‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 44 sur 66 · I.F.TTRK l>E IMERRK I.E VENERABLE · texte numérisé non relu

I.F.TTRK l>E IMERRK I.E VENERABLE

alH-ille. En effet, vous composerez un cher trésor de miel, mais non pas j)our vous seul»*, car tous les sues précieux que vous aurez iveiieillis en divers endroits et de différents ealiees, vous les reverserez par votre exemple, par vos paroles, par tous les moyens possibles, dans l’àme des s<eurs de votre maison ou des autres femme*s. Dans le eourt espace de eette vie mortelle, vous vous rassasierez vousmême de la secrète douceur des saintes Ecritures, et votre pn^icalion eonlinuelle en rassasiera vos sœurs bienheureuses jusqu’à ce jour promis, où, selon la parole du prophète, les montagnes distilleronl l’éternelle douceur, et les collines couleront le lait et le miel. En effet, bien que cela soit dit du temps de la gràc»;, rien n’empêche, et même il est plus doux de r»*ntendre du temps de la gloire.

Combien je me plairais à prolonger longtemps avec vous un semblable entretien ! Votre érudition si célèbre me charme, et les éloges que plusieurs p«*rsonnes ont donnés à votre haute piété sont un attrait bien plus puissant encore. Fliit à Dieu que notre abbaye de Cluny vous eût possédée ! Plût à Dieu que cette agréable prison de Marcigny vous eût renfermée avec les autres servantes du Christ qui attendaient dans les fers la céleste lil)erté ! J’aurais préféré les trésors de la religion et de la science aux richesses des rois les plus fastueux, et j’aurais vu avec ravissement le sublime colh'ge de ces saintes sœurs emprunter à votre présence des clartés plus divines et plus rayonnantes. Vous auriez eu vous-même à vous féliciter de ce glorieux entourage, et vous auriez admiré la plus haute noblesse «lu monde et tout son orgueil foulés aux pieds. Vous auriez vu toutes les surabondances du luxe mondain échangées contre le dénument le plus complet, et les vases impurs du démon devenus tont-à-coup les

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temples sans tadie du Saint-Esprit. Vous auriez vu ces jeunes filles du Seigneur, dérobées h Satan ou au monde eomme par un larcin, élever sur les fondements de l’innoeenec les hautes murailles des vertus, et conduire jusqu’aux sommets du ciel la tour de leur divine arehiteeture. Vous auriez tressailli de joie en voyant ces jeunes fleurs d’angélique virginité réunies aux plus rhastes des veuves , toutes ensemble soutenant la gloire de cette heureuse et magnifique résurrection, et, sous l’f'-troite voûte de la geûle, déjà corporellement ensevelies dans le sépulcre de l’immortelle espérance. Toutes ces choses, et de plus grandes j)eut-«'tre, vous sont données par le ciel, à vous et à vos compagnes, et il serait difficile, sans doute, de rien ajouter à votre zèle pour toutes les perfections chrétiennes ; mais notre communauté trouverait les avantages les plus désirables dans l’accession des grâces précieuse.s que vous posséd(*z.

Toutefois, si la providence de Dieu, disp<'usatrice de toutes choses, nous a refusé les fruits de votre présence, du moins nous a-t-elle accordé celle de l’homme qui vous appartient, de l’homme, dis-je, qu’il faut nommer souvent, et toujours avec honneur , le serviteur et le véritahle philosophe du Christ, le Maître , Pieri'e Abailard, que la Providence divine a bien voulu nous envoyer à (>hmy dans les dernières années de sa vie ; nous pouvons dire aussi qu’elle nous a fait dans sa personne et dans ses exemples un don mille fois plus prén-ieux que l’or et les prudes. Quant à la vie édifiante et pleine d’humilité et de dévotion qu’il a menée au milieu de nous, il n’y a qu’une voix dans toute la communauté pour lui rendre témoignage; la louange de tant de vertus ne saurait tenir en quelques mots. Si je ne me trompe , je ne me rappelle pas avoir vu son pareil pour l’humilité dans la démarche et le vête-

