I.KTTBK d’iIKUIÏSE
siT dans les clin.^cs extériruros ? C’est ce qui faisait dire au Psaliuiste : « Vos v.eux, Seigneur, sont eu moi, et je NOUS les rendrai en actions de fjiAees. » A cette parole ajoutez celle du poëte :
Ne vous cherche?, point hors de vous-mêmes.
'A’ous ne manquons pas de témoigntiges, soit parmi les auteurs sacrés, soit parmi les profanes, qui nous apprennent que les actions extérieures sont indifférentes, et qu’il faut peu s’y attacher. Autrement les œuvres de la Loi, et rinsupjwrtahle joug de sa servitude, comme dit saint Pierre , seraient piN'férables îi la liberté de l’Évangile et au joug aimable du Christ, et à son fardeau léger. Jésus- Christ lui-même, pour nous inviter à ce joug aimable et à ce fardi au léger, nous dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés. » C’est pourquoi saint Paul réprimandait avec force les Juifs nouvellement convertis qui voulaient encore suivre l’ancienne Loi, comme on le voit dans les Actes des Apôtres : « Hommes, mes frères, pourquoi tentez-vous Dieu en voulant imposer aux disciples un joug que ui nos pères ni nous n’avons pu porter? Mais nous croyons que nous serons sauvés pai- la grâce du Seigneur Jésus-Christ, comme eux aussi. »
Vous donc, qui êtes non-seulement un disciple de Jésus- Christ, mais encore un fidèle imitateur de l’Apôtre, et par le nom et par la sagesse, conformez votre règle à la faiblesse de notre sexe, afin que nous soyons principalement occupées à chanter les louanges du Seigneur. C’est ce qu’il recommande, après avoir rejeté tous les autres sacrifices extérieurs, lorsqu’il dit : « Si j'avais faim, je ne t’eu dirais rien, caria terre habitable est à moi, et tout ce qui est en elle. Mangerai-je la chair des taureaux , et boirai-je le sang
A ARAII.ARD.
dos l)Oiios ? Immolo à Diou un saorifico do louanges , ronds tes vu’ux au Trôs-Haut, ol invor|uo-nioi au jour dt^ ta dolrosse ; jo le délivrerai, ot lu nu! glorifieras. »
Si jo parle ainsi, ce n’est pas dans l’intention de. rejislor tout travail eor|Kirel lorsque la nécessité l’exigera, mais atin de ne pas attacher trop d’importance aux travaux qui sont relatifs au corps seul, et nuisent à la célébration de l’office divin, puisque, d’après le témoignage mémo de l’autorité a|K)stolique, on accorde aux femmes de religion le privilège d étre nourries et entretenues aux frais de l’Église plutét que par les ressources de leur propre travail. Saint Paul écrivait à Timotliée : « Que si quelque fidèle a des veuves, qu’il les assiste, et que l’Église n’en soit point chargée, afin qu’il y ail assez pour celles qui sont vraiment veuves. »
11 appelle vraiment veuves les femmes dthoué'es à Jésus- □irist, et qui non-seulement ont perdu leur mari, mais auxquelles le monde est crucifié, comme elles sont crucifiées au monde. Ce sont celles-l.à qu’il convient d’entretenir aux dépens de l’Église, comme du revenu de leur propre époux. C’est pourquoi le Seigneur ertnfia le soin de sa mère à un ap<Mr(! plutét que de le remettre à son mari ; et les ap<jtres eux-mômes ont établi sept diacres, c’est-à-dire sqjt ministres de l’Église, pour veiller aux besoins des saintes femmes.
Nous n’ignorons pas que l’Apôtre, é(Tivant aux Thossalonieiens, condamne rudement la vie oisive et qui répugne à tout travail : « Celui, dit-il, qui ne veut pas travailler, ne doit pas manger. » Nous savons aussi que saint Benoit a orilonné le travail des mains jvotir éviter l’oisiveté. Mais Marie était-elle donc oisive lorsqu’elle se tenait assise aux pieds du Seigneur pour écouter ses paroles? Cependant Martlie, qui s’occupait de tous les soins de la maison jrour elle et jKVur Jésus-Clmist, murmurait avec jalousi(! contre
LETTRE D’nÉl.OÏSE
le repos de sa sœur, et se plaignait de porter seule le poids du jour et de la chaleur.
De m«'me aujourd’hui nous voyons fréquemment murmurer ceux qui s’occupent des soins extérieurs, lorsqu’ils fournissent à ceux qui sont dans le travail des choses divines les biens de la terre. Et souvent ils se plaignent moins d’être pillés par des tyrans que de l’obligation où ils se trouvent de nourrir ces paresseux, comme ils les appellent, et ces oisifs qui ne sont bons à rien. Cependant ils les voient non-seidement »icoiiter les paroles du Christ, mais encore s’appliquer à leur lecture assidue et à leur propagation. Ils ne font pas attention que ce n’est pas un grand dévouement, ainsi que le dit l’Apétre, de donner les choses du corps à ceux dont ils attendent les choses de l’âme, et qu’il est tout-à-fait dans l’ordre que ceux qui s’adonnent aux soins de la terre servent ceux dont la pensée travaille pour le ciel. Aussi la Loi a-t-elle accordé aux ministres de l’Églis»! cette salutaire liberté de loisir, en ordonnant que la tribu de Lévi ne posséderait aucun héritage terrestre, pour se consacrer, à l’exclusion de tout autre soin, au service du Seigneur ; mais qu’elle prélèverait sur le travail des autres enfants d’Israël des dîmes et des oblations.
Relativement aussi à l’abstinence, qui est pour les chrétiens l’abstinence des vices plutôt que celle des aliments, voyez s’il est convenable d’ajouter quelque chose aux canons de l’Église, et occupez-vous des règlements qui nous conviennent le mieux.
Sur les offices et le rang à donner aux psaumes, veuillez nous dresser un programme détaillé. En cela du moins, si vous y consentez, notre faiblesse sera soulagée, si pour réciter entièrement le psautier pendant la semaine, nous n’avons pas besoin désormais de répéter les mêmes psaumes. Saint Btnioît, après avoir distribué la semaine à son
A ADAII.ARD.
idt’c, laissa à svs succfsseiirs la laciiltt’ ira{i:ir à leur jjn'*, CI) disant que si la règle ne leur paraissait pas bonne, ils pourraient la changer, faisant ainsi allusion aux accroissements que la succession des temps avait apportés à la beauté de l’Eglise, à ces fondements ébauchés sur lesquels s’est élevée depuis la meneilleuse harmonie de son édifice. Nous désirons, avant tout, que vous nous traciez précisément ce que nous devons faire à l’égard de la lecture évangélique à vigiles. Il me parait dangereux d’admettre près de nous, aux heures de nuit, des prêtres ou des diacres pour faire cette lecture, car nous devons surtout éviter la présence des hommes, afin de donner plus sincèrement toutes nos pensées à Dieu, et d’être aussi moins exposées à la tentation.
Sur vous, maître, puisque, vous vivez, sur vous repose le soin d’instituer la règle que nous devons suivre à perpétuité. Car, après Dieu, vous êtes le fondateur de ce lieu; par lui, vous êtes le planteur de notre congrégation; soyez avec lui le législateur de notre ordre. Peut-être un autre viendra après vous, qui édifierait sur des fondements étrangers; et pour cela même nous craignons qu’il soit moins zélé pour nous, ou qu’il obtienne de notre part moins de soumission ; peut-être aussi avec la même volonté n’aurait-il pas le même pouvoir. Parlez, c’est vous que nous voulons écouter.
Adieu.
LETTRE
D’ABAIL.VIU) A HÉLOÏSE
Sur roi'igiiio <Us llelii;i(Mise<.
Tivs-t'lièrc somr, votre divin zèle m'a interrogé, tant en votre nom qn’en relui de vos filles spirituelles, sur l’ordre religieux auquel lous appartenez : je vais donc vous retracer sommairement, si je puis, son origine.
C’est de Jesns-C.lirist même qu<‘ l'ordre des moines ou il*‘s nonnes a reçu la forme parfaite de sa religion, (juoiqiie avant l'incarnation du Sauveur il y ait eu un germe de i et établissement dans les deux sexes. Saint Jérôme, en effet, écrit à Eustochium : « Les fils des prophètes (lue l’ancien Testament nous représente comme des moines... » Saint Luc rapporte qu’Anue étant veuve se consacra au temple et au service divin ; qu’elle mérita d’y rcct-voir le Seigneur conjointement avec Siméon, et de propluHiser.
Ainsi Jésus-Ll;rist, qui est la fin de la justice et l’accomplissement de tous les biens, est venu dans la plénitude
l.ETTKE n’ABAlLAnn
(If's li-mi)s |)Oiir port'c< lioniu*r ce qui ii’élait qu’élMUiclio, H pour donner de nouvelles eonnaissaiices. De même qu’il était venu pour racheter les deux sext-s, il les a rassemblés également sous sa discipline. Par là il a établi le principe de l’état religieux pour les hommes et pour les femmes, et il leur a propos»' à tous le modèle d’une vie parfaite.
Nous voyons avec les apôtres et les disciples et la mère du Sauveur une réunion de saintes femmes renonçant au monde »'t se dépouillant de toute propriété {lourne posséder que Jésus-Christ seul, ainsi qu’il est L'él it : « Le Seigneur est mon hi’-ritage. » Elles ont smipuleusiunènt accompli cette parole par laquelle, selon la ivgle même de Jésus, h's convertis du siècle sont inititis à la communion de la vi(i religieuse : « Si quelqu'un n’a pas renoncé à tout ce qu’il possède, il ne peut être mon disciple. »
L’histoire sainte nous raconte tidèlement avec quelle dévotion ces saintes iemmes,ces vraies moinesses,ont suivi Jésus-Christ, de quelle grâce ensuite il les a combitvs, quel honneur il a rendu à leur dévouement, et après lui ses apéitres.
