‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 31 sur 66 · I.ETTRE D'ABAILARD · texte numérisé non relu

I.ETTRE D'ABAILARD

vers latins les vingt-sept vers grecs dont la prédiction est composée. Voici les sens de quelques-uns :

« En signe du jugement, la terre se mouillera de sueur : un roi , qui doit vivre dans tous les siècles , descendra du ciel, revêtu d’un corps humain, pour juger l’univers. »

En léunissant les premières lettres de chaque vers grec, l’acrostiche donne : « Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur.»

Lactancc cite aussi plusieurs prophéties de la sibylle au sujet de Jésus-Christ :

a 11 tombera ensuite , dit-elle , dans les mains des infidèles ; ils donneront à Dieu des soufflets avec leurs mains incestueuses, et de leur bouche impure ils vomiront contre lui des crachats empoisonnés. Mais il tendra humblement à leurs coups ses épaules sacrées, et il recevra leurs soufflets en silence, de peur qu’on ne reconnaisse le Verbe, et que l’enfer ne soit instruit de son arrivée. Ils le couronneront d’épines. Pour nourriture ils lui donneront du fiel, et pour breuvage du vinaigre : telle sera la table de leur hospitalité. Nation insensée ! tu n’as pas compris ton Dieu, que tous les mortels devaient adorer ; mais , au contraire, tu l’as couronné d’épines, et tu as mélé le fiel dans sa coupe. Le voile du temple se déchirera, et au milieu du jour d’épaisses ténèbres couvriront la terre pendant trois heures ; il mourra , et après trois jours do sommeil, sortant des enfers, il reparaîtra à la lumière pour marquer le principe de la résurrection. »

Virgile, le plus grand de nos poètes, connaissait sans doute cet oracle de la sibylle, puisqu’il y fait allusion dans sa quatrième églogue, où il prédit, sous le règne de César- Âuguste et le consulat de Pollion, la naissance miraculeuse d’un enfant qui devait être envoyé du ciel sur la terre pour effacer les péchés du monde et créer une ère pleine de merveilles. Cet événement avait été révélé au

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poêle, comme il le dil lui-même, par les oracles sibyllins de l’anlrede Cumes. 11 semble convier tons les hommes à se féliciter, à chanter et à (icrire sur la naissance future de cet enfant divin, en comparaison duquel il néglige toute autre pensée comme vile et méprisable :

« Muses de Sicile, cherchez plus haut le sujet de vos chants. Les arbrisseaux et l’humble bruyère ne peuvent plaire à tout le monde. Les derniers temps prédits par l’oracle de Cumes sont arrivés. Les siècles vont se dérouler dans un ordre nouveau. La vierge va revenir, le règne de Saturne va recommencer. Une race nouvelle est envoyée du haut des deux, etc. »

Pesez toutes les paroles de la sibylle, et vous verrez qu’elles renferment clairement ce que la foi chrétienne doit croire de Jésus-Christ. Et dans sa prophétie, dans ses écrits, elle n’a oublié ni sa divinité, ni son humanité, ni son arrivée pour les deux jugements : le premier, dans lequel il a été injustement condamné aux tortures de sa Passion; l’autre, par lequel il jugera justement le monde dans la majesté. Et en faisant mention de sa descente aux enfers et de la gloire de sa résurrection , elle s’est élévée au-dessus des prophètes et même des évangélistes, qui n’ont rien dit de sa descente aux enfers.

Qui n’admirera pas l’entretien, aussi long que familier, auquel le Christ voulut bien s’abaisser avec cette femme païenne de Samarie? L’extrême condescendance avec laquelle il daignait l’instruire excita l’étonnement des apôtres eux-mêmes ? Après l’avoir réprimandée sur son incrédulité et sur la multitude de ses amants, il voulut bien lui demander à boire, et nous savons qu’il ne demanda jamais d’autres aliments à personne. Ses apôtres surviennent, et lui offrent des aliments qu’ils venaient d’acheter, en disant : « Maître, mangez ; » mais il les refuse , en

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disant, coninip pom- s’exrnsor : « J’ai une nourriture a manpt'r que vous ne connaissez pas. » 11 demande luiint'me à i)oin> à cette femme, qui, déclinant une telle faveur, lui dit : « Comment vous, qui êtes Juif, demandezvous à boire à une Samaritaine ? les Juifs n’ont pas coutume de communiquer avec les Samaritains. » Et ensuite ; « Vous n’avez pas de quoi puiser de l’eau, et le puits est profond. » 11 demande donc lui-même de l’eau à une femme infidèle, qui lui en refuse, et il ne se soucie pas des aliments que ses apôtres lui présentent. Quelle est don<^, je vous prie, cette prédilection qu’il accorde à la faiblesse de votre sexe, pour demander de l’eau à une telle femme, lui qui donne la vie à tout le monde, si ce n’est pour montrer ouvertement que la vertu des femmes lui est d’autant plus agréable que leur sexe est plus faible; qu’il a soif de leur salut, et qu’il le désire avec d’autant plus d’ardeur qu’il est certain que leur courage est plus admirable ; et lorsqu’il demande à boire à une femme , il fait entendre qu’il veut qu’elle étanche sa soif par le salut de son sexe. Il appelle cette boisson nourriture : « J’ai, dit-il, une nourriture à manger que vous ignorez, » et il donne l’explication de cette nourriture , en disant : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père, » désignant ainsi que la volonté particulière de son Père est qu’il travaille au salut du sexe le plus faible.

