I.ETTRE DE BEHENGER
pologt'liqiie qui est mon œuvre, et si j’ai parlé à tort contre le seigneui' abbé, qu’on me réfute hardiment. Parcourez, de l’Orient à l’Occident, toute la série des monuments de l’esprit humain, et vous verrez que dans le champ de la philosophie, toujours ce fut chose permise de se reprendre mutuellement toutes les fois que l’occasion est juste. Colotès, ce babillard éternel, reproche durement à Platon, le prince de la philosophie, d’avoir mélé aux questions divines des fables ridicules. Et certes, Colotès, comparé à Platon, est comme un rat devant un éléphant. Lucilius fait à Ennius un mauvais parti, Horace à Lucilius. J’abandonne ces fumées païennes; je veux orner mon parcbemin des lumières de l’Église. Augustin et Jérôme, l’un prêtre, l’autre évêque, mettent en jeu bec et ongles l’un contre l’autre. Fulgence note d’hérésie un roi d’Afrique, et brave la puissance royale par amour pour la vérité. Julien entame Augustin jusqu’au vif : « Nulle herbe à foulon, lui dit-il audacieusement, ne te nettoiera de la tache d’hérésie. » Ambroise seul échappe à la suspicion et au dénigrement; Pélage, bien qu’hérétique, lui a décerné une glorieuse couronne, en disant : « Ambroise est comme la fleur brillante des écrivains latins. » Son interprétation des livres saints est si pure, qu’un ennemi même n’ose point l’attaquer. — Si donc l’abbé a décrit longuement des choses qu’il aurait fallu taire, la vérité peut-elle être coupable dans ma bouche d’avoir désigné ce qu’il devait retrancher? Non, car la justice ne doit point trembler en face du glaive, ni la vérité revêtir la chlamyde de l’adulation devant la puissance. Aussi Sénèque parlant à César : « César, dit-il, ceux qui osent parler contre toi ignorent ta grandeur; ceux qui ne l’osent pas oublient que tu es homme. » Socrate, que l’oracle d’Apollon déclare le plus sage des hommes, était sans doute
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une autorité capitale; et cependant Aristote osa noblement dire : « J’aime Socrate, mais j’aime encore mieux la vérité. »
Mais, après ton premier volume, disent-ils, pourquoi ne pas faire le second? tu l’avais promis. — Voici : le temps a marché, ma sagesse a grandi. Je n’ai pas voulu me faire l’avocat des chefs intentés contre Abailard, car si la doctrine en est bonne, elle est aussi mal sonnante. — Eh bien ! disent-ils, puisque ta main s’est engourdie au second volume, pourquoi n’as-tu pas détruit le premier? — Je l’aurais fait; mais n’était-ce pas un retour inutile? Tant d’exemplaires devaient survivre, qui ont déjà couru dans toute la France et l’Italie ! — Si tu ne peux immoler cette Apologie, qu’elle vive donc ; mais au moins condamne-la. Imprime sur son front le signe des coupables, pour que tous ceux qui la liront sachent que tu as péché par inexpérience de jeunesse, et non par malice de cœur. — Je la condamnerai; c’est-à-dire, entendons-nous bien, si j’ai articulé quelque chose contre la personne de l’homme de Dieu, c’est une plaisanterie, ce n’est pas sérieux. J’accorde cela, rien de plus.
Nous ne réfutons point tes raisonnements, disent-ils, tu délmrrasses ton âne assez adroitement. Mais les chartreux, la race choisie, le peuple d’acquisition, pourquoi les as-tu tourmentés? Pourquoi as-tu répandu sur eux l’amertume de tes invectives? Pourquoi les as-tu arrachés de leurs cellules? — ^Ici, écoutez tranquillement ma justification. Le prophète blâme avec sévérité ceux qui font provision de marchandises et qui les serrent dans un sac usé. Les saints anachorètes chartreux faisaient provision de marchandises de justice, mais ils avaient un sac usé. J’ai apporté tous mes soins à fermer les trous du sac, pour que le pur froment de la religion ne se perdit point par ses nombreuses
LETTnE DE BÉRE>T.EIl
fissures. J’ai voulu retrancher en eux rinuuodéréc licence de cette langue qui leur servait à mesurer, comme des géomètres, Tunivers entier. Pourquoi ma pieuse intention estelle accusée* de cruauté? Pourquoi l’économe attentif est-il appelé dissipateur?— Ici, disent-ils, tu es solidement appuyé sur la colonne de la raison. Mais ce moine de Marseille, pourquoi l’as-tu blessé jusqu’il l’Ame? — Parce qu’il blessait l’anneau de l’épouse du Christ, et qu’il menaçait du naufrage la pureté de notre antique foi. N’insinuait-il pas qu’après Dieu il y avait encore un autre créateur? Il le déclare nettement dans une lettre à moi adressée. — Mais il est donc impossible de te prendre au dépourvu? tu fais face de tous côtés. Réponds : pourquoi as-tu lancé le venin de ta langue sur l’évéque?— Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous, au moins, mes amis, car mon humilité est grande et profonde. Quand vous ai-je blessés ? Quand donc ai-je porté atteinte à votre majesté?