Nous lisons dans l’Evangile que le Seigneur reprit vivement le pharisien murmurant contre Madeleine, et qu’il fui moins touché des égards de son hôte que de l’hommage de cette femme jiéchercsse. Nous lisons que Lazare après sa résurrection mangeant avec le Seigneur, Marthe sa sœur était seule occupée à les servir ; et Marie répandit alors une huile pnkieuse sur les pieds de Jésus, et les essuya ensuite avec ses clieveux ; et l’odeur de cette huile précieuse remjilit toute la maison ; et que, voyant une chose d’un si grand prix consuimV en pure jH'rte, Judas se sentit ému d'avarice, et les disciples eux-mémes s’indign»'*rent. Ainsi, tandis que Marthe s’empressait à senir J»isus- Chrisl, Marie préparait des parfums; l'une ])ourvut à ses
A HÉLOÏSE. l'.ÉÎ
besoins intérieurs, et l’autre soulagea extérieùreinent sa lassitude.
L’histoire évangélique nous montre les femmes seules en possession de servir le Seigneur; elles avaient consacré tous leurs biens à lui fournir chaque jour les choses nécessaires à la vie. Lui-même, soit à table, soit dans l’ablution des pieds, se montrait envers ses disciples le plus humble des serviteurs , et nous ne voyons pas qu’il ait jamais reçu ni d’enx ni d’aucun homme les mêmes services. Les femmes seules, comme nous l’avons dit, furent admises à lui prête!’ leur ministère jiour tous les besoins de l’humanité. Marthe et Marie ser^ iront toutes deux le Si*igneur, et celle-ci montra d’autant plus de dévotion que sa conduite avait été auparavant plus rt'*prohensible.
De l’eau mise dans un bassin servit au Seigneur pour accomplir l’ablution ; mais Marie remplit enrers lui cet office non avec une eau extérieure, mais avec les larmes d’une intime componction. Le Seigneur essuya avec un linge les pieds de ses apôtres; elle essuya les pieds du Christ avec ses cheveux : elle les baigna en outre d’une huile de senteur , ce que Jésus-Christ ne fit en nulle occasion. Personne n’ignore que cette femme présuma si absolument de l’indulgence du Seigneur, qu’elle ne craignit pas de lui arroser aussi la tête avec son parfum. Elle ne le fit pas couler par l’orifice de la fiole , mais elle brisa la fiole elle-même pour le répandre tout à la fois, afin de mieux exprimer le pieux entrainement de son enthousiasme, qui ne pouvait consentir à réserver pour un usage ultérieur ce qui avait servi dans une si grande occasion.
Par cette action Marie accomplit la prophétie de Daniel, qui avait prédit ce qui devait arriver, après l’onction du Saint des saints. Or, cette femme en donnant l’onction an Saint des saints prouve par cet acte respectueux qu’elle le
LETTRE d’aDAILAR»
croit fermement celui que le prophète avait désigné. Quelle est donc, je vous prie, la bonté du Seigneur, on quelle est donc la dignité des femmes, puisque c’est d’elles seulement qu’il veut recevoir l’onction sur sa tète et sur ses pieds? Quel est donc le privilège de ce faible sexe, pour qu’une femme vienne d’elle-mèine et de son propre mouvement oindre celui qui dès le moment de sa conception était l’oint du Saint-Esprit , et que par ce double sacre corporel elle ait marqué dans le Christ le Koi et lePontife, en versant des aromates sur son corps mortel ?
Nous lisons dans la Genèse que le patriarche Jacob oignit le premier une pierre en l’honneur du Seigneur, et ensuite qu’il ne fut permis qu’aux hommes de faire les onctions des rois et des prêtres, ou de conférer les autres sacrements, quoique les femmes puissent quelquefois donner le baptême. Autrefois le patriarche sanctifiait par l’huile la pierre, qui était l’image du temple; aujourd’hui le prêtre bénit l’autel. Les hommes impriment donc le caractère sacramentel à des corps figuratifs ; mais la femme a opéré sur la Vérité elle-même, ainsi que le dit Jésus-Christ : ff Elle a opt'ré sur moi une bonne œuvre. » Le Christ luimême reçoit l’onction d’une femme, les chrétiens la reçoivent des hommes; la tête est sacrée par une femme, les membres le sont par des hommes.
Or , c’est par efliision et non goutte à goutte que Marie versa le parfum sur la tête du Seigneur, ainsi que Fépouse le chante dans le Cantique : « Votre nom est une huile répandue. » David a prophétisé mystérieusement cette abondance de parfum qui coula de la tête du Sauveur jusqu'à son vêtement, lorsqu’il dit : a Ainsi que le parfum répandu sur la tête d’Aaron , qui couvrit sa barbe , et qui descendit jusqu’au bord de son vêtement. »
Saint Jérôme écrivant sur le Psaume x3b i nous apprend
A HÉLOÏSE. 19 J
que lïiivirl a reçu (rois onctions, que Jcsus-Clirist en a (^paiement reçu trois, et que les chrétiens les reçoivent encore. D’abord les pieds du Seigneur, ensuite sa tête, ont été parfumés par une femme; enfin Joseph d’Arimathie et Jlicodéme, ainsi que le rapporte saint Jean, ont enseveli son corps après l’avoir embaumé. Les trois onctions des chrétiens sont le baptême, la confirmation et l’extrêmeonction. Considérez donc la dignité de la femme, des mains de laquelle le Christ vivant a été sacré deux fois sur les pieds et sur la tête, de laquelle enfin il reçut l’onction de Roi et de Prêtre. La myrrhe et l’alocs avec lesquels ou cmhaume les corps pour les consen er figurent l’incorruptihilité future du corps de Jésus-Christ , dont tous les élus jouiront aussi à la résurrection.
Les premiers parfums de cette femme prouvent la prédestination de la Royauté de Jésus-Christ et de son Sacerdoce; l’onction de la tête annonce la première, celle des pieds laseconde. 11 reçut d’une femme le type de roi, tandis qu’il refusa la royauté que les hommes lui offraient, et qu’il s’enfuit même parce qu’ils voulaient le contraindre à l’accepter. Une femme l’a sacré roi du ciel, et non de la terre, suivant ce qu’il dit lui-même : « Mon royaume n’est pas de ce monde. »
Les évêques se glorifient lorsque, revêtus d’habits magnifiques et éclatants, aux acclamationsdes peuples, ilssacrcnt les rois de la terre, ou confèrent le sacerde)ce à des mortels, et que souvent ils bénissent ceux que Dieu rejette. C’est une humble femme qui, sans changer d’habit, .sans s’y être préparée, au milieu même de l’indignation que témoignèrent les apêtres, confère ces deux sacrements à Jésus- Christ, non par devoir d’état, mais par inspiration. 0 grande fermeté delà foi! ô inestimable ferveur d’anlour, qui croit tout , espère tout et souffre tout ! Le pharisien
LETTRE D’ABAILARD
murmure de ce qu’une pécheresse oint les pieds du Seigneur ; les apôtres témoignent hautement leur indignation de sa hardiesse , qui la porte jusqu’à oindre sa tête. La fai de cette femme reste inébranlable; elle espère tout de la bonté du Seigneur, qui l’approuve dans ces deux onctions; car il témoigne lui-même combien ces parfums lui ont été agréables, lorsque, demandant qu’on lui en réservât, il dit à Judas , qui s’indignait : « Laissez-les lui conseirer pour le jour de ma sépulture. » C’est comme s’il eût dit : « Ne la détournez pas de me donner ce témoignage d’amour pendant que je suis encore au monde, de peur que vous ne l’en empêchiez aussi après ma mort. »
Or, il est très-certain que ce sont les saintes femmes qui ont préparé les aïomates pour embaumer ^on corps, et que Marie se serait moins empressée d’être du nombre, si elle eût alors éprouvé la honte d’un refus. Au contraire, il a réprimandé ses disciples, qui murmuraient de la hardiesse de cette femme, et qui en témoignaient hautement leur indignation; après les avoir apaisés par des réponses pleines de douceur, il loua son action, ordonna à saint Marc de la citer dans son Évangile et de la prêcher avec lui, afin que la terre en fût instruite, et retentit des louanges de cette femme, qu’ils accusaient de présomption. Nous ne voyons pas que le Seigneur ait honoré de cette formelle recommandation aucun des hommages de différentes autres personnes. 11 a encore témoigné combien il avait pour agréable la dévotion des femmes, par la préférence qu’il accorda à l’aumône de la pauvre veuve sur toutes celles qui furent offertes dans le temple.