Nous lisons que le Seigneur eut un entretien familier avec Nicodème, chef des Juifs, qu’il le recevait même secrètement, et l’instruisit sur son salut; mais Nicodème n’en retira pas alors un aussi grand fruit. La Samaritaine, au contraire, fut remplie du don de prophétie ; elle annonça la venue du Christ, non-seidemcnt chez les Juifs, mais encore chez les Gentils, en disant : a Je sais que le Messie, qui s’appelle Christ, doit venir; lorsqu’il sera

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arrivé, U nous annoncwa tout ; » et plusieurs citoyens, croyant à ses paroles, se rendirent auprès de Jésus-Christ, crurent en lui, et le retinrent deux jours avec eux, lui qui cependant dit ailletirs à ses disciples : « Eloignez-vous de la voie des Gentils, et n’entrez pas dans la ville des Samaritains. »

Saint Jean rapporte bien que Philippe et André annoncèrent à Jésus-Christ que plusieurs Gentils, qui étaient venus à Jérusalem pour y célélircr un jour de fête, désiraient le voir; mais il ne dit pas qu’ils furent admis, ni que sur leur demande la faveur de son entretien leur ait été accordée comme à la Samaritaine, qui ne l’avait point demandée. C’est par elle qu’il semble avoir commencé la prédication chez les Gentils ; non-stmlement il la convertit, mais par son moyen il se fit beaucoup de prosélytes. f.es mages, éclairés aussitôt par l’étoile et convertis à Jésus- Christ, attirèrent à lui un grand nombre d’hommes par leur doctrine et leurs exhortations , mais ils vinrent seuls à lui de leur propre mouvement : ce qui prouve cJairemenl combien la Samaritaine obtint de confiance auprès des Gentils au nom de Jésus-Christ, puisque, le devançant, annonçant sa venue , et prêchant ce qu’elle avait entendu, elle gagna si promptement à la vérité une grande partie du peuple de son pays.

Si nous feuilletons l’ancien Testament ou l’Écriture «nangélique, nous verrons que les grâces les plus édalantes de résurrection ont été accordées principalement aux femmes jX)ur leurs morts, et que ce n’est qu’à leur sollicitation, ou pour elles-mihnes, que ce miracle s’est opéré. D’abord Élie et Elisée ressuscitèrent des enfants à la prière de leurs mères; et le Seigneur lui-même, en re.ssiiscilant le fils d’une veuve, la fille du chef de la synagogue, et Lazare, à la prière de ses sœurs, a surtout pri-

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vilégié les femmes du bienfait de ce grand miracle. Ce qui fait dire à l’Apôtre, dans son épJtre aux Hébreux : « Les femmes ont recouvré leurs morts par la résurrection; » car cette jeune fdle ressuscitée recouvra son propre corps , et les autres femmes eurent la consolation de voir revivre ceux dont elles pleuraient le trépas. Des preuves nombreuses nous attestent donc la constante faveur dont Jésus-Christ a honoré les femmes. H voulut d’abord les combler de joie, en les rappelant elles-mêmes du sépulcre, ainsi que les personnes qui leur étaient chères ; et n’ont-elles pas obtenu le plus glorieux des titres quand le Sauveur leur apparut, puisqu’elles furent choisies pour être les premiers témoins de sa résurrection ?

Votre sexe parait s’être rendu digne de ces auguste-s témoignages par sa tendresse naturelle et sa pieuse compassion pour le Siûgncur, au milieu de tout un peuple acharné. Car, selon saint Luc, lorsque les hommes le conduisaient au Calvaire! j)Our le crucifier, leurs femmes suivaient en pleumit, et se désolaient. Jésus se retourna vers elles, et, tout ému des larmes de leur pitié, il leur fit entendre , à l’heure môme de son supplice, les paroles de sa gratitude miséricordieuse, en leur prtklisant les malheurs futurs, afin qu’elles pussent s’en garantir :

U Filles de Jérusalem, dit-il, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mômes et sur vos fils ; car le jour est proche où l’on dira : Heureuses les stériles et les entrailles qui n’ont point enfanté ! »

Saint Matthieu rapporte que la femme de ce juge inique avait travaillé avec zèle à la délivrance du Sauveur ;

« Tandis qu’il était assis au siège judicial, sa femme envoya lui dire ; Ne vous embarrassez point dans l’affaire de ce juste , car j’ai été aujourd’hui étrangement tourmentée dans un songe, à cause de lui. »

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A HÉroïSE.

Quand il prêchait, c’est encore une femme qui seule éleva la voix, du milieu de la foule, j)Our lui adresser <!c niitgnifique éloge : « Bienheureust^s les entrailles qui vous ont porté, et les mamelles qui vous ont nourri ! » Mais au cri de son âme et de la vérité le Seigneur opposa une douce réprimande, en lui répondant : « Et moi je vous dis à mon tour : Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui l’accomplissent! »

Seul entre tous les apôtres, saint Jean obtint de Jésus- Christ le privilège d’étre appelé son bien-aimé. Ce même saint Jean dit de Marthe et de Marie : « Jésus aimait Marthe, Marie sa sœur, et Lazare. » Ce même apôtre, qui fut seul appelé le bien-aimé du Seigneur, ainsi qu’il l’atteste lui-même, accorda à son tour à des femmes le privilège d’une dénomination refusée à tous les autres apôtres ; et quoiqu’il associe au même honneur le frère de ces femmes, il les a cependant nommées avant lui, pour montrer qu’elles étaient les premières dans son amour.

Revenons aux femmes chrétiennes : publions avec; admiration, et admirons en les publiant, les effets de la divine miséricorde à l’égard même de celles qui vivaient publiquement dans la prostitution. Quoi de plus vil que la c onduite de Marie-Madeleine et de Marie l’Égyptienne dans les premiers temps de leur vie? Et cependant quelles femmes la grâce divine a-t-elle plus élevées en honneur et en mérite après leur conversion ? La première, ainsi que nous l’avons vu, reste constamment dans le collège des apôtres; la seconde, ainsi qu’il est écrit, déploie une vertu surhumaine dans la lutte et l’austère pénitence des anachorètes. Ainsi le courage de ces deux femmes est au-dessus de celui de tous les différents solitaires, et ces paroles du Seigneur aux incrédules : « Les courtisanes vous précéderont dans le royaume de Dieu, » peuvent s’appliquer

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avec justice aux liommes fidèles ; et, suivant la différence et d’état et de sexe, les premiers deviendront les derniers, et les derniers deviendront les premiers.

