‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 18 sur 66 · I.ETTUE d’aBAII-ARD · texte numérisé non relu

I.ETTUE d’aBAII-ARD

fenimi's de partager leurs excursions pieuses, et de les suivre partout où ils prêchaient l’Évangile, peut s’assurer en lisant l’Écriture que les Ap<*)tres n’ont fait en cela qu’imiter l’exemple même du Sauveur. En eftet il est écrit dans l’Évangile :

« Dès lors il allait par les cités et les bourgades, annonçant le royaume de Dieu, et avec lui ses douze Apôtres et quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits immondes et d’infirmités , Marie surnommée Magdelaine, Jeanne, épouse de Cuza, l’intendant d'Hérode, et Suzanne, et plusieurs autres qui employaient leur propre fortune à le servir*.»

Léon IX réfutant la lettre de Parménien sur le Goût de la vie monasticpie : « Nous professons absolument, dit-il, qu’il n’est point permis à un évêque, à un prêtre, à un diacre, à un sous-diacre, de sc; dispenser pour cause de religion des soins qu’il doit à son épouse, non qu’il doive la posséder selon la chair, mais il doit lui fournir la nourriture et le vêtement. » Ainsi vécurent les saints Apôtres, et nous lisons dans saint Paul : « N’avons-nous pas le droit de mener partout avec nous une femme qui serait notre sœur, comme Céphas et les frères de Jésus ? » Remarquez bien qu’il ne dit pas : « N’avons-nous point le droit de posséder, mais de mener avec nous une femme qui serait notre sœur? Car ils pouvaient ainsi subvenir aux besoins de leurs femmes avec les offrandes attirées par les prédications, sans qu’il dût jamais exister entre eux do rapports charnels. »

Le Pharisien qui dit en lui-même à propos du Seigneur : « Si celui-ci était prophète, il saurait bien qui est celle qui le touche, et que c’est une femme de mauvaise vie; » le

t St. Luc, chap. VIH, versets 2 et 3.

A IN AMI

Pharisien pouvait sans doute, dans l’ordre des jugements humains, former sur le Seigneur des conjectures de honte plus naturelles qu’on ne l’a fait sur moi; et tous ceux qui voyaientla mère du Christ recommandée à un jeune homme, et les prophètes n’ayant qu’un même toit et qu’une même habitude de vie avec les veuves, pouvaient concevoir des soupçons bien mieux établis par les probabilités. Qu’auraient dit encore mes détracteurs, s’ils avaient vu Malchus, ce moine captif dont parle saint Jérôme, vivant avec son épouse dans la même retraite ? Comme ils auraient impitoyablement condamné ce genre de vie dont le saint docteur parle en témoin tout^à-fait édifié. « Il y avait là, dit-il, un vieillard nommé Malchus, né dans l’endroit même, et sa vieille femme demeurait avec lui, pleins de zèle tous deux pour la religion, et tellement assidus à l’église qu’on les aurait pris pour le Zacharie et l’Élisabeth de l’Évangile, si Jean avait pu être au milieu d’eux. » Pourquoi enfin la calomnie ne s’attaque-t-elle point aux saints Pères, qui, dans l’histoire et même sous nos yeux, ont souvent établi et entretenu des monastères de femmes 1 N’avons-nous pas l’exemple des sept diacres par lesquels les Ajiôtres se firent remplacer auprès des religieuses dans tous les soins de l’approvisionnement et du service ? Le sexe faible ne peut nullement se passer de l’appui du sexe le plus fort : aussi l’Apôtre déclare que l’homme doit toujours guider la femme, et qu’il est, pour ainsi dire, sa tête. Et en signe de cette vérité, il ordonne que la femme ait toujours la tête voilée. C’est pourquoi je ne suis pas médiocrement étonné de voir que l’habitude se soit depuis longtemps enracinée dans les couvents de faire commander les femmes par des abbesses, comme les moines par des abbés, et que tous les profes, hommes et femmes, s’astreignent à une règle uniforme, lorsque cette règle embrasse

LETTRE D ABAILARD

une somme de devoirs dont la plupart ne peuvent en aucune manière être remplis par des femmes, qu’elles soient au ran(t de supérieures ou de subordonnées. Presque partout l’ordre naturel est renversé, et nous voyons les ab- Ijesses et les nonnes dominer le clergé lui-même, auquel le peuple a son tour est soumis , avec une tacilité d’autant plus déplorable à induire le clergé en de mauvais désirs , qu’elles sont investies d’une puissance plus étendue, et qu elles exercent sur lui une autorité plus despotique.

Ix* poète satirique avait en vue cet inconvénient lorsqu’il dit:

Rimi ii'vslplus insiipporUible qu'une roimiie opulente).

