LETTRE DE BÉRENGER
Quelques religieux jettent sur mes épaules un fardeau de damnation : sur ma tète innocente j’aperçois (périlleux honneur!) l’effrayant diadème de l’enfer. Ils disent, ces chers frères, que ma langue est un mal inquiet, et que l’envie seule a vomi mon livre contre l’abbé de Clairvaux. Car, ils l’attestent, c’est un homme d’une sainteté si grande, que, déjà voisin du ciel, il plane au-dessus des opinions humaines. Faiseurs d’apothéoses, vous êtes du saint bercail, et je vois bien vos blanches toisons : vous ne voulez pas être des serpents, mais des colombes ; toutefois votre langue est infectée de folie. L’abbé n’est-il pas homme? N’est-il pas avec nous naviguant dans cette vaste mer, et forçant de bras comme nous, au milieu de reptiles sans nombre ? Son navire vogue mieux, sa marche est plus prospt're, mais les flots peuvent s’irriter. L’Auster n’a point juré de respecter sa mâture; Borée ne lui a pas fait sa soumission ; l’Ëurus et le Notus n’ont point abdiqué leurs menaces, et peuvent lui réserver d’autres assauts; enfin, il n’a point arraché àÉole, roi des vents, une trêve d’hostilités. Quel vin peut séjourner dans la poix sans changer de saveur? Aussi l’apôtre saint Paul désirait-il que son vin fût séparé de son vase de poix, et versé dans le vase de gloire, lorsqu’il disait : « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? » N’est-ce pas comme s’il disait : Je suis le vin de Dieu, et je suis dans la poix ; mais si je reste encore en compagnie avec elle, je crains de rapporter l’odeur de la poix à celui qui m’y a renfermé. L’abbé peut donc et monter en haut comme la flamme, et tomber en bas comme le limon. 11 n’a pas encore sa demeure fixe au firmament, ce n’est pas encore un soleil ! Va pour une lune, si vous voulez. Que personne au moins n’aille penser que c’est pour lui faire injure que j’ai pris la plume. A mon avis, il est le saintMartin de notre
A L ÉVÊQl'E DE MESDE.
époque. Je parle à vos cœurs candides dans la simplicité de mon âme, et sans arrière-pensée. Je pense de l’abbé que c’est une lampe qui brûle et qui brille; mais cependant elle est dans son vase de terre. Est-ce faire outrage à l’or, quand on lui donne des louanges, d’en dédaigner la scorie? Vous louez l’abbé, je le loue davantage. — Pourquoi donc écrire si amèrement contre un homme dont tu as si bonne opinion? — Ouvrez, ouvTez vos oreilles, afin qu’elles boivent la raison.
Il avait condamné Abailard, mon précepteur, la trompette de la foi, le champion de la loi divine, un homme qui marchait d’un pied royal dans les sentiers évangéliques. Il avait, dis-je, condamné Abailard sans l’entendre : il avait étouffé sa voix. J’étais à cette époque un jeune homme; mes joues impulK'res ne s’ombrageaient encore que d’un léger duvet, et le désir de figurer dans les tournois scholastiques m’échaufl'ait vivement la cervelle. Un combat véritable était une bonne fortune : je me mis en tête de justifier Abailard et de confondre l’audace de l’abbé. — Mais, disent mes adversaires, tu ne devais pas te mesurer avec un si grand théologien ; tu es la béte condamnée à la plaine, et qui ne doit pas toucher à la montagne. — Tout beau, frères! c’est à un homme que vous parlez; faut-il que je vous le rappelle? Où l’abbé adresse-t-il des prétentions? A la .science? moi aussi. A la théologie? moi aussi. A la foi? moi aussi. A la sainteté? ici je me retire. Est-ce donc un crime que le fidèle se prenne au fidèle, le petit au grand, le laïque au religieux, pour le réfuter? J’ai mordu, je l’avoue; mais ce n’est point le béat contemplatif, c’est le philosophe ; ce n’est point le confesseur, mais l’écrivain : j’ai attaqué, non pas l’intention, mais la langue; non pas le cœur, mais la plume; non les méditations de Thomme, mais son rêve. Que les gens instruits lisent l’A-
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