Pierre osa se vanter d’avoir, avec ses coapôtres, abandonné tout pour le Christ. Zachée, ayant reçu le Seigneur suivant son désir, donna la moitié de son bien aux pauvres, et restitua le quadruple à ceux à qui il avait pu faire
A HKLOÏSK.
quelque ton. Beaucoup d’autres encore ont fait de grandes dépenses, ou pour Jésus-Christ, ou pour l’amour de lui, et lui ont sacrifié des choses infiniment plus précieuses; cependant il ne leur a pas accordé les mêmes louanges qu’aux femmes. En effet, leur conduite à sa mort prouve évidemment qu’elle avait toujours été la grandeur de leur dévotion. Dans ce moment où le prince de ses apôtres le renia, où son bien-aimé s’enfuit, où ses apôtres étaient dispersés, elles seules restèrent inébranlables; dans la passion et dans la mort, ni un moment de crainte ni un moment de désespoir ne put les éloigner de lui; en sorte qu’on peut leur appliquer ces parob^s de saint Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Seigneur? Sera-ce la persécution ou la douleur? » Saint .Matthieu lui-même, après être convenu de sa fuite avec les autres, lorsqu’il dit : « .\lors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent, » parle ensuite de la constance des femmes, qui s’approchaient le plus qu’elles pouvaient de la croix du Sauveur : « Il y avait, dit-il, plusieurs femmes qui avaient suivi le Seigneur depuis la Galilée en lui rendant tous les secours possibles. » Le même évangéliste rapporte avec soin toute leur persévérance auprès du sépulcre, en disant ; « Marie-Madeleine et l’autre Marie étaient assises près du sépulcre. » Saint Marc dit également, en parlant de ces femmes : « Il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin, parmi lesquelles étaient Marie-Madeleine, et Marie, mère de Jacques et de Joseph, et Salomé, qui l’avaient suivi en Galilée et qui le servaient, et beaucoup d’autres encore qui étaient montées avec lui à Jérusalem. »
Jean, qui d’abord s’était enfui, raconte qu’il revint luimême au pied de la croix et qu’il resta près du crucifié; mais il préfère la persévérance des femmes, comme ayant été animé et rappelé par leur exemple. « Au pied de la
LETTRE D’aBAILARD
croix, dit-il, se tenaient la mère de Jésus, et la sœur de si mère, Marie, femme de Cléoplias, et Marie-Madeleine. Jésus voyant donc sa mère et son disciple qui était auprès d’elle, etc. »
Cette constance des saintes femmes et l'abandon des disciples avaient été prédits depuis long-temps par Job daiis la personne du Seigneur, loi'squ’il disait ; « Mon os s’est attaclié à ma peau, mes chairs étant consumées, et il ne me reste que les lèvres autour des dents. » En effet, dans l’os qui porte et soutient la chair et la peau, réside la force du corps. Ainsi, dans le corps de Jésus-Clirist, qui est l'Église, il entend par l'os le fondement dural)le de la toi chrétienne, ou celtt* ardeur d’amour dont il est ditdans le Cantique : « Des torrents d’eau ne pourront éteindre l’amour; » et dont l’Apétre dit aussi : « 11 supporte tout, il croit tout, il espère tout et souffre tout. »
Or, la chair est dans le corps la partie intérieure, et la peau la partie extérieure. Les apôtres donc, occupés à prêcher lu foi, qui est la nourriture de l’Ame, et les femmes veillant aux besoins corporels, sont comparés à la chair et à la peau. Lorsque les chairs ont été consumées, l'os du Seigneur s’est attaché à la peau, parce que les apôtres étant scandalisés dans sa Passion, et désespérés de sa mort, la dévotion des saintes fenmies resta inébranlable, et ne s’écarta point de l’os de Jésus-Christ; elles ont persévéré dans la foi, l’espérance et la charité, au point qu’elles ne purent être séparées du trépassé ni de corps ni d'esprit. IjCs hommes ont naturellement l’esprit et le corps plus forts que les femmes; d’où, avec raison, la chair, qui est plus voisine de l’os, figure la nature de l’homme, et la peau la faiblesse de la femme,
Les apôtres aussi, dont le devoir est de reprendre les hommes de leurs fautes, et pour ainsi difé de mordre les
A HÉLOÏSE
brebis qui s’égarent, sont appelés les dents du Seigneur, auxquelles il ne restait plus que les lèvres, c’est-à-dire des paroles plutôt que des actions, lorsque, désespérés, ils se contentaient de parler du Christ sans agir pour lui. Tels étaient certainement ces disciples qui allaient à EmmaQs, s'entretenant de tout ce qui était arrivé, et auxquels il apparut pour ranimer leur foi. Pierre lui-méme et les autres disciples eurenUls autre chose que des paroles, quand le moment de la Passion arriva, quoique le Seigneur leur eût prédit lui-même que ce moment serait pour eux line occasion de scandale? « Quand tous, dit Pierre, seraient scandalisés, moi je ne le serai jamais. » Et encore : «Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. » Les autres disciples dirent la même chose. Ils le dirent, faites bien attention, plutôt qu’ils ne le firent; car le premier et le plus grand des apôtres, qui avait montré assez de fermeté dans ses paroles pour dire au Seigneur : « Je suis prêt à souffrir avec vous la prison et la mort; » H qui le Seigneur, en lui confiant spécialement la conduite (le son Église, avait dit : « Et vous, enfin converti, confirmez vos frères, » n’a pas honte de le renier à la première parole d’une servante. Et non pas une fois seulement, mais jusqu’à trois fois il renie le Seigneur encore vivant : et de même les autres disciples en un clin-d’œil disparaissent et abandonnent le Seigneur encore vivant, tandis que les femmes ne purent en être séparées ni de corps ni d’esprit, même dans la mort.
Parmi elles cette bienheureuse pécheresse cherchant Jésus-Christ, et confessant qu’il est le Seigneur, dit : « Us ont enlevé le Seigneur du tombeau. » Et encore : « Si vous l'avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, afin que je l’emporte. » Les béliers, mieux que cela, les pasteurs du troupeau, prennent la fuite; et les brebis restent seules
l.ETTBF. D’AnVILlUD
intr«^picleincnt. I^e Seigneur nous montre en eux une chair sans force, car à l'article de sa Passion, ils ne purent pas même veiller une heure avec lui; au contraire, les femmes en pleurs prolongèrent toute la nuit leur veille près du sépulcre, et ont mérité d’être les premiers témoins de sa résurrection. En restant fidèles à sa mort, elles ont prouvé, moins par des paroles que par des actions, combien elles l’avaient aimé de sou vivant ; et c’est à leur pieuse sollicitude pour lui pendant sa Passion et après sa mort, qu’elles ont dû la faveur de participer les premières à la joie de sa résurrection.
En effet, tandis que, selon saint Jean, Joseph d’Arimathie et Nicodi-me entouraient de linges le corps du Christ, et l’ensevelissaient avec des aromates, Marie-Madeleine, et Marie, mère de Joseph, au témoignage de saint Marc qui signale leur zèle, remarquaient avec soin l’endroit où il serait déposé. Saint Luc en fait aussi mention lorsqu’il dit; «Les fcüumes qui avaient suivi, et qui étaient venues avec Jésus-Christ de la Galilée, virent le tombeau, et comment le corps était placé; et s’eu retournant, elles préparèrent des aromates. » Elles ne crurent pas ceux de Nicodème suffisants : elles voulurent y ajouter les leurs. Le jour du sabbat les empêcha d’exécuter leur dessein ; mais, selon saint Marc, après le sabbat, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé, vinrent de très-grand matin au tombeau, le jour môme de la résurrection.
Maintenant que nous avons montré leur dévotion, examinons quelle fut la récompense qu’elles méritèrent. D’abord la vision angélique les consola en leur apprenant que la résurrection du Seigneur était accomplie; enfin elles le virent elles-mêmes avant tout le monde et le touchèrent, Marie-Madeleine la première, dont le zèle était plus ardent, et ensuite en même temps que les autres, desquelles il est
A HKI.OÏSK.
écrit qu’après la vision angélique « elfes sortirent du tombeau, courant annoncer aux disciples la résurrection du Seigneur. » Et Jésus vint au-devant d’elles et leur dit : « Je vous salue. » Or elles s’approchèrent de lui, elles touchèrent ses pieds et l’adorèrent. Alors il leur dit : « Allez annoncer à mes frères qu’ils aillent en Galilée; là ils me verront. »
Saint Luc, poursuivant ce récit : « C’était Madeleine, dit-il, et Jeanne, et Marie, mère de Jacques, et les autres femmes qui étaient avec elles, qui disaient cela aux apôtres. » Saint Marc ne laisse pas ignorer que ce fut d’abord l’ange qui les envoya porter cette nouvelle aux apôtres, lorsqu’il leur dit : o II est ressuscité , il n’est plus ici ; mais allez, dites à ses disciples et à Pierre qu’il les précédera en Galilée. » Le Seigneur lui-même, apparaissant d’abord à Marie-Madeleine, lui dit : «Allez à mes frères, etdites-leur que je monte vers mon Père. » Ce qui nous donne à connaître que ces saintes femmes sont les apôtres des apôtres, puisque ce sont elles qui furent envoyées par le Seigneur ou par les anges pour annoncer aux disciples cette grande nouvelle de la résurrection que tout le monde attendait, afin que d’abord ils apprissent d’elles ce qu’ils devaient ensuite prêcher au monde entier.
L’évangéliste a raconté comment après sa résurrection le Seigneur s’offrit à leurs regards, et les salua, afin de leur donner dans cette apparition et dans ce salut des témoignages d’une sollicitude et d’une bienveillance extraordinaires. Nous ne voyons pas, en effet, qu’il ait employé visà-vis de qui que ce soit ce mot : Je vous salue; il avait défendu, au contraire, à ses disciples de saluer personne, en leur disant : « Vous ne saluerez personne dans le chemin, » comme s’il eût réservé ce privilège aux saintes femmes, pour le leur accorder lui-même, lorsqu’il aurait reconquis la gloire de son immortalité.
