D’HELOÏSE A ABAILARD
LETTRE
D’IIÉLOÏSE A ABAILARD
A son mallre rl pIutAt à son père; à son époux et p\ut6l à son frère; sa servante et plutèt sa fille ; son épouse et plutôt sa sœur.
A ABAILAUD UÉLOÏSE.
La lettre que vous avez envoyée dernièrement à l’un de vos amis jK)ur le consoler , cher bicn-aimé , est venue par hasard juscju’à moi. Un regard jeté sur tes premiers caractères m’a suffi pour reconnaître aussitôt qu’elle était de vous, et j’ai mis d’autant plus d’ardeur à la lire que je chéris davantage la main qui l’a écrite. Je voulais au moins retiouvcrdans ses paroles quelque image de celui que j’ai perdu. Hélas ! presque tous les détails de cette lettre étaient pleins de fiel et d’absinthe, car ils ne contenaient autre chose que le récit douloureux de notre conversion, et de vos croix continuelles, ô mon unique bien !
Vous n’avez que trop rempli la promesse que vous fai-
LETTRE d’iIÊLOÏSE
sicz à ret ami au comnienoemcnl de votre lettrcî, et il a dû se convaincre que ses peines n’étaient rien, ou qu’elles étaient peu de chose en comparaison des vôtres. Vous avez d’alx)rd exposé les persécutions dirigées contre vous par vos maîtres et l’indigne trahison où votre corps a succomb*î ; puis, arrivant à vos condisciples, Albéric de Reims et Lotulfe de Lombardie, vous avez retracé leur jalousie exécrable et leur excessif acharnement.
Vous n’avez oublié ni leurs suggestions ennemies, ni le bûcher qui dévora votre glorieux ouvrage de théologie, ni cette esptîce de prison dont ils fermèrent sur vous les portes. Viennent ensuite les menées de votre abbé et de vos perfides frères, et la bouche calomnieuse de ces deux faux apôtres, déchaînée pour votre ruine par vos envieux, et la rumeur au loin suscitée par le nom de Paraclet donné, contre l’usage, à votre oratoire. Enfin les intolérables et incessantes vexations dont vous êtes accablé par ce cruel déprédateur et par ces détestables moines que vous appelez encore vos fils sont les derniers traits qui complètent ce triste tableau.
Personne, je pense, ne pourrait lire ou entendre sans pleurer une histoire aussi touchante. Trop fidèles souvenirs qui ont renouvelé toutes mes douleurs ! Vos périls, que vous représentez toujours croissants, n’ont fait que les augmenter. Nous sommes toutes réduites à désespérer de votre vie, et chaque jour nos cœurs inquiets et nos poitrines palpitantes attèndent pour dernière nouvelle le bruit de votre mort.
Au nom du Christ, qui semble encore vous protéger pour son service, et dont nous sommes les bien petites servantes en môme temps que les vôtres, ah ! nous vous en conjurons, daignez nous écrire fréquemment. Dites-nous au sein de quels naufrages vous êtes encore ballotté, nous
A ABULARD.
avons besoin de le savoir. Il ne vous reste que nous seules dans le inonde ; laissez-nous notre part dans vos douleurs et dans vos joies. Les cœurs blessés trouvent quelques consolations dans la pitié qu’ils inspirent ; un fardeau soutenu par plusieurs est porté plus facilement et parait plus léger. Si cette tempête vient à se calmer un peu, hfttez, hâtez vos lettres, nous ne saurions être trop tôt rassurées. Quel qu’en soit le contenu, elles ne peuvent manquer de nous faire du bien, car elles nous prouveront du moins que vous conservez notre souvenir.
Qu’il est doux de recevoir une lettre d’un ami absent! Sénèque nous l’enseigne par son propre exemple lorsqu’il écrit à Lucilius : « Vous m’écrivez souvent, et je vous en remercie; car vous vous montrez à moi de la seule manière qui vous est possible. Je ne reçois jamais une de vos lettres que nous ne soyons aussitôt ensemble. » Si les portraits de nos amis absents abusent doucement nos regards, et charment les regrets de l’absence par un vain fantôme de consolation, quelle joie plus vive ne devons-nous pas ressentir en recevant les lettres qui nous apportent l’empreinte véritable de l’ami absent !
Grâce au ciel, ce moyen vous reste encore de nous rendre votre présence; l’envie ne vous le défend point, aucune difficulté ne s’y oppose ; que les délais, je vous en supplie, ne viennent point de votre négligence.
Vous avez écrit à votre ami une longue consolation, en vue de ses malheurs, il est vrai, mais touchant les vôtres. En les rappelant avec exactitude pour le consoler, vous avez grandement ajouté à notre désolation ; en voulant adoucir ses blessures, vous avez ouvert de nouvelles plaies dans notre douleur, et vous avez élargi les anciennes. Guérissez, de grâce, les maux que vous avez faits, puisque vous versez le baume sur ceux que d’autres ont causés.
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LETTRE u’HÉLOÏSE
Vous avez apaisé les chagrins d’un ami, d’un compagnon, et vous avez acquitté la dette de l’amitié et d’une intime liaison ; mais votre obligation envers nous est encore plus sacrée : car ce n’est pas de; l’amitié que nous avons pour vous, c’est de l’adoration et du culte ; nous ne sommes pas vos compagnes, mais vos filles, et s’il est un nom plus doux et plus saint, c’est celui-là qui nous convient.
Quant à l’importance de la dette qui vous oblige envers nous, faut-il l’appuyer de preuves et de témoignages comme une chose douteuse ? Quand tout le monde se tairait, les faits parlent haut. Après Dieu, vous êtes le seul fondateur de cette retraite, le seul architecte de cet oratoire, le seul créateur de cette congrégation. Vous n’avez point bâti sur un fondement étranger : tout ce qui est ici est votre ouvrage. Cette solitude, fréquentée seulement des l)étes féroces et des voleurs , n’avait jamais connu d’habitation humaine, jamais possédé une seule maison. Sur des tanières même de bêtes féroces, sur des repaires de brigands, là où le nom du Seigneur n’avait jamais retenti, vous avez élevé un divin tabernacle, et vous avez dédié un temple au Saint-Esprit. Pour cette œuvre, vous n’avez rien emprunté aux richesses des rois ni des princes, lorsque vous pouviez tout demander et tout obtenir, afin que rien de ce qui se ferait ne put être attribué qu’à vous seul. Les clercs ou les écoliers, venant en foule écouter vos enseignements, vous fournissaient toutes les choses nécessaires ; et ceux qui vivaient des bénéfices de l’église, accoutumés plutôt à recevoir qu’à faire des offrandes, ceux qui jusqu’alors n’avaient eu des mains que pour prendre, et non j)Our donner, devenaient prodigues et importuns dans leurs libéralités.
Celte nouvelle plantation dans le champ du Seigneur est donc véritablement votre propriété. Elle est remplie de
A ADAILARD.
jeunes plantes qui demandent à être arrosées pour profiler. Cette plantation est assez faible par la nature même du sexe féminin; elle est débile, quand bien même elle ne serait pas nouvelle. Aussi exige-t-elle une culture plus attentive et plus assidue, selon la parole de l’Apôtre : a J’ai planté, Apollo a arrosé, mais Dieu a donné l’accroissement. » L’Apôtre, par la doctrine de sa prédication, avait fondé et plante dans la foi les Corinthiens auxquels il écrivait. Apollo , le disciple de cet apôtre, les avait arrosés par ses saintes exhortations ; puis* la grâce divine accorda le développement à leurs vertus, hiulilement vous cultivez par vos avis et vos exhortations saintes luie vigne étrangère que vous n’avez point plantée et qui pour vous se change en amertume. Réfléchissez à ce que vous devez à votre vigne, vous qui prodiguez vos soins à celle d’autrui. Vous enseignez et vous exliortez des relielles, vous semez devant des pourceaux les perles de votre divine éloquence. Vous vous épuisez, inutile dévouement ! pour des âmes obstinées : considérez ce que vous devez à notre docilité. Vous qui prodiguez tant à des ennemis, rappelez-vous ce que vous devez à vos filles. Et, sans parler de mes sœurs, je réclame votre dette envers moi ; peut-être mettrez-vous plus d’ardeur à payer à la fois toutes ces femmes qui se sont données à Uieu, dans la personne de celle qui ne s’est doniu^ qu’à vous.
Ces traités nombreux et étendus que les samts Pères ont eomposés avec tant de zèle pour instruire, pour encourager, ou même pour consoler les religieuses, vos excellentes lumières les connaissent mieux que notre faiblesse. Et ce n’est pas sans un étonnement pénible que j’ai remarqué votre long oubli pour les commencements si tendres de notre conversion. O mon maître, rien n’a pu vous émouvoir en notre faveur, ni la charité chrétienne, ni votre amour
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LETTRE D'hÉ:I.(>ÏSE
pour nous, ni les exemples des saints Pères. Vous m’avez abandonnée dans ma foi chancelante et dans le triste accablement de mon cœur. Votre voix n’a point réjoui mon oreille, vos lettres n’ont point consolé ma solitude.
Vous devez connaître pourtant toute la sainteté des devoirs que votre engagement vous impose. Le sacrement du rntiriage ne nous a-t-il pas unis l’un à l’autre? Et quels droits me manque-t-il à votre affection, s’il est vrai qu’à la face du ciel et de la terre j’ai toujours brûlé pour vous d’un amour sans bornes?
