute , à la discipline de l’ordre.

Alors, ne résistant plus à l’horreur que m’inspirait leur méchanceté, désespéré des rigueurs et de l’acharnement de la fortune, croyant que le monde entier avait conspiré contre moi, je profitai de la pitié de quelques-uns des frères, et à l’aide d’un petit nombre de mes disciples je pus m’évader secrètement pendant la nuit , et me réfugier sur une terre du comte Thibaud, située dans le voisinage, et dans laquelle j’avais d«‘jà précédemment occupé un prieuré. Le comte lui-même m’était un peu connu : il avait appris mes infortunes et il y compatissait pleinement. Là, je séjournai d’abord au château de Provins, dans une chartreuse de moines de Troyes, dont le prieur avait eu avec moi d’anciennes relations, et m’avait beaucoup aimé. Il témoigna une grande joie de mon arrivée, et m’entoura des soins les plus empressés.

Or il advint qu’un jour notre abbé vint au château même trouver le comte pour quelques affaires personnelles. J’en fus instruit, et je me rendis avec le prieur chez le comte, le priant d’intercéder en ma faveur auprès de notre abbé, pour qu’il m’accordât mon pardon et la permission de

A IN AMI

vivre monastiquement dans l’endroit que je jugerais convenable. L’abbé et cenx qui l’accompagnaient mirent la chose en délibération, car ils devaient rendre réponse au comte le jour même, avant de se retirer. Entrés en conseil, ils pensèrent que je voulais passer dans une autre abbaye, et que ce serait pour la leur un affront sanglant. En effet, ils considéraient comme un triomphe pour eux l’espèce de préférence que j’avais accordée, dans ma conversion, à leur abbaye, comme au mépris de toutes les autres, et maintenant ils se disaient exposés à un grand déshonneur, si je les abandonnais pour passer à une autre communauté. Aussi ne voulurenLils rien écouter là-dessus ni de ma part ni de celle du comte. Ils me menacèrent même aussitôt de m’excommunier si je ne me hâtais de revenir à eux, et ils firent défense absolue au prieur chez lequel je m’étais réfugié de me retenir plus longtemps , s’il ne voulait pas participer lui-même a l’excommunication. Cette décision nous plongea, le prieur et moi, dans une cruelle anxiété. Mais l’abbé, qui s’était retiré en persistant dans son obstination, vint à mourir quelques jours après.

Un autre lui succéda, et l’évêque de Melun lui fit en mon nom la même demande que j’avais adressée à son prédécesseur. Mais comme il ne paraissait pas devoir y consentir promptement, j’employai l’entremise de quelques amis pour présenter ma requête au roi en son conseil , et j’obtins ce que je voulais. Étienne de Garlande alors officier de bouche du roi, ayant fait venir l’abbé et son comité , leur demanda pourquoi ils voulaient , en me retenant malgré moi, s’exposer à un scandale inévitable et sans la moindre utilité, puisque leur manière de vivre et la mienne ne pouvaient nullement s’accorder. Or, à ma connaissance, le conseil du roi entendait que cette abbaye, dont les désordres étaient publics, devait au moins les

LETTRE D’ABAlLAUn

racheter par une plus grande soumission au roi et des taxes plus fortes : ce qui m’avait fait espérer que j’obtiendrais sans difficulté l’assentiment du roi et de ses conseillers. Mon attente ne tut pas trompée.

Toutefois, pour que notre monastère ne vit pas lui échapper l’honneur qu’il prétendait tirer de ma possession, on me permit de me retirer dans une solitude à mon choix, à condition que je ne me mettrais sous la dépendance d’aucune abbaye. Ces conventions furent réglées et arrêtées de part et d’autre, en présence du roi et de ses ministres. En const'quence, je me confinai dans une solitude du territoire de Troyes, qui m’était déjà connue, et quelques personnes m’ayant fait don d’un morceau de terrain, je construisis d'abord, avec le consentement de l’évêque du diocèse, une espèce d’oratoire formé de roseaux et de chaume, que je dédiai à la sainte Trinité. Là, caché avec un clerc de mes amis, je pouvais véritablement m’écrier au Seigneur :

« Voilà que je me suis éloigné par la fuite, ot je me suis arrêté dans la solitude'.»