Après de longues réflexions sur ce point, j’avais résolu de prendre soin de mes sœurs du Paraclet autant qu’il me serait possible, et d’étendre ma prévoyance à tous leurs besoins; pour augmenter encore leur soumission et leur respect, je voulais aussi les surveiller par ma présence corjwrelle. Perst'*cuté présentement par mes fils avec plus de rage et de violence que je ne l’avais été autrefois par mes frères, j’irais, loin des agitations de cette tourmente, me réfugiei; auprès d’elles comme dans un port de tranquillité , pour y respirer un peu. Puisque la parole divine ne pouvait rien sur les moines, là du moins je trouverais des cœurs ofi elle fructifierait , et l’exécution de mou dessein contribuerait sans doute à mon salut, puisqu’elle apjwrterait un secours nécessaire à leur faiblesse.

Mais Satan a tellement semé les obstacles autour de moi, que je ne trouve aucun abri pour me reposer, ni seulement pour vivre. Errant et fugitif, il semble que je traîne partout la malédiction de Caïn. Je le répète, au dehors les

I Juvénal, Sat. ri.

A IN AMt.

combats, au dedans les craintes, éternisent mon agonie. Que dis-je? Au dedans comme au dehors, c’est un enfer de craintes sans cesse renaissantes, de craintes et de combats tout à la fois. La persécution de mes fils contre moi est cent fois pins infatigable et plus terrible que celle de mes ennemis. Car mes fils sont toujours là, face à face avec moi, et je suis rivé à mon tourment. Au moins je vois venir l’attaque de mes ennemis et l’arme qui en veut à ma vie, si je sors du cloître; mais lorsque je suis renfermé avec mes (ils, c’est-à-dire avec les moines qui me sont confiés comme à un père en ma qualité d’abbé, il me faut lutter tout ensend)le contre la ruse et la violence de leurs complots. Combien de fois n’ont-ils pas essayé de m’empoisonner, comme on fit à l’égard de saint Benoit ! La mémo cause qui le força d’abandonner son troupeau pervers pouvait m’autoriser à suivre l’exemple d’un si grand pasteur : car s’exposer à un péril certain, c’est peut-être tenter témérairement le ciel plutôt que l’aimer; c’est peutêtre un véritable suicide. Toutefois je me contentai d’employer toute la vigilance dont j’étais capable à me préserver des pièges de cette nature qu’ils me tendaient chaque jour. Je ne m’en fiais plus qu’à moi-même dans le choix de ma nourriture et de ma boisson. Alors ils tentèrent de se défaire de moi à l’autel même, pendant le saint sacrifice, en jetant du poison dans le calice. Un autre jour, que j’étais venu à Nantes visiter le comte dans sa maladie, et que j’étais logé chez un de mes frères selon la chair, ils voulurent m’empoisonner par la main d’un serviteur de ma suite, persuadés que dans la maison démon frère je serais moins en garde contre une pareille trahison. Mais le ciel voulut que je no touchasse point aux aliments qui m’avaient été préparés, et un moine que j’avais amené avec moi de l’abbaye en ayant mangé par hasard, mourut sur-le-champ.

LETTRE D ABAILARD

Le frère servant qui avait exécuté leur projet , épouvanté par le témoignage de sa conscience et par la preuve résultant du fait même, prit aussitôt la fuite.

Dès lors personne ne pouvant plus douter de leurs desseins criminels, je commençai à prendre ouvertement toutes les précautions possibles contre leurs embûches : je m’absentais souvent de l’abbaye, et je séjournais dans les obédiences au milieu d’un petit nombre de frères. S’ils apprenaient que je dusse passer en quelque endroit, ils apostaient, pour me tuer, sur les routes et dans les sentiers, des brigands gagnés à prix d’or.

A travers tous ces périls un accident vint me surprendre : je tombai un jour de ma monture, et la main du Seigneur me frappa rudement , car j’eus les vertèbres du col brisées; cette chute m’abattit et m’atfaiblit bien plus encore que mon premier malheur.

Quelquefois je tentais de réprimer par l’interdit leur insulx)rdination farouche, et je forçai quelques-uns de ceux que je redoutais le plus à me promettre sous la foi de leur parole ou d’un serment public qu’ils se retireraient pour toujours du monastère, et qu’ils ne m’inquiéteraient plus en quoi que ce fût. Mais ils violaient ouvertement, et sans la moindre retenue, et leur parole donnée et leurs s(‘rmcnts jurés. Enfin l’autorité du pontife romain Innocent, par l’organe de son propre légat expressément envoyé, les contraignit, en présence du comte et des évêques, à renouveler par serment la promesse la plus explicite de ne plus jamais attenter à mon repos. Rien n’a pu les contenir. Et dernièrement, apW;s l’expulsion de ceux qui m’avaient paru les plus dangereux, étant rentré à l’abbaye, et me confiant au reste des frères qui m’inspiraient moins de soupçons , je les trouvai encore pires que les autres. 11 ne s’agissait déjà plus de poison; c’était le

A l'N AMI.

poignard qui s’aiguisait contre mon sein, lorsque je parvins à leur échapper, à grand’peine toutefois, et quoique ma fuite fût protégée par un des grands du pays.