Cher, cher, vous le savez et personne ne l’ignore, en vous perdant j’ai tout perdu : le crime infâme qui vous a ravi à ma tendresse m’a aussi enlevée à moi-même; mais, en songeant à vous, la grandeur de ma perte s’efface encore dans l’incomparable douleur que je ressens de vous avoir ainsi perdu. Plus mes peines sont poignantes, plus elles réclament une consolation efficace. Et ce n’est point d’une autre personne, c’est de vous que je l’attends, afin que de la source de mes chagrins découle aussi le bienfait de la guérison. Vous seul pouvez m’attrister, seul me rendre joyeuse ou endormir mes souffrances. Vous y êtes seul obligé, car j’ai comblé, je puis le dire, la mesure de vos volontés, et, plutôt que de les contrarier en quoi que ce fût, j’ai eu le courage d me perdre moi-même pour vous ol)éir. J’ai encore été plus loin ; et, par un merveilleux effort, mon amour s’est égaré dans son délire au point de sacrifier, sans nulle espérance de retour, le seul objet de ses vœux ardents. Sur votre ordre, en effet, j’ai pris avec un autre cœur un autre habit, pour vous montrer, par ce sacrifice éclatant, que vous étiez l’unique maître de mon corps aussi bien que de mon cœur.
Jamais, Dieu le sait, je n’ai cherché autre chose en vous que vous-même. C’est vous, vous seul , non vos biens que
A AUAII.ARI). loi)
j'aimais. Je n’ai point consulte les droits du mariage, ni le douaire, ni mes plaisirs ou mes volontés; c’est les vôtres, vous le savez bien, que je me suis étudiée à satisfaire.
Quoique le nom d’épouse soit jugé plus saint et plus fort, un autre aurait toujours été plus doux à mon coeur, relui de votre maîtresse ; et, le dirai-je sans vous choquer, celui de votre concubine ou de votre fdle de joie; espérant que, plus je me ferais humble et petite, plus je m’élèverais en grâce et en faveur auprès de vous, et que, bornée à ce rôle, j’entraverais moins vos glorieuses destinées.
Je vous remercie de n’avoir point oublié tout-à-fait mes sentiments à cet égard dans la lettre adressée à votre ami pour sa consolation. Vous n’avez pas dédaigné d’y rappeler quelques-uns des motifs par lesquels je m’eflfoi\‘ais de vous détourner de ce fatal hyménée; mais vous avez passé sous silence presque toutes les raisons qui me faisaient préférer l’amour au mariage, la liberté à des liens indissolubles. Je prends Dieu à témoin que si Auguste, maître suprême de runivers, m’avait ofl'ert l’insigne honneur de sou alliance, en mettant pour toujours à mes pieds l’empire du monde, j’aurais accepté avec plus de joie et d’orgueil le nom de votre courtisane que le titre d’impératrice. Car ni les ricliesses ni la puissance ne constituent la supériorité d’un homme : là, c’est l’effet de la fortune, ici du mérite.
La femme qui épouse plus volontiers un riche qu’un pauvre, et qui cherche dans un mari son rang plutôt que lui-même, que cette femme le sache bien, elle est à vendre. Assurément celle que la pente d’un pareil calcul conduit au mariage peut prétendre au prix du marché , non pas à une tendre reconnaissance, car il est bien certain qu’elle suit la fortune, et non la j)ersonnc de son mari , et qu’elle regrette encore de ne pouvoir se prostituer à un plus riche acheteur. Nous trouvons la preuve la plus claire de cette
LETTRE d'hÊLOÏSE
vérilé dans les paroles d’Aspasie, telles que les rapporté Es<hine, disciple de Socrate. Cette femme philosophe, voulant réconcilier Xénophon et son épouse, fit d'abord valoir l’observation précédente, et la termina par le raisonnement que voici : « Dès l’instant que vous avez réalisé en vous cette question, qu’il n’y ait point sur la terre d’homme meilleur ni de femme plus aimable, sachez donc reconnaître et goûter sans trouble ce lionhcur qui vous est communénrent départi d’étre , vous , le mari de la meilleure femme, vous, la femme du meilleur mari. »
Certes, voih'i une morale qui est plutôt sainte que philosophique. Ce n’est plus la philosophie qui parle, c’est la sagesse elkvméme. Respectable erreur , heureuse tromperie dans les époux, quand une parfaite sympathie protège contre toute violation les devoirs du mariage, moins par la continence des corps que par la pudeur attentive des âmes.
Mais ce que l’erreur persuade aux autres femmes, la vérité la plus manifeste me l’avait démontré. Ces qualités, que les yeux d’une éjxmse peuvent seuls découvrir dans son mari, éclataient en vous d’une manière si victorieuse qu’elle ne laissait rien à faire à mon imagination ; je vous voyais ave(î les yeux du monde entier. De sorte que mon amour était d’autant plus véritable, qu’il était loin de reposer sur l’erreur. Quels rois, quels philosophes pouvaient égaler votre renommée? Quelle contrée, quelle cité , quel village ne vous appelait de scs vœux impatients ? Paraissiez-vous en public? chacun se précipitait pour vous apercevoir, et, le col tendu, vous suivait au départ de ses yeux avides. Quelle épouse, quelle vierge ne brûlait pour vous en votre absence et ne s’embrasait à votre vue? Quelle reine ou quelle princesse n’a jmint envié mes joies ou mon lit?
Vous possédiez surtout deux tahmts <jui (levaient vous conquérir toutes les femmes : je veux dire ceux du poète
A ABAILAHI).
et du musicien. Je ne crois pas que ces agréments se soient jamais rencontrés dans un autre philosophe à un degré semblable. C’est ainsi que, pour vous délasser de vos travaux philosophiques, vous avez composé, comme en vous jouant, une foule de vers et de chants amoureux , dont les pensées poétiques et les grâces musicales trouvèrent partout des échos. Votre nom volait de bouche en bouche, et vos vers restaient gravés dans la mémoire des plus ignorants par la douceur de vos mélodies. Aussi combien le coeur des femmes a soupiré pour vous ! Mais, comme la plus grande partie de ces vers chantaient nos amours, mon nom ne tarda j>as à devenir célèbre, et la jalousie des femmes fut enflammée.
Quels avantages de l’esprit ou du corps n’embellissaient à l’envi votre jeunesse? Quelle femme, jalouse alors de mon bonheur, aujourd’hui que je suis privée de tant de délices, ne se laisserait point arracher quelque pitié pour mon infortune? Qui donc, homme ou femme, pourrait me refuser sa compassion? La haine elle-même s’attendrirait sur mon sort.
Que je vous ai coûté cher ! et pourtant je suis bien innocente, vous le savez. Le crime n’est pas dans le fait, mais dans l’intention. La justice ne pèse pas l’événement , mais la pensée qui l’a dirigé. Vous avez seul éprouvé mes sentiments, vous pouvez seul les juger. Je remets tout en votre balance, j’abandonne tout à votre témoignage.
Dites-moi seulement, si vous le pouvez, pourquoi, depuis notre entrée en religion, que vous avez résolue sans me consulter , vous m’avez tellement négligée , tellement oubliée, qu’il ne m’a été donné d’obtenir ni votre présence pour retremper mon courage, ni même une lettre pour me faire supporter votre éloignement. Dites-le, je vous prie, si vous le pouvez, ou bien je dirai, moi, ce que je pense et
LETTRE ll’llÉLOÏSE
que tout le iiioiule soupçonne. C’est la concupiscence plutôt que la tendresse qui vous a mis dans mes bras ; c’est l’ardeur du sang plutôt que l’amour. Vos désirs une fois éteints, tous ces empressements passionnés ont disparu.
Ce que j’exprime ici, cher bien-aimé, n’est pas tant ma conjecture que celle de tous, une crainte personnelle qu’une opinion répandue, un sentiment particulier qu’une pensée générale. Plût à Dieu que je fusse seule de cet avis, et que votre amour trouvAt quelques défenseurs dont la voix alTaisserait un peu le gonflement de ma douleur ! Plût à Dieu que je pusse imaginer des raisons pour vous excuser et me persuader que mon souvenir vous est encore nécessaire !
Observez, je vous en conjure, ce que je vous demande. C’est si peu de chose , et qui vous coûtera si peu ! Puisque votre présence m’est dérobée, les paroles peuvent exprimer des vœux ; qu’elles me rendent du moins la douceur de votre image. Les mots ne vous manquent pas, et comment vous trouverai-je libéral dans les choses s’il faut que j’accuse votre avarice dans les mots? Jusqu’à présent j’avais cru mériter beaucoup de votre part, ayant tout fait pour vous, et maintenant encore ne persévérant que pour vous dans ma soumission. Ce n’est pas la dévotion, au moins, c’est un ordre de votre bouche qui a jeté ma jeunesse en proie aux rigueurs claustrales. C’est donc en vain que je me suis sacrifiée si vous ne m’en tenez aucun compte? Dieu m’en récompensera-t-il ? Non, sans doute, puisqu’il est clair que je n’ai rien fait jx)ur l’amour de lui.
Lorsque vous êtes allé à Dieu, je vous ai suivi, que disje? je vous ai précédé. Comme préoccupé du souvenir de la femme de Loth, qui regarda derrière elle, vous m’avez ensevelie la première dans l’habit et dans les vœux sacrés ; vous avez consommé mon esclavage avant le vôtre. Cette défiance, la seule que vous m’ayez jamais témoignée, me
A ABAILARD
pénétra, je l’avoue, de douleur et de honte. Moi qui sans hésiter. Dieu le sait, vous aurais suivi ou précédé jusque dans les gouttVes ardents de la terre, si tel eût été votre bon plaisir ! Car mon cœur n’était pas avec moi, mais avec vous. Et aujourd’hui, plus que jamais, s’il n’est point avec vous, il n’est nulle part, puisqu’il ne peut exister sans vous. Faites donc qu’il soit bien avec vous, je vous en supplie, et il sera bien avec vous si vous consentez à le plaindre, si vous lui rendez faveur pour faveur, peu pour beaucoup, des mots pour des choses. Plût à Dieu, mon bienaimé, que votre tendresse fût moins confiante ! avec un peu moins d’assurance vous auriez plus de sollicitude pour moi. Pour vous avoir donné trop de sécurité, j’ai encouru votre négligence; rappelez-vous, de grâce, ce que j’ai fait, et songez à ce que vous me devez.