Ma retraite ne fut pas plus tôt amnue, que les disciples accoururent de toutes parts, abandonnant les villes et les châteaux pour habiter une campagne déserte, se construisant des cabanes pour suppléer à leurs maisons spacieuses, renonçant aux mets délicats pour vivre seulement de pain et d’herbes sauvages, remplaçant leurs lits moelleux par le chaume et la mousse, et leurs tables par des bancs de gazon. On aurait cru vraiment qu’ils se proposaient pour modèles les premiers philosophes, sur lesquels saint Jérôme, dans son livre II contre Jovinien, s’exprime en ces termes :

« Les sens sont comme des fenêtres par où les vices s’introduisent dans l’âme. La métropole et la citadelle de l’esprit ne peuvent être prises tant que l’armée ennemie

< Psaume lit.

A l’N AMI.

n’a pas fait irruption par les portes. Si quelqu’un prend plaisir à contempler les jeux du cirque, les luttes des athlètes, les mouvements varies de la scène, les formes des femmes, l’éclat des pierres précieuses et des vêtements, s’il est séduit par de semblables tableaux, la liberté de son Ame se trouve prise par les fenêtres de ses yeux, et alors s’accomplit cette parole du Prophète : « La mort est entrée par nos fenêtres. » Lors donc que, semblable à une armée, le cortège des troubles aura pénétré par ces portes jusqu’à la forteresse de l’âme, où sera la liberté ? Et sa force, et la pensée de Dieu, où seront-elles ? Quand on pense surtout que la sensibilité des organes se retrace même les plaisirs passés, réveille les souvenirs des vices, force l’âme à subir de nouveau leurs impressions , et la promène, par la seule force de la pensée, sur tous les détails de l’action. »

Ces raisons persuadèrent à plusieurs philosophes de quitter les grandes réunions des villes, et ces délicieux jardins suburbains où se trouvaient réunis et les sources qui désaltèrent le sol, et la chevelure ombreuse des arbres, et le ramage des oiseaux, et le miroir de la fontaine, et le ruisseau murmurant, enfin tout ce qui peut charmer les yeux et les oreilles : ils ne voulurent point rester au milieu du luxe et de la profusion des jouissances, de peur que la vigueur de leur âme n’en fût énervée, et que sa pureté n’en fût ternie. Et, dans le fait, il est inutile de voir souvent les choses par lesquelles on peut se trouver pris, et de s’exposer à la tentation de celles dont il est difficile de s’abstenir. Voilà pourquoi les Pythagoriciens, évitant tout ce qui pouvait flatter leurs sens, vivaient ordinairement dans la solitude et les lieux déserts. Platon lui-même, le riche Platon, dont Diogène foulait un jour le lit somptueux sous ses pieds tout souillés de boue, Platon, dis-je, afin d’être

LETTRE d'aUAILARP

tout (“iilior à la philosopliie, choisit pour son académie, bien loin de la ville, une maison de campagne non seulement déserte, mais encore pestilentielle, dans la vue de briser les élans de la passion par les menaces et les attaques continuelles de la maltidie, et de ne laisser approcher de ses disiâples d’autres plaisirs que ceux qu’ils pouvaient trouver dans la science. Tel était, dit-on, le genre de vie que menaient les fils des prophètes sectateurs d'Hélisée. Saint Jérôme parle d’eux comme des moines de ce temps, et il licrit entre autres chost« au moine Rusticus ;

« Les fils des prophètes, que l’Ancien-Testament nous représente comme des moines , se bâtissaient de petites cabanes vers le cours du Jourdain, et abandonnaient les villes et la société des hommes, pour aller vivre de grains broyés et d’herbes sauvages. »

De mémo, mes disciples, élevant leurs petites cellules sur les bords de l’Arduzon, ressemblaient plutôt à des ermites qu’à des étudiants.