LETTRE u'ABAILARD
Les Actes des Apôtres, lorsqu’ils rapportent qu’aussitôt après l’ascension du Seigneur scs disciples reTinrent du mont des Oliviers à Jérusalem, et qu’ils décrivent la piété de leur sainte congrégation, ne passent point sous silence la persévérance de la dévotion des saintes femmes : a Ils étaient tous persévérant unanimement en prières avec les femmes et Marie, mère de Jésus. »
Mais pour ne plus rien dire des femmes juives qui, con* verties les premières à la foi, le Seigneur vivant encore dans la chair, et prêchant lui-même, ont jeté les fondements du genre de vie que vous avez embrassé, parlons des veuves grecques dont la conversion est due aux apôtres. Avec quelle attention ne les traitèrent-ils pas, puisqu’ils nommèrent pour veiller à leurs besoins le glorieux Enseigne de la milice chrétienne, Étienne, ce premier martyr, avec quehiues autres saints personnages ! D’où il est écrit dans les mêmes Actes : « Le nombre des disciples se multipliant, il s’éleva un murmure des Grecs contre les Hébreux, parce que leurs veuves étaient méprisées dans la répartition des secours de chaque jour. C’est pourquoi les douze apôtres ayant convoqué tous leurs disciples, leur dirent : Il n’est pas juste que nous quittions la j)arole de Dieu pour veiller aux tables. Clioisissez donc, mes frères, parmi vous, sept liomines d’une conduite irréprocbable, remplis de sagesse et de l’Esprit saint, afin que nous les préposions à cette œuvre. Pour nous, nous devons nous livrer entièrement à la prière et à l’instruction. Ce discours plut à toute l’assemblée; et ils choisirent Étienne, plein de foi et de l’Esprit saint, avec Philippe, et Prochore, et Nicanor, et Timon, et Parménas, et Nicolas d’Antioche, et ils les amenèrent devant les apôtres, qui leur imposèrent les mains en priant. »
La preuve de la continence d’Étieiine, c’est le choi.x
A U£IA)ÏSE.
qu’on fit de lui pour veiller aux besoins des saintes feuunc$ et leur administrer des secours; la preuve de l’excellence de ce ministÎTe devant Dieu, et de la faveur dont il jouit devant les apôtres eux-mcmes, c’est leur propre prière et l’imposition des mains; comme s’ils adjuraient ainsi ceux qu’ils commettaient à cette fonction de s’en acquitter avec fidélité, en cherchant à leur conférer par leurs prières et leur bénédiction le pouvoir qui leur était nécessaire. Saint Paul réclame cette méntc fonction comme la plénitude de son apostolat : o N’avons-nous pas, dit-il, comme les aulnes apôtres, le pouvoir de mener avec nous une femme qui soit notre sœur? » C’est comme s’il efit dit clairement ; Est-ce qu’il ne nous est pas ix,Tmis d’avoir et de mener avec nous, dans notre prédication, un cortège de saintes femmes, comme celles qui accompagnaient autrefois les apôtres, en poui^oyant de leurs propres biens à tous leurs besoins ? C’est ce qui a fait dire à saint Augustin dans son livre des Travaux des moines : « Pour cela ils avaient de saintes femmes, riches des biens de ce monde, qui les accompagnaient, et qui leur administraient les secours temporels, afin qu’ils ne manquassent d’aucune des choses nécessaires à cette vie. Quiconque, dit-il encore, pourrait penser que les apôtres ne permettaient point à ces saintes femmes, de partager leurs excursions pieuses, et de les suivre partout où ils prêchaient l’Évangile, peut s’assurer, en lisant l’Écriture, que les apôtres n’ont fait en cela qu’imiter l’exemple même du Sauveur. En effet, il est écrit dans l’Évangile : a Dès lors il allait par les cités et par » les bourgades, annonçant le royaume de Dieu, et avec B lui ses douze apôtres, et quelques femmes qui avaient » été guéries d’esprits inunondes et d’infirmités, Marie sur » nommée Madeleine, Jeanne, épouse de Cuza l’intendant » d’Hérode, et plusieurs autres qui employaient leur propre
LKTTRE u’ABVlLAnn
B fortunt' à le servir, b Ce qui prouve que le Seifiinoiir luiinéme, dans sa mission spirituelle, a été secouru pour le temporel par des femmes, et qu’elles s’attachaient à lui et aux apOtres comme des compagnes inséparables. »
Enfin, le nombre des femmes qui embrassèrent ce genre de vie s’étant multiplié comme celui des hommes, elles eurent comme eux des monastères particuliers dès la naissance de l’Église. L’Histoire ecclésiastique rapporte que Philon, ce Juif éloquent, après avoir fait un éloge magnifique de l’église d’Alexandrie sous la conduite de siiint Marc, dit entre autres choses : « 11 y a dans beaucoup de contrées des hommes de cette religion. En chaque endroit il se trouve une maison consacrée à la prière, et qu’on nomme Senivor, ou Monastère, b Et plus bas : « Non seulement ils comprennent les hymnes anciens les plus difficiles, mais ils en composent eux-mêmes de nouveaux en l’honneur de Dieu, et les chantent avec une mélodie grave et qui n’est pas sans charme, b Dans le même endroit, après avoir parlé fort au long de leurs austérités et des .saints offices du culte, il ajoute : « Avec les hommes dont je fais mention il y a aussi des femmes, parmi lesquelles il se trouve déjà plusieurs vierges fort âgées qui ont conservé leur innocence et leur pureté, non par force, mais par dévotion ; qui, dans leur amour pour la sagesse, veulent que leur âme soit consacrée à Dieu aussi bien que leur corps, pensant qu’il est indigne et de livrer à l’esclavage des passions charnelles le vase préparé pour recevoir la sagesse, et d’enfanter pour la mort, lorsqu’elles aspirent aux immortels embrassements du Verbe divin, et à cette fécondité glorieuse dont les fruits ne sont point exposés à la corruption de la nature mortelle. 11 dit encore, au sujet de ces congrégations, que les hommes et les femmes vivent séparément dans les monastères, et
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qu’ils célèbrent vigiles, comme nous avons coutume de le faire. »
L’éloge de la philosophie chrétienne, c’est-à-dire de la vie monastique également embrassée par les femmes et les hommes, se trouve consigné dans Y Histoire Tripartite, liv. 1", chap. XI, en ces termes :
« C’est Êlie, à ce que l’on croit , et Jean-Baptiste , qui les premiers ont embrassé cette philosophie supérieure. »
Philon le pythagoricien rapporte que, de son temps, des Hébreux de grand mérite étaient venus de toutes parts se réunir dans une maison de campagne située sur une colline, au bord d’un lac, pour se livrer à cette philosophie. Ce qu’il dit de leur demeure, de leur nourriture et de leurs entretiens, est absolument conforme à la vie des moines actuels d’Égypte : « Ils ne mangeaient jamais, suivant cet écrivain, avant le coucher du soleil ; ils s’abstenaient en tout temps de vin et de tout ce qui a du sang, ne vivant que de pain, de sel, d’hysope, et ne buvant que de l’eau. Des femmes vierges, déjà parvenues à la vieillesse, et qui avaient renoncé d’elles-mômes au mariage par amour pour cette philosophie, vivaient avec eux. »
Saint Jérôme, dans le chapitre huitième de son livre des Hommes illustres, parle ainsi à la louange de saint Marc et de son église : « Marc, le premier qui annonça le Christ à Alexandrie, fonda une église qui, par la grandeur de sa doctrine et la pureté de ses mœurs, força tous les sectateurs du Christ à imiter son exemple. » Enfin Philon, le plus éloquent des Juifs, voyant la première église, celle d’Alexandrie, judaïser encore, composa un ouvrage à la louange de son pays sur la conversion des Juifs; et de même que saint Luc raconte que les croyants de Jérusalem avaient tout en commun, Philon rapporte de son côté ce qui se
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passait sous ses yeux dans IVjrlisc d’Aloxandrio, enseignée par saint Mare.
Saint JérOme dit eneore, chap. xi : « Nous avons mis au rang des éerivains eeeh'siastiqiies le Juif I‘hilon, natif d’Alexandrie, et du eorps des prêtres, parce que dans le li\Te qu’il a composé sur la première église, fondée par l’évangëliste saint Marc à Alexandrie, il a fait l’éloge de nos frères, rappelant qu’il y avait encore beaucoup d’autres chrétiens répandus dans diverses provinces, et que leurs habitations s’appelaient monastères. »
n est donc évident que les premiers chrétiens sont le modèle de nos moines, qui tAchent et qui désirent de les imiter, en évitant de rien posséder en propre, d’avoir parmi eux ni riches ni pauxTes, en partageant leur patrimoine aux indigents, en se lixTant à la prière, à la psalmodie, à l’instruction et <à la continence. Tels furent, selon saint Luc, les premiers croyants de Jérusalem.
En parcourant l’ancien Testament, on y trouve que les femmes ne s’étaient point .séparées des hommes dans tniil ce qui concerne Dieu et les actes particuliers de religion, et que non seulement, ainsi qu’eux, elles ont chanté en son honneur les cantiques divins, mais qu’elles on ont composé elles-mêmes. Les hommes et les femmes ont d’abord chanté ensemble le cantique composé pour la délivrance d’Israël; et de ce moment elles ont acquis le droit de célébrer les offices dixins dans l’Église, ainsi qu’il est écrit : « Marie la prophétesse, sœur d’Aaron, prit un tanil'our dans sa main, et toutes les femmes la suivirent avi-c des tambours et des chœurs, et à leur tête elle entonna ce cantique : Chantons on l’honneur du Seigneur, car sa grandeur a éclaté glorieusement. » 11 n’est pas question dans cet endroit que Moïse ait prophétisé, ni chanté avec
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Marie, ni même que les hommes aient eu un tambour ou un chœur ainsi que les femmes.
Lors donc que Marie, entonnant le cantique, est appelée prophétesse, il paraît que c’est moins pour avoir composé ou récité de mémoire ce cantique, que pour l’avoir produit en prophétisant. Elle est représentée chantant à leur tête, pour montrer l’ordre et l’accord qui régnaient dans leur concert. Elles accompagnèrent leur voix du son du tambour et en formant des chœurs; c(i qui est non seulement l’indice de leur grande dévotion, mais encore le mystique symbole du Cantique spirituel dans nos congrégations monastiques.