Aux heures enchantées de nos transports amoureux, on a pu douter si je suivais l’impulsion de mon cœur ou l’instinct du plaisir. Maintenant la fin explique le début. J’ai frappé mes sens d’interdit pour obéir à votre volonté. Toute mon ambition a été de devenir ainsi et par-dessus tout votre propriété. Quelle est donc votre injustice si, à mesure que les sacrifices augmentent, la reconnaissance diminue et s’efface même entièrement, surtout lorsqu’on vous demande une chose si facile? Hélas ! est-ce donc trop ?
Par ce Dieu même auquel vous vous êtes consacré, je vous conjure de me rendre votre présence de la manière qui vous est possible, c’est-à-dire par la vertu consolatrice de quelque lettre. Ainsi ranimée , je vaquerai du moins avec plus de ferveur au senice divin. Autrefois, lorsque vous vouliez m’entraîner dans les jouissances mondaines , vous me visitiez sans cesse par vos lettres ; chaque jour vos chansons plaçaient dans toutes les bouches votre Héloïse; toutes
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les places , toutes les maisons retentissaient de mon nom. Cette éloquenee qui me provoquait jadis à de terrestres plaisirs, ne saurait-elle se donner aujourd’hui le saint emploi de me porter vers le ciel? Encore une fois, souvenezvous de vos devoirs , considérez ce que je demande; et je termine cette longue lettre par une courte fin ;
Adieu. Vous êtes tout pour moi.
LETTRE
A Héloïse^ sa l)ien**aiméc sœur en Jcsus^Clirisf, Abaiiard^ son fiére dans le même Jêsus-Cbrisi.
Si, depuis que nous avons quitté le monde pour la religion, je ne vous ai pas encore fait entendre la voix qui exhorte et qui console, ne l’imputez point à ma négligence; la confiance altsolne que m’inspire votre sagesse en est la seule cause. Je n’ai pas cru qu’un pareil secours fût nécessaire à celle que le Seigneur a enrichie de tons les dons de la grâce, et (jui par l’ascendant de sa parole et de son exemple est capable elle-même de ramener ceux qui s’égarent, de soutenir ceux qui chancellent, de réchauffer ceux qui s’attiédissent.
Dès longtemps vous avez l’hahitude de remplir cette mission, puisqu’elle remonte à l’époque où vous n’étiez encore que prieure, olH>issant à une ahhesse. Si vous veillez maintenant sur vos filles avec le même ztde que vous le faisiez
LETTRE n'ABAlLARD
autrefois sur vos sœurs, c’est assez i>our que mes exhortations et mes préceptes me paraissent tout-à-fait superflus. Pourtant, si votre humilité n’en juge pas de même, et que dans les choses qui ont rapport à Dieu vous vouliez être dirigée par mes instructions, dites-moi sur quel sujet je dois vous écrire, afin que je vous éclaire selon que Dieu m’en donnera le pouvoir.
Je remercie le Ciel qui éveille dans vos cœurs une touchante inquiétude sur la permanence et la gravité de mes périls, et vous fait participer à mon affliction. Par le suffrage de vos prières j’obtiendrai sans doute que la divine compassion me protège et renverse bientôt Satan sous nos pieds. C’est particulièrement dans cette espérance que je m’empresse de vous envoyer le psautier que vous m’avez instamment demandé, sœur bien chère autrefois dans le siècle, à celle heure plus chère mille fois en Jésus-Christ. En ce nom divin, pour nos grandes et nombreuses transgressions, et pour les périls que chaque jour suspend sur ma tête, immolez au Seigneur un perpétuel sacrifice de prières.
Quant à la faveur que Dieu et ses saints accordent aux prières des fidèles , et surtout des femmes pour ceux qui leur sont chers , et des épouses pour leurs maris, nous en rencontrons fréquemment les témoignages et les exemples. Convaincu de leur efficacité, l’Apôtre nous avertit de prier sans cesse. Nous lisons que le Seigneur dit à Moïse : « Laisse-moi, que ma fureur se courrouce. » Et à Jérémie : « Ne me prie pas pour ce peuple, et ne t’oppose point à moi. » Par ces paroles , Dieu lui-même montre clairement que les prières des saints mettent pour ainsi dire à sa colère un frein qui la dompte et l’empêche d’égaler le châtiment à l’iniquité. La justice le conduit naturellement à la vengeance ; mais les supplications des fidèles le fléchissent à
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l’égard du pécheur et le retiennent malgré lui par une espèce de violence. Il sera dit en effet à celui qui prie ou qui priera : « Laisse-moi, et ne t’oppose point à ma volonté. » Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies. Malgré cette défense, le juste prie, et il obtient de Dieu ce qu’il demande, et il change la sentence du juge irrité; car on ajoute à propos de Moïse : « Et le St'igneur fut apaisé sur la vengeance qu’il voulait tirer de son peuple. »
Il est écrit touchant les oeuvres de Dieu : « 11 a dit, et elles furent. » Mais ici on rapporte qu’il dit que son peuple avait mérité l’affliction ; et pourtant, arrêté par la vertu de la prière, il n’accomplit point ce qu’il avait dit. Voyez donc quelle est la puissance de la prière, si nous prions dans le sens qui nous est ordonné, puisque le prophète ne laissa pas d’obtenir en priant ce que Dieu lui avait défendu de demander, et le détourna de ce qu’il avait prononcé. Un autre prophète lui dit encore : >.< Au jour de la colère, souvenez-vous, Seign(!ur, de votre miséricorde. »
Qu’ils écoutent, qu’ils s’instruisent, les princes de la terre qui poursuivent avec plus d’obstination que de justice les infractions faites à leurs décrets ; qui trembleraient d’être taxés de faiblesse s’ils se montraient miséricordieux, et de mensonge s’ils changeaient quelque chose à leurs édits, ou n’exécutaient point à la rigueur une loi imprudente, bien que les faits vinssent corriger sagement les paroles. On jjeut les comparer à Jephté, qui fit un vœu insensé, et le remplit plus follement encore en tuant sa fille unique.
Mais quiconque veut devenir un membre de l’Éternel dit avec le Psalmiste : « Je chanterai. Seigneur, votre miséricorde et votre justice. » — «La miséricorde, ainsi qu’il est écrit, fait monter le plateau de la justice. » — Il se souvient de cette menace de l’Ecriture ; « Justice sans
LETinE d'aDAILARD
mis^rirordc contre relui qui ne fait point miséricorde ! »
Songeant à ces paroles, le Psalniisie lui-méine se laissa vaincre aux supplications de l’épous«! de Nalml, Il avait juré jîar le Carmel de détruire le mari de cette femme et toute sa maison ; mais le s<‘rnient prononcé dans la justice 8<‘ |K>rdit dans la mis«'“ricorde. David préféra donc; la prière à la justice , et le crime du mari fut etlacé par les supplications de ré[X)us<-.
Une cet exemple, ma sœur, encourage votre tendresse, et soit pour elle un gage de sécurité. Si les prières de cette femme furent si puissantes auprès d’un homme, ne doutes plus de tout ce que les vôtres pmivent obtenir pour moi du Très-Haut. Dieu, qui est notre Père, aime sans doute ses fils plus tendrement que David n’aimait cette femme suppliante. Le roi d’Israid passait pour un homme pieux et miséricordieux ; mais Dieu est la piété et la miséricorde mêmes. Encore la femme qui suppliait David appartenaitelle au monde profane, et la sainteté d’une profession religieuse n’en avait pas fait l'épouse de Dieu.
Que si votre intercession pouvait ne point suffire pour me délivrer, la sainte communauté de vierges et de veuves qui sont avec vous obtiendra ce qui ne serait point accordé à vos seules prières ; car la Vérité a dit à ses disciples : « Quand deux ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux. » Et une autre fois : » Si deux de vous sont entièrement d’accord pour ce qu’ils demanderont, mon Père les exaucera, c Après ces paroles, qui p«mrrail méconnaître la puissance d'une prière réitérée, lorsqu’elle s’élève de toute une sainte congrégation jusqu’au ti'ône de Dieu? Si, comme l’affirme l’Apôtre, « la prière assidue d’im seul juste a beaucoup de force, » que n’esl-il point permis d’espérer de cette multitude d’âmes pieuses confondues dans un nième désir?
A HKLOÏSE.
Vous avez vu, tivs-ehère sœur, dans la trente-huitième Homélie de saint Gréj^oire, les effets meneilleux que la prière de quelques hommes pnKluisit sur leur frère mal{;ré sa résistance et son incrédulité. Son corps a}»onisant, sa malheureuse Ame tourmentée de toutes les anpioisses d’une mort prochaine, son désespoir profond, cet amer dégoiAt de la vie avec lequel il exhortait ses frères à ne point prier, tous ces précieux détails n’ont point échappé à vos remarques studieuses. Puissent-ils vous engager, vous et vos saintes sœiu’s, à marcher avec plus d’assurance dans les voies de la prière, afin que je vous sois consené vivant par celui qui, selon le témoignage de saint Paul, accorda aux femmes de recouvrer même leurs morts par la résurrection !
