I.KIII
sut AÜAIl.VIil) F.l llKl.oïsK.
u’oublie point (le Nîsuiner la h’tlie d’Abailard , de rappeler ce qu’il n’a pu insérer lui-nième dans son histoire, d’ajouter ce ((ui manque à plusieurs détails, avec 1 exactitude d’un ])ersonuage dramatique, obligé de rendre compte au public de l’état des faits. Livrée tout a la fois a l’abandon de son amour et aux soins de sa composition, (die est en môme temps conduite par ses sentiments et (Kcupée de l’effet (pi’ils doivent produire 5 elle fait, des sincères monvements de son cœur, le sujet d’un ouvrage d’art. Écrire une lettre était alors une chose (pii n’appartenait (lu’aux savants. On trouve à cette épO(iue trèspeu de lettres (pii ne portent le caractère d’un morceau de littérature destiné à un luiblic assez étendu pour que ceux (iiii le liront aient besoin d’être mis an courant. Il faut songer d’ailleurs (pi’lléloïse a écrit, non pas dans le désordre d’un premier moment de malheur, mais sous l’impression d’une douleur profondément sentie, longuement méditée, (pii se connaît et se rend
. compted’elle-mêmeavecplusdevérité(piede simplicité.
Si l’on s’étonne ensuite (pie, malgré la publicité de leiu histoire, Héloïse ait pu destiner à d’autres yeux (pi’à ceux d’Abailard les confidences contenues dans cette lettre, et surtout dans la suivante, il suffira de lire, dans VHi^floria ralamilal um, les détails (in’Héloïse a pu voir rappeler sans s’en otfenser, jiour concevoir un état de mœurs où des sentiments élexœs et môme délicats pouvaient, dans
une femme distinguée etnaturellement honnête, s’allier
à la plus étrange forme de langage. La réponse il Ahailard ne se lit point attendre ; elle était pieuse et amicale, telle qu’Héloïse l’avait demandée , non pas telle peul-cire •' (pi’elle l’axait espérée. Ses sentiments lui avaient lait illusion, et les sentiments d’Abailard ne lui révélaient idus ceux d’Héloïse; ils avaii'ut cessé de se compiendie.
KSSAI IIIST(»IU(JI !■:
L’initalion (loiilomoiise d'imf alfcii1(‘ lioiMpcc! st* pcinl dans la répliqiio d'Héloïse, d’aidanl plus vive (pi’elle cherche à la contraindre. Tout la hless(! dans la lettre d’Ahailard, jus(jiTà la fornnde de saint oii il a mis le noni^ d’IIélo'ise avant le sien ; sorte de ])olit(;sse (pii lui paraît contraire à l’ordre nalund, et aussi sans douh' aux habitudes de riniinnlé. Mais ce ipii excite surtout son indignation , c’est la prière (pie lui adresse Ahailard, dans le cas où la mort l’atteindrait, soit jiar les coups de ses ennemis ou autrement , de faire porter son corps au Paraclct^ afin (jue sans cesse averties par la présence de son tombeau, elle et ses sœurs s’a])pli(|uent [ilus assidûment a prier Dieu pour le salut de son âme. Pent-il leur présenter une pareille image? Suiipose-t-il (pi’elles puissent supporter un pareil malheur? Ne devait-il pas leur épargner cette mort anticipée ? Et (|uel tenifis iiour la prière que celui « où le désordre se serait em|)aré de tous les sens, oii l’nsage de la raison serait ravi à l’intelligence, cà la langue celui de la [larole; où l’ânie égarée s’approcherait de Dieu, non dans la paix, mais dans la coh'îre, jiour l’irrih'r par ses [dainles, non pour l’appaiser par ses prières?» Puis cédant de jilus en iilus à la violence de ses mouvements , c’est vers Dieu ((ue se dirigeen ell'ct sa colère (|u’elle n’oserait plus faire tomber sur Abailard. Tantôt elle accuser sa cruauté, tantôt l’iiijustice(piiles a punis lors(pTils avaient c('ssé d’ètre coupables. Tournant ensuite sa douteur contre elle-même , elle voit , dans son union avec Ahailard , le piège oi'i il a succombé; dans la faiblesse rpii l’a livrée à son amour, le |)éché dont le châtiment est retombé sur lui : (( Que du moins sou angoisse si longue satisfasse, sinon à Dieu, du moins a Ahailard ! » Mais tout aussitôt saisie du sentiment de sa propre soiitframa', elle ue voit plus d’au-
SI K ABAILAKU et HÉLOÏSE.
très i)eines, et ne supporte pas (ju’Abailard ignore à quel point elle est malheureuse. Elle veut qu’il la plaigne, elle s’indigne qu’il la console. On la croit chaste, dit-elle, parce que ses mœurs le sont; mais la chasteté véritahle est celle de l’àine ; on la croit pieuse dans ces temps d’hypocrisie où l’extérieur suffit; mais tpie méritera-t-elle de Dieu si , révoltée contre le châtiment, elle s’irrite de souffrir, se consume de regrets, et, incapable de haïr un temps qui lui fut si doux, ne peut même le hannir de sa mémoire? Sans cesse présents a son imagination, ses souvenirs chéris la poursuiAœnt au pied des autels, agitent son sommeil, et, durant le jour, des mouvements involontaires , des mots qui lui échappent trahissent sans cesse le secret de ses pensées. Qu’Abailard se garde donc bien de la croire forte , car il pourrait négliger de la secourir; ({u’il cesse de lui donner des louanges d’autant plus dangereuses qu elles lui seraient plus douces, et qu’il ne prétende pas la consoler par l’espoir des couronnes promises aux combats de la vertu ; le plus sûr est de n’avoir point à combattre ; elle ne demande ni victoires ni couronnes, mais simplement à être sauvée du péril; et en quel- ([ue coin du ciel ([ue Dieu la veuille loger, ce sera assez [)our elle.