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nu'iil. Toi Otait son abandon à oe snjot, qu’aux yeux los plus attontifs saint Germain n’aurait pu paraître plus iiofîlitîo, ni saint Martin lui-inôme plus pauvre. Dans oo grand troup«‘au de nos frères, où je le forçais d’omiper le premier rang, il paraissait le dernier de tous par l’exirème misère de son vêtement. Je m’étonnais souvent, dans les processions, lorsqu’il marehait devant moi avec les autres frères, stdon l’ordre cérémonial, et je ne revenais point de voir un liomme d’un nom si fameux faire si peu de cas de lui-même, et se réduire à un tel abaissement. Bien différent de ces professeurs de religion que nous voyons rechercher jusque dans l’habit sacré, dont ils sont revêtus, les vanités d’un luxe mondain , pour lui rien n’était trop simple, il se contentait du plus strict nécessaire. Il apportait ce même esprit d’austérité et de privation dans sa nourriture, dans sa boisson, dans tous les soins du corps; tout ce qui est superflu, tout ce qui n’est pas absolument indispensable, il s’en refusait l’usage, et le condamnait sévèrement, par sa parole et son exemple, aussi bien pour lui-même que pour les autres. Sa lecture tdait assidue, sa prière incessante, son silence continuel, cà moins qu’il ne fût questionné par les frères, ou que les l'onférences générales du couvent sur les choses divines ne le forçassent de parler. 11 s’approchait des sacrements aussi souvent qu’il lui était possible, et depuis que ma lettre et mon entremise dévouée l'avaient fait rentrer en grâc<‘ auprès du Saint-Siège, il les fréquentait presque sans interruption. Uue dirai-je de plus? Son esprit, sa Itouche, sa conduite, méditait, enseignait, manifestait des choses toujours divines, toujours philosophiques, toujours savantes.

Ainsi v«!cut parmi nous cet homme simple et droit, craignant Dieu et se détournant du mal: ainsi nous l'avons

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\ni consarrei' à Dieu les (lerniers jours de sa vie. Comme il était tourmenté plus qu’à l’ordinaire par la psore et d’autres infirmités, je l’envoyai à Châloris pour y prendre (lu re|K»s. La lieaute du climat, qui en fait une des plus lielles parties de notre Bourgogne, m’avait eiif'iqjé à lui cherelier une retraite pri's de (‘ett<‘ ville, sur les lamls de la Saône. Là, autant que sa santé pouvait le permettre, revenant à ses anciennes études, il pâli.«ait sur ses livres : senililable à Grépoire-le-Grand, il ne laissait pass«‘r aucun instant sans prier, ou lire, ou (‘crire, ou dicter. L’arrivée du Visiteur annoncé dans l’Evangile le trouva dans l’exercice de ces divines occupations ; elle le trouva, non pas endormi, comme bien d'autres, mais veillant et préparé ; elle le trouva veillant véritablement, et l’apptdaaux ncx'i's de l'éternité, non pas comme une vierge folle, mais comme une vierge prudente ; car il apportait avec lui sa lampe pleine d'huile, c’est-à-dire une conscience remplie du témoignage d’une sainte vie. Ixirsqii'il fallut payer à la mort la dette commune de l’humanité, la maladie qui devait remporter empira promptement, et le réduisit bient(H à l’extrémité. Avec quelles dispositions saintes, pieuses et catholiques, il confessa d’abord la foi dans laquelle il mourait, ensuite ses pécdiés ! Avec quel chaleureux élan, quelle puissante aspiration de cœur, il reçut le viatique du suprême voyage, le gage de la vie éternelle, c’est-à-dire le corps du divin Rédempteur ! Avec quelle fer\ eur de fidèle il lui recommanda son àme et son corps, ici et dans l’éternité ! Tous les frères religieux en furent témoins, avec la communauté entière du couvent oii repose le corps de saint Marcel martyr.

Telle fut la tin qui couronna les jours du Maître, Pierre Ahailard. Celui qui par la gloire de son enseignement avait rempli presque tout l’univers de sa parole et de son nom,"

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