— Comment, disent-ils, n’est-ce pas là une grave atteinte, quand tu dis : « Chez les religieux, le Psaume est une marmite, et l’Allcluia un menu succulent? » Soyez indulgents, frères, je ne vous ai nullement blessés. J’ai parlé dans l’incertitude; j’ai causé vaguement : je n’ai spécialement flagellé personne. Comme Apollon, j’ai rendu un vain oracle qui ne frappe que l’air. Mais, comme je le vois, tout ce que je dirai portera ou ne portera pas. Pourquoi vous adjugez-vous un fardeau étranger? Mon javelot ne vous était pas destiné. Pourquoi en faites-vous une plaie à votre pureté? J’ai dit : « Chez les religieux le Psaume est une, marmite, et l’ Alléluia est un menu succulent. » Cela vous regardait-il? Ceux de Maguelonne sont aussi des religieux ; et les chanoines de Saint-Rufe aussi sont des religieux. Apollon a lancé en l’air son javelot, et pour qu’il ne retombe pas en vain, vous vous offrez volontairement à la
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blessure. Qui jamais a-t-on vu ouvrir la bouche pour recevoir une flèche? Quant à moi, mes frères, mon arc était dirigé contre un autre but; mais vous avez saisi le fer au passage. J’ai nié toute mauvaise intention, je voulais retirer le trait de votre blessure; mais, dans le dévouement de votre charité, vous voulez à toute force ramener la plaie sur votre corps en santé. Croyez-moi, je n’étais pas rempli d’une manie furieuse, pour aller lancer contre vous la fille de mon carquois. Pardonnez donc à un homme qui n’a pas voulu vous nuire. Ils disent encore autre chose : Cela est-il bien à moi d’avoir loué des Cyclopes pour forger des foudres contre votre tête? — Qu’est-ce là, je vous prie? — Oui, tu as dit ; a Votre évêque n’est pas l’évêque des Mendais, mais des mendiants. » — Je veux m’écrier avec le prophète Jérémie : « Malheur à toi, ma mère! Pourquoi m’as-tu mis au monde pour être l’homme de la querelle et de la douleur dans toute la terre? » Où donc, et à quelle époque, s’il vous plaît, me suis-je rendu coupable ? A quelles saturnales, dans quel monde fantastique ai-je attaqué votre évêque? Car, en vérité, nulle part ailleurs je n’ai pu proférer contre lui de telles injures. — Ce n’est pas tout, disentils, et tu boiras encore de notre vinaigre. — Qu’est-ce? — Tu as dit de nous : « Le peuple est un troupeau qui vous appartient. » — Vous m’épouvantez, frères, pai' vos nouveautés, et contre vos maléfices je veux faire sur mon front le signe de la croix. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Qu’est-ce que vous dites là?
« Je veux fuir plus loin que les steppes de la Sarmatie , plus loin que la mer Glaciale ; »
car assurément elle est vraie, cette prophétie :
« La fiction enverra la vérité en exil. »
Le mot que vous me reprochez est une de vos fictions.
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frères; mais, pour mieux les accréditer dans le public, vous me faites l’inventeur de ces belles choses. Nierai-je avec serment? mais vous rirez comme si une montagne accouchait d’une souris. Avouerai-je? mais la vertu de la croix me serait bientôt connue par expérience. Qu’ai-je donc à faire? Je vous demande pardon, pourtant je suis innocent; et, si vous l’aimez mieux, j’implore mon pardon, et je suis coupable. Pour combler la mesure de votre satisfaction, je vous offre encore une palette de mon sang.
Grâce donc, mes frères, encore une fois grâce : et ne permettez pas que votre bouche se dégrade par l’incrimination de notre chétive personne; car ma langue milite pour votre louange, et partout je suis un pieux prédicateur de votre Église, .\bsent, je vous envoie par cette lettre l’expression de mon humilité; si Dieu me prête vie, je vous la renouvellerai de vive voix, et ma présence vous la confirmera.