‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 43 sur 66 · DE PIERRE LE VÉNÉRABLE · texte numérisé non relu

DE PIERRE LE VÉNÉRABLE

A IlÉLOÏt^E

A sa rc>peclab(e ei trés>chére sœur en Jésus-Christ^ litLOïst, abbesM*. son humble frère Pierre^ abbé de Cluny ;

Le salut que Dieu a promis à ceux qui Paimcni.

La lettre de votre Charité, que vous m’avez dernièrement envoyée par mou fils Thibault, m’est parvenue : je l’ai reçue avec joie, et je dirai, en considération de la personne qui l’avait écrite, avec le transport d’une pieuse amitié. J’ai voulu vous répondre aussitôt pour vous dire ce que j’avais dans le cœur ; mais les soins importuns et les exigences de mon administration, auxquelles je suis, la plupart du temps, et même presque toujours, obligé de céder, m’en ont empêché. Cependant, le premier jour qu’il m’a été permis de respirer au milieu de ce tracas, j’ai essayé d’exécuter mon projet. Je voulais au moins reconnaître par mon empressement cette affection dont votre lettre

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était le page, quand déjà les présents de votre hospitalité m’en avaient donné préeédenmient l’assurance. Je voulais vous montrer combien de place j’avais réservé dans mou cieur pour la tendresse que je vous porte en Jésus-Christ. F]ii cfl'el, ce n’est pas d’aujourd’hui que date mon affection ; elle remonte au contraire fort loin dans mes souvenirs. Je u'avais point franchi les homes de l’adolescence, je n’entrais point dans les années de la jeunesse, quand votre nom me parvint. Il ne s’agissait pas encore de votre profession religieuse ; mais la renommée provoquait déjà l’adiniration générale |K)ur vos études, si honnêtes et si louahles dans une jeune [)crsonne. J’entendais dire alors qu’une femme, retenue encore dans les liens du siècle, se cons.acrait avec un zèle infatigable à la science des lettres — chose bien rare! — et à l’étude de la sagesse, bien qu’elle n’eùt pas renoncé au monde ; et que ni les plaisirs de ce monde, ni ses frivolités, ni scs délices, ne pouvaient la détourner du noble projet de s’instruire dans tous les arts. Et quand le monde donne le spectacle d’une déplorable apathie pour ces exercices, quand la .sagesse ne sait plus où poser son pied, je ne dirai pas chez le sexe féminin, d’où elle parait entièrement bannie, mais dans l’esprit même des hommes, vous, par l’éclat et la profondeur de vos études, vous vous êtes élevée au-dessus de tontes les femmes, et à peine trouverait-on quelques hommes que vous n’ayez point surpassés.

Plus tard, selon les paroles de l’Apôtre, quand il plut à celui qui vous avait mise à part, dès le scinde votre mère, de vous appeler à lui par sa grâce, vous avez donné à vos études une direction bien préférable. Femme vraiment philosophe, vous avez laissé la logique pour l’Evangile, la physique pour l’Apôtre, Platon pour le Christ, l’Académie |X)ur le Cloître. — Heureuse cl complète transformation ! —

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Vous a\ez eiiliA»; los dépouilles des emieinis vaincus, et avec les trésors de l’Égypte, en traversant le désert de ce pèlerinage, vous avez élevé a Dieu dans votre cœur un précieux taliernacle. Pharaon une fuis englouti, vous avez chanté avec Marie le cantique de louanges, et, comme elle autrefois, portant dans vos mains le tamlwur de votre heureuse mortilication, savante musicienne, vous avez envoyi; jusqu’aux oreilles même de la Divinité les harmonies d’un hymne nouveau. Vous avez foulé dès les premiers pas, et, avec la grôce du Tout-Puissant, vous écraserez tout-à-fail, dans voire marchi- peisevéranle, la tête du serpent, Tanlique et l’élernel ennemi de la femme : il sera tellement hroyé qu’il n’osera plus désormais élever contre vous ses sifllemenls. Vous faites et vous ferez un objet d’horreur de ce superbe prince du monde : et celui que la parole divine apjielle le roi des fils de l’orgueil, selon les paroles de Dieu même au saint homme Job, vous le forcerez de gémir, enchaîné à vous-même et aux servantes du Seigneur qui habitent avec vous. Miracle vraiment unique, et qu’il faut élever au-dessus des œuvres les plus merveilleuses ! Celui dont le prophète a dit, que les cèdres ne portaient pas si haut leur tête dans le paradis de l’Éternel, et que la cime des pins rampait sous son feuillage, est vaincu par le sexe fragile; le terrible archange succombe sous une faible femme! Votre duel et votre victoire renvoient au Créateur une gloire éclatante, et plongent en même temps le séducteur dans une ignominie profonde. Votre combat lui rappelle, à sa honte, qu’il fut non-seidement insensé, mais eneorc démesurément ridicule, d’aspirer au sublime niveau de l’éternelle majesté, lui, lutteur impuissant, qui ne sait pas même triompher de la faiblesse de la femme. Le front de la victorieuse, pour une telle victoire, reçoit du Roi des cieux une couronne de pierreries : ainsi, plus