Feuilletez l’ancien et le nouveau Testament; vous trouveiez que les grands miracles de résurrection furent montrés seulement ou de préférence à des femmes, et que c’est pour elles ou sur elles qu’ils furent accomplis. L’ancien Testament rapporte que deux morts furent ressuscités à la prière maternelle, l’un par Hélie, l’autre par son disciple Hélisée. L’Évangile ne cite que trois morts ressuscités par le Seigneur, et ces miracles, se rapportant tous trois à des femmes, confirment ainsi de la manière la plus solennelle cotte parole de l’Apôtre : « Les femmes recouvrèrent leurs morts par la résurrection. »
En effet, aux portes de la ville de Naïm, compatissant à la douleur d’une pauvre veuve, il lui rendit son fils rossus<-ité. Il ressuscita îuissi Lazare, qu’il aimait, aux instantes supplications de scs sœurs Marthe et Marie; il accorda la même grAce à la fille du chef de la synagogue, sur la demande du père; et cette fois encore « les femmes recouvrèrent leurs morts par la résurrection; » car celle-ci, étant ressuscitée, avait reconquis sur le trépas son propre
LETTnE d’aBAILARD
corps, comme les autres le corps de leurs parents. Peu de personnes avaient réuni leurs prières ; et pourtant ces résurrections leur furent accordées. Ah ! que votre prière avec toutes les voix de votre piété obtiendra facilement la conser\ation de ma vie ! Veuves et vierges , vous vous êtes toutes immolées dans un sacrifice aimé du Seigneur. Tant d’abnégation et de pureté ne peuvent manquer de le trouver propice. Et la plupart peut-être de ceux qui furent rendus à la vie n’étaient pas des fidèles : on ne lit pas que la veuve de Naim , à qui le Seigneur ressuscita son fils sans qu’elle l’ei'it demandé, possédât la foi. Mais pour nous, outre que nous vivons dans la communion d’une foi entière, nous sommes encore unis par les mêmes vœux religieux.
Je veux laisser ici de cêité votre congrégation monastique, dans laquelle un grand nombre de vierges et de veuves portent dévotement le joug du Seigneur; c’est vous seule que je viens implorer , vous, dont la sainteté est certainement très-puissante auprès de Dieu, vous, qui me devez peut-être votre sc-coiu’s la première, surtout dans les cruelliis épreuves de l’adversité qui m’accable. Souvenezvous donc toujours dans vos prières de celui qui vous appartient spc-cialement, et veillez dans votre prière avec un ca-ur confiant, car elle sera l’accomplissement d’un saint devoir, et à ce titre elle sera d’autant mieux accueillie de celui qu’il faut prier. Ecoutez, je vous en conjure, de l’oreille du cœur, ce que vous avez souvent entendu de celle du corps. Il est écrit dans les Proverbes :
« La femme vigilante est une couronne pour son mari.» Et plus loin : « Celui qui a trouvé une bonne femme a trouvé un grand bien, et il a reçu du S<ûgneur une source de joie. » Et ailleurs ; « Une maison et des richesses sont
A HKU)ÏSE. 121
données par les parents ; mais c’est le Soigneur lui-même qui donne une femme prudente. »
Et dans l’Ecclésiastique :
« Heureux le mari d’une bonne femme. »
Et quelques lignes après :
« La femme vertueuse est un excellent partage. »
Et d’après l’autorité apostolique :
« Le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle.»
La grâce divine a permis que notre pays de France ait fait une heureuse expérience de cette vérité. La prière de Clofilde réussit mieux que les prédications des saints à convertir Clovis, son époux, â la foi du Christ, et le royaume entier ne tarda pas à être subjugué par la loi divine, afin que l'exemple descendu des n'-gions élevées de la royauté sen ît surtout à provoquer dans les rangs inférieurs de la nation une grande persévérance dans la prière. Cette persévérance nous est vivement recommaïubie par la parabole du Seigneur :
« Mais qu’il persévère à frapper en demandant du pain, et je vous le dis, si l’autre ne lui en donne point par motif d’amitié , il se lèvera néanmoins à cause de son importunité, et lui donnera tout le pain dont il aura besoin. »
C’est sans doute par cette importunité de la prière, si je puis ainsi parler, que Moïse amollit la sévérité de la justice divine et changea la terrible sentence.
Vous savez, frès-cbiTe et bien-aimée, quelle charité affectueuse votre couvent tout entier me témoignait naguère, lorsque j’étais présent. Pour terminer les heures canoniales, les sœurs avaient l’habitude d’offrir chaque jour une prièie spéciale pour moi au Siâgueur. Après avoir récité à mon intention l’antienne et le répons, elles ajoutaient des prières et une collecte de la manière suivante ;
122 I.F.TTnF. d’.\baii.ard
« Hérons. — Ne m’nl)andonnez pas, no vous retirez pàs do moi, Sei^nour.
« Vkrs. — Si-ifjnoiir, stiyoz toujours prêt à mo défondio.
n Ork.mi s. — i¥»‘sonoz, mon Dieu, de tout danger, votre MM viteur qui espère en vous. Seigneur, éeoutez ma prière, et que mon eri parvienne jusrju’à vous.
« Prière. — Dieu, qui, par votre humble serviteur, avez daigné rassembler en votre nom vos humbles servantes, nous vous supplions de lui aeeorder et à nous aussi la grâce de persévérer dans votre volonté. Far Jésus Notre Sf’igneur, etc. »
Maintenant que je suis loin de vous, le secours de vos prières m’est plus indispensable que jamais, car le péril redouble et consterne mon âme. Je vous en supplie donc et vous en conjure, je vous en conjure et vous en supplie, prouvez-moi, aujourd’hui surtout que je suis éloigné de votre présence, prouvez-moi que votre charité pour votre frère absent est sincère, en ajoutant à la fin de chacune des heures canoniales cette formule de prière :
« Répons. — Ne m’abandonnez pas , Seigneur, qui êtes mon Père et le maître de ma vie, de peur que je ne tombe devant mes ennemis, et que le méchant ne se réjouisse de ma perte.
« Vers. — Prenez vos armes et votre liouclier, et levezvous pour ma défense, de peur que mon ennemi ne se réjouisse.
« Orenis. — Préservez, mon Dieu, de tout danger, votre serviteur qui espère en vous. Envoyez-lui, Seigneur, votre .secours du Saint des saints ; et de votre montagne de Sion prolégez-le. Soyez pour lui. Seigneur, une tour imprenable en présence de son ennemi. Seigneur, écoutez ma prière, et que mon cri parvienne jusqu’à vous.
« Prière. — Dieu, qui, par votre humble serviteur.
A HÉLOÏ»B.
avez daigné rassembler en votre nom vos humbles servantes, nous vous supplions de le jtrotéger contre toute adversité, et de le rendre sain et sauf à vos servantes. »
Si le S<‘igneur me livre aux mains de mes pe>rsé(!uteurs, et que je tombe sous leurs coups, ou si, loin de vous, quelque autre accident nu; fait toucher le terme oii s’achemine loiilt; chair, enseveli ou abandonné, que mon corps, je vous en supplie, soit transporté par vos soins dans votre cimetière. La vue de mon tombeau invitera, par un avertissement de chaque jour, nos filles et nos sœurs en Jésus- Clirist à répandre plus souvent pour moi leurs prières devant le Seigneur. Je ne vois pas pour une âme contrite et repentante de ses jiéchés un asile plus sûr et plus salutaire que le lieu particulièrement consacré au véritable Paraelet ou Consolateur, et décoré spécialement de son nom ; et je ne crois pas qu’il y ait pour une sépulture chrétienne un endroit plus convenable, parmi les fidèles, que les cloîtres paisibles des femmes consacrées au service de Dieu. Ce sOnt des femmes qui s’inquiétèrent delà sépulture du Sauveur, qui embaumèrent son corps do parfums précieux, qui précédèrent et suivirent sa terrestre dépouille, qui veillèrent avec zèle autour de son sépulcre, et déplorèrent ave<‘ larmes la mort de l’époux, ainsi qu’il est écrit : « Les femmes, assises près du tombeau, sc; lamentaient en pleurant le Seigneur. » Aussi furent-elles les premières consoltvs par l’apparifion et les paroles de l’ange qui leur annonça la résurrection du Christ ; et elles méritèrent de goûter aussitôt , après les joies de sa résurrection, de le voir deux fois lui-même apparaître, et de le toucher de leurs propres mains.
Enfin ce que je; vous demande; par-dessus toutes choses, c’est de reporter sur h; salut de mon âme cette fendi’e hiquiéfude que les périls de mon corps vous ont inspirée.
124 LETTRE D’aBAILARD A HÉLOÏSE.
C’est ainsi que vous pourrez nie (énioifrner, quaiul je serai mort, combien vous m’avez chéri pendant la vie, en m’accordant le secours spécial et particulier de vos prières.
Vivez, vous et vos sœurs, vivez et souvenez-vous de moi en Jésus-Christ.
LETTRE
D’HÉLOÏSE k ABAILAKD
A celui qui est tout pour clic par-delà Jésus^Christ , celle qui est toute à lui en Jésus-Cbrist.
A ABAILÀRD HÉLOÏSE.
Je m’étonne, mon bieii-aimé, de ce que, dérogeant dans votre lettre à l’usage ordinaire et meme à l’ordre naturel des choses pour la formule de sjdutation, vous avez, par déférence, placé mon nom avant le vôtre : une femme avant un homme, une épouse avant son mari, une servante avant son maître, une nonne avant un moine et un prêtre, une diaconesse avant un abbé. 11 est dans l’ordre et dans tes convenances, lorsque nous écrivons à des supérieurs ou à des égaux, de placer leurs noms avant te nôtre ; mais si l’on s’adresse à des inférieurs , l’ordre des noms doit suivre l’ordre de la dignité.