Enfin, qui pourrait ignorer que les exhortations dn Christ et le conseil de l’Apôtre ont allumé dans le cœur des femmes un tel amour de la chasteté, qu’elles s’ofiBcirent elles-mêmes en holocauste au Seigneur, par la voie du martyre, pour consecA er la pureté de la chair avec celle de l’Ame, et qu’elles ont voulu, couronnées dans un double triomphe, suivre dans toutes ses voies l’Agneau, époux des vierges ? Cette vertu parfaite, si rare dans les hommes, s’est fréquemment manifestée dans les fenunes. Il s’en est même tromé parmi elles qui, dans leur zèle magnanime pour la pureté, n’ont pas craint de se défigurer ellesmêmes pour ne pas perdre cette innocence qu’elles avaient vouée à Dieu, et pour parvenir vierges à l’époux des vierges. Celui-ci a prouvé, par un mémorable événement, combien le pieux sacrifice de ces jeunes femmes lui était agi-éable. Dans une éruption de l’Etna, un peuple entier d'infidèles implora l’assistance de sainte Agathe, et opposa son voile aux flots de lave embrasée. Dieu permit que cette barrière fut suffisante, et la foi de ce peuple le sauva de l’incendie dans lequel il devait périr tout entier, corps et Ame.

Nous ne voyons pas qu’un capuchon de moine ait jamais opéré un tel prodige. Nous savons bien qu’Elie divisa les eaux du Jourdain avec son manteau, et qu’Élisée s’en servit également pour s’ouvrir un passage dans le sein de la terre; mais le voile de cette vierge a sauvé une foule de Gentils des dangers qu’ils couraient pour leurs âmes et pour leurs corps, et par leur conversion il leur a ouvert le chemin du ciel. Une chose encore relève la gloire de oes saintes femmes et la dignité de leur rang, c’est qu’elles se

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consacrent elles-m^mes par tes paroles suivantes : a II m’a engagée par son anneau, c’est à lui que je suis mariée. » Ce sont les paroles de sainte Agnès, et la formule de profession par laquelle les vierges sont mariées à Jésus- Christ.

Si l’on veut examiner, même chez les païens, quelle fut la eonstitution de votre Ordre et la vénération dont il fut l’objet; si l’on veut citer quelques exemples pour votre encouragement et TOtre instruction, l’on reconnaîtra sans peine divers établissements qui étaient l’ébauche et le prélude de l’état religieux, excepté en ce qui concerne la foi. L’Église meme a conservé dans les pratiques et les usages des païens et des Jdifs ce qu’elle a trouvé de meilleur, en faisant les modifications convenables. Qui peut ignorer qu’elle a tiré de la Synagogue fous les ordres ecclésiastiques, depuis le portier jusqu’à l’évêque, l’usage même de la tonsure qui caractérise le clerc, les jeiïnes des Quatre- Temps, et le sacrifice des azymes, les ornements sacerdotaux, la dédicace des églises, et d’autres cérémonies? .\’est-il pas notoire que, par une condescendance salutaire, elle a maintenu chez les Nations converties les dignités séculières, celles des rois et des autres princes, certaines lois pour le gouvernement, certains principes de philosophie morale? On n’ignore pas non plus que la religion a emprunté d’elles plusieurs grades de dignités ecclésiastiques, la pratique de la continence et le vœu de la pureté corporelle? Nos évêques, en effet, et nos arclievêques actuels, représentent exactement leurs tlamines et leurs archiflamines, et les temples qui étaient alors élevés aux démons ont été dans la suite consacrés à Dieu, et dédiés à la mémoire des saints.

Nous savons que les païens honoraient la virginité par d’éclatants honneurs, tandis que la malédiction de la Loi

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l-ETTHE I)’aBAII.ABÜ

forçait l(>s Juifs à sc marier : et eette pureté de la ehair était considérée chez eux comme une vertu si éminente, que leurs temples étaient remplis di; femmes qui avaient voué leur vie au célibat. Saint Jérôme, dans son troisième livre sur l’épltre aux Galates, dit : « Que ferons-nous donc, nous autres chrétiens, si, pour notre condamnation, nous voyons des moinesses-femmes se consacrer à Junon, des moinesses-vierges, à Vesta, et des gens qui gardent la continence à d’autres idoles? Or, il appelle les unes moinessesfemmes et les autres moinesses-vierges, faisant ainsi comprendre que les premières avaient connu des hommes, et que les autres étaient réellement vierges, c’est-à-dire avaient vécu seules; car de uovoç (stml) vient moine, c’està-dire solitaire. Le même, après avoir rapporté plusieurs «“xemples de la chasteté ou de la continence des femmes païennes, dans son livre contre Jovinien, dit encore : « J'ai multiplie les exemples dans cette nomenclature de femmes. C’est pour que les chrétiennes qui méprisent la pureté évangélique apprennent du moins la chasteté à l’école des païens. »