Mais plus l’affluence de mes élèves était grande, et plus les privations qu’ils supportaient pour l’amour de mes leçons étaient pénibles, plus mes rivaux y voyaient de gloire pour moi et de honte pour eux-mêmes. Après avoir épuisé tous leurs efforts contre moi, ils ne pouvaient se consoler de voir tout concourir à mon avantage : et, selon le mot de saint Jérôme, malgré mon éloignement des villes, des affaires publiques, des procès et de la foule, l’envie, comme dit aussi Quintilien, vint me relancer dans ma retraite. Au fond de leur cœur, d’où la plainte n’osait sortir, mes ennemis se disaient en gémissant : Voici que tout le monde s’en est allé après lui, et il est sorti glorieux de notre persécution. En voulant éteindre sou nom, nous l’avons fait resplendir. Voyez : les étudiants, qui dans h-s villes ont sous la main tout ce qui leur est nécessaire,

A L\ AMI

dodaigncnl tous les agréments de la société ; ils courent chercher le dénûinent de la solitude, et se condamnent volontairement à la misère.

Alors ce fut surtout l’excès de ma pauvreté qui me fit ouvrir de nouveau une école, car je n’avais pas la force de labourer la terre, et je rougissais de mendier. Ayant donc recours à l’art que j’avais cultivé, pour remplacer le travail de mes mains, je fus obligé de faire office de ma langue. De leur côté, mes disciples pourvoyaient d’euxmênies à tout ce qui m’était nécessaire, pour la nourriture, le vêtement, la culture des champs ou les frais de construction, afin qu’aucun soin domestique ne vînt me distraire de l’étude. Mais comme notre oratoire pouvait à peine contenir une faible partie de mes élèves, ils se trouvèrent dans la nécessité de l’agrandir, et ils le rebâtirent d’une manière plus solide en pierre et en bois. Cet oratoire avait été d’abord fondé au nom de la sainte Trinité, et plus tard il lui avait aussi été dédié ; cependant, comme j’y étais venu en fugitif, et qu’au milieu de mon profond désespoir la bonté divine m’avait envoyé en cet endroit des consolations qui me jvermirent de respirer un peu, en mémoire de ce bienfait je lui donnai le nom de Paraclet.

Cette nouvelle fut accueillie avec beaucoup d’étonnement, et plusieurs se déchaînèrent avec violence contre, cette dénomination, prétendant qu’il n’était pas permis de consacrer spécialement une église au Saint-Esprit non plus qu’à Dieu le Père, mais qu’il fallait, conformément à l’usage ancien, la dédier soit au Fils seul, soit à toute la Trinité à la fois. L’erreur qui les poussa surtout à m’accuser d’hérésie provenait de ce qu’ils ne voyaient pas la distinction qui existe entre Y Esprit du Paraclet et le Paraclet. En effet, la Trinité elle-même, et chaque personne de la l'rinité , de même qu’elle est appelée Dieu et Protcc-

LETTRE o’aBAILARU

teur, peut très-bien être invoquée sous le nom de Paraclet, c’est-à-dire de Consolateur, selon la parole de l’Apôtre : Dieu béni, et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes les tribulations; et selon ce que dit la Vérité : 11 vous donnera un autre consolateur. — Puisque aussi bien toute église est également consacrée au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, et qu’elle est la possession indivise de tons trois, qu’est-cc qui empêche de déflier la maison du Seigneur au Père ou au Saint- Esprit, aussi bien qu’au Fils ? Cui oserait effacer du fronton du vestibule le nom de celui à qui appartient l’habitation ? Ou bien encore, puisque le Fils s’est offert en bolocauste nu Pèie, et qu’en conséquence, dans la célébration des messes, c’est spécialement au Père que s’adressent les prières et l’immolation do l’hostie, ne semblerait-il pas que l’autel appartient surtout à celui en vue duquel principalement la prière et le sacrifice s’accomplissent? N’est-il pas plus juste de dire que l’autel appartient à celui auquel on immole qu’à celui qui est immolé ? Se trouverait il quelqu’un pour soutenir que c’est plutôt l’autel de la croix de Jésus, ou de son sépulcre, de saint Michel, de saint Jean, de saint Pierre, ou de quelque autre saint, qui ne sont ni les victimes ni les êtres auxquels s’adressent les immolations ou les prières ? Les idolâtres eux-mêmes ne plaçaient les autels et les temples que sous l’invocation de ceux qui étaient les objets de leurs sacrifices ou de leurs hommages. Peut-être quelqu’un dira-t-il qu’il ne faut dédier à Dieu le Père ni des églises ni des autels, parce que nous ne connaissons de lui aucun fait qui puisse motiver en son honneur une solennité spéciale; mais cette raison tendrait à priver la Trinité elle-même de toute dédicace, sans attaquer les droits du Saint-Esprit, attendu