Une autre chose encore a excité notre étonnement. Nous attendions des consolations, nous n’avons trouvé qu’un redoublement de chagrins : la main qui devait essuyer nos
12ti
LETTRE D’iIÉLOÏSE
larmt's l<>s a fait roulor avec plus d’abondance. Qui donc j)arnii nous |K)urrait relenir scs pleurs à la lt“fturc de ce passafîc de votre lettre : « Si le Sc'igneur me livre aux mains de mes persécuteurs, et que je tomlK* sous leurs coups... » O cher, cher, comment votre esprit a-t-il conçu de telles choses ? Comment votre Iwuche a-t-elle pu les exprimer? Qui' jamais Dieu n’ouhlie à ce point ses pauvres servantes, de les faire survivre à votre jK*rte ! Que jamais il ne nous laisse une vie plusinsup|X)rtahle que toute espèce de mort! C'(:st à vous qu’il appartient de célébrer nos ohst';ques, à vous de recommander nos âmes h Dieu , et de lui envoyer devant vous celles que vous avez assendilées cm son nom, afin que vous ne soyez plus troublé par aucune inquiétude à leur sujet, et que vous nous suiviez avec plus de joie, une fois r.assuré sur notre salut.
Gri\ce, grâce, mon maitre! je vous en supplie, épargneznous de si'mblables paroles. Ne creusez p<vint notre douleur , déjà trop profonde; et ce peu de vie qui nous reste, ne nous l’eidevez pas avant la mort. chaque jour suffit sa jx'ine,et l’instant fatal dont vous parlez, enveloppé qu’il est de toute amertume, apportera bien assez d’angois.se à ceux qu’il doit surprendre. « Quelle nécessité, dit Sénèque, d’aller au-devant des maux, et de perdre la vie avant la mort? »
Cher bien-aimé! si quelque accident, dites-vous, vient à trancher vos jours loin de celles qui vous chérissent , vous nous priez de faire apporter votre corps dans notre cimetière, afin que nos prières, incessamment sollicitées par votre souvenir, vous amassent dans le ciel un plus riche trésor. Hélas ! poun’iez-vous donc nous soup(;onner capables de vous oiddier? Mais quel temps aussi pourrons-nous donner à la prière, lorsque notre âme iKndeversée, perdue dans un chaos douloureux, ne sc ree^onnaltra plus elle-
A ABAILABD.
même; lorsqu’un seul coup nous aura enlevé le sentiment de la raison et l’usage de la parole ; lorsque notre désespoir soulevé, pour ainsi dire, contre Dieu même, et prenant conseil de la fureur plutôt que de la résignation , l’apaisera bien moins par des prières qu’il ne l’irritera par des plaintes? Pleurer, voilà tout ce qui nous restera, malheureuses ; mais prier , nous ne le pourrons point. Nous serons plus empressées à vous suivre qu’à ordonner votre sépulture; nous serons bonnes à être ensevelies nousmêmes, plutôt qu’à vous ensevelir. Nous aurons perdu en vous notre vie véritable , et si notre vie s’en va, comment '• pourrions-nous vivre encore ? Ali ! nous espérons que le ciel ne traînera pas jusque-là notre existence ! La seule pensée de votre mort, c’est déjà la mort pour nous. Que sera-ce donc si la réalité de votre trépas nous trouve encore debout? Non, le Seigneur ne permettra jamais que nous restions en ce monde pour nous acquitter de ce funeste devoir et vous rendre ces tristes honneurs que nous attendons de vous comme un dernier patronage! Nous vous devancerons dans la tombe , s’il plaît à Dieu , nous ne vous y suivrons pas.
Pitié pour vos filles ! je vous le demande à genoux; pitié au moins pour celle qui est toute à vous seul 1 Bannissez des paroles qui percent nos âmes conunc les épées de la mort , et qui nous font une agonie plus terrible que la mort même.
Un cœur brisé par le chagrin ne saurait pas être calme, et Dieu règne mal dans une âme envahie par les troubles. N’entravez point l’accomplissement de nos devoirs envers le ciel, vous qui nous avez asservies à sa loi. Lorsqu’un événement est inévitable, et qu’il doit apporter le deuil avec lui, on doit désirer qu’il arrive à l’improviste , et ne pas anticiper par d’inutiles craintes sur un malheur que
LETTRE n‘ HÉLOÏSE
nulle prévoyance humaine ne peut détourner. C’est ce que le pot'te a fait justement sentir dans cette prière qu’il adresse à Dieu :
« Que tes arrêts s’accomplissent sans être prévus ! Qu’une nuit épaisse dérobe l’avenir aux yeux des mortels ! Laisse à nos frayeurs l’espérance »
Mais moi, si je vous perds, n’en ai-je pas fini avec l’espérance ? Pourquoi prolonger désormais un pèlerinage que je ne puis supporter que par vous? El encore, que me restet-il de vous ! Je sais que vous vivez ; voilà ma seule consolation. Je suis morte à tout autre plaisir. Votre présence au moins pourrait me rendre quelquefois à moi-même; mais votre présence m’est refusée.
Oh 1 s’il est permis de le dire, Dieu m’a été cruel au-delà de toute imagination. 0 clémence inclémente ! ô rigoureuse; indulgence ! La Fortune a déjà usé contre moi tous ses efforts et tous ses traits, au point qu elle n’en a plus à lancer sur d’autres. Elle a épuisé contre moi tous les fils de son carquois, et l’arc de sa fureur n’est plus rcKloutable pour personne. S’il lui restait encore quelque flèche, où trouverait-elle en moi de la place pour une nouvelle blessure ? Elle n’appréhende qu’une chose au milieu de mes tourments, c’est que la mort ne vienne y mettre un terme : et quoiqu’elle me tue tous les jours, elle craint encore ce trépas qu’elle accélère.
Oh ! malheureuse des malheureuses ! infortunét; des infortunées ! Votre amour m’avait trop élevée au-dessus de mon sexe. Renvei’séc du haut de mon trône , j’ai tout expié par la grandeur de ma chute, et dans ma personne et dans la vôtre. Plus grande est l’élévation , plus terrible est la ruine ! Parmi les femmes de noble et puissante mai-
* Lucïin. Pliars,.., liv. ii.
A ABAILARD
son en est-il une seule dont la fortune ait, je ne dis point dépassé, mais atteint la mienne? En est-il une seule aussi tombée de si haut et dans un tel abîme ? En vous quelle gloire est venue me trouver ! En vous aussi quelle affreuse catastrophe il m’a fallu subir ! Faveur et disgrâce, la fortune a tout poussé à l’extrême. Les biens et les maux, elle m’a tout prodigué sans mesure. C’est pour faire de moi la plus misérable des femmes qu’elle en avait fait d’abord la plus heureuse, afin qu’embrassant du regard toute l’étendue de ma perte, je pusse égaler les lamentations aux douleurs, et l’amertume des regrets à la douceur des plaisirs perdus : elle a voulu éteindre dans les ombres de la tristesse et du désespoir les jours brillants de mon orgueil et de mes voluptés.
Et, pour que l’outrage fût plus poignant et l’indignation plus amère, tous les droits de l’équité ont été violés en nous. En effet, tandis que nous goûtions les joies d’un amour inquiet, ou, pour me servir d’un terme moins honnête, mais plus expressif, tandis que nous étions abandonnés à la fornication, la sévérité du ciel nous a épargnés. Mais quand des nœuds illicites furent sanctifiés, et que le mariage eut couvert de son voile respectable la hoqte de nos égarements, la colère du Seigneur appesantit durement sa main sur nos têtes , et notre lit conjugal ne put faire pardonner ses innocentes délices à celui qui en avait si long-temps toléré les souillures.
Un homme surpris en adultère aurait assez chèrement payé son crime par le supplice que vous avez enduré. Ce que les autres méritent par l’adultère, vous l’avez encouru par le mariage, qui vous inspirait la confiance d’avoir racheté tous vos torts. Ce que-les femmes adultères attirent aux complices de leurs désordres, votre légitime épouse vous l’a attiré. Et ce n’était plus au moment où la voix du
J3û LETTRE r’uÉLOÏSE
plaisir était seule* entendue, mais à l’époque où, momentanément séparés, nous vivions recueillis dans de plus chastes habitudes, vous à Paris, à la tête des écoles, moi à Argenteuil, selon vos ordres, et dans la compagnie des religieuses. Cette absence volontaire aurait dû nous protéger, car nous nous l’étions imposée, vous pour consacrer plus d’application à vos écoles, et moi pour me livrer avec plus de lilxîrté à la prière ou à la méditation de rÉcriture sainte. Qu’y avait-il de plus chaste et de plus innocent que notre vie ? C’est pourtant alors que vous avez seul payé de votre sang le péché qui nous était commun. Vous avez été seul pour le châtiment, nous étions deux pour la faute ; vous étiez le moins coupable, et vous avez porté toute la peine.