C’est ainsi que David nous exhorte à les imiter, lorsqu’il dit : (( Louez le Seigneur avec des tambours et des chœurs,» c’est-à-dire dans la mortification de la chair et dans cet accord de charité qui a fait dire : « La multitude des fidèles n’avait qu’un cœur et qu’une âme. »
Leur sortie du camp pour chanter le Seigneur tient encore au mystère, car toute la vie contemplative est figurée par cette allégresse. En effet, l'Ame susjKîndue aux choses du ciel quitte pour ainsi dire le camp du terrestre séjour, et, de l’intime douceur de sa contemplation, elle entonne triomphalement l’hymne spirituel à la gloire du Seigneur.
iVous voyons encore dans l'ancien Testament les cantiques de Débora, d’Anne et de la veuve Judith, comme dans l’Évangile celui de Marie, mère du Seigneur. Anne, offrant le petit Samuel, son fils, au temple du Seigneur, donne aux monastères, par cet exemple, l’autorisation de recevoir des enfants. C’est pourquoi saint Isidore, ('■crivant à ses frères établis dans le monastère d’Honorat, leur dit : tf üuiconque sera présenté par ses propres parents dans un monastère, saura qu’il doit toujours y rester; cai- Anne
LETTRE D'ABAlLARn
a présenté son fils Samuel au Seigneur, et il demeura au service du temple où sa mère l’avait consacré, et il s’y acquitta des fonctions qu’on lui avait destinées. »
Il est certain que les filles d’Aaron appartenaient absolument, ainsi que leurs frères, aux fonctions du sanctuaire, et qu’elles devaient hériter du sort de la tribu de Lévi, puisque le Seigneur assura leur entretien, ainsi qu’il le dit lui-méme à Aaron, suivant le livre des Nombres : « Toutes les prémices du sanctuaire oft'ertes au Seigneur par les enfants d’Israël, je vous les ai données, et à vos tils et à vos filles, pour toujours. » 11 ne paraît donc pas que la rt'ligion des femmes soit distincte de celle des prêtres ; il est môme constant qu’ils étaient unis dans un même nom, puisque nous avons des diaconesses comme des diacres. Ne pourrait-on reconnaître dans ces deux noms la tribu de Lévi et les lévites ?
Nous lisons aussi dans le môme livre que le vœu rigoureux et la consécration des Nazaréens du Seigneur étaient également institués jiour les deux sexes, selon les paroles que le Sc'igneur lui-môme adresse à Moïse :
« Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur : L’homme ou la femme qui aura fait vœu de sanctification, et qui aura voulu se consacrer au Seigneur, s’abstiendra de vin et de tout ce qui peut enivrer. Ils ne boiront ni l’un ni l’autre de vinaigre fait avec le vin, ni d’autre boisson que la vigne peut produire ; tout le temps de leur consécration ils ne mangeront ni raisins nouveaux ni raisins secs. Tout le temps de leur séparation ils ne feront aucun usage de tout ce qui sort de la vigne, depuis le grain jusqu’au pépin. »
C’étaient sans doute des Nazaréennes ces femmes qui veillaient à la porte du temple, et qui livrèrent à Moïse leurs miroirs d’airain, dont il fit un vase où Aaron et ses fils se purifiaient, ainsi qu’il est écrit : « Moïse fit placer
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DD vase d’airain, dans lequel Aaron et ses fils se purifiaient; et il était fait avec les miroirs d’airain des femmes qui veillaient à la porte du temple. » L’ardeur de la dévotion de ces saintes femmes n’est-elle pas bien peinte, lorsque , le temple fermé , elles restaient à la porte pour célébrer pieusement les vigiles, passant en prières le temps que les hommes donnaient au repos, et n’interrompant pas même la nuit le service de Dieu? La porte du temple qui leur était fermée figure bien la vie des pénitents , qui sont séparés des autres pour pouvoir s’affliger plus durement des contritions de la pénitence. Cette vie certainement est lïmage spéciale de la vie des moines, dont l’état n’est autre chose qu’un régime de pénitence amoindrie.
Le tabernacle, à la porte duquel veillaient les femmes, est le mystique tabernacle dont l’Apôtre a dit, parlant aux Hébreux : « Nous avons un autel qui ne nourrit point les desserv'ants du tabernacle ; » c’est-à-dire , auquel ne sont pas dignes de participer ceux qui prennent un soin voluptueux de leur corps, dans lequel ils servent ici-bas comme dans un camp. La porte du tabernacle est la fin de la vie présente, lorsque l’âme sort du corps et entre dans la vie future. A cette porte veillent ceux qui sont inquiets de la sortie de ce monde et de l’entrée dans l’autre , et qui , par la pénitence, préparent la sortie de manière à mériter l’entrée.
Au sujet de cette entrée et de cette sortie journalières de la sainte Église, David faisait cette prière ; « Que le Seigneur garde votre entrée et votre sortie. » En effet il garde également notre entrée et notre sortie, puisqu’au moment de cette sortie de la terre, si nous sommes déjà purifiés par la pénitence, il nous ouvre aussitôt l’entrée du ciel. C’est avec raison qu’il a nommé l’entrée avant la sortie, parce qu’il a plutôt en vue l’importance que l’ordre des choses ;
LETTRE D’ABAIlARn
Cl la sortie de celte vie mortelle est une douleur, tandis qne l’entrée dans la vie éternelle est une joie triomphante.
Les miroirs de ces femmes sont leurs œuvTes extérieures, dans lesquelles on voit la turpitude ou la pureté de l’Ame, comme dans un miroir corporel on voit la laideur ou la beauté du visapje. De ces miroirs on fait im vase dans lequel Aaron et ses fds se purifient, car les œuvres des saintes femmes et la constance infatigable de ce sexe faible dans le service de Dieu condamnent la néfjligence des pontifes et des prêtres, et servent surtout à leur arracher des larmes de componction. Et, s’ils remplissent envers elles leur devoir de sollicitude, les bonnes œuvres de ces femmes j)r(‘parent aux fautes qu’ils ont commises le pardon par lequel ils sont purifiés.
C’est de ces miroirs que saint Grégoire se préparait le vase de la componction, lorsque, admirant la force des saintes femmes et la victoire que ce faible sexe remportait dans le martyre, il s’écriait en soupirant : « Qne diront ces barbares, en voyant tant de faiblesse supporter les plus afl'reux tourments pour Jésus-Christ, et tant de fragilité sortir victorieuse d’un si pénible combat ? car les femmes ont remporté souvent la double couronne du martjre et de la virginité. »
Au nombre de ces femmes qui veillaient à la porte dn tabernacle, comme des Nazaréennes du Seigneur, et qni lui avaient consacré leur veuvage, il faut sans doute placer Anne , cette sainte femme qui mérita, conjointement avec saint Sitnéon, de recevoir dans le temple le véritable Nazaréen de Dieu, Jésus-Christ , d’être remplie d’un esprit plus que prophétique, de reconnaître ainsi le Sauveur k la môme heure que saint Siméon, et d’annoncer publiquement qu’il était venu.
L’évangéliste s’étend avec une complaisance partienlière
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sur les louanges de cette femme : « 11 y avait , dit-il , une {«•ophétesse nommée Anne, fille de Phanuel , de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en Age, et avait vécu seulement sept ans avec son mari , depuis qu’elle l’avait épousé étant vierge. Elle était alors veuve, âgée de quatre-vingtquatre ans, et elle ne s’éloignait jamais du temple, servant Dieu jour et nuit dans lc.s jeûnes et dans les prières. Étant donc sunenue en ce même instant , elle se mit à confesser la venue du Seigneur et à parler de lui à tous ceux qui attendaient la rédemption dans Jérusalem. »
Observez tout ce que dit l’évangéliste, l’attention qu’il apporte à louer cette veuve, et comment il exalte sa sainteté. U parte d’abord du don de prophétie dont elle jouissait depuis longtemps, de son pêne, de sa tribu, des sept années qu’elle passa avec son mari, du temps de ce long veuvage qu’elle avait saintement consacré au Seigneur, de son assiduité au temple; ensuite de ses jeûnes, de sa prière continuelle et de ses actions de grâces, et de cette inspiration divine qui lui fit annoncer publiquement la naissance du Sauveur promis ; et le même évangéliste, en parlant plus haut de la vertu de Siméon, ne dit pas qu’il eût le don de prophétie ; il ne met en balance ni sa pureté, ni ses jeûnes, ni son exactitude à stïrvir le Seigneur, et il n’ajoute point qu’il annonça aussi le Seigiumr.
Celte vie de sainteté et de perfection me paraît aussi partagée par ces véritables veuves dont parle l’Apôtre en écrivant à Timothée : « Honorez, dit-il, les veuves qui sont vraiment veuves. » Ensuite : « Mais que la veuve qui est vraiment veuve et abandonnée espère en Dieu et persévère jour et nuit dans les prières et les oraisons. Et cela principalement pour qu’elles soient irrépréhensibles. » Il ajoute : « Si cpialqu’un dos fidèles a des veuves qui lui soient proches, qu’il leur donne ce qui leur est nécessaire,
LETTRE d’aBAILARD
et que l’Église n’en soit pas chargée, afin qu’elle puisse entretenir celles qui sont vraiment veuves. » 11 appelle vraies veuves celles qui n’ont pas déshonoré leur veuvage par de secondes noces, et qui, persévérant dans cet état par dévotion et non par nécessité, se sont consacrées au Seigneur. Il les dit abandonnées, parce qu’elles ont renoncé à tout sans s’être réservé la moindre consolation sur la terre, ou parce qu’elles n’ont personne pour prendre soin d’elles. Ce sont celles-là qu’il ordonne d’honorer et d’entretenir aux dépens de l’Église, comme des propres revenus de Jésus-Christ leur époux.
