‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 20 sur 66 · I.ETTUE u'aBAILARD · texte numérisé non relu

I.ETTUE u'aBAILARD

raiiiei luniu de l’âme : ils oublient qu’un événement est fatal à leur tendresse s’il est heureux pour leurs amis. Ainsi une mère qui voit son fds torturé par la maladie, sans espérance de guérison, désire que la mort même vienne terminer des souffrances dont elle ne peut supporter la vue. Elle aime mieux perdre son enfant que de l’avoir pour compagnon de douleur. Et celui qui se complaît extrêmement dans la présence d’un ami, aime mieux le savoir heureux loin de lui que l’avoir misérable à ses côtés, car, ne pouvant remédier à ses maux, il ne peut en soutenir le spectacle. Or, je suis misérable, et, même en cet état, ma présence vous est refusée; et désormais je suis tellement en dehors de tous les arrangements dont vous pouvez vous promettre quelque joie, que je ne sais pas, en vérité, ce qui vous ferait préférer pour moi une vie si crucifiée à une mort libératrice. Si vous désirez que mes misères se prolongent pour vos intérêts propres, vous êtes mon ennemie plutôt que mon amie, prenez-y garde. Si pareil soupçon vous effraie, de grâce, je le répète , comprimez vos plaintes.

J’insiste sur les louanges que je vous ai données; en voulant vous en défendre, vous montrez par là même que vous en êtes plus digne; car il est écrit : « Le juste commence par s’accuser lui-même; » et a Quiconque s’abaisse sera élevé. » Fasse le ciel que votre esprit soit d’accord avec votre plume ; car alors votre humilité est vraie et ne s’évanouira point devant mes paroles. Mais songez-y bien, et ne cherchez point l’éloge en paraissant le fuir; quelquefois le refus des lèvres cache le désir du cœur. A cet égard, saint Jérôme écrit à la vierge Eustochium : « Nous suivons naturellement une pente mauvaise : notre oreille s’incline vers la flatterie. On se retranche bien dans les excuses de la modestie, et le visage se teint d’une adroite rougeur;

A llfcl.OÏSK.

mais inlrrieuromont noire Ame s<* réjouit de ees éloges. » Virgile aussi décrit un exemple de cette co(iuetterio dans la voluptueuse Galathée, dont la fuite appelle le plaisir sur ses traces, et qui, par un refus simulé, veut exciter encore les désirs de son amant :

« Elle s’enfuit sous les saules, dit le pot'te, mais elle lirùle d’être vue auparavant. »

Elle Itrùle d’être vue avant de, se cacher, car cette fuite qui parait la soustraire aux care.;ses ne fait que les lui assurer. De même, lorsque nous semblons fuir la louange lies hommes, nous la provoquons encore davantage, et lorsque nous feignons de vouloir nous cacher pour qu’on ne voie pas en nous ce que nous avons de louable, non excitons à la louange ceux qui sont i1u|k-s de ce manège, en doublant notre mérité à leurs yeux par ces apparences.

Je parle ici en thèse générale, et je raconte l'histoire de bien des gens ; non ipie je craigne eu vous do scanblables artilices, je suis convaincu de votre humilité sinci'‘re ; mais je veux vous voir éviter jusqu’aux paroles qui leur ressemblent, atin que les personnes qui vous connaissent imparfaitement ne soient jamais tentées de croire, selon la jiarole de saint Jérôme, que vous fuyez la gloire pour l’atteindre. Jamais l’éloge de ma bouche n’eiillera votre cœur ; toujours il vous dirigera vers la perfection, et l’ardeur de votre zèle pour les vertus que je louerai en vous s’augmentera de tout le prix que vous attachez à me plaire. Mes éloges ne sont point pour vous une altestalioii de sainteté, pour qu’ils vous inspirent de l'orgueil. On ne doit juger personne sur les panégyriques de l’amitié ni sur les diatribes de la haine.