Pour prouver encore combien la chasteté est agréable à Dieu, et combien cette vertu lui a été chère chez les païens mêmes, saint Jérôme rappelle dans le môme livre les grâces et les prodiges dont le Seigneur l’a récompensée parmi les infidèles. « Que dirai-je, continue-t-il, de la sibylle d’Éry thrée, de celle de Cumes et des huit autres ? car, selon Varron, elles étaient dix. Leur vertu caractéristique était la virginité, et la récompense de cette virginité, le don de prophétie. » Ensuite ; « On rapporte que Claudia, vierge vestale, soupçonnée d’avoir trahi son vœu, conduisit avec sa ceinture un vaisseau que des milliers d’hommes n’avaient pu traîner. » Sidoine, évêque de Clermont, dans son épttre à son livre, fait allusion à cet événement :

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« Telle ne fut point Tanaquil, ni celle dont tu fus le père, grand Tricipitin ! ni cette vierge consacrée àVesta Phrygienne, qui, sur les eaux gonflées du Tibre, conduisit un vaisseau avec une tresse de ses cheveux. »

Saint Augustin, dans son livre vingt-deuxième de la Cité de Dieu, dit : « Si nous en venons aux miracles qui ont été faits par leurs dieux, et qu’ils opposent à nos martyrs, ne trouverons-nous pas qu’ils militent pour nous, et qu’ils sont entièrement à notre avantage ? Parmi les grands miracles de leurs dieux, le plus remarquable, assurément, est celui que Varron cite au sujet de cette vestale qui, accusée injustement de s’être laissé déshonorer, remplit un crihle de l’eau du Tibre, et l’apporta devant ses juges sans qu’il en coulât une goutte. Qui a soutenu le poids de cette eau, malgré tant d’ouvertures? Dieu tout-puissant n’a-t-il pas pu ôter la pesanteur à un corps terrestre, et en faire un corps vivifié dans les mêmes conditions élémentaires, s’il l’a voulu, lui l’esprit vivifiant de toutes choses? »

Ne soyons point surpris si par ces miracles, et par d’autres encore, le Seigneur a glorifié la chasteté des infidèles eux-mêmes, ou s’il a permis que l’éclat en fût rehaussé par l’organe du démon; c’était pour amener les fidèles à pratiquer une vertu qu’ils voyaient si grandement honorée dans les païens mêmes. Nous savons que c’est à la dignité et non à la personne de Caïphe que le don de prophétie a été accordé, et que si quelquefois les faux apôtres ont fait des miracles, c’est plutôt à cause de leur dignité que de leur personne. Est-il donc surprenant que le Seigneur n’ait pas accordé cette faveur à la personne des femmes infidèles, mais à leur chasteté, pour détruire une fausse accusation intentée contre l’innocence d’une vierge? 11 est certain, en effet, que l’amour de la chasteté est une vertu, même dans les infidèles, comme l’observation de la foi

LETTRE I>’.4BAIEARD

conjugale est un don de Üieu chez tous les hommes. H ne faut donc pas s’étonner si Dieu honore ses dons^ et non l’erre<ip du [«ganisme, par des prodiges accordés seulement aux infidèles, surtout (piand il délhre par là rinnoceiRT aceusée, et qu’il confond la malice des méchants, et surtout s’il doit ainsi faire avancer les hommes dans cette vertu si nn^nitiquement couronnée, qui rapproche l’infidèle iiuHiie de la perfection, à mesiure qu’il s’éloigne des voluptés clwrnelles.

C’est de là que saint Jérôme et plusieurs .autres docteurs ont conclu avec grande raison contre l’hérétique Jovinien, cet eimetni de la chasteté, qu’il devait rougir de la vertu des païens, puisqu’il n’admirait pas celle des chrétiens. Qui pourrait en eftét méconnaître les dons du Seigneur dans la puissatu'e des princes infidèles, quoiqu'ils en fassent mauvais usage, dans l’amoiH* de la justice, la douceur qui leur est commandée par la loi naturelle, et les autres honnes qualités qui conviennent aux princes ? Qui pourrait nier que ce soient là de Iwnnes choses, parce qu'elles sont mélangées de mal, surtout lorsque saint Augustin et la laison même assurent qu’il ne saurait y avoir de mal que dans une bonne nature? Qui n’approuverait ce vers d’Horace : « Les gens de bien fuient le mal par amour pour la vertu. »

Ne fùt-ce que pour encourager les souveraitis à prati- (juer les vertus de Vt'spasien, qui Ji’acceptera point comme une vérité, au lieu de le contestei’, le miracle que, suivant le rapport de Suétone, il fit avant d’être empereur, en guérissant un aveugle et un boiteux? 11 en est do même de ce que saint Grégoire obtint, dit-on, pour l’âme de Trajan.

Si les lionnnes savent distinguer une perle dans un bourbier et séparer le grain de la paille. Dieu ne peut igno^

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rer les grâces qu’il a accordées aux infidèles, et haïr en eux ses bienfaits. Plus les faveurs dont ils les comble sont éclatantes, plus il prouve qu’il en est l’auteur, et que k méchanceté des hommes ne saurait les altérer; plus il nous enseigne quelles doivent être les espérances des fidèles, si les infidèles sont ainsi traités.

Rien ne prouve mieux la vénération des païens pour la chasteté des personnes consacrées au service de leurs temples, que la peine terrible dont ils punissaient la vestale infidèle à son vœu. Juvénal parlant de ce supplice dans sa quatrième satire, contre Crispinus, dit :

(( Hier était étendue à ses cébïs la prêtresse aux bandelettes sacrées , qui va entrer toute vivante aujourd’hui dans le sein de la terre. »

Saint Augustin, dans son livre troisième de la Cité de Dieu, s’exprime ainsi : « Les anciens Romains enterraient toutes vives les pi'êtresses de Vesta convaincues d’incontinence. Quant aux femmes adultères , ils se contentaient de leur infliger quelques peines, et ne les faisaient point mourir. » Ils établissaient une grande différence enti’e les deux crimes, et vengeaient plus cruellement la 'couche des dieux que celle des hommes.