Mêmes périls me menacent encore. Tous les jours je vois un glaive levé sur ma tête , et qui ne me laisse pas même respirer à table: semblable à cet homme qui plaçait le bonheur suprême dans la puissance et les trésors accumulés de Denys-le-Tyran , et qui, à la vue d’une épée suspendue sur lui par un fd, apprit de quelle félicité sont accompagnées les grandeurs de ce monde. C’est là ce que j’éprouve àchaque instant, moi, pauvre moine élevé à la prélature, et qui suis devenu plus misérable en devenant plus riche, afin que par mon exemple aussi les hommes de désir et de convoitise soient avertis de mettre un frein à leur ambition.

0 mon très-cher frère en Jésus-Christ, ô mon intime compagnon, mon vieil ami, voyez comme dès le berceau j’ai fatalement tracé mon sillon de douleur ! J’ai évoqué ces tristes souvenirs en vue de votre affliction et de l’injustice qui vous a frappé : qu’ils suffisent à vous soulager ! Comme je l’ai dit au commencement de ma lettre, vous mettrez dans la balance mes adversités ; vous jugerez que les vôtres ne sont rien ou qu’elles sont peu de chose en comparaison, et vous aurez plus de patience, ayant à porter une peine plus légère. Prenez toujours en consolation ce que le Seigneur a prédit à ses mèmbres, touchant les membres du démon : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. Si le monde vous hait, sachez qu’avant vous j’ai éprouvé la haine du monde. Si vous aviez été du monde, le monde aurait aimé ce qui lui appartenait. » — « Et tous ceux, dit l’Apôtre, qui veulent pieusement vivre en Jésus- Christ souffriront la persécution. » Et ailleurs : « Je ne cherche point à plaire aux hommes. Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ. » Et le

LETTRE d’aD.ULARD

Psahniste : « Ceux, dit-il, qui plaisent aux hommes ont été confondus, parce que Dieu les a rejetés. » Saint Jérôme aussi, qui semble principalement m’avoir légué l’héritage de la calomnie et de la haine, a cité l’Apôtre en écrivant à NéjK)tianus : « Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ. » Il cesse de plaire aux hommes, et il est devenu serxiteur de Jésus-Christ. Le même, écrivant à Asella sur les faux amis : « Je rends grâce à mon Sauveur d’être digne que le monde me haïsse. » Et au moine Héliodore : « C’est une erreur, mon frère, c’est une erreur de croife que jamais le chrétien puisse éviter la persécution. Notre ennemi, comme un lion rugissant, rôde autour de nous et cherche à nous dévorer. Est-ce là une paix ? Le voleur est en embuscade et guette les riches. »

Encouragés par ces renseignements et par ces exemples, sachons donc nous résigner aux calamités avec d’autant plus de confiance, qu’elles nous frappent plus injustement. Ne doutons pas qu’elles ne servent, sinon à nos mérites, du moins à une expiation quelconque. Et puisqu’une divine ordonnance préside à toutes choses, que chacim des fidèles, au temps de son oppression, soit du moins consolé par cette pensée que la souveraine bonté de Dieu ne permet point que rien s’accomplisse en dehors de sa loi providentielle, et que tout ce qui arrive contrairement à la justice il le termine lui-même par la meilleure fin. C’est pourquoi il est sage de lui dire en toute occasion : a Votre volonté soit faite! » Quelle consolation encore ceux qui aiment le Seigneur peuvent trouver dans l’autorité apostolique : « Nous savons que tout concourt au bien de ceux qui aiment le Seigneur. » Cette vérité pénétrait le Sage des sages, lorsqu’il disait dans les proverbes : « Le juste ne sera point attristé, quelque chose qui lui arrive. * Ainsi

A L.N AMf.

déniontrc-t-ii évidemment que ceux-là s’écartent des droits sentiers qui s’irritent contre la souffrance, sans ignorer pourtant qu’elle leur est dispensée en vertu des divins conseils; hommes soumis à eux-mémes plutôt qu’à Dieu , dont la bouche dit : «Votre volonté soit faite ! » quand leur cœur nourrit de secrètes révoltes , et qui préfèrent à la volonté divine leur propre volonté.

Adieu.

LETTRE

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