Il me reste enfin à vous parler de < ette ancienne et éternelle plainte que vous adress<‘z au ciel sur le moyen dont il s’est servi pour opéri-r notre conversion. Car vous per-

LETTRE D’aDAILARD

gisiez à l’accuser quand vous devriez lui rendre des actions de grâces. J’avais cru celte plaie depuis longtemps fermée, tant les preuves de la divine miséricorde envers nous sont éclatantes. Plus elle est dangereuse polir vous, cette plaie qui ronge à la fois votre corps et votre âme, plus elle excite ma pitié et mon cliagrin. Si, comme vous le dites, vous vous étudiez par-dessus tout à me plaire, ah ! pour ne plus briser mon cœur, pour me plaire, Héloïse, pour me plaire souverainement, rejetez de votre cœur ce fiel qui le dévore. Tant qu’il y restera, vous ne pouvez ni me plaire ni panenir avec moi au séjour céleste. M’y laisserez-vous aller seul, vous qui consentiriez à me suivre dans les gouffres brillants de la terre? Appelez la religion à votre secours, au moins pour n’étre pas séparée de moi quand je vais à Dieu. Faut-il tant d’efforts pour marcher vers l’éternelle béatitude? Et ne trouvez-vous donc point de charme dans l’idée de nous acheminer ensemble, sans être plus jamais désunis, vers les divines félicités qui nous sont promises? Songez à ce que vous avez dfF; souvenez-vous de Ce que vous avez écrit sur la bonté du Seigneur qui (•datait à mon égard jusque dans le cruel événement qui a déterminé notre conversion. Sachez du moins vous soumettre à sa volonté, en songeant combien elle m’est salutaire; elle ne l’est pas moins pour vous, si la violence de votre douleur vous permet d’en juger sainement. Ne vous plaignez pas d’étre la cause d’un si grand bien : rie doutez pas que Dieu ne vous ait prédestinée à en être la source. Ne pleurez donc pas sur mes souffrances, car il vous faudrait pleurer aussi sur celles des martyrs et sur la mort du Seigneur, qui a jxairtant sauvé le monde. Seriez-vous donc moins touchée de mon état si je l’avais mérité? non, sans doute, car alors il serait pour moi un sujet d’opprobre et un sujet de lotiaiige pour mes ennemis : pour eux, dans ce

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A HÉLOÏSE

CTS, la justice et l’éloge; pour moi la faute et le mépris. Personne ne les accuserait de cruauté; personne aussi ne prendrait pitié de moi.

Cependant je veux adoucir encore d’une autre manière l’aigreur de vos ressentiments contre le ciel, en vous montrant la justice et l’utilité de ce qui nous est arrivé : je vous ferai voir que Dieu a eu plus de raison de nous punir depuis notre mariage que lorsque nous vivions en état de fornication. Vous savez comment après notre union, lorsque vous étiez au monastère d’Argenteuil avec les religieuses, j’allai vous voir un jour en secret , et ce que ma passion effrénée nie fit exiger de vous dans le réfectoire même, faute d’un autre endroit pour la satisfaire. Vous savez, dis-je, que notre impudicité ne fut point arrêtée par le respect d’un lieu consacré à la Vierge.Eussions-nous été innocents d’ailleurs, cette seule profanation devait attirer sur nos têtes un châtiment plus terrible encore. Rappellerai -je nos anciennes souillures, la pudeur outrageusement violée, notre vie dissolue avant le mariage? l’indigne trahison dont je me suis rendu coupable envers votre oncle, moi son hôte et son commensal, en lui volant sa nièce ? Qui pourrait dire que sa vengeance n’est pas juste, s’il la compare à mon injure? Croyez-vous que des souffrances d’un moment aient pu suffire à effacer de pareils crimes? que de si grands jH“chés aient mérité en retour un si grand bienfait? Quelle plaie peut expier aux yeux de la justice divine l’atteinte sacrilège portée à la majesté d’un lieu consacré à sa sainte Mère ? Assurément, si je ne me trompe, cette plaie si salutaire satisfait moins à la vengeance du Seigneür que la continuité des maux que j’éprouve aujourd’hui.