En vous abaissant pour moi , en m’élevant moi et toute ma famille jusqu’à l’honneur de votre alliance , vous aviez satisfait d’autant soit à Dieu, soit aux hommes, et vous ne deviez plus craindre le châtiment que ces misérables traîtres vous ont infligé. Fallait-il que je vinsse au monde pour être la cause d’un aussi effroyable crime ! Sexe fatal ! il sera donc toujours la perte et le fléau des plus grands hommes ! Aussi le livre des Proverbes nous apprend-il qu’on doit se garder de la femme : « Maintenant, mon fils, écoute-moi : prête l’oreille aux paroles de ma bouche. Que ton âme ne se laisse pas entraîner dans ses voies ni égarer dans ses sentiers. Car elle en a blessé et renversé plusieurs, et elle a tué les plus forts. Sa maison est le chemin de l’enfer ; elle conduit jusque dans les profondeurs de la mort. »
L’Ecclésiastc dit aussi :
H Mon esprit a considéré toute chose avec soin, et j’ai trouvé que la femme est plus amère que la mort elle est le filet du chasseur : son cœur est un piège et ses mains
A ABAILARD.'
sont des chaînes. Celui qui est agréable à Dieu se sauvera d’elle ; mais le pécheur tombera dans ses rets. »
Tout d’abord, la première femme a séduit son époux, et l’a fait chasser du paradis : celle que le Seigneur lui avait donnée comme une aide devint la cause de sa chute épouvantable. Ce puissant Nazaréen, l’homme du Seigneur, et dont un ange avait annoncé la naissance, une femme seule l’a vaincu. Livré à ses ennemis par Dalila, privé de la vue, il a fini , dans l’excès de sa douleur , par s’ensevelir sous les ruines du temple avec les Philistins. Salomon fut le plus sage de tous les hommes ; cependant une femme, qu’il avait épousée, lui fit perdre la raison, et le jeta dans la plus déplorable folie. Lui, que Dieu avait choisi pour bâtir son temple, honneur dont son père David, malgré sa justice, n’avait pas été trouvé digne, il se plongea dans l’idolâtrie jusqu’à la fin de ses jours, abandonnant le culte du vrai Dieu , dont sa bouche et sa plume avaient célébré la gloire et enseigné les commandements. Le saint homme Job vit sa femme l’exciter au blasphème, et ce fut la dernière et la plus terrible de ses épreuves ; car le rusé Tentateur savait bien, pour l’avoir maintes fois reconnu , que l’homme a dans son épouse une ruine toujours prête ’.
Sa malice ordinaire s’est étendue jusqu’à nous. N’ayapt pu vous perdre par de coupables amours , il vous a tendu un piège plus dangereux dans le mariage ; il a trouvé dans le bien même l’instrument de sa méchanceté, qu’il n’avajt pu trouver dans le mal.
Du moins je rends grâces à Dieu d’une chose ; c’est que je ne ressemble pas lout-à-fait à ces femmes que j’ai citées. Le Tentateur a bien pu faire servir à sa malice les doux penchants de mon cœur ; mais il n’a pu le faire consentir
> V. la Complainte d'israët sur Samson, dans ce même volume^
LETTRE ü'ilÉLOÏSE
à la trahison. Pourtant, quoique la pureté de mon intention me justifie, quoique ma volonté n’ait trempé ni de près ni de loin dans c^t horrible attentat, néanmoins j’avais commis auparavant de nombreux péchés, qui ne me permettent pas de m’en croire entièrement innocente. Dès longtemps asservie aux attraits de la chair , j’ai mérité alorsce que je souffre aujourd’hui, et le chAtiment de mes péchés n’en est que la juste conséquence. Toute mauvaise fin doit SC rapporter à un mauvais commencement.
Plaise au ciel que je fasse de ce crime une digne pénitence, et que la longueur de mes expiations puisse balancer en quelque sorte les douleurs de votre supplice ! Ce que vous avez souffert un moment dans votre chair , je veux le souffrir toute ma vie dans la contrition de mon âme : du moins, après cette juste satisfaction, si quelqu’un peut encore se plaindre, ce sera Dieu, non pas vous.
S’il faut vous découvrir toute ma faiblesse et toute ma misère, je ne puis trouver dans mon cœur un repentir capable d’apaiser le Seigneur. Ulcérée par l’outrage dont vous êtes victime, toujours j’accuse le Ciel d’un excès de cruauté; toujours rebelle à sa volonté, loin de l’apaiser par mes remords et ma pénitence, je ne fais que l’offenser par le murmure de mes indignations. Est-ce là faire réellement pénitence, quelles que soient les austérités du corps, si l’àme continue d’étreindre son péché avec amour, si elle fermente encore d’impurs désirs? Il est facile de confesser ses fautes et de s’en accuser, ou même d’affliger son corps dans des macérations extérieures ; mais ce qui est très-difficile, c’est d’arracher son âme aux regrets d’un ineffable bonheur. C’est pourquoi le saint homme Job, après avoir dit : «J’enverrai ma parole contre moi-même,» c’est-à-dire je délierai ma langue, et j’ouvrirai ma bouche pour (lu’elle confesse mes péchés cl les accuse, ajoute aus-
A ABAILARD
sitôt : «Je parlerai dans l’amertume de mon âme. » Saint Grégoire, rappelant ce passage, dit aussi : « Il y en a qui confessent leurs fautes à haute voix ; mais leur confession ne sort pas d’un cœur gémissant, et ils disent en souriant des choses lamentables. » Il ne suffit donc pas d’avouer ses fautes, il faut encore les avoir en horreur , et parler dans l’amertume de l’âme, pour que cette amertume elle-même soit la punition des fautes que la langue accuse par le jugement de l’esprit.
Cette amertume du vrai repentir est bien rare, et saint Ambroise en fait la remarque : « J’ai, dit^il, trouvé plus de justes qui n’ont point failli, que de pécheurs relevés de l’anathème par la pénitence. » Mais, hélas ! ces plaisirs de l’amour que nous avons goûtés ensemble m’ont trop doucement fascinée! Je ne puis me défendre de les aimer, ni les bannir de ma mémoire. Ils enveloppent mes pas ; ils poursuivent mes regards de leurs scènes adorées , et font pénétrer dans mes veines émues tous les feux du regret et du désir. L’éternel mirage plane encore , avec toutes ses illusions, sur mes nuits frémissantes.
Pendant la solennité même du divin sacrifice, au moment où la prière doit être plus fervente et plus pure , ah I j’en ai honte ! les licencieux tableaux de nos plaisirs captivent tellement ce cœur misérable, que je suis plus occupée deces indignités que de la sainte oraison. Je pleure non pas les fautes que j’ai commises, mais celles que je ne commets plus. Et non-seulement ce que nous avons fait, mais les heures, les lieux témoins de nos rapides félicités, chaque circonstance est victorieusement gravée dans mon souvenir avec votre image; tout recommence, je retombe dans tous nos délires, et ce passé qui me ressaisit et m’agite, même dans le sommeil je ne m’en repose point : des mouvements involontaires, des paroles qui m’échappent
LETTRE u'ilËLOÎSE
viennent souvent trahir le dérèglement de mes pensées.
Oh ! que je suis malheureuse, et qu’elle est bien faile pour moi celle plainte d’une ôme gémissante : « Malheureux que je suis! qui me délivrera de ce corps demort'î» Plût au ciel que je pusse ajouter avec raison ce qui suit : a C’est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »
Cette grâce vous a prévenu, ô mon bien-aimé : une seule plaie corporelle vous a guéri de ces blessures de l’ân)e, et, dans sa rigueur up}varcnte. Dieu vous a sans doute nMtins maltraité. Il a fait comme un fidèle médecin, qui n’épargiie point la douleur au malade, pourvu qu’il lui sauve la vie.
Que je suis loin de votre tranquillité ! La fougue des sens et de la passion, une jeunesse qui toujours brûle et palpite, et la tant douce expérience que j’ai faite des voluptés, m’aiguillonnent sans relâche, et pressent ma défaite par des assauts dont la fragilité même de ma nature est complice.
On dit que je suis chaste , c’est qu’on ne voit pas que je suis hypocrite. On prend la pureté de la chair pour de la vertu, comme si la vertu était l’affaire du corps et non de l’âme. Je suis honorée sur la terre; mais je n’ai aucun mérite devant Dieu, qui sonde les cœurs et les reins, et qui voit clair dans nos ténèbres.
On loue ma religion dans un temps où ce n’est point une faible partie de la religion que l’hypoerisie; où pour être comblé de louanges il suffit de ne point heurter les préjugés des hommes. Sans doute il paraît louable, et Dieu peut en quelque façon nous tenir compte de ne point scandaliser l’Église par de mauvais exemples , quoique la pureté de l’intention n’y soit pas ; car ainsi du moins nous ne donnons point aux infidèles l’occasion de blas-
• K'jiii, aux Rom., 7.
A ABAILARD
phémer le nom du Seigneur, et notre conduite ne difTame point dans le siècle l’ordre religieux auquel nous appartenons. Cela même est encore un don de la grAce divine qui, seule, avec le pouvoir de faire le bien, nous donne aussi la force de nous abstenir du mal. Mais en vain faisons-nous le premier pas s’il n’est suivi du second , car il est écrit : a Détourne-toi du mal et fais le bien. » Vainement encore accomplirons-nous l’un et l’autre précepte, si nous ne sommes point guidés, en l’accomplissant, par l’amour de Dieu.
Dieu le sait. Dieu le sait que toute ma vie j’ai plus ^ redouté de vous offenser que de l’offenser lui-même, et que , c’est à vous, bien plus qu’à lui, que je désire de plaire. C’est votre commandement et non la voix du ciel qui m’a courbée sous le joug monastique. Quelle est donc ma destinée de malheur et de désespoir, si tant de souffrances sont perdues pour moi ici-bas, quand je n’en dois recevoir aucune récompense là-haut? Jusqu’à présent ma dissimulation vous a trompé comme les autres : vous avez attribué à un élan religieux ce qui n’était que feinte et hypocrisie ; voilà pourquoi vous vous recommandez à mes prières ; mais vous me demandez ce que j’attends de vous.