A IS AMI

que la venue du Saint-Esprit lui constitue en propre la solennité de la Pentecôte, comme la venue du Fils lui assure la fête de la Nativité. En effet l’Esprit saint, qui p été envoyé aux disciples de Jésus-Chrit comme le Fils a été envoyé au monde, peut réclamer, à ce titre, une solennité particulièro. Il semble même qu’il y a plus de raisons de lui vouer un temple à lui qu’à une autre personne de la Trinité, si nous voulons considérer avec plus d’attention l’autorité apostolique et l’œuvre du Saint-Esprit lui-méme. En effet, l’Apôtre n’affecte nominativement un temple particulier à aucune des trois personnes, si ce n’est au Saint- Espril. Et il ne dit pas « le temple du Père,» on a le temple du Fils », comme « le temple de l’Esprit saint, » dans sa première Ëpitre aux Corinthiens : « Celui qui s’attache au Seigneur n’est qu’un seul esprit avec lui. » Et plus loin : « Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple de l’Esprit saint qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et qui ne vient point de vous? » Qui pourrait ignorer encore que les bienfaits des sacrements divins que l’Église confère sont attribués spécialement à l’opération de la grâce divine, dont le Saint-Esprit est le symbole ? C’est par l’eau et le Saint-Esprit que nous renaissons dans le baptême, et dès lors seulement nous devenons un templo spécial pour le Seigneur. Pour achever ce temple, l’Esprit saint nous visite sous la forme des sept dons, et les effets de la grâcÆ en sont l’ornement et la dédicace. Qu’y a-t-il donc d’étonnant si nous assignons un temple corporel à la personne à qui l’Apôtre en attribue spécialement un spirituel ? Ou bien à quelle personne une église sera-t-elle plus justement eonsat rée qu’à celle dont l’opération particulière nous procure tous] les bienfaits dont l’Église est le canal ? Cependant ce serait mal inler[)réler ma pensée que de se figurer que j’ai donné à mon oratoire la déno-

LETTRE D'ABAILARD

mination de Paradet dans l’intention de le dédier à une seule personne ; je l’ai ainsi nommé à cause du motif dont j’ai parlé plus haut, c’est-à-dire en mémoire de la consolation qui m’avait été envoyée. Toutefois, si j’avais agi dans les vues qu’on me suppose, ma dédicace, bien qu’étrangère à l’usage, n’aurait rien de contraire à la raison.

J’étais caché de corps en ce lieu, mais par ma renommée je parcourais l’univers, et le remplissais de ma parole comme ce personnage poétique, que l’on nomme Echo, qui fait beaucoup de bruit, mais il n’y a rien dessous. Mes anciens rivaux, n'ayant plus par eux-mémes assez de puissance, suscitèrent contre moi quelques nouveaux apôtres *, en (jui le monde avait une foi entière. L’un d’eux sc vantait d’avoir ressuscité la vie des chanoines réguliers, l’autre celle des moines. Ces hommes, dans les prédications qu’ils semaient en courant le monde, s’acharnant sans pudeur à me déchirer, réussirent à soulever momentanément contre moi le mépris de certaines puissances ecclésiastiques et séculières : ils débitèrent tant sur ma foi que sur mon genre de vie des fables tellement sinistres, qu’ils détachèrent de moi les principaux de mes amis euxmêmes, et ceux qui me conservaient quelque chose de leur ancienne afl'ection étaient intimidés au point de mettre tous leurs soins à la dissimuler. Dieu m’est témoin que je n’apprenais jamais la convocation d’une assemblée d’ecclésiastiques sans penser que ma condamnation en était l’objet. Tout tremblant dans l’attente de quelque coup de foudre, je m’attendais à être traîné d’un moment à l’autre comme un hérétique ou un profane dans les conciles ou dans les synagogues. Et, s’il est permis de comparer la puce au lion, et la fourmi à l’éléphant , mes rivaux

‘ Si. .Vurberl el Si. Beniard.