Vous savez aussi qu’à l’époque de votre grossesse, et lorsque je vous fis passer en Bretagne, vous vous êtes déguisée en nonne, et que par celte irrévérencieu.se paro-

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tlie vous avez oiitrag»'- l'instilutioii sjierée à laquelle vous appartenez nminteiianl. Jugez dès lors avec quelle jwrfaite convenance la justice divine, ou plutôt la Grâce, vous a malgré vous attirée dans cet état religieux, dont vous n’avez pas craint de vous faire un jeu. Elle vous a imposé comme punition l’habit même que vous avez bravé , afin que la vérité soit 1e remède, de votre mensonge et l’antidote de ses funestes conséquences.

Si à la justice divine vous voulez ajouter la considération de notre intérêt , vous avouerez que Dieu a tout fait pour notre bien, plutôt que pour notre châtiment. Voyez, chère Héloïse, voyez comme avec les filets puissants de sa mist*ricorde le Seigneur nous a retirés des profonds ahîmes de cette mer périlleuse ! De quelle dé\orante Charj'hde il a délivré ses créatures en détresse , proie déjà engloutie par le gouffre, et luttant encore contre la main qui les sauve 1 l’ne protection si déclaré'e ne doit-elle pas arracher à notre âme ce cri d’amiration et d’amour : « Le Seigneur s’inquiète de moi ! » Pensez et rélUVliissez aux dangers qui nous environnaient de toutes parts, et d’où le Si-igiieur nous a tirés. Racontez sans cesse, en y mêlant l’hymne de la recoimaiss^ice, les grandes choses que le Seigiuair a faites pour notre âme. Consolez par notre exemple les piicheurs qui désespèrent de sa bonté : faites voir tout ce qu’on peut attendre de la contrition et de la prière, à la vue des bienfaits prodigués à l’impénitence et à l’endurcissement. Observez la paternelle prévoyance du Seigneur à notre égard, et sa justice tempérée par la miséricorde ! En nous punissant, il nous régénère ; il fait concourir les méchants eux-mêmes à notre bonheur futur, et sa sévérité apparente recouvre le pardon le plus touchant, puisqu’une seule blessure, que j’ai justement méritée , fait le salut de deux âmes. Comparez notre danger et notre merAeilleuse déli-

A lIKI.OÏSr.

vranco. Comparez la maladie et la guérison. Cherchez maintenant la cause de tant d’indulgence, et admirez Dieu dans sa pitié et dans son amour.

Vous savez à quel triste esclavage les exigences de ma passion immodérée nous avaient tous deux asservis, puisque ni la décence ni le respect pour Dieu dans les jours qui lui étaient consacrés , même celui de sa mort, ne pouvaient me retirer de cette ignominie dans laquelle j’aimais à me vautrer. Combien de fois, malgré vos refus, et vos scrupules, et vos remontrances, vous dont le sexe était plus faible, n’ai-je pas usé de menaces et de rigueurs pour forcer votre consentement ! Rappelez-vous mes ardeurs insensées, mes frénétiques transports! Aveuglé par les fureurs du désir, j’oubliais tout, et le ciel et mon Ame, pour me ruer dans ces voluptés misérables, dont le nom .seul fait naître la confusion. Quel moyen restait-il donc à la divine miséricorde pour empêcher ma ruine, sinon de m’interdire à tout jamais ces voluptés mêmes?

Dieu est juste! Dieu est plein de clémence! Il a permis la terrible trahison de votre oncle ; mais c’était pour enrichir mon Ame de divins accroissements qu’il a privé mon corps de cette partie qui était le domaine et l’empire du libertinage, et la source de ma concupiscence. Le membre • qui a été puni est celui qui avait péché; il a expié par la douleur le crime de ses plaisirs. Par cette justice. Dieu m’a tiré de la lx)ue immonde où j’étais si déplorablement plongé ; il a circoncis mon Ame avec mon corps, et j’appartiens désormais à ses saints autels par un état de pureté qui n’a plus rien à craindre des abjectes contagions de la chair. Quelle clémence encore n’a-t-il point montrée en ne frappant en moi que le seul organe dont la privation ferait le salut de mon Ame, sans défigurer mon corps, ni le rendre inhabile à l’exercice de ses facultés ! Et même n’ai-je

LETTRE d’aB.ULARD

pas été ainsi mieux préparé à l’aecomplissement de tout ce qui est honnête, puisque le joug accablant de la concupiscence ne pèse plus sur moi ? En retranchant de mon corps ces parties méprisables, qui sont appelées honteuses pour la honte qui s’attache à leurs fonctions, et qui ne peuvent supporter leur nom véritable, la Grâce divine ne m'en a j)oint privé, elle m’en a purifié, elle n’a fait qu’éloigner de ma nouvelle rolw d’innocence les impuretés et les vices.