N’ayez pas tant de confiance en moi, je vous en conjure, de peur que vous ne cessiez de me secourir par vos prières. Non, je ne suis pas guérie : ne me privez donc pas de la douceur du remède. Non, je ne suis pas enrichie par la grâce : ne différez donc pas de venir en aide à ma misère. Non, je ne suis pas forte; et prenez garde que je ne défaille avant que vous puissiez me soutenir dans ma chute. Plusieurs ont trouvé leur perte dans la flatterie, et elle leur a enlevé l’appui dont ils avaient besoin. Le Seigneur s’écrie par la bouche d’Isaïe : « Mon peuple , ceux qui glorifient tes voies te trompent ; ils égarent le chemin
ll\6 I.ETTBF. n'ilKI.OÏSE
de tes pas. » El par Éz<';chicl : « Malheur à vous qui placez des coussins sous les coudes, et des oreillers sous la tête de toute la génération, pour tromper les âmes ! » Et d’un autre côté, il est dit par Salomon : « I.æs paroles des sages sont comme des aiguillons et des clous enfoncés profondément , qui ne savent point effleurer une plaie avec légèreté, mais qui la déchirent. »
Ainsi, je vous en supplie, trêve à vos louanges; n’encourez pas le honteux reproche qui s’adresse aux artisans de flatterie et de mensonge. Si vous croyez qu’il y ait en moi quelque reste de vertu, craignez qu’il ne s’évanouisse au souffle de la vanité. Un habile médecin voit la maladie cachtie, quoique nuis symptômes ne la trahissent. Et Dieu fait peu de cas de tous ces dehors que les réprouvés partagent avec les élus. Souvent les vrais justes négligent ces pratiques extérieures qui frappent tous les regards, tandis que personne ne s’y conforme avec plus de soin que les hypocrites.
« Le cœur de l’homme est mauvais et insondable. Qui le connaîtra? L’homme a des voies qui paraissent droites, mais dont les issues aboutissent à la mort. Le jugement de l’homme est téméraire dans les cho.ses dont l’examen est réservé à Dieu. » C’est pourquoi il est écrit : a Ne louez pas un homme pendant sa vie. » Car, en louant un homme, on l’expose à perdre la vertu même qui est la cause de la louange.
Je suis trop heureuse de vos éloges, et mon cœur s’y abandonne trop volontiers, pour qu’ils ne me soient pas dangereux. Je ne suis que trop disposée à m’enivrer de leur doux poison, puisque ma seule étude est de vous complaire en toute chose. Eveillez vos craintes , je vous supplie, et déposez votre confiance , afin que votre sollicitude soit toujours prête à me secourir. C’est à cette heure que
A ABAILAKD. 137
le danger est plus grand que jamais, puisque de votre C(*)té mon mal d’incontinence est désormais sans remède.
Ne m’exhortez pas à la vertu, ne m’excitez point au combat en disant : « La vertu arrive à son comble dans la faiblesse, » et, « la couronne ne sera donnée qu’à celui qui aura combattu jusqu’au bout. » Je ne cherche point la couronne de la victoire. Il me suffit d’éviter le danger. Tl est plus sage de s’éloigner du péril que de s’engager dans la guerre. Que Dieu me place dans le moindre coin du ciel, je serai satisfaite. Là l’envie est inconnue , chacun se contente de ce qu’il a obtenu.
L’Autorité fortifie encore mon opinion. Écoutons saint Jérôme : « J’avoue ma faiblesse , dit-il , je ne veux point combattre dans l’espérance de vaincre, de peur qu’il ne m’arrive d’être vaincu ! » Pourquoi abandonner ce qui est certain, et poursuivre des choses incertaines î
LETTRE
D’ABAILAKD A HÉLOÏSE
A l’épouse du Christ, le ser\ileur du même Jésus-Cbrisl,
A HÉLOÏSE ABAILAHD.
Votre dernière lettre se résume en quatre points, dans lesquels vous avez déposé la vive expression de votre méconteuteinent. En premier lieu vous me reprochez d’avoir agi contre l’usage et renversé l’ordre naturel des choses en plaçant votre nom avant le mien dans ma formule de salutation. Secondement, j’ai, dites-vous, envenimé les chagrins que j’aurais dû adoucir, et fait couler avec plus d’abondance les larmes que je devais essuyer, lorsque j’ai ajouté ; « Si le Seigneur vient à me livrer aux mains de mes ennemis, et que leur violence me fasse périr, » etc. Ensuite reviennent ces anciens et éternels murmures contre la Providence sur la cause de notre conversion et la trahison si cruellement exercée contre moi. Enfin vous ions accusez vous-même, en opposition à mes
LETTHE D’aBAILABD
louanges, et vous me suppliez avec instance de ne plus vous en adresser par la suite.
Je veux faire à chacune de vos objections une réponse particulière, moins pour ma justification propre que pour votre instruction et votre encouragement. Vous vous rendrez plus volontiers à mes demandes quand vous serez convaincue qu’elles sont raisonnables; vous serez plus disposée m’écouter pour ce qui vous concerne quand vous verrez que je ne suis point répréhensible dans ce qui me regarde ; vous aurez pour ma parole une respectueuse confiance quand vous reconnaîtrez qu’elle n’est point passible de blâme.
Et d’abord, relativement à cette formule de salutation qui sonne mal à votre oreille, avec un peu d'attention vous reconnaîtrez que j’ai fait ce que vous désirez. N’est-il pas vrai et n’avez-vous pas dit vous-même que, lorsqu’on écrit à des supérieurs, leurs noms doivent être placés les premiers ? Comprenez bien que vous êtes pour moi une supérieure, et que vous avez commencé à être ma Dame des l’instant que vous êtes devenue l’épouse de mon Maître, selon ces paroles de saint Jérêmc écrivant à Eustochium : « j’écris ma Dame, parce que je dois appeler ma Dame celle qui est l’épouse de mon Maître. » Heureux échange de fiançailles ! Il est donné à l’épouse d’une misérable créature humaine de monter dans la céleste couche du Roi des rois. Et la gloire de ces noces triomphantes ne borne pas à votre premier époux votre supériorité, elle l’étend encore sur tous les autres serviteurs du roi. Ne vous étonnez donc point si, vivant ou mort, je me recommande surtout à vos prières ; il est universellement reconnu que l’intercession d’une épouse auprès du Maître est plus puissante que celle d’une servante, et que la voix de la Maîtresse a plus d’autorité que celle des esclaves.
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C'est comme leur éclatant modèle que la reine et l’épouse du souverain roi est représentée avec tant de soin dans ces paroles du Psaume : « La reine se tient à ta droite. » C’est conime si l’on disait plus explicitement : Elle est auprès de son époux ; étroitement unie à ses côtés, elle marche de pair avec lui, et tous les serviteurs se tiennent à une distance respectueuse, ou les suivent de loin. Pleine du sentiment de sa gloire et de l’excellence de sa prérogative, l’épouse, l’Éthiopienne que Moïse prit avec lui, s’écrie avec un noble orgueil dans le Cantique des cantiques : « Je suis noire, mais je suis belle, fdles de Jérusalem. C’est pourquoi le roi m’a chérie d’amour, et m’a introduite dans son cabinet. » Et plus bas : « Ne considérez pas que je suis brune, et que le soleil m’a décolorée. » Il est vrai que ces paroles décrivent en général l’amc contemplative, qui est spécialement nommée l’épouse duCJirist; cependant elles se rapportent plus expressément encore à vous -mêmes, ainsi que le prouve l’habit que vous portez.
En efl'et, ce vêtement noir ou d’étoffe grossière, tout semblable à la robe lugubre de ces saintes veuves qui pleuraient les époux enlevés à leur amour, démontre que vous êtes, selon la parole de l’Apôtre, véritablement veuves et désolées en ce monde, et qu’ainsi l’Église doit consacrer ses deniers à vous entretenir. Le deuil de ces veuves, en mémoire de leur Époux mis à mort, est consigné dans ce passage de l’Écriture : « Les femmes assises auprès du monument se lamentaient en pleurant le Seigneur. »
L’ÉÜiiopienne a le teint noir, et à l’extérieur elle parait moins belle que les autres femmes, mais elle ne leur cède point en beautés intérieures, et les surpasse en perfection et même en blancheur dans plusieurs parties, par exemple les os et les dents. Cette blancheur des dents est vantée
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par rëpoux lui-même, lorsqu’il dit : « Et ses dents ^nt plus blanches que le lait. »
Elle est donc noire au dehors, mais au dedans elle est belle. La multitude des adversités et des tribulations dont elle est corporellement affligée dans cette vie impriment, pour ainsi dire, sur sa cbair la couleur de l’ébène, conformément à cette parole de l’Apôtre : « Tous ceux qui veulent pieusement vivre en Jésus-Christ souffriront la persécution. » En effet, comme le blanc représente la prospérité, le noir, au contraire, est l’emblème naturel du malheur. Mais en dedans éclate la blancheur de ses os, pan e que son âme est précieusement ornée de toutes les vertus, ainsi qu’il est écrit : « Toute la gloire de la fille du roi vient de son intérieur. » Car ses os, qui sont intérieurs, et recouverts au dehors par la chair, dont ils sont à la fois le soutien et l’appui, la force et la vigueur, peuvent être considérés comme l’expression parfaite de l’âme, qui vivifie, soutient, fait mouvoir et gouverne son enveloppe de chair et lui communique toute sa puissance. Sa blancheur et sa bonne giâce , ce sont les vertus dont elle est ornée. Elle est noire à l’extérieur, parce que, pendant toute la durée de son exil et de son terrestre ptderinage, elle vit dans l’abjection et l’humilité, pour se relever dans la splendeur de cette autre vie qui est cachée avec Jésus-Christ dans le sein de Dieu, et prendre possession de son immortelle patrie. Le soleil de vérité la décolore, c’est-à-dire l’amour du céleste époux l’immilie et l’afflige par des tribulations, de peur que la prospérité ne lui enfle le cœur. 11 la décolore, c’est-à-dire il la rend dissemblable aux autres hommes, dont l’ardente convoitise ne s’attache qu’aux biens de la terre, et dont l’ambition poursuit la gloire du siècle ; afin qu’elle devienne par son humilité le véritable lis des vallées, non pas le lis des montagnes, comme ces
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vierges folios qui, tout orgueilleuses d’une chasteté corporelle et d’une continence de parade, furent desséchées par le feu intérieur des tentations. C’est avec raison qu’en s’adressant aux filles de Jérusalem, e’est-à-dire à ces fidèles mal aflermis, qui méritent plutôt le nom de filles que celui de fils, elle leur dit : « Ne considérez pas que je suis brune, et que le soleil m’a décolorée. » En termes plus clairs : Si je me résigne à tant d’humiliation, si j’oppose un courage viril aux adversités, ce n’est point par un effort de ma propre vertu, mais par la grâce de Celui que je sers.