A I N AMI

me poursuivaient avec la haine implacable que les hérétiques déployèrent autrefois contre saint Athanase. Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un si profond désespoir, que je songeais à sortir des pays chrétiens pour passer chez les infidèles, et acheter par un tribut quelconque le droit d’y vivre en repos et chrétiennement au milieu des ennemis du Christ. Je me persuadais que les païens me seraient d’autant plus favorables, que ma condamnation les éloignerait de croire que je fusse chrétien et leur ferait ainsi espérer de me convertir plus facilement à leur idolâtrie.

Au moment où, harcelé sans relâche par de si cruelles inquiétudes, je ne voyais plus d’autre ressource que d’aller chercher parmi les ennemis du nom chrétien un refuge dans les bras du Christ, voulant saisir une occasion de me soustraire un peu aux embûches qui m’enveloppaient, je tombai entre les mains de chrétiens et de moines mille fois pires et plus féroces (jue les gentils. Il y avait en Bretagne, dans l’évêché de Vannes, une abbaye de Saint-Gildas de Ruys, que la mort du pasteur laissait sans direction. L’élection unanime des moines, ratifiée par le duc de cette province, m’appela au siège qui était vacant, et il fut facile d’obtenir le consentement de l'abbé- et des frères de mon couvent. Ainsi la jalousie des Français m’exilait à l’Occident, comme celle des Romains avait relégué sain t Jérôme à l’Orient; car, j’en prends Dieu à témoin, jamais je n’aurais accepté l’offre qu’on me faisait, si ce n’eût été pour échapper, n’importe comment, aux vexations dont j’étais incessamment accablé. C’était un pays barbare dont la langue m’était inconnue, et les moines ne dissimulaient nullement leur vie honteuse et leurs moeurs indomptables au milieu d’une population brutale et sauvage. Ainsi donc, semblable à un homme qui, à la vue d’un glaive levé sur lui, se lance de terreur au fond d’un précipice où il se bri-

LCTTHE D’AnULARI)

sera, pI, pour retnrdor d’une sprondc celte mort qui le presse, vu fond)cr dans les bras de celle qui l'attend, je m’élançai sciemment d’un p«'ril dans un autre; et là, sur le rivage de l’Océan aux voix effrayantes, la terre manquant à ma fuite, je répétais souvent dans mes prières : U Des extrémités de la terre j’ai crié vers vous. Seigneur, tandis que mon cœur était daus l’angoisse*. » Je ne pense pas, en effet, que personne ignore aujourd’hui à quels tourments affreux mou cœur était nuit et jour en proie, lorsqi\e je songeais aux ]>érilsqui menaçaient à la fois mon Ame et mon corps. Hélas ! pourquoi avoir entn^pris de gouverner ces moines indisciplinés ? Si je tentais «le les faire rentrer dans la vie régulière qu’ils avaient fait vœu d’observer, il m’était impossible de vivre : j’en avais la certitude; que si, au contraire, je ne faisais pas tous mes efforts pour accomplir cette lèche, j’encourais la damnation éternelle. Ce n’est pas tout. Le seigneur du pays, qui .avait un pouvoir souverain, exerçait depuis longtemps sur l’abbitye une autorité tyrannique, et, profitant du désordre qui ’n^ghait au monastère |X)ur usurper la propriété de toutes les terres domaniales de l’abbaye, il faisait peser sur les moines des exactions plus lourdes que celles mêmes dont les Juifs tributaires étaient accablés. Les moines m’obsMaient pour leurs besoins journaliers, car la communauté ne possédait rien que je pusse leur distribuer, et chacun s’en prenait aux débris de son propre patrimoine pour se soutenir, lui et ses femmes, avec ses fils et s“s filles. Non contents de se réjouir de mes cruels embarras, ils faisaient encore main basse sur tout ce qu’ils pouvaient emporter, afin de compromettre mon administration, et de me forcer ainsi soit A relâcher la discipline, soit à me

t Pittume Lx.