Celte inaltérable tranquillité du corps, cette léthargie des sens, fut éi vivement désirée de plusieurs sages, qu’ils allèrent jusqu’à attenter sur leur personne pour s’assurer à jan)ais contre le retour de ces grossiers appétits et contre ces sollicitations de la chair, dont saint Paul prie vainement le Seigneur de l’affranchir. Nous en trouvons un exemple dans Origène, ce grand philosophe des chrétiens, qui, pour éteindre l’incendie dans son foyer, n’a pas craint d’attenter sur lui-même, assignant dans sa pensée le rang des bienheureux à ceux qui abdiquent leur virilité pour acquérir le royaume de Dieu, et persuadé qu’ils accomplissent véritablement le précepte du Seigneur qui nous engage à couper et à rejeter tous les membres qui seraient pour nous un sujet de scandale. Il prit à la lettre, et non dans le sens du mystère , ces paroles du prophète Isaïe , par lesquelles le Seigneur témoigne fa préférence qu’il accorde aux eunuques sur les autres fidèles : « Les eunuques qui observeront mes jours de sabbat, et qui s’attacheront à ce qui me plaît , je leur donnerai une place dans ma maison et dans l’enceinte de mes murailks, et un nom qui sera meilleur pour eux que des fils et des filles. Je leur donnerai un nom éternel qui ne périra jamais. » Origène a cependant commis une grande faute en mutilant son corps pour on pré*venir les révoltes et les faiblesses.

Plein de zèle, sans doute, mais d’un zèle mal éclairé, il a

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A HÉLOÏSE

piirouru l’inctilpation d’homicide en portant le fer eonire liii-môme. Une suggestion du démon ou quelque erreur profonde a égaré sa main fanatique; quant à moi, la pitié du Seigneur m’a déchargé d’une semblable responsabilité. Ma diairest vaincue, et ma main n’est pas coupable. Je mérite la mort, et Dieu me donne la vie. Il m’appelle, et je résiste ; je persiste dans mon crime, et malgré moi il me traîne aü pardon. Et ce{)ondant je vois l’Apôtre qui prie, et qui n’est point exaucé; qui insiste dans sa prière, et qui ne peut rien obtenir. Ah! véritablement lé Seigneiir s’inquiète de moi. J’irai donc et je publierai les grandes choses que le Seigneur a faites pour mon Ame.

Venez vous joindre à moi, soyez ma compagne inséparable dans l’action de grAce , puisque vous avez partagé la faute et le pardon. Car le Seigneur n’à point oiddié votre salut ; et, loin de vous oublier, il vous marquait déjà pour le ciel avec un divin présage, et dotait votre berceau d’une auréole de sa gloire, en vous appelant Héloïse, de son propre nom, qui est Élohim.

C’est, dis-je, un effet de sa clémence, d’avoir fait suffire un de nous ati salut commun, quand le démon s’efforçait de consommer par un de nous notre perte commune. Peu do temps avant la catastrophe, l’indissoluble loi du sacrement nuptial noUs avait enebainés ruii à l’autre, et tandis que je ne songeais qu’à fixer pour toujours auprès de moi celle qui avait rempli mon cœur d’uh amour inexprimable. Dieu préparait déjà la circonsfanee qui devait ramener nos pensées vers le ciel.

