LES RÉUNIT
PIERRE ABAILARD MOURUT LE XXI AVRIL MCXUI HÉLOÏSE, LE XVIt MAI MCLXIU.
Un décret de 179:2 portait, connue on sait, ladeslruulion des couvents. Le Paraclet se trouvait donc soumis a cette loi. Mais les autorités de Nogent firent en faveur des
d’hÉLUÏSE et l>'An.\IEAnD.
deux amants une exception bien méritée. Accompagnées du curé de la paroisse et des notables de la lo<;alité, elles présidèrent, avec la plus grande pompe, à l’extraction des ossements d’Abailard et d’Héloïse. La plus magnifique procession conduisit leurs restes inanimés à l’église de cette ville; un discours fut prononcé, des chants funèbres entonnés, et leur cercueil unique, mais séparé par une cloison en plomb, déposé dans un caveau de la chapelle Saint-Léger.
Sous le ministère de Lucien Bonaparte, il fut ordonné, en 1800, que les dépouilles mortelles des célèbres amants seraient transportées dans le jardin du Musée français, où M. Alexandre Lenoir, fondateur de cet établissement, leur fit construire une chapelle sépulcrale très-élégante, avec les plus beaux débris du Paraclet et de l’abbaye de Saint- Denis. Un procès-verbal constate que, lors de l’ouverture du double cercueil, le 23 avril de la même année, on trouva dans la portion qui contenait les restes d’Abailard, une grande partie du crâne et de la mâchoire inférieure, les côtes, les vertèbres et la presque totalité des femora et des tibia. Dans la partie qui renfermait les restes d’Héloïse, on remarqua une tête entière, la mâchoire inférieure distinguée en ses deux parties primitives, les os des bras, des cuisses et des jambes dans leur parfaite intégrité.
En 4815, le gouvernement concéda au Mont-de-Piété une grande partie du terrain d’abord assignée au Musée français, et, par suite de cette disposition, il fallut déplacer de nouveau le monument des célèbres époux. On le déposa dans la troisième cour de cet établissement national.
En 4817, on transporta les cendres d’Abailard et d’Héloïse au cimetière du Mont-Louis, dans une des salles de l’ancienne maison du Père-Lachaise, qui leur servit d’asile
TRAISSLATIOKS DE8 CEf^DRES
pendant environ cinq mois. Le 6 novembre de la même année elles furent placées, en présence du commissaire de police qui avait constaté l’état de leurs ossements, au cimetière du Père-Lachaisis
M. Lenoir dit en parlant d’Héloïse : « L’inspection des U os de son corps, que nous avons examinés avec soin, « nous a convaincus qu’elle fut , comme Abailard , de U grande stature et de l>elle8 proportions. Scs restes pré- « cieux, dont ou n’a pas craint de violer l’asile, ont été « déposés à Nügent-sur-Seiiie.....
« J'ai fait la même remarque que M. Delaunay sur la K stature d’Abailard : ses ossetnents sont forts et d’une n grande dimension. La tête d’Héloïse est d’une belle pro- H portion; son front, d’une forme coulante, bien arroii* M die, et en harmonie avec les autres parties de la face, « exprime encore la beauté parfaite. Cette tête, qui était B si bien organisée, a été moulée sous mes yeux pour l’exé- « cutioii du buste d’Héloïse, qui a été modelé par M. de « Seine. »
M. Alex. Leuoir appelle le tombeau la chapelle sépulcrale d'Héloïse et d' Abailard^ Cette chapelle, dit-il, construite avec les débris du cloître du Paraclet, nous montre le style d’une architecture arabe pratiquée en France dans le deuxième siècle ; sa forme est celle d’un carré long, de quatorze pieds sur onze; sa hauteur est de vingt-quatre pieds ; un clocher de douze pieds, percé à jour, selon le goût du temps, s’élève au-dessus de la toiture; quatre «dochers plus petits et d’un travail très-Klélicat, et quatre têtes chimériques, terminent les angles du monument quatorze colonnes de six pieds, ornées de chapiteaux trèsvariés dans leurs formes, supportent dix arcades en ogive, percées à jour et en trèfle; des corniches chargées de Heurs des champs, ainsi que quatre grands frontons qui
d’uélüïse et d’abailahd.