A l'K AMI.

roliror tout-à-fait. Et personne autour de moi pour me venir en aide ! Toute la liorde de la <’ontréo était également sans loi ni règle : l’antipathie de nos mœurs me réduisait à une solitude complète. Au dehors le hobereau et ses satellites ne cessaient de m’opprimer, au dedans les fières me dressaient des embûches; de sorte que la parole de l’Apôtre semblait avoir été écrite spécialement pour moi : O Au dehors les combats, au dedans les craintes*. » Je considérais en gémissant quelle inutile et misérable vie je menais, combien elle était stérile pour moi et pour les autres, tandis qu’elle était si précieuse auparavant pour mes disciples; et maintenant que je les avais abandonnés pour les moines , je ne pouvais ni dans les moines ni dans les disciples produire aucun fruit; toutes mes entreprises, tous mes efforts étaient frappés d’impuissance, et j’avais mérité pour tous mes actes une critique amère : Cet homme a commencé à bfttir, et il n’a pu achever.

J’étais abîmé de désespoir au souvenir des périls que j’avais fuis, et à la vue de ceux qui m’entouraient. Mes premiers chagrins n’étaient plus rien à mes yeux, et gémissant en moi-méme, je répétais souvent : Ma punition est juste, car j’ai abandonné le Paraclct, c’est-à-dire le Consolateur, et je me suis précipité moi-mémo dans la désolation ; pour éviter des menaces, j’ai cherché un asile dans le sein même du danger. C<; qui m’aftligoait le plus vivement, c’est qu’après avoir abandonné mon oratoire, je no [KHivais pas prendre les mesures nécessaires pour y faire célébrer convenablement l’oftice divin, puisque l’extrême pauvreté de l’endroit pouvait à peine fournir à l’entretien d’un seul dessemmt. Mais le véritable Paraelet apporta luimême une cxinsolation à cette douleur, et il pourvut à son

« Ctrinlh., 7.

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propre temple conime il ronvenait.Voici en effet opqiii arriva.

L’abbé de Saint-Denis vint à réclamer comme une annexe autrefois soumise à la juridiction de son monasff're l’abbaye d’Argenteuil, où mon Héloïse, dès longtemps ma sœur en Jésus-Christ plutôt que mon épouse, avait pris l’habit de religion. A peine l’abbaye lui fut-elle adjugée, qu’il expulsa violemment la congrégation des nonnes dont notre compagne était la prieure. Les voyant dispersées çà et là par l’exil, je compris que le Seigneur m’offrait une occasion de remonter mon oratoire. Je m’y rendis, et j’invitai Héloïse avec les religieuses de la même congrégation qui restaient attachés à sa personne à venir en prendre posses- .sion. Lorsqu’elles furent arrivées, je leur fis donation entière de l’oratoire et de ses dépendances, et après cette donation, par l’assentiment et l’intenention de l’évêque du diocèse, le pape Innocent 11 leur en confirma par privilège la possession à perpétuité , pour elles et pour celles qui les suivraient. Elles y vécurent quelque temps pauvres et trop abandonnées. Mais un regard de la divine miséricorde qu’elles imploraient si dévotement ne tarda pas à les consoler. Le Seigneur, véritable Paraclet, toucha de pitié en leur faveur la population environnante, et l’anima de bienveillance. Une seule année multiplia autour d’elles les biens de la terre plus, je crois (Dieu seul peut le savoir), que cent ne l’auraient fait pour moi, si j’étais resté à leur place. Car de même que le sexe des femmes est plus faible que le nôtre, aussi leur détresse est plus touchante et attendrit plus facilement les cœurs, et comme aux hommes leur vertu est aussi plus agréable à Dieu. Or le Seigneur, dans sa bonté pour notre chère sœur, qui dirigeait ses compagnes, lui accorda de trouver grâce devant les yeux de tout le monde. Les évêques la chérissaient comme leur fille, les abbés comme une sœur.