11 indique soigneusement aussi celles d’entre ces veuves qu’il convient de choisir pour le ministère du diaconat, lorsqu’il dit : « Choisissez pour diaconesse une veuve qui n’ait pas moins de soixante ans; qu’elle n’ait eu qu’un mari, et qu’on puisse rendre témoignage de ses bonnes œuvres ; si elle a bien élevé ses enfants ; si elle a exercé l’hospitalité ; si elle a lavé les pieds des saints ; si elle a secouru les affligés ; si elle s’est appliquée à toutes sortes de bonnes œuvres. Évitez de choisir pour cet emploi des veuves plus jeunes. »
Saint Jérôme dit à ce sujet : « N’admettez point au ministère du diaconat les veuves qui sont jeunes , de peur qu’elles ne donnent le mauvais exemple au lieu du bon. Leur âge est plus fragile et plus incliné vers la tentation ; et, faute de cette expérience qui s’acquiert par les années, elles pourraient devenir un sujet de scandale plutôt que d’édification. » Le mauvais exemple qu’il faut redouter de la part des jeunes veuves est clairement signalé par l’Apôtre. L’expérience ne lui laissait aucun doute à cet égard, et il veut prévenir par ses conseils un semblable danger. Après avoir dit : « N’admettez point les jeunes veuves, » il donne aussitôt la cause de son sentiment, et indique le
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rpmètlf" préservatif qu’il faut employer : « Parce que, après leurs noces avec Jésus-Christ, voulant se remarier, elles ont leur condamnation en ce qu’elles ont faussé leur première foi. Et avec cela aussi étant oisives, elles apprennent à courir de maison en maison, et non-seulement elles sont oisives, mais encore causeuses et curieuses , s’entretenant de choses dont elles ne devraient point parler. J’aime donc mieux que les jeunes veuves se marient, qu’elles aient des enfants, qu’elles gouvernent leur ménage, et qu’elles ne donnent aucune occasion à l’adversaire de médire, car déjà quelques-unes se sont détournées pour suivre Satan. »
Adoptant la prudence de l’Apôtre dans le choix de» diaconesses, saint Grégoire écrivait ainsi à Maxime, évéque de Syracuse : « Nous vous défendons très-expressément de nommer de jeunes abbesses ; que votre Fraternité ne permette point qu’aucun évêque donne te voile à une vierge sexagénaire, avant de s’être assuré que sa vie et ses mœurs sont irréprochables. »
Celles que nous appelons actuellement abbesses s’appelaient autrefois diaconesses, comme étant plus servantes que mères. Diacre signifie serviteur, et les diaconesses étaient ainsi nommées parce qu’elles doivent servir tes autres, et non parce qu’elles leur commandent, selon que le Seigneur lui-même l’a institué, tant par ses exemples que par ses paroles : « Celui qui est te plus grand parmi vous sera votre serviteur. » Et une autre fois : « Quel est te plus grand de celui qui est à table ou de celui qui sert? Pour moi, au milieu de vous je suis comme celui qui sert. » Et ailleurs : « Comme le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi , mais pour servir les autres. »
Fort de l’autorité du Seigneur, saint Jérôme osa blâmer
LETTRE D’ABAILARI)
oner{'iqiien)Pnt le nom d’abbé, dont plusieurs se gloritiaient déjà de son temps. Dans son exposition de l’Épître aux Galates, il rencontre ces mots: « Clamantem abba pater », et raisonne ainsi :
« Puisque abbé veut dire père en langage hébraïque et syriaque, et que le fîeigneur ordonne dans l’Evangile que nul ne soit appelé père, si ce n’estDieu, j’ignore par quelle permission dans les monastères nous donnons ce nom à d’autres, ou nous souffrons qu’il nous soit donné. Certainement celui qui a ordonné cela est le même qui avait défendu de jurer. Si nous ne jurons pas, ne donnons donc aussi le nom de père à personne; car si nous rejetons la défense de donner à tout autre qu’à Dieu le nom de père, nous serons foreés de rejeter également la défense de jurer. »
11 est certain que du nombre de ces diaconesses était Pliælx*, que ^Ap<^tre recommande aux Romains en ternies vifs et pressants : « Je vous recommande notre sœur Pliœbé, qui est dans le ministère de l’église qui est à Cenchrée, afin que vous la receviez au nom du Seigneur connue on doit recevoir les saints, et que vous l’assistiez dans toutes les choses où elle pourrait avoir besoin de vous; car elle en a assisté elle-même plusieurs, et moi en particulier. »
Cassiodore et Claude, exposant ce passage, pensent qu’elle était diaconesse de cette église. « L’Apùtre, dit Cassiodore, fait entendre qu’elle fut diaconesse de l’églisemère, selon l’espèce d'apprentissage militant qui est encore observi' aujourd'hui chez les Grecs. L’Eglise ne leur refuse pas non plus le pouvoir de baptiser. »
« Ce passage, dit Claude, nous enseigne par l’autorité apostolique que les femmes peuvent aussi entrer dans le ministère de l’Église, et que ces fonctions dans l’église de
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Cenchi-ée ont été conféras ù PhœlHÎ que l’Apôtre recommande par ses éloges. »
Le même saint Paul, dans sa lettre à Timothée, con>prenant les femmes parmi les diacres, leur prescrit la même règle de conduite; car, en ordonnant les degrés du ministère ecclésiastique, il descend depuis l’évêque, et arrivant aux diacres : « Que les diacres également soient chastes et honnêtes; qu’ils ne soient point doubles dans leurs paroles, ni sujets à boire beaucoup de vin ; qu’ils ne cherchent point de gain honteux, mais qu’ils conservent le mystère de la foi dans une conscience pure. Us doivent aussi être éprouvés auparavant, puis admis au sacré ministère, s’ils sont sans reproche. Que les femmes de même soient chastes, exemptes de médisance, sobres, fidèles en toutes choses. Qu’on prenne pour diacres ceux qui n’auront épousé qu’une femme, qui gouvernent bien leurs enfants et leur propre famille. Car ceux qui s’acquitteront bien de leur devoir s’élèveront et acquerront un grand affermissement dans la foi, qui est en Jésus- Christ. »
Or, ce que l’Apôtre dit des diacres, « qu’ils ne soient point doubles dans leurs paroles, » il le dit des diaconesses: « qu’elles soient exemptes de médisance. » Il demande de la sobriété dans celles-ci, lorsqu’il dit aux autres de n’être pas adonnés au vin ; enfin il renferme les préceptes suivants en ce peu de mots : « Qu’elles soient fidèles en toutes choses. » Car, ainsi qu’il ne veut pas que les évêques et les diacres soient élus parmi ceux qui ont été mariés deux fois, de même il veut que les diaconesses soient soumises à la même loi, comme nous l’avons déjà dit plus haut. « Que celle, dit-il, qui sera choisie pour être diaconesse n’ait pas moins de soixante ans; qu’elle n’ait eu qu’un mari, et qu’on puisse rendre témoignage de ses bonnes
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u-uvrps; si elle a bien élevé ses enfants; si elle a exercé l’hospitalité; si elle a lavé les pieds des saints; si elle a secouru les affligés; si elle s’est appliquée à toutes sortes de bonnes œuvres. ^Évitez de choisir pour cet emploi des veuves plus jeunes. » 11 est aisé de voir combien l’Apôtre recommande plus d’attention dans le choix des diaconesses que dans celui des évêques et des diacres, lorsqu’il dit: « Qu’on puisse rendre témoignage de leurs bonnes œuvres; qu’elles aient exercé l’hospitalité. » Il ne fait pas cette obserxation pour les diacres, et n’exige pas d’eux, non plus que des évêques, qu’ils aient lavé les pieds des saints, secouru les affligés, etc. 11 se contente de dire que les évêques et les diacres soient sans reproche. Mais il veut non seulement que les temmes soient irrépréhensibles, mais encore qu’elles aient toujours fait de bonnes œuvres. 11 fixe leur âge avec soin, pour qu’elles aient plus d’autorité, en disant : « Pas moins de soixante ans, » afin que les bonnes œuvres de leur vie, jointes à l’expérience de la vieillesse, inspirent plus de respect.
Aussi Jésus-Christ, malgré son amitié pour saint Jean, lui préféra-t-il saint Pierre, ainsi qu’aux autres, en raison de son âge; car on est moins offensé de céder le pas à un vieillard qu’à un jeune homme, et l’on se soumet plus volontiers à celui qu’une vie sainte et la nature et l’ordre des temps ont mis au-dessus de nous.
Saint Jérôme, dans son livre contre Jovinien, dit, en parlant de l’élection de saint Pierre : « Un seul est choisi, afin d’ôter l’occasion du schisme par l’établissement d’un chef. Mîiis pourquoi Jean ne fut-il pas élu? C’est que Jésus-Christ a déféré à l’Age, parce que Pierre était plus vieux, et pour ne pas donner à un jeune homme, encore presque enfant, la préférence sur des vieillards. En bon maître il devait ôter à ses disciples tout sujet de querelle
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et ne pas exciter de jalousie en choisissant son bien-aimé.
C’est par cette considération que l’abbé dont il est parlé dans la vie des Pères ôta la primatie à un frère plus ancien de profession, pour la donner à un autre qui vint après lui, par la seule raison que te dernier était le plus âgé. 11 craignait que ce frère, encore trop attaché au monde, ne supportât avec peine la préférence que l’on donnerait à un plus jeune. Il se souvenait de l’indignation des apôtres contre deux d’entre eux qui se servaient de l’intercession de leur mère pour obtenir de Jésus quelques prérogatives; car cette ambition paraissait surtout condamnable dans le plus jeune des apôtres, c’est-à-dire Jean lui-méme dont nous venons de parler.
Le choix des diaconesses n’a pas seul excité la vigilance de l’Apôtre ; mais généralement les veuves qui voudraient se consacrer à la profession religieuse sont l’objet de son attention particulière. On voit qu’il veut éloigner d’elles toutes les tentations. Après avoir dit : « Honorez les veuves qui sont véritablement veuves, » il ajoute aussitôt : « Si quelque veuve a des fils ou des petits-fils, qu’elle apprenne d’abord à conduire sa maison, et qu’elle fasse pour ses proches ce que ses parents ont fait pour elle. » « Si quelqu’un, dit-il plus loin, n’a pas soin des siens, et surtout de ceux de sa maison, il a renoncé à la foi, et il est pire qu’un infidèle. » Par ces paroles, il satisfait en môme temps à la dette de l’humanité et aux devoirs de la religion. Il veut empêcher que, sous le prétexte de la religion, de pauvres orphelins ne soient abandonnés, et que la compassion humaine envers des malheureux ne trouble la sainte résolution des veuves, ne ramène leurs regards en arrière, quelquefois môme ne les conduise au sacrilège, et ne les engage à donner à leurs proches ce qu’elles détourneraient de la communauté.