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elle était faihle par la chair dans le combat qu’elle a livré, plus elle apparaîtra glorieuse dans sa récompense éternelle.

(^eci, ma très-chère sieiir en Jésus-Christ, n'est (winl une tiatterie, mais une exhortation à envisager toute la grandeur de la carrière dont vous avez déjà glorieusement parcouru une partie, et un encouragement à persister jusqu’au bout dans cette voie salutaire : afin que votre zèle veille plus que jamais d’un œil jaloux à la conservation de ce trésor que vous amassez dans le ciel, afin que vous animiez de la parole et de l’exemple, selon la grâce que Dieu vous a départie, les saintes qui servent avec vous le Seigneur, et qu’elles soutiennent la même lutte avec un (-ourage qui ne se démente jamais. Vous ôtes un de ces animaux de la vision du prophète Ézéchiel : vous ne devez pas seulement briller comme un charbon, mais comme une lampe, vous devez à la fois brûler et éclairer. Vous êtes disciple de la vérité, mais par votre dignité et vos fonctions relativement aux religieuses qui vous sont confiées, vous êtes aussi maltresse d’humilité. Oui, l’enseignement de l’humilité et de toutes les célestes pratiques vous est imposé par Dieu ; aussi devez-vous veiller avec soin nonseulement à vous-même, mais encore au troupeau qui vous est confié. Responsable de toutes vos filles spirituelles, vous avez droit à une récompense supérieure. Sans doute une palme vous est réservée pour toutes; car, vous le savez bien, toutes celles qui, sous votre direction, auront vaincu le monde et le prince du monde, vous prépareront autant de triomphes, autant de glorieux trophées auprès du Roi et du Juge éternel.

Il n’est pas non plus sans exemple dans l’humanité que des femmes aient commandé à des femmes ; nous voyons même qu’elles ont quelquefois combattu et accompagné

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les hommes sur le champ de balaille. Car s’il est vrai, comme on le dit, que

« Nous pouvons emprunter des enselgnemeiils notre ennemi même »,

chez les Gentils, la reine des Amazones, Fenthosih'îe, au rapport de l’histoire, combattit souvent avec son armée dans la guerre de Troie. Chez le peuple de Diéu, la prophétessc Débora notis est représentée, dans les livres saints, animant Barach le juge d’Israël contre les païens. Pourquoi donc les femmes qui marchent aux combats de la vertu contre le fort revêtu de ses armes, ne pourraientelles conduire les années dti Seigneur, lorsque Penthésilée, s’élevant au-dessus des convenances ordinaires, combattit de sa propre main contre les ennemis, et lorsque notre Débora souleva les hommes eux-mêmes pour la cause de Dieu, leur fit prendre les armes, et enflamma leurs courages! Ensuite, après la défaite du roi Jabin, la destrut-lion de l’armée des infidèles, et la mort de Sisara, leur général, elle chanta aussitôt un cantique, et le consacra dévotement aux louanges du Seigneur. Bien plus glorieuse sera la victoire que vous remporterez par la grâce de Dieu, vous et vos filles, sur des ennemis infiniment plus redoutables; bien plus glorieux aussi sera votre cantique, et vous le chanterez avec une joie si complète et si vive, que ni la joie ni le cantique ne cesseront plus jamais dans votre cœur. Vous serez pour les servantes de Dieu, c’està-dire pour l’armée céleste, ce que Débora fut pour le peuple juif. Et ce combat, dont le prix est inestimable, nul temps, nul événement ne viendra le ralentir : votre victoire seule y mettra un terme. Le nom de Délwra, votre érudition le sait bien, signifie en langue hébraïque Al)cille : vous serez encore* en cela une Déleora, c'est-à-dire une

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