A I N AMI

Ips laïcs comme leur mère; et tous admiraient également sa fervente piété, sa sagesse et sou incomparable douceur de patience en toutes choses. Elle se laissait voir rarement, et SC tenait renfermée dans sa cellule pour se livrer sans partage à ses méditations saintes et à ses prières; mais toutes les personnes du dehors n’en sollicitaient qu’avec plus d’ardeur sa présence et les pieuses instructions de son entretien.

Tous leurs voisins me blâmaient vivement de ne pas faire tout ce que je pouvais ni tout ce que je devais pour les soulager dans leur dénûment, lorsque c’était une chose si facile à moi, du moins par mes prédications. Je commençai donc à leur rendre des visites plus fréquentes, pour leur être utile d’une manière ou d’une autre. Mais encore en cela je ne pus éviter le murmure de l’envie, et malgré le pur esprit de charité qui dirigeait mes démarches, mes ennemis, avec leur noirceur accoutumée, en tirèrent les conjectures les plus infâmes. On voyait bien, disaient-ils, que j’étais encore dominé par l’attrait de certains plaisirs charnels, puisque je ne pouvais supporter maintenant ni nulle part l’absence de la femme que j’avais tant aimée. Je me rappelai alors les plaintes de saint Jérôme, dans sa lettre à Asella sur les faux amis ; « On me fait, dit-il, un crime de mon sexe, et l’on n’y songerait pas si Paule ne fût allée avec moi à Jérusalem. » Et il continue : « Avant que je connusse la maison de sainte Paule, c’était sur mon compte un concert de louanges dans touteJa ville ; on était unanime à me reconnaître digne du souverain pontificat. Mais je sais qu’à travers la bonne et la mauvaise renommée on peut arriver au royaume des cieux. » Considérant qu’un si grand homme avait essuyé les mômes outrages de la calomnie, je puisais dans ce rapprochement une grande consolation. Oh! me disais-je, si mes ennemis

LETTRE D ABAILARD

trouvaient en moi une pareille matière à leurs soupçons, eomme leurs arcusations m’auraient bientôt éerasé ! Mais aujourd’hui que la divine miséricorde m’a affranelii d(S eaus«'s du soupçon, comment se fait-il que dans ce néant de ma natun* le soupçon plane encore sur moi ? Et que signifie la scandaleuse accusation dont je suis l’objet ? La mutilation repousse tellement l’idée d’une turpitude de ce genre, que c’est un usage invariablement adopté par tous ceux qui font garder des femmes, de ne laisser approcher d’elles que des eunuques. L’histoire sainte raconte la môme chose d’Ëstheret des autres femmes du roi Assuérus. Nous lisons que eo puissant ministre de la reine Candnce, et l’intendant de toutes ses richesses, le môme que l’apôtre Philippe alla convertir et baptiser, sous la conduite de l’ange, était eunuque. Si de tels hommes ont toujours occupé auprès des femmes modestes et réservées les dignités éminentes et le rang de familiers, c’est qu’un soupçon do cette nature ne pouvait jamais les atteindre. C’est aussi ' dans l’intention de s’y soustraire complètement que le plus grand des philosophes chrétiens, Origène, s’étant consacré à l’enseignement religieux des femmes, attenta sur luimôme, au témoignage du livre VI de Y Histoire ecclésiastique. Dans la triste conformité de notre position, j’estimais encore que la divine miséricorde m’avait traité moins rigoureusement; car l’action d’Origène a été réputée peu rétléchie et digne d’un blAme sévère, tandis qu’une main étrangère était seule coupable de mon état, et m’avait préparé toute ma liberté pour accomplir une œuvre semblable. Mes douleurs elles-mêmes ne pouvaient soutenir la comparaison, car elles avaient été soudaines et plus courtes; surpris dans mon sommeil, la sanglante exéeution m’avait trouvé presque insensible. Mais si je n’ai pas été son égal en soull’ranees physiques, je suis son maître

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