sont décorés de bas-reliefs, de rosaces et de médaillons d’Héloïse et d’Abailard, forment la totalité de la chapelle gothique où reposent les illustres restes de l’abbesse du Paraclet et de l’abbé de Saint-Gildas. fV’oyez la Notice historique, etc., par M. Alex. Lenoir, imprimée à Paris en 181.3, page i et suiv.)
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AVEfiTISSEMENT DU TRADüCTEUli.
I^s Complaintes qui suivent ne se trouvent pas dans l’ancien llecueil des œuvres d’Abailard. Elles ont été découvertes à Rome, en 1838, dans un manuscrit du xiii* siècle, par un savant allemand, M. Papencord, qui les a insérées dans son Spicilegium Vaticanum (Glanes du Vatican],
Âbailard, comme on sait, avait composé, en langue vulgaire, une foule de chants amoureux. Il ornait lui-même ses vers de « cette espèce de rhétorique sonore qui a, comme celle des paroles, ses grandes figures pour élever l’âme, ses grâces pour la toucher, ses ris et ses jeux pour la divertir » . Il exerçait aussi sur des sujets moins importants, mais qui paraissent plus graves, son double talent de poêle et de musicien, et employait alors, de préférence, l’idiome latin.
A cette seconde catégoiie appartiennent les poèmes élégiaques qu'il a intitulés Complaintes, et qui se composent de
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stances écrites en prose mesurée, où reviennent, de temps en temps, des assonances en manière de rime. Quant à leur forme générale, les Mélodies hébraïques de lord Byron peuvent en donner une assez juste idée : la noblesse de l’inspiration poétique, et, quelquefois, la conformité même du sujet ajoutent encore à la ressemblance. La musique est perdue ; et c’est un malheur, si nous jugeons de sa beauté par celle des paroles, car un souffle puissant les porte et les maintient sans effort dans la haute région du lyrisme. Les passions qu’elles expriment, l’amour, l’ardeur héroïque, la pitié, la douleur paternelle y éclatent en traits vifs et profonds, et nous émeuvent par des accents toujours vrais.
Malgré le mérite de ces pièces, elles ne pouvaient figurer ici à moins de se rattacher suffisamment à l’objet de la présente publication. Mais elles concourent à compléter cette grande esquisse du cœur déjà si puissamment tracée dans les Lettres, et à nous montrer dans Abailaid, pleurant avec Jacob et avec David, cette source vive et cet élan continuel de tendresse que d’illustres critiques lui ont refusé pour luimême, et qui n’en suffit pas moins à l’expression de toutes les douleurs étrangères. Qu’est-ce que toutes ces complaintes, sinon le sang qui coule de l’incurable blessure, sinon le cri d’angoisse qui s’échappe à tout propos de ce cœur désespéré, sinon la douleur personnelle qui s’exhale sous le voile d’un nom emprunté? Àbailard ne songeait-il pas à Héloïse, en parlant de la fille de Jephté ? En apparence, il mène le deuil des autres : eu réalité il ne mène que le sien. Et c’est là l’histoire du génie dans tous les temps : les vraies larmes ne se vei'sént point par procuration.
L’une de ces complamtes Uous découvre aussi une trace divine et jusqu’alors inaperçue du pied d’Héloïse. Au récit de la trahison de Dalida succède, dans la bouche d’Israël, une tirade fort riche en imprécations contre les femmes. De même.