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C’était donc wn conseil nécessaire d’avertir celles qui sont encore chargées de famille, avant qu’elles passent à un véritable veuvage et se dévouent sans réserve au service de Dieu, de faire pour leurs proches ce que leurs parents ont fait pour elles, et de suivre la même loi, en élevant leurs enfants comme elles ont été élevées elles-mêmes par leurs parents.
Le même apôtre, pour augmenter encore la perfection religieuse des veuves, leur ordonne de persévérer jour et nuit dans les oraisons et les prières. Également inquiet sur leurs besoins, il dit : « Si quelque fidèle a des veuves qui lui soient proches, qu’il les secoure, et que l’Église ne soit chargée que de celles qui sont véritablement veuves. » C’est comme s’il disait : Si quelque veuve tient à une famille riche qui puisse subvenir à ses besoins, qu’elle en soit secourue, afin que les revenus de l’Église puissent subvenir aux autres. Cette doctrine prouve clairement que si quelqu’un refuse de secourir les veuves qui lui appartiennent, l’Église peut le contraindre, par l’autorité apostolique, à s’acquitter de cette dette. L’Apôtre ne s’èst pas contenté de pourvoir à leurs besoins, il a songé à l’honneur qui leur était dû, en disant : « Honorez les veuves qui sont véritablement veuves. »
Telles furent, nous le croyons, ces deux femmes dont l’une est appelée « Mère » par TApôtre lui-même, et saint Jean l’évangéliste appelle l’autre « Dame », par respect pour la sainteté de sa profession. « Saluez, dit saint Paul écrivant aux Romains, saluez Riifus, qui est élu dans lé Seigneur, et sa mère, qui est également la mienne. » Saint Jean commence ainsi sa seconde épître : « Le vieux Jean à Dame Électe et à ses enfants »; et il ajoute plus bas en lui demandant son amitié : « Actuellement je vous prie, ma Dame, que nous nous aimions l’un l’autre, n
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Appnyé aussi de cette autorité, saint Jérôme, dans sa lettre à la vierge Eustochiiim, qui avait embrassé votre profession, ne rougit pas de l’appeler sa Dame, et même il rend compte aussitôt de la raison qui l’y oblige : « Eustochium est ma Dame, parce que je dois appeler Dame celle qui est l’épouse de mon divin Maître. » Et dans la même lettre, élevant l’excellence de cet état au-dessus de toute la gloire humaine, il dit : « Je ne veux pas que vous communiquiez avec les femmes du monde, que vous fréquentiez les maisons des nobles, et que vous visitiez souvent ce que vous avez rejeté et méprisé en consacrant votre virginité au Seigneur. Si l’ambition pousse le flot des courtisans au lever de l’impératrice, pourquoi feriez-vous injure à votre époux? Fiancée d’un Dieu, pourquoi rendriez-vous des devoirs à l’épouse d’un Homme? Pénétrezvous en ceci d’un saint orgueil, et sachez que vous êtes bien au-dessus d’elle. »
Le même, écrivant à une vierge consacrée à Dieu, sur le bonheur céleste qui attend ses vertueuses compagnes, et sur le respect qui leur est dû sur la terre, dit :
« Après le témoignage des saintes Écritures, la pratique inviolable de l’Eglise vient encore nous enseigner quelle est la béatitude réservée dans le ciel à cette virginité sacrée', et nous apprendre qu’un mérite particulier s’attache à cette consécration spirituelle. En ett’et, quoique tous les chrétiens participent d'une manière égale aux dons de 1a grfice, et se glorifient de recevoir les mêmes bénédictions par les sacrements, les vierges ceptmdant l’emportent sur les autres fidèles, puisqu’elles sont choisies par l’Esprit saint dans cet immaculé troupeau de l’Eglise, comme des victimes plus saintes et plus pures que le grand-prêtre offre à Dieu j)Our le service de ses autels... La virginité a donc un mérite au-dessus des autres, puisqu’elle obtient spécia-
LETTRE d’ABAILARD
lement la ptrAro, et qu’elle jouit du pi ivilége d’une consécration qui lui est particulière; consécration si auguste qu’elle n’est point permise, excepté le cas de mort imminente, à d’autres époques que le jour de l’Épiphanie, l’octave de Pâques et les fêtes des Apôtres. Et même il n’appartient qu’au chef des prêtres, c’est-à-dire à l’évêque, de procéder à la bénédiction des vierges et du voile qui doit couvrir leurs têtes sanctifiées. »
Pour les moines, quoiqu’ils soient de même profession et de même ordre et d’un sexe plus noble, d’ailleurs à mérite égal de pureté, ils ne jouissent pas de ces distinctions honorables. Il est permis à leur abbé de recevoir leurs vœux chaque jour indifféremment, et de bénir leur personne et leur habit. Les prêtres et tous ceux qui sont admis dans les grades de la cléricature peuvent être ordonnés dans les Quatre-Temps , et les évêques chaque jour de dimanche ; mais la consécration des vierges, d’autant plus précieuse qu’elle est plus rare, est réservée comme une cérémonie d’allégresse |)our les fêtes les plus solennelles.
Cette admirable vertu des vierges excite dans l’Église les tressaillements d’une joie extraordinaire, ainsi que David l’avait prédit par ces paroles : « Des vierges seront amenées au roi ; » et ensuite : « Elles lui seront présentées dans la joie et dans l’allégresse ; on les amènera dans le temple. » On croit que saint Matthieu, l’apôtre et l’évangéliste , a institué ou dicté le rituel de cette consécration, et c’est ce qui se trouve rapporté dans les actes de son martyre, car il mourut pour la défense de la virginité religieuse. Mais jamais les apôtres ne nous ont rien laissé par écrit touchant la consécration des clercs et des moines. C’est aussi du nom de la Sainteté que leur profession religieuse a tiré le sien, puisque du mot Sanctimonia, c’est-àdire sainteté, dérive celui de Sanctimoniales ou moinesses.
A HÉLOÏSE
En effet, le sexe des femmes étant plus faible, leur vertu est aussi plus agréable à Dieu et plus parfaite à ses yeux, ainsi qu’il le dit lui-même en exhortant son Apôtre à combattre pour la couronne de la gloire : « Ma grâce te suffit , car c’est dans la faiblesse que la vertu brille. »
C’est ainsi qu’en parlant, par la bouche de cet Apôtre, des membres de son corps, qui est l’Église, comme s’il eût principalement recommandé l’honneur aux membres les plus faibles, il lui fait dire dans cette même épitre aux Corinthiens :
a Les membres de notre corps qui nous paraissent les plus faibles sont les plus nécessaires. Nous honorons même davantage par nos vêlements les parties du corps qui paraissent les moins honorables , et nous couvrons avec plus de soin et d’honnêteté celles qui sont les moins honnêtes ; car pour celles qui sont honnêtes elles n’en n’ont pas besoin. Mais Dieu a disposé le corps de manière qu’on rend plus d’honneur aux membres les plus faibles, afin qu’il n’y ait point de schisme dans le corps, mais que tous les membres conspirent mutuellement à s’aider les uns les autres. »
N’est-ce pas aux femmes qu’il a dispensé sans réserve les trésors de la grâce divine, quoique leur sexe fût le plus faible et le moins noble, tant par le péché originel que par sa nature ! Examinez-en les différents états, les vierges, les veuves, les femmes mariées, et même celles qui vivent dans les abominations du libertinage, et vous verrez en elles les plus grands effets de la grâce du Seigneur, selon les paroles de Jésus-Christ et de l’Apôtre : « Que les premiers soient les derniers, et les derniers soient les premiers ». Remarquez encore : « Là où il y a eu abondance de péché, qu’il y ait aussi surabondance de grâce. »
En effet, si nous remontons à l’origine du monde, nous
LETTRE d’aBAILARD
trouverons que la femme, dès sa création , a été favwisée des dons de la prâce divine, et d’un honneur particulier. Elle fut créée dans le paradis ; l’homme fut créé hors du paradis ; ce qui doit toujours rappeler aux femmes que le paradis est leur patrie naturelle , et que les pures régions du célibat les rapprochent ile leur céleste demeure. C’est ca; qui fait dire à saint Andoroise, dans son hvre sur le paradis : « Dieu prit l’homme qu’il avait fait, et il le mit dans le paradis. » Or vous voyez qu’il a pris celui qui était déjà, et qu’il l’a placé dans le paradis. Observez que l’homme a été fait hors du paradis, la femme dans le paradis. L’homme, qui a éuicréé dans un lieunioins noble que la femme, se trouve meilleur qu’elle, et la femme, née dans le paradis, se trouve inférieure à l’homme.
Ève , l’origine de tous nos maux, a été rachetée par Marie, dans le Soigneur, avant que la faute d’Adam eût été effacée par Jésus-Clirist. La faute ainsi que la grâce BOUS est venue par la femme, et les saintes prérogatives de la virginip'; ont refleuri. Déjà Anne et Marie avaient donné aux veuves et aux vierges le modèle de la profession religieuse, avant que Jean ou les apôtres montrassent aux hommes l’exemple de la vie monastique.