En effet > si nous n’eussiûns pas été mariés , ma retraite du monde, ou les conseils de vos parents, ou l’attrait des voluptés vous auraient retenue dans le siècle, jioyez donc combien le Seigneur s’est impiiété de nous, comme s’il nous avait réstu'vés à quelque grand et magnifique usage,

LETTRE d’\BUI.ARD

et qu'il s<“ fût in(li$;iié ou affli^'i' (|uo cps Talcntsde la soienof* et (It^ i'espril qu’il nous avait conliés à tous doux no fussont pas exclusiv(‘inont consaoros à riionneur do son nom ; ou onfin oommo s’il avait rodouto la faiblesso ot la chute do son sorvitour, ainsi qu’il est tHril : « Los fonimos font même a|K)stasier les sautes. » Le plus sape dos mortels, Salomon, on est la preuve.

Tous les jours votre Talent, c’est-à-dire votre prudence, produit avec usure pour le Seigneur. Déjà vous lui avez engendré un grand nombre de filles spirituelles, et moi je reste stérile, et je travaille en vain parmi des enfants de |M‘iditinn. Oh ! quel affreux malheur! Quelle perte irrépaiabl(‘ si, réduite aux impuretés des plaisirs charnels, vous enfantiez avw; douleur un petit nombre d’enfants pour le monde, tandisque vous engendrez avcT joie une famille nombreuse pour le ciel ! Vous ne seriez qu’une femme, vous qui êtes maintenant suptTieureaux hommes, et qui avez lichangé la malédiction d’Éve pour la iMMiédiction de Marie. Quelle profanation si ces mains sacn'“es, qui interrogent chaque page des divines Ecritures, étaient condamnées aux soins vulgaires et avilissants qui sont le partage des femmes!

Dieu a lavé lui-même toutes nos souillures, il nous a relevés de nos fangeux abaissements. Il a daigné nous attirer à lui par cette force toute-puissante qui renversa saint Paul quand il voulut le convertir. Peut-être aussi nous a-t-il destinés à rabattre par notre exemple l’orgueil des savants.

.\e vous affligez donc plus, ma chère sœur, je vous en conjure ; cessez d’ac<-user un p<‘re qui nous corrige si tendrement ; examinez plutôt (-e qui est écrit ; « Le Seigneur châtie ceux qu’il aime ; d corrige ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants. » h^t ailhmrs : « Celui (]ui épargne la verge, hait son fils. » Cette pe-ine est passagère et non élernelle ; elle nous purifie, et ne nous perd pas.

A HÉLOÏSE

Prenez courage, écoutez le prophète : « Le Seigneur ne portera pas deux fois son jugement, et sa vengeance ne s’élèvera pas deux fois contre la même faute. » Écoutez cette parole souveraine et sortie de la bouche même de la Vérité : « Dans votre patience vous posséderez vos Ames. » D’où Salomon a dit : « L’homme patient vaut mieux que le courageux, et celui qui maîtrise son esprit, que celui qui force les villes. »

N’avez-vous point de lames, point de douleur amère pour le Fils unique de Dieu , saisi par des impies, traîné, flagellé, la face voilée, moqué, souffleté, couvert de crachats, couronnné d’épines, attaché à une croix infâme entre deux voleurs, mort enfin dans cet horrible et exécrable supplice, pour vous sauver, vous et le monde ? C’est lui, ô ma sœur, qui est votre véritable Époux et celui de toute l’Église. Ayez-le toujours devant les yeux, portez-le dans votre cœur. Voyez-le marchant au supplice pour vous, et portant lui-même sa croix. Augmentez la foule, et soyez du nombre des femmes qui se frappaient la poitrine, et qui pleuraient, comme le dit saint-Luc : « U était suivi d’une foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et le pleuraient. » 11 se retourna vers elles avec bonté, il leur prédit la vengeance qui suivrait de près sa mort, et leur enseigna comment elles pourraient s’en garantir : o Filles de Jérusalem, leur dit-il, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car le jour s’approche où l’on dira : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n’ont point conçu, et les mamelles qui n’ont point allaité ! Alors on dira aux montagnes : Tombez sur nous ! et aux collines : Couvrez-nous ! car si le bois vert est ainsi traité, que fera-t-on du bois sec? »

Compatissez à celui qui a souffert volontairement pour >olre rédemption, et associez-vous aux douleurs de cefte