Chez nous, les princes chrétiens ont pourvu à la conservation de la chasteté monastique avec des soins proportiontiés à la sainteté reconnue de cet état. C’est ce que prouve la loi de l’empereur Justinien : « Si quelqu’un ose, non pas ravir, mais essayer seulement de séduire les vierges saintes, dans la vue de contracter mariage avtr elles, qu’il soit puni de moi't. »

La discipline ecclésiastique cherche plutôt le rep<‘ntir du pécheur que sa perte; on sait pourtant combien elle est attentive à prévenir vos chutes par la sévérité de scs décrets. Le pape Imiocent écrivant à Victricius, évêque de

LETTRE d’aBAILARD

Rouen, lui disait à ce sujet : « Si celles qui épousent Jésus-Clirist spirituellement, et qui reçoivent le voile de la main du prêtre, passent ensuite à des noces publiques, ou se livrent à un commerce secret, il ne faut les admettre à la pénitence qu’après la mort de l’homme avec qui elles auront vécu. Mais celles qui, n’ayant pas encore reçu le voile sacré, auraient cependant feint de vouloir vivre dans l’élat de virginité, il faudra les soumettre quelque temps à la p«!nitencc, parce qu’elles n’en avaient pas moins promis fidélité à Dieu, quoiqu’elles ne fussent pas voilées. »

En effet , s’il n’y a pas moyen de rompre un contrat de bonne foi passé entre les hommes , à plus forte raison ne peut-on violer impunément une promesse faite à Dieu. Car, si saint Paul dit que même les femmes qui rompent le veuvage qu’elles s’étaient promis de garder doivent être condamnées pour avoir manqué à leur premier engagement, combien plus criminelles sont les vierges qui n’ont pas gardé la foi qu’elles avaient jurée ? C’est ce qui fait dire au fameux Pélage, dans sa lettre à la fille de Maurice : « La femme qui se rend adultère à l’égard de Jésus-Christ est plus coupable que celle qui viole la foi jurée à son époux. C’est pourquoi l’Église romaine a prononcé depuis peu un jugement si rigoureux sur cette matière, qu’elle admet à peine au bienfait de la pénitence les femmes qui souillent par un commerce impur le corps qu’elles ont consacré à Dieu. »

Si nous voulons examiner les soins, l’attention, la charité que les saints Pères, à l’exemple du Seigneur luimême et des Apôtres, ont toujours eus pour les femmes consacrés à Dieu , nous verrons qu’ils les ont soutenues et dirigées dans cet état, avec un zèle plein d’amour, par des instructions sans nombre et des exhortations multipliées. Sans parler des autres, il me suffira de citer les princi-

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A HÉLOÏSE

paux docteurs de l’Eglise, ürigèiie, saint Ambroise et saint Jérôme. Le premier, qui, sans contredit, est le plus grand philosophe des chrétiens , se dévoua si complètement aux femmes professes qu’il alla jusqu’à se mutiler lui-même, suivant ce que rapporte l’Histoire ecclésiastique, pour éloigner tout soupçon qui aurait pu l’empêcher de les instruire et de les exhorter. Saint Jérôme , à la prière de Paule et d'Eustochium, n’a-t-il pas laissé à l’Église une riche moisson de divins ouvrages , entre autres 1e sermon sur l’Assomption de la mère de Dieu, expressément composé à leur demande, ainsi qu’il l’avoue lui-même: «Puisque mon excessive tendresse pour vous ne me permet pas de rien refuser à vos désirs, j’essayerai ce que vous voulez. » Nous savons cependant que plusieurs grands docteurs, aussi éminents par leur dignité dans l’Église que par la sainteté de leur vie, lui ont souvent écrit de fort loin pour lui demander quelques lignes, sans pouvoir les obtenir. Saint Augustin dit, dans son second livre des Rétractations : « J’ai adressé au prêtre Jérôme, qui demeurait à Bethléhem, deux livres, l’im sur l’origine de l’âme, l’autre sur ces paroles de l’apôtre saint Jacques : « Celui qui observant la loi tout entière la viole sur un seul point, est coupable comme s’il l’avait toute violée. » Je voulais avoir son avis sur ces deux ouvrages ; dans le premier, moimême je ne tranche pas la question ; dans le second j’ai donné ma solution , et je lui demandais s’il l’approuvait , le priant de m’éclairer. Il m’a répondu, tout en m’approuvant de demander conseil, qu’il n’avait pas le temps de me répondre. Ce n’est donc qu’après sa mort que j’ai publié ces ouvrages, car tant qu’il a vécu je n’ai pas voulu les faire paraître, pensant toujours qu’il finirait peut-être par satisfaire à ma demande, et que j’aurais l’avantage de publier en même temps sa réponse. »

LETTnE d'ABAILARD

Voilà donc saint Augustin, un si gi'Hiid homme, qui attend longues annét's de saint Jérôme une simple et courte réponse, et qui ne l’obtient pas, tandis qu’à la prière de ces femmes pieuses, nous savons que celui-ci a passé les jours et les nuits soit à écrire de sa main, soit à dicter plusieurs ouvrages considérables, et témoigné en rela même plus d’égard pour elles que pour un évéque. S’il a soutenu leur vertu avec tant de zèle, s’il n’a voulu la contrister en rien, c’est peut-être parce qu’il connaissait la fragilité de leur nature. En elfet, l’ardeur de sa charité vis-à-vis des femmes est quelquefois si grande, qu’il parait passer les bornes <le la vérité dans les louanges qu’il leur donne, eomme s’il avait éprouvé luimême ce qu’il dit ailleurs : a La charité n’a point de mesure. »