Si, après Ève, nous examinons la vertu de Débora, de Judith et d’Esther, nous conviendrons assurément qu’elle doit faire rougir la force de l’homme. En effet, Débora, en qualité de juge d’Israël, se mit à la tête de l’armée, qui n’avait plus de généraux, livra bataille, vainquit les ennemis, et délivra le peuple de Dieu par le plus éclatant des triomphes. Judith, sans armes, accompagnée d’une servante, attaqua une armée terrible, et seule, après avoir tranché la tête d’Holopherne avec sa propre épi-e, elle délit l’ennemi, et sauva la cause désespérée de son peuple. Esther, par une inspiration secrète
A HÉLOÏSi:;
de l’Esprit saint, quoique mariée contre la loi à un prince idolâtre, prévient la perfidie d’Aman et l’édit cruel qu’il avait surpris au roi, et en un instant fait retomber sur l’impie la terrible sentence.
On regarde comme un prodige de force et de vertu que David avec une fronde ait vaincu Goliath ; et la veuve Judith, sans pierre et sans fronde, et sans le secours d’aucune arme, s’avança contre toute une armée ennemie. Esther par sa seule parole déll^Te son peuple, et tournant contre ses ennemis le décret de proscription, les précipite eux-mêmes dans le piège qu’ils avaient tendu. C’est en mémoire de cette action remarquable que les Juifs ont institué une fête annuelle, ce que jamais Hs n’ont fait pour les actions d’aucun homme, même les plus héroïques.
Qui n’admirera pas l’incomparable courage de cette généreuse mère des Machabées, que l’impie roi Antiochus, selon l’histoire, fit saisir avec ses sept enfants, et cette constance contre laquelle échouèrent tous les efforts des bourreaux pour leur faire manger de la chair de porc, défendue par la loi ? Cette femme, oubliant tous les sentiments de la nature et de l’humanité poui- ne voir que Dico seul, consomma par son propre martj're Ions ceux qu’elle avait déjà soufferts dans la personne de chacun de ses fils, après les avoir envoyés devant elle, par ses exhortations, à la couronne céleste qui les attendait. Feuilletons tout l’ancien Testament : que trouverons-nous qui soit comparable à la fermeté de cette femme?
Le démon, après toutes ses vaines persécutions contre le saint homme Job, connaissant la faiblesse humaine aux approches de la mort, dit : « L’homme donnera la peau d’autrui pour conserver la sienne, et tout ce qu’il possède pour sauver sa vie. y> En effet, l’horreur que nous inspire
LETTRE d’aBAILARD
l’instant de la mort est si naturelle, que souvent nous opposons un membre pour la défense de l’autre, et que pour conserver notre vie nous n’appréhendons pas les plus grands maux. Celte héroïne chrétienne a préféré de perdre sa vie et celle de ses enfants, à la coupable pensée de transgresser la loi dans un seul point. Quelle est donc, je vous prie, cette transgression à laquelle on voulait la forcer? L’obligeait-on de renoncer à son Dieu et de sacrifier aux idoles? Non, on ne leur demandait à tous que de manger des viandes défendues par la loi. O mes frères, et vous tous qui avez embrassé la vie monastique, qui transgi essez tous les jours notre règle d’une manière si audacieuse en mangeant des viandes qu’elle vous défend, que direz-vous, au spectacle d’une telle fermeté dans une femme? Êtesvous assez insensibles pour n’être pas confondus par un pareil exemple? Sachez, mes frères, le reproche que le Seigneur fait aux incrédules en parlant de la reine du Midi : « La reine du Midi s’élèvera au jour du jugement contre cette génération et la condamnera. » La constance de cette femme déposera contre vous, d’autant plus gravement, que sans devoir autant que vous qui êtes moines, elle aura fait infiniment davantage. Aussi, en faveur du combat qu’elle a soutenu si courageusement, a-t-elle mérité que l’Église instituât une messe et des prières commémoratives de son martyre; honneur qui jusqu’alors n’avait été accordé à aucun des saints dont la mort avait précédé la venue du Seigneur. Cependant la môme histoire des Machabées nous montre Éléazar, ce vieillard vénérable, l’un des premiers scribes de la loi, mourant dans les supplices pour la même cause. C’est, nous l’avons déjà dit, que le sexe de la femme étant plus faible, son courage est aussi plus agréable à Dieu et plus méritoire; et le martyre du pontife n’est point célébré par une solennité particulière, parce que l’on n«
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s’étonne point que le sexe le plus fort soit aussi le plus patient à souffrir. Aussi l’Écriture se répand en éloges sur cette même femme : « Cependant, dit-elle, cette mère admirable, et digne de l’éternel souvenir des fidèles, voyant succomber en un même jour ses sept enfants, supportait constamment leur mort, à cause de l’espérance qu’elle avait en Dieu; remplie de sagesse, et mêlant à la tendresse d’une femme le courage le plus viril, elle exhortait fortement chacun d’eux. »
La fille unique de Jephté n’a pas fait moins d’honneur à son sexe parmi les vierges. Pour que son père ne fût pas même coupable de la violation d’un vœu imprudent, pour que la victime promise répondit à la grâce dont il venait d’être comblé, cette généreuse fille excitait elle-même son père vainqueur à consommer le fatal sacrifice. Qu’auraitelle donc fait, si, dans cette arène sanglante des martyrs, les infidèles avaient voulu la forcer de renier son Dieu? Si elle eût été interrogée, comme le prince des apôtres de Jésus-Christ, aurait-elle dit : « Je ne connais point cet homme ? » Son père l’abandonne à sa liberté pendant deux mois ; elle revient, à leur expiration, s’offrir au couteau paternel. Elle va au-devant de la mort, et la provoque au lieu de la craindre. Elle paie de son sang le vœu insensé de son père, et le dégage de sa parole aux dépens de sa vie. O glorieux amour de la vérité ! Quelle horreur n’aurait pas eu pour un parjure personnel celle qui n’a pas permis celui de son père ? L’amour de cette vierge pour son père charnel et pour son père spirituel n’est-il pas sans bornes? En même temps que par sa mort elle épargne au premier un mensonge, elle satisfait à la promesse faite à l’autre. Cette grandeur d’âme dans une jeune vierge a mérité que les filles d’Israël s’assemblassent chaque année dans un même lieu pour célébrer ses funérailles par des
LETTRE O’.iBAILARt)
kyouies Mlennels, et pleurer, avec tous les témoignages d’une pieuse commisération, l’innocente vierge immolée
Mais, pour ne pas nous arrêter davantage aux exemples, qu’y a-t-il eu de plus nécessaire k notre rédemption et au salut du monde entier que le sexe qui a engendré le Sauveur? Cette femme qui, la première, osa forcer la cellule de saint Hilarion, opiwsait k sa surprise la grandeur de cette prérogative, lorsqu’elle lui dit ; « Pourquoi détourner les yeux ? pourquoi fuir une suppliante ? Ne songez pas que je suis femme, mais que je suis malheureuse ! Ce sexe a engendré le Sauveur ! » Quelle gloire pourra être comparée k celle que ce sexe a acquise dans la mère de Jésus-Christ ?
Notre Rédempteur , qui a formé la fenune du corps de riiomme, pouvait aussi bien naître d’un homme que d’une femme ; mais il a fait tourner k l’honneur du sexe le plus faible son humilité même, pour montrer combien elle lui était agréable. Il aurait pu choisir dans la femn>e une autre partie plus digne de présenter au monde un Dieu naissant, que celle qui met au jour les autres hommes, conçus et enfantés par la même voie impure; mais, k la gloiie incomparable de ce sexe faible, il a bien plus ennobli l’organe générateur de la feiimie par sa naissance, qu’il n’a purifié celui de l’homme par la circoncision. Abandonnons un instant l’examen de cette gloire, qui est l’apanage des vi(;rges, et parlons des autres femmes, ainsi que je vous l’ai annoncé.
Voyez la grandeur de la grâce que l’arrivée de Jésus- Christ a répandue aussitôt sur Élisabeth, qui était mariée, et sur Anne, qui était veuve. Zacharie , mari d’Élisabeth , et grand-prêtre du Seigneur , n’avait pas encore recouvré
* V. la Complainte, à la fln du volume.
A UÉLOÏSE.
la parole, que son incrédulité lui avait fait perdre, lorsque, à l’arrivée et à la salutation de Marie, Élisabeth, remplie de l’esprit de Dieu , sentit tressaillir son enfant dans son sein, et en prophétisant la première que Marie avait conçu, devint ainsi plus que prophète. Elle l’annonça sur-le-champ , et elle excita la mère du Seigneur à glorifier Dieu des grAces dont il la comblait. Le don de prophétie parait plus accompli dans Élisabeth, qui a connu aussitôt la conception du Fils de Dieu, que dans saint Jean, qui ne l’annonça que longtemps après sa naissance. Ainsi que j’ai appelé Marie-Madeleine l’apôtre des apôtres, je ne crains pas d’appeler celle-ci prophétesse des prophètes, conjointement avec Amie, cette sainte veuve dont je vous ai longuement parlé.
Si nous examinons jusque chez les Gentils ce don de prophétie, que la Sibylle paraisse ici la première, et qu’elle nous dise ce qui lui a été révélé au sujet de Jésus-Christ. Si nous comparons avec elle tous les prophètes, et Isaïe lui-raéme, qui, suivant saint Jérôme, est moins un propliète qu’un évangéliste, nous verrons encore que cette grâce est bien plus éminente dans cette femme que dans tous les hommes. Saint Augustin, invoquant son témoignage contre les hérétiques, leur dit: « Écoutons la sibylle, leur devineresse, au sujet de Jésus-Christ :
« Le Seigneur, dit-elle, a donné aux hommes fidèles un autre Dieu à adorer ; reconnaissez-le pour son Fils. »
Dans un autre endroit, elle appelle le Fils de Dieu SymboU, c’est-à-dire conseiller. Et le prophète Isàïe dit : « Il sera appelé l’Admirable, le Conseiller. » Saint Augustin , dans le livre dix-huitième de la Cité de IMeu, dit encore : « Quelques-uns rapportent que dans ce temps-là la sibylle (VÉi^thrée avait fait cette prédiidion ; d’autres affirment (|uc c'est plutôt celle de Cumes. » Quelqu’un traduisit eu