C0m>LAINTB8.
après la trahisou du Philistin Fulbert, Héloïse déplore, dans sa 2* Lettre, l’attentat dont Abailard a été victime, et s’indigne d’en avoir été l’occasion; puis, ne sachant comment s’humilier et se punir pour ce crime qui n’est pas le sien, et dont elle se croit pourtant responsable, elle tinit par accuser en sa personne tout son sexe, « cet éternel fléau de l’homme ». Elle cite la malédiction du Livre des Proverbes et de l'Ecclésiasle; elle accumule avec amertume les exemples d’Adam, de Job, de Samson, de David et de Salomon; et la haine liévreuse dont elle est animée contre la femme ne s’arrête pas avant d’avoir épuisé dans tous ses détails la diartribe qui envenime la seconde partie do la Complainte d’Israël.
Ce qu’il faut remarquer ici, c’est le soin scrupuleux qu’elle déploie à se servir exactement des mêmes idées et des mêmes mots qu’ Abailard. En effet, tandis qu’elle écrit, elle écoute intérieurement et répète avec bonheur le retentissement de la voix adorée. Intention exquise ! Servilité touchante et admirable ! Le culte pour l’amant s’est étendu jusqu’aux conceptions de sa pensée, jusqu’aux formes di; son style; tout ce qu’il a touché est désormais consacré. 11 semble que la plénitude de l’amour et du respect, chez cette noble femme, ait la puissance de la dépouiller à certains moments de sa personnalité. Les mouvements de son cœur, la marche de son esprit, elle n’a plus rien en propre ; elle ne connaît plus d’autres sentiers que ceux qu’il a frayés ; elle sent, elle voit, elle se meut, elle parle en lui, par lui, comme lui : elle est véritablement devenue ce qu’elle a voulu être, dit-elle, en toutes choses, et par-dessus tout, sa propriété. C’est la transformation volontaire la plus absolue qui se puisse imaginer.
Cette incomparable délicatesse de sentiment, qu’il est impossible de reconnaître dans la deuxième Lettre d’Héloïse, si l’on n'a pas lu la Complainte d’Israël, devait être signalée à nos lecleurs.
^.0MPLA1^TES.
Nous serions tentés d’ajouter ici une Complainte de notre façon, avec musique, sur la perle de cette partie principale de la pensée d’Abailard qui résonnait plus largement sous les doigts do la Muse à l’archet d’or. La parole est circonscrite dans un étroit domaine qu’elle ne peut franchir; elle est pauvre dans les appareils de sa joie et de son deuil ; une loi inflexible écourte également la pourpre de ses manteaux de triomphe et le crêpe de ses robes douloureuses. Mais la musique peut s’élancer à plein vol dans l’inflni ! La musique est l’interprète souverain des choses inénarrables et cachées dans le secret de la fibre. Écho de ces voix supérieures qui descendent du ciel, et qui chantent dans notre âme lorsque le dieu de la passion réchauffe et l’agite, c’est à elle seule qu’il appartient de dérouler dans toute leur magnificence ces trésors que l’effort balbutiant du langage sait à peine nommer.
Si le temps jaloux, ou plutôt la négligence des hommes, a ravi aux Complaintes d’Abailard le précieux talisman dont la lyre les avait enrichies, ce n’est point que l’art de peindre les sons, et de donner une figure visible aux pensées musicales, ait été ignoré à cette époque ; seulement nous ne comprenons plus le sens des caractères qui les représentent : c’est aujourd’hui un chiffre muet qui nous dérobe le doux mystère de son âme, et qui couve silencieusement son rêve harmonieux.
Sur la demande d’un de nos amis, M. Louis Besozzi, pensionnaire de l’Académie de France à Rome, M. le Directeur de la Bibliothèque Ambrosienne a bien voulu nous envoyer, en 1838, un fac-similé du texte manuscrit, avec une dissertation, rédigée tout exprès, sur la notation musicale qui l’accompagne, et qui se compose de points et de signes placés au-dessus des paroles. 11 résulte de ce mémoire très-savant, et peu consolant, que l’absence de la portée, qui n’était pas universellement en usage à cette époque , fait une lettie
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morte de ce système de notation; que nous manquons de l’échelle nécessaire pour mesurer les tons et leurs intervalles; enfin que la valeur des points et des signes, relativement à la durée, est indéterminable dans l’état présent de la paléographie.