LETTBE ü ABAILARD

croix qu’il j)orle jK)ur \ous; approchez-vous eu esprit de son sépulcre, pleurez et attristez-A’ous avec les saintes feiiinics, desquelles il est écrit, comme je vous l’ai dit plus haut : « Les femmes assises près du sépulcre se lamentaient en pleurant le Seigneur. » Préparez avec elles des parfums pour sa sépulture, mais qu’ils soient spirituels et non matériels; car ce sont ceux-là qu’il vous demande, puisqu’il n’a pu recevoir de vous les autres. Mettez donc à souffrir pour lui toute l’ardeur de votre zèle, toute la force de votre dévotion.

Le Seigneur lui-même, par la Imuche de Jérémie, exliortô les fidèles à prendre leur part de ses douleurs : a Vous tous qui passez par ce chemin, dit-il, considérez et voyez s’il est une douleur semblable à la mienne! » C’est comme s’il disait: Y a-t-il une mort digne d’être pleurée en présence de celle que je souffre pour expier le crime des autres, innocent moi-même? Or c’est lui seul qui est la voie par où les fidèles reviennent de l’exil et rentrent dans leur patrie.

Celte croix, en edet, du haut de laquelle il s'écrie, c’est l’échelle du salut, qu’il a dressée pour le genre humain; sur ce bois le Fils unique de Dieu est mort pour vous; il a été offert en holocauste, parce qu’il l’a voulu. C’est sur lui seul qu’il faut gémir et se lamenter, se lamenter et gémir. Accomplissez ce que le prophète Zacharie a prédit sur les Ames dévotes : » Elles mèneront le deuil comme à la mort d’un fils unique, et elles le pleureront comme on a coutume de pleurer un premier-né. »

Voyez, ma sœur, quelle affliction profonde témoignent les amis d’un roi pour la pen te de son fds unique et premier-né. Envisagez la désolation de la famille et le deuil de la cour entière; et lorsque vous serez parvenue jusqu’à l’épouse de ce fds unique, vous ne pouri'ez supporter les sanglots déchirants de sa douleur.

A HÉLOÏBE.

Telle soit votre affliction, ma sœur, tels soient vos sanglots sur la mort de cet époux dont vous avez obtenu l’heureuse alliance. 11 vous a achetée, non pas avec ses biens, mais avec lui-même. C’est avec son propre sang qu’il vous a achetée et rachetée. Examinez ses droits sur vous, et combien vous êtes précieuse à ses yeux.

Aussi TApôtre, comparant la valeur de son âme et l’inestimable prix de la victime qui s’était livrée elle-même pour son salut, rend hommage à la grandeur de ce bienfait et s’écrie : « Loin de moi l’idée de me glorifier, si ce n’est en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par lequel le monde a été crucifié pour moi, et moi pour le monde. » Vous êtes plus que le ciel, vous êtes plus que la terre, puisque le Créateur du monde s’est donné lui-même pour votre rançon. Mais quel mystérieux trésor a-t-il donc découvert en vous, lui à qui rien n’est nécessaire, si pour vous posséder il a consenti à toutes les tortures de son agonie, à tous les opprobres de son supplice ? Qu’a-t-il cherché en vous, si ce n’est vous-même? Voilà votre amant véritable, celui qui ne désire que vous, et non ce qui vous appartient. Voilà votre amant véritable, celui qui disait en mourant pour vous : « Personne ne peut pousser l’amour plus loin que de donner sa vie pour ses amis. » C’était lui qui vous aimait véritablement et non pas moi. Mon amour, qui nous traînait tous deux dans le péché, n’était que de la concupiscence : il ne mérite pas le 'nom d’amour. Le moyen d’assouvir ma malheureuse passion, voilà tout ce que j’aimais en vous. J’ai, dites-vous, souffert pour vous, cela peut être vrai ; mais j’ai plutôt souffert à votre occasion, et même contre ma volonté. Non pour l’amour de vous, mais par la violence dont on a usé contre moi ; non pour votre salut, mais pour votre désespoir. C’est pour votre salut, au contraire, c’est de sa pleine

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