C’est ainsi qu’en commençant la vie de sainte Paule il s’écrie , comme pour captiver l’attention du lecteur : « Quand tous mes membres deviendraient des langues, quand toutes les parties de mon corps pourraient parler le langage des hommes, je ne dirais rien qui fftt digne dos vertus de la sainte et vénérable Paule. n Cependant il a écrit la vie de plusieurs saints Pères , qui est un tissu bien plus étonnant de miracles et de prodiges; mais il s’en faut qu’il leur donne les louanges dont il a comblé cette veuve. Il porte ces louanges à un tel excès, au commencement de la lettre qu’il écrit à la vierge Démétriade, qu’il semble tomber dans une flatterie immodérée :

« De tous les ouvrages, dit-il, que j’ai ctmiposés, depuis ma naissance jusqu’à ce jour, soit de ma main, soit par d’autres (jui les écrivaient sous ma dictée , celui que j’entreprends aujourd’hui est le plus difficile, car il s’agit d’écrire à Démétriade, 1a vierge du Seigneur , la fuemière dans Rome et par sa naissance et par ses richesses ; et si je

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veux rendre justice ii chacune de ses vertus, je passerai pour un flatteur. »

La plus chère mission pour ce saint docteur était d’amener le sexe faible à l’étude austère de la vertu ; et pour réussir il employait tous les artifices de la parole. Ses actions nous offrent même, à cet égard, des arguments plus forts que ses écrits : il cultiva les pieuses femmes avec une prédilection si marquée , que l’ardeur même de sa charité fit tache à sa réputation. Il nous en instruit luimême dans sa lettre à Asella, en parlant des faux amis et de ses détracteurs :

« Quoique plusieurs me regardent comme un scélérat couvert de honte, vous faites bien pourtant de croire à la vertu de tels scélérats, en les jugeant d’après votre àme. Car il est difficile de juger le serviteur d’autrui, et la bouche qui calomnie le juste sera difficilement pardonnée. J’en ai vu qui me baisaient les mains, et qui, par derrière, me déchiraient avec une langue de vipère. Ils me plaignaient du bout des lèvres; intérieurement ils se réjouissaient de mon mal. Qu’ils disent s’ils ont trouvé en moi autre chose que ce qui convient à un chrétien? On ne me reproche que mon sexe, et l’on n’y songerait pas si Paille ne venait à Jérusalem. * Ensuite : « Avant que je connusse la maison de' îainle Paule, c’était sur mon cximplc un concert de louanges dans toute la ville. On était unanime à me reconnaître digne du souverain pontificat. Mais du moment que, pénétré des mérites de sa sainteté, j’ai commencé à lui rendre hommage, à la fréquenter et à l’instruire, de ce moment toutes mes vertus m’ont abandonné. »

Et dans la même lettre : « Saluez, dit-il, Paule et Eustochiiim ; lion gré, mat gré, elles sont à moi en Jésus-Clirist. »

Nous lisons que l’indulgente familiarité à laquelle le

LETTRE d’aBAILARP

Seigneur lui-même voulut bien descendre avec la bienheureuse pécheresse, donna de la défiance au pharisien qui l’avait invité, puisqu’il se disait en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait bien qui est celle qui le touche, et que c’est une femme de mauvaise vie. » Il n’y a donc rien d’étonnant que, pour gagner de telles âmes, qui sont les membres mêmes du Christ, les saints, à son exemple,*n’aient point reculé devant le sacrifice de leur réputation. N’est-ce pas pour éviter des soupçons semblables que le grand Origène eut le courage de faire subir à son corps une cruelle mutilation ?

L’instruction et l’encouragement du sexe faible n’ont pas seuls mis en relief la merv'eilleuse charité des saints Pères à l’égard des femmes; le désir de les consoler leur a souvent fait déployer un inépuisable trésor de zèle, et pour adoucir leurs chagrins, — admirable excès de compassion ! — ils leur ont quelquefois promis des choses contraires à la foi. Telle est cette assurance que saint Ambroise osa donner aux sœurs de l’empereur Valentinien, que leur frère était sauvé, lui qui n’était que catéchumène lorsqu’il mourut ; assurance qui paraît être bien éloignée de la foi catholique et de la vérité de l’Évangile. Mais ces saints docteurs n’ignoraient pas combien la vertu du sexe faible a toujours été agréable à Dieu.

Nous voyons des vierges sans nombre imiter la chasteté de la mère du Sauveur, afin de pouvoir suivre l’Agneau dans toutes ses voies, tandis que nous connaissons peu d’hommes qui aient atteint cet état de perfection. Par amour pour la vertu, plusieurs se sont elles-mêmes donné la mort, pour conserver devant Dieu la pureté de cette chair qu’elles lui avaient consacrée ; et leur martyre volontaire, loin d’être repris, leur a mérité l’homieur de la canonisation et la dédicace de plusieurs églises.

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A IIKLOÏSK.

Si les vierges mariées, avant d’être une seule eliair avec leur mari, se décident à embrasser la vie monastique, et à renoncer à l’époux terrestre pour prendre l’époux céleste, la faculté leur en est accordée. Les hommes ne sont pas libres d’en faire autant.

Quelques femmes ont porté cet amour de la pureté au point de se revêtir, pour la protéger, des habits de l’autre sexe, malgré la défense de la loi, et de briller au milieu des moines par des vertus si éclatantes, qu’elles ont mérité de devenir abbés. C’est ainsi que sainte Eugénie, avec la pieuse complicité de l’évêque Hélénus, et même par son ordre, prit l’habit d’homme, et, baptisée par lui, fut admise dans un monastère de religieux.

Je pense, ma très-chère sœur en Jésus-Christ, avoir suffisamment répondu à la première question de votre lettre. Vous connaissez à piésent l’autorité de votre Ordre, sa dignité, la considération dont il jouit; vous marcherez vers le divin but de votre profession avec ce zèle ardent et ce pas affermi que peut seule donner le sentiment de son excellence. Maintenant je répondrai à la seconde, si Dieu m’en fait la grâce : j’espère l’obtenir par vos mérites et par vos prières. Adieu.