Ainsi, à présent même, les monuments écrits de la langue musicale ne remontent pas tous à Gui d’Arezzo. Au-delà, toute la tradition est rompue. Le xm* siècle ii’a pas voulu recevoir des mains de ses devanciers l’une , et la plus brillante peut-être, de ces lampes de la vie, dont la disparition, si courte qu’elle soit, laisse les générations amoindries se heurter confusément dans les ténèbres.
Mais si la tradition a été rompue, elle se renouera, n’en doutons pas. Tout sphinx aura son Œdipe, tout hiéroglyphe son Champollion, tout grimoire son sorcier. Grâce aux merveilleuses orientations de la science, le génie de la découverte marche rapidement à la solution de tous les problèmes. L’anneau de Salomon est à son doigt : sa baguette magique entr’ouvre les horizons, soulève les voiles, et force de toutes parts le sceau de l’inconnu. A chacun de ses pas, un travail de vie et de lumière se déclare autour de lui. Les puissances inertes, les vérités mortes ou à naître, toutes les poussières du passé, tous les éléments des formes futures s’ébranlent, se rapprochent et se dégagent des froides prises de l’oubli ou du néant. On peut affirmer que l’homme entrera un jour en possession de tout son héritage. Et puisque la musique du XII* siècle en fait partie, lamusique du xii* siècle revi vra '. Nous
' L'espérance (le l’éciivain n’a pas lardé à se réaliser. La conquête qu'il aimait à entrevoir dans l'avenir est, dés i-présent, un fait accompli dont la ploire revient d M. Jules Tardif.
Ce jeune érudit, déji connu dans le monde savant par l’explication de la sténographie romaine, inventée, dit-on, par un affranchi de Cicéron, et qui fut Irés-usilée dans la période primitive du moyen-ige, sous le nom de
(.UMPLAINTES.
avons vu, sur ce sujet, des travaux dont les premiers résultats nous paraissent si heureux, qu’on est en droit de ne s’interdire de ce côté aucune espérance. Il est très-possible qu’on retrouve bientôt dans les ruines de Ninive (fort bien conservée d’ailleurs) les airs fossiles qui ont bercé Bélus et la première dynastie des Pharaons. Une fois arrivés là, nous n’aurons plus qu’un pas à faire pour reconstituer les fanfares antédiluviennes qui annonçaient aux peuples respectueux l’appioche des sultans préadamites.
En attendant, voici la traduction française des complaintes d’Âbailard.
Tironitnnti , vient de ronflrmer les brillantes promesses de son début, CD nous dot)n.mt la clef des .Vtiunas, ou anciennes notes lausiealet.
Laissons parler le .Vgniteur du jeudi 5 mai 1853 : • Dans un Uéinoire plein d'inlen't, et d’une lucidité remarquable, M. Tardif expose d'abord l'historique de la question. Il ramène ensuite à deux éléments très-simples (un point et uns virguit) l’ensemble fort compliqué, surtout en apparence, des signes qui sont employés dans les manuscrits les plus anciens , tracés en caractères neumatiques. Puis il démontre , par des preuves évidentes, l’emploi de chacun de ces signes et la valeur qui y est attachée. Cette explication est complétée par divers tableaux, où les principaux groupes de neumes, au nombre de soixante et un, ainsi qu’un fragment entier de mélodie neumatique, sont restitués en regard et comparativement, d’une part, é l’aide des figures anciennes, et, de l’autre, sous la forme actuellement employée. »
Puisse l’éclatant succès de M. Tardif appeler une protection efficace sur les travaux paléograpbiques I Cette protertion serait le gage des plus précieuses découveites. (AToéa de l’Editeur.)
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