Bien différente est la conduite des hérétiques et des hypocrites, qui, dans l’espérance d’une gloire mondaine, font grand étalage d’humilité aux yeux des hommes, et s’imposent d’inutiles soufl'rances. Cette feinte humilité et ces tribulations volontaires , auxquelles ils se soumettent , doivent nous surprendre infiniment, car ils se rendent ainsi les plus misérables de tous les hommes, puisqu’ils se privent à la fois des biens de la terre et de ceux du ciel. Aussi l’épouse, attentive à cette considération, dit-elle : « Ne vous étonnez pas de ce que j’agis ainsi. » C’est sur la vanité de ceux-là qu’il faut s’étonner, qui, dans l’intérêt de celte gloire terrestre dont ils sont tristement épris, l’énoncent, sans aucun fruit, aux biens de ce monde, cl se dévouent au malheur dans le temps et dims l’éternité. Telles étaient, par exemple, ces vierges folles qui, malgré leur continence, furent repoussées du seuil de l’epoux.
Elle parle encore avec sagesse lorsqu’elle dit, noire et belle comme elle est, que le roi l’a aimée et l’a introduite dans son cabinet, c’est-à-dire dans le secret et le repos de la contemplation, et dans cette couche dont elle parle encore ailleurs : « Durant les nuits, j’ai cherché dans ma couche celui qu’aime mon âme. » Son teint est noir, et
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cette difformité cherche l’omltre plutôt que la lumière, la retraite plutôt que le niotide. Une telle épouse est meilleure pour les joies mystérieuses de son mari que pour les triomphes de son amour-propre. Aussi elle connaît ses avantages, et elle aime mieux se faire sentir au lit que se faire voir à table. Si les femmes de couleur noire ne charment point les regards comme les femmes blanches, souvent aussi elles ont la peau plus douce et plus veloutée; elles rachètent la disgrâce de leur teint par un contact plus suave et plus voluptueux. Leurs amours sont ainsi plus agréables dans l’isolement, et les plaisirs qu’elles procurent plus convenablement dérobés à tous les regards. Et leurs maris, quand ils veulent goûter les fruits de leur beauté, ne les produisent pas dans l’assemblée, mais les font entrer dans le cabinet.
Conformément à cette métaphore, l’épouse céleste, après avoir dit : « Je suis noire, mais je suis belle, » ajoute aussitôt : « C’est pourquoi le roi m’a aimée, et m’a intixMluite dans son cabinet, » mettant ainsi en regard la cause et l’effet. Parce que je suis belle, il m’a aimée : parce que je suis noire, il m’a introduite dans son cabinet. Belle à l’intérieur, comme je l’ai dit, par les vertus que chérit l’époux ; noire à l’extérieur par les adversités de ses tribulations corporelles.
Cette noirceur, effet des tribulations corporelles, détache facilement les âmes des fidèles de l’amour des biens de ce monde, pour les suspendre aux désirs d’une éternelle vie, et les entraîne, loin du tumulte du siècle, dans le secret de la contemplation. C’est ce qui arriva à saint Paul au début de la vie que nous avons embrassée, je veux dire la vie monacale. Saint Jérôme l’atteste. Ce deuil et cette pauvreté des vêtements semblent aussi fuir le monde et réclamer lu solitude, et sont la garde la plus suit: de cette
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al)négatioii et de cette retraite profoude, qui convient jwrticulièrement à notre profession. Rien n’excite davantage à se montrer en public que le luxe des habits, chose que personne ne peut rechercher sans avoir en vue les pompes du siècle et les nnsérables satisfactions de la vanité, comme saint Grégoire le démontre par ces paroles : « Personne ne songe à se parer dans un lieu solitaire, mais dans celui où il pourra être vu. » Maintenant, le cabinet dont parle l’épouse est celui que l’Époux lui-même nous désigne pour la prière, dans ce passage de l’Évangile : « Mais toi, quand tu prieras, entre dans ton cabinet, et, ayant fermé ta porte, prie ton Père. « Comme s’il disait : Non pas sur les places ni dans les endroits publics, comme les hypocrites. H appelle cabinet un endroit retiré de l’agitation et de la présence du siècle, où il soit possible de prier avec plus de calme et d’effusion pieuse; tel enfin que les cloîtres, ces thébaïdes monastiques, dont nous devons fermer la porte, c’est-à-dire clore toutes les avenues, de peur que la pureté de la prière ne soit troublée par quelque événement, et que notre œil ne nous fasse le larcin de notre âme infortunée. Nous gémissons de voir encore, parmi les gens de notre habit, tant de contempteurs de ce conseil ou plutôt de ce précepte divin. Lorsqu’ils célèbrent les saints offices, chœur, sanctuaire, tout s’ouvre, toutes les barrières tombent, ils affrontent impudemment les regards des femmes et des hommes, et cela surtout dans les cérémonies solennelles, lorsque, revêtus des plus précieux ornements du sacerdoce, ils engagent une rivalité de pompe séculière avec les profanes auxquels ils se donnent en spectacle. A leur avis, la fête est d’autant plus belle qu’on y déploie plus de luxe et d’ornements extérieurs, et que les pains d’offrande ont été plus somptueux et plus magnifiques. Déplorable aveuglement, que le christianisme,
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c’cst-à-dire la rt-ligion des pauvres, répudie, et qu’il vaut mieux passer sous silence, puisqu’on ne saurait en prier sans honte. Toujours judaïsant, ils suivent leur habitude pour toute règle. Avec leurs traditions, ils ont fait une lettre morte de la proie de Dieu : car ce n’est pint au devoir, mais à la coutume, qu’ils se conforment. Cepndant, comme le rapplle saint Augustin, le Seigneur a dit: « Je suis la vérité, » et non pas : «Je suis la coutume. i>Se recommande qui voudra aux fastueuses prières de ces gens qui, avant de s’agenouiller, ouvrent toutes leurs pries. Mais vous, que le Roi des cieux a lui-même introduites dans sa chambre niipiale, vous qui repsez dans ses embrassements, et qui êtes à lui tout entières et prte close, plus votre union céiestt; est intime, selon la parole de l’Ap(Mre : « Celui qui s’unit au Seigneur est un seul esprit avec lui, » plus je me confie dans la pureté et l’eflicacité de votre prière, et plus j’en sollicite ardemment l’assistance. J’espère aussi qu’elle trouvera un nouveau motif de ferveur dans la tendresse de notre affection mutuelle.
Quant aux fVayeurs que je vous ai inspirées en vous instruisant des périls qui me menacent et de la mort que je redoute, j’ai encore satisfait en cela à votre désir, et je dirai même à votre instante prière. La première lettre que vous m’avez envoyée contient un passage ainsi conçu :
« Au nom du Christ, qui semble encore vous protéger pur son service, et dont nous sommes les bien ptifes servantes, en même temps que les vôtres, ali ! nous vous en conjurons, daignent nous écrire fréquemment. Ditesnous au sein de quels naufrages vous êtes encore ballotté; nous avons besoin de le savoir. 11 ne vous reste que nous seules dans le monde ; laissez-nous notre prt dans vos douleurs et dans vos joies. Les cœurs blessés trouvent quelques consolations dans la pitié qu’ils inspirent; un
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fardeau soutenu par plusieurs est porté plus facilenicnl et paraît plus léger. »
Pourquoi donc me reprocher de vous avoir fait partager mes inquiétudes, puisque vous m’y avez obligé par vos supplications? En face de cette existence désespérée dont je traîne avec moi le supplice, convient-il que vous soyez dans la joie ? Voulez-vous votre part dans mon bonheur seulement, et non dans mes chagrins? Voulez-vous ne point pleurer avec ceux qui pleurent, mais vous réjouir avec ceux qui se réjouissent ? Le trait le plus distinctif des vrais et des faux amis, c’est que les uns s’associent au malheur, les autres à la prospérité. Laissez de côté, je vous en prie, tous ces reproches, et comprimez des plaintes qui sont si complètement étrangères aux entrailles de la charité.
Si vous trouvez que je n’ai point assez ménagé votre cœur, songez que dans l’imminence de mes périls et le désespoir qui me montre la mort à toutes les heures, il est de mon devoir de m’inquiéter du salut de mon âme, et d’y pourvoir tandis qu’il en est temps encore. Si vous m’aimez véritablement, vous ne m’en voudrez point de cette précaution. Et même, si vous aviez quelque confiance en la divine miséricorde à mon égard, vous appelleriez de vos vœux ardents le jour qui me délivrera de toutes mes misères, car vous voyez bien qu’elles sont insupportables; et vous le savez trop, qui que ce soit qui me délivre de cette vie, doit terminer d’aft'reux tourments. Ce qui peut m’attendre dans l’autre vie, je n’en sais rien ; mais do quoi je serai atfranchi en celle-ci, cela n’est pas douteux.
La mort qui tranche une vie misérable est toujours un bien, et ceux qui compatissent véritablement aux douleurs des autres, et qui en souffrent avec eux, désirent qu’elles soient terminées, même aux dépens de leurs affections, s’ils chérissent sincèrement ceux qu’ils voient ainsi dans