LETTRE

A nfil.OÏSE ABAH.ARU.

Déjà j’ai satisfait, selon mon pouvoir, à une de vos demandes; il me reste à faire. Dieu aidant, le surplus de ce que vous désirez de moi, vous et vos filles spirituelles, c’est-à-dire à vous iraeei un plan de vie religieuse qui soit comme la régie de votre sainte profession, afin que la parole écrite vous dirige plus sûrement que l’Iiabitude dans la conduite que vous devez tenir.

Pour accomplir ce travail voici ce que je me propose : je prendrai les meilleures règles suivies dans les couvents, les instructions que présentent les saintes Écritures, et les conseils de la raison, pour en faire un corps de doctrine. Vous êtes le temple spirituel du Seigneur : chargé de l’embellir, je veux l’orner en quelque sorte de peintures excellentes qui résument dans une œuvre unique les perfections disséminées de plusieurs modèles.

LETTRE d'aBAILARD

Dans <•<*! ouvrapre nous imiterons le peintre Zeuxis; ce qu’il a cru devoir faire pour la décoration d’un temple de pierre, nous le ferons pour l’embellissement d’un édifice tout spirituel. Les Crotoniates, c.omme Cicéron le rapporte dans sa RlnHorique, l’avaient appedé pour enrichir des plus belles peintures un temple qui était pour eux l’objet d’une vénération particulière. Pour mieux remplir sa tâche, il choisit dans la ville cinq des plus belles vierges qu’il y put trouver, afin de les avoir sous ses yeux pendant son ti avail, et de reproduire toutes leurs beautés dans ses tableaux. On peut croire qu’il agissait ainsi pour deux raisons. D’abord, comme nous l’apprend le sage cité plus haut, Zeuxis avait une habileté merveilleuse à peindre les femmes; ensuite les formes féminines sont naturellement plus élégantes et plus exquises que celles de l’homme. Quant au choix qu’il fit de plusieurs vierges, c’est, dit le même {diilosophe, qu’il ne croyait pas trouver dans une seule l’ensemble de toutes les perfections : il savait que nulle femme n’est assez favorisée de la nature pour offrir la même beauté dans toutes les parties de son corps, la nature elle-même ne voulant rien produire de parfait en ce genre, pour ne pas épuiser ses dons sur un seul sujet, de manière à ne s’en rt'-server aucun pour les antres.

Ainsi, pour peindre la beauté de fâme, pour décrire toutes les perfections d’une épouse du Christ, pour tracer le portrait d’ime vierge consacrée à Dieu, qui soit comme un miroir que vous ayez sans cesse devant les yeux pour y voir votre laideur ou votre beauté, les nombreux enstngnements des saints Pères, les plus sages règles des couvents, me serviront à tracer la règle de votre vie ; je prendrai la fleur de chaque détail, à mesure qu’il viendra s’offrir à mon esprit, et je réunirai comme en un faisceau tout ce qui me paraiira convenir à la sainteté de votre profession.

A HÉLOÏSE

Ce nVst pas seulement aux monastères de femmes que je ferai mes emprunts; je mettrai aussi à contribution les couvents de religieux. Unies à nous par la communauté de nom et par la profession de continence, les mêmes pratiques vous conviennent, à peu d’exceptions près. Je tirerai donc de ces règles certaines fleurs pour embellir les lis de votre chasteté, m’attachant à bien peindre une épouse du Christ avec plus de zèle que Zeuxis n’en a mis à faire le simulacre d’une idole. Il a pensé que cinq vierges lui suffiraient pour modèles : avec cette mine si riche d’enseignements que m’offrent les écrits des Pères, soutenu par la grâce divine, je ne désespère pas de vous laisser un ouvrage plus parfait que le sien, de manière qu’il vous fasse atteindre jusqu’à l’excellence de ces cinq vierges sages que le Seigneur nous propose, dans son Evangile, conune le type de la sainteté virginale. Pour que l’effet réponde à mon zèle j’ai besoin de vos prières. Je vous salue en Jésus- Christ, épouses de Jésus-Christ.

SUIT LA lŒGLE DES RELIOIEUSBS.

LETTRE

D’ABAILAEI) A HELOÏSE'

fFRAGMENT)

C’est sur vos instantes prières, Héloïse, ma sœur, qui me fêtes chère autrefois dans le siècle, et qui aujourd’hui ni êtes plus chère en Jésus-Christ, que j’ai composé ces (liants nommés Hymnes par les Grecs, et par les Hébreux Tchillim. Lorsque vous me pressiez de les écrire , vous et les saintes femmes qui habitent avec vous, j’ai voulu connaître les motifs de votre demande ; car il me semblait superflu de vous composer de nouvelles hymnes, quand vous en possédiez tant d’anciennes ; je regardais d’ailleurs comme une espèce de sacrilège de préférer ou seulement d’égaler aux chants antiques des saints les cliants nouveaux d’un pécheur.

’ Le premier fragment de celte lettre a «lé découvert il Bruxelles dans un manuscrit de la Bibliothèque Royale, inscrit dans le catalogue sous le n" 10158, par M. Oeliler, savant philologue allemand. Les deuxautres fragments ontété signalés et publiés en!84i, par un Français, M. Alex. Lenoble, dont nous reproduisons la tr.l- (ludiun.

i.unnF, ü'auailari)

Parmi les divorscs réponses que j’ai reçues de plusieurs d’entre vous, je me rapptdle que vous particulièrement vous mettiez en avant ces raisons :

« Nous savons , me disiez-vous , que pour le choix des psaumes et des hymnes , l’Église latine et surtout l’Église gallicane obéissent à l’empire de l’habitude plutôt qu’à celui de l’autorité, car nous ignorons encore de quel auteur est la traduction du psautier adopté par l’Église gallicane ; et même, s’il faut en croire sur ce point ceux qui nous ont fait connaître la diversité des traductions, celle-ci s’éloigne de toutes les autres, et ne mérite nullement, ce me semble, de faire autorité ; mais telle est la force de la coutume que, tandis que pour les autres livres de la Bible nous suivons la traduction correcte de saint Jérôme, pour le psautier, qui est de tous les livres le plus fréquemment lu, nous nous contentons d’une traduction apocTyphe. Quant aux hymnes dont nous nous servons aujourd’hui, il y règne un tel désordre, que jamais, ou du moins bien rarement, l'intitulé ne nous apprend quelles elles sont, ni qui les a composées; et si nous croyons connaître les auteurs de quelques-unes , comme Hilaire et Ambroist' , les premiers compositeurs de ce genre de poème, et après eux Prudence et d’autres encore, toutefois la mesure des syllata s y est souvent si mal observée que les paroles sont rebelles à la mesure du chant, sans laquelle il n’y a point d’hymne, car la définition de l’hymne est VKloge chanté de la Divinité.

« Vous ajoutiez que nous manquions d’hymnes spéciales jjour le plus grand nombre des fêtes, t<‘lles que celles des Innocents, des Évangélistes et de ces saintes qui ne furent ni vierges ni martyres. Énfin, disiez-vous, il y a plusieurs de ces hymnes qui font mentir ceux qui les chantent, ou parce qu’elles ne s’appliquent pas au temps, ou parce que

A HÉLOÏSE

leur (emie sont peu conformes à la vérité. Ainsi il arrive souvent que les fidèles, einptîchés, soit par quelque circonstance fortuite, soit par la manière dont les offices sont distribués, devancent ou laissent passer l’heure prescrite; si bien qu’ils sont forcés de mentir, au moins en ce qui concerne le temps , chantant le jour les hymnes de la nuit, ou la nuit les hymnes du jour. »

11 est certain, en effet, d’après l’autorité des prophètes et les institutions de rÉ{{tise, que la nuit même doit avoir des chants pour la Divinité, ainsi qu’il est écrit : Memor fui nocte, etc. ; et encore : Media nocte surgebam ad confUendum tibi, c’est-à-dire, pour ti; louer. Et les sept autres louanges dont parle le môme prophète, septies in die, etc., ne peuvent se chanter que le jour; car la première qui est appelée Matutinœ laudes , et dont il est dit dans le môme prophète : In matutinis , etc. , doit se chanter au point du jour, quand l’aurore ou lucifer commence à luire. Cette distinction est observée dans la plupart des hymnes; et par exemple, quand le poète dit: Nocte surgentes. etc., et encore : Noctem canendo, etc., ou Ad confitendum surgimus, morasque, etc.; et ailleurs ; Nox atra, etc.; ou Nàm lectulo consurgimus, etc. ; et encore : Utquique horas noctium, etc.; et autres paroles semblables; ces hymnes témoignent assez d’elles-mômes qu’on doit les chanter pendant la nuit, et de môme les hymnes du matin et les autres indiquent souvent à quelle heure du jour on les doit chanter ; par exemple, quand il est dit : Nccè jàm noctis tenuatur umbra, etc, ; et encore : Lux eccè , etc. ; ou Aurora spargit polum , ou Aurora lucis, etc.; et ailleurs : Aies diei nuntius, etc.; ou Ortum refulget lucifer, etc.; ces passages, et d’autres semblables, nous apprennent à quelle heure ces hymnes doivent se chanter. Or, ne pas observer ces heures , c’est faire men-

2jf lEiriiE d'abailard a iiéloïse.

tir les (liants qui s’y rapportent. Et pourtant, ce qui le plus souvent nous empêche de nous conformer au temps précis, c’est moins la négligence que la nécessité ou la distribution des offices, comme cela se pratique journelh*ment dans les (“glises paroissiales ou mineures, les occupations du peuple forçant de faire tous les offices de jour, et presque à la suite l’im de l’autre.

Et ce n’est pas seulement l’inobservation des heures qui nous fait mentir, mais encore quelques auteurs d’hymnes , lesquels , soit qu’ils aient jugé des autres cœurs par la perfection du leur, soit que, par un zèle d’imprévoyante piété, ils aient voulu exalter les saints, ont tellement dépassé les bornes , qu’ils nous font chanter dans ces hymnes contre notre conscience , et comme sous l’empire d’une autorité tout-à-fait étrangère. 11 y a en elfet bien peu de gens qui, pleurant et gémissant dans l’ardeur de la contemplation , ou dans la componction de leurs ptkhés, puissent véritablement dire : Preces gementes, etc. ; et encore : IS'ostros pius, etc. ; et tels autres passages qui ne conviennent qu’à des élus, c’est-à-dire au petit nombre. N’y a-t-il pas présomption à chanter chaque année : Martine, par apostolis , etc.? ou à glorifier immcxlérément de leurs miracles quelques confesseurs, en chantant : Ad sacrum cujus tumulum, etc. ? Votre sagesse en décidera.

« Ce sont ces raisons et d'autres semblables , ainsi que le respect dû à votre sainteté, qui m’ont décidé à écrire des hymnes pour tout le cours de ranné“e; vous m’avez prié sur cet objet, épouses et servantes du Clrrist , et moi je vous prie à mon tour de soulever par l’eflfOTt de vos prières le fardeau que vous avez mis sur nos épaules, afin que, travaillant ensemble, celui qui S(*me et celui qui moissonne puissent ensemble se réjouir.

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