Eette lettre, moins arrangée que l’autre, est cependant plus déclamatoire et plus mêlée de citations. On dirait (|uc, livrée au désordre de son âme, Héloïse Il a pas été plus maîtresse de sa rhétorique ipie de sa passion .
La réponse d’Abailard est noble et touchante. On voit que, relevé de son malheur par la nécessité de soutenir Héloïse , il a rappelé à la fois ses forces et son affection. Son ton un peu plus sévère est cependant plus tendre.
ISSU IIISI()ltl(,)l K
Il coiisi'illc , il ltl;iiii(“ , il |(|■(‘S( ^il ; il csl (‘iicorc le mari (I llcloisd. Si ell(,' veut, lui plaii’c , (‘Ih* vaiiici'a (‘('s anuMliniKîs (le emur, (laiij^ercaises |iour elle!, i'ri(‘lH!iiS(’s pour lui; elle craindra (!(' ik' pas par\(‘iiir avec lui à la c('‘lesle bealitiide. Ell(! ijiii l’eûl suivi dans les {^onlVia's d(‘ la terre, \(Hidra-l-ell(' l(! laisser aller seul v(‘rs Dieu, a (pii lenrnninn s(‘ra alors (ranlant pins apivahie ipi’cdle sera pins lienreiiK'-.' De ipioi se plainl-cdb'^' ira-l-(dle pas inerile |)ar assez de rant(‘s 1(‘ clirdimeid ipii csl IoiiiIk'' snrenx''? Lui snrtnnl , cnnpalih' d’nne si li()iil(‘ns(‘ per- (idie envers riionnne ipii Tavail repu dans sa maison, lui dont les emportements ont si souvent l'orcé la r(''sislance(jne lui opposait la r(“temi(' d’nne lailde lemme, |dns l'orte (pu; loi à se vaincre (dli'-nuîme, n’est-il pas juste (pi’il soit li* plus puni ? et cpadU* douce mis('ricorde dans C(“tte punition (pii a pnrili('“ son âme comiiK' son corps ! De (pud alnme la lionU'i de Dieu les a reliirs tons d(Mix, et(pi(‘l soin n’a pas pris sa clemence de les sauver ensemide, en les unissant peu de teiniis au|)aravant des liens indissolnldes (In mai'iaf’(‘! ((Kl tandis (pu- je p(!nsais t’assurer à moi pour lonjonrs, loi (pie j’aimais avec excès. Dieu songeait a tout piviiarei' |)onr (pi’nn nuane évèaiement nonsattirât cetf(‘ fois vers lui.... l’nisloi donc avec moi, loi (mcoia* mon ins('“|iaralde compagne, toi (pii iiartaj^'eas et ma lanl(‘ (d les biens ipie j’ai repus, nnis-loi avec moi dans mie nu'ine action de grâces. » Il lui rajipidb' r(''i(onx divin dont (die esl dev(‘nne l lKairense ('‘pons(‘, lui peint avec clialenr son ainonr, ses sonlli anees , les droils ipi’il a sur (die : (( Qik' pour lui donc , (d non pour moi , je l’en conjure, soieiil tout ton (l('‘vouenienl, Ionie la pii'di!, lonles le's donlenrs. Dlenre une si eriKdle iniipiih' eonmiise sur mie si lianl(‘ iimoeenee, (d non paslajiisle \eiipeaiiee ex(‘reee sur
SI K AliAll. VItl) KT llÉl.dïSK.
moi , (juc (lis-je le bienfait snpn'me (jni nous a sauvcis tons (leux. »
Héloïse ne résista pasi)lus(iu’à l’ordinaire. « Tu n’auras pas lieu , dit-elle , de m’accuser de désohéissauce en (pioi cpie ce soit; ton ordre mettra un frein à l’expression de ma douleur . Il me serait difficile ou plutôt
impossible d’ètre toujours maîtresse de mes|)aroles, mais je juiis du moins en écrivant ladenir ma main. Plut a Dieu ipie mou âme aflligée pfit être aussi promjite a t’obéir! » De ce moment cessent toutes plaintes, tous souvenirs. Iléloisi', l’evenue, au moins dans ses lettri's, aux pensées les plus |)ro]ir('s à la calmer, «commi' les jilus bonnetes, dit-elle, elles jilus utiles, » ne s’occupe plus (|u’à consulter Abailard sur les devoirs de sou état, sur la rcifile a observer, sur des ipieslions relip^ieiises à résoudre. Abailard réiiond à tout avec intérêt et exactitude; et cette correspondance intime doit être regardée comme un des témoignages les jiliis éclatants de la .supériorité do jugement ([ui distinguait ce couple extraordinaire. Abailard est entré plus avant (pi’Héloïse dans l’ordix' d’idées ijui aiipartient à son nouvel état. Plus moiiii' ipi’elle n’est religieuse , son mérite est d’avoir conservé , dans son cbangement de position, la mê'iue liberté d’es|)rit, et , pénétré des sentiments d’uiu' dévolion fervente, de la diriger selon sa raison. La raison d’Ib'loïse est moinsconvaincue (pie celle d’Abailard ; on entievoit (pie la règle mouasli(|ue ré|)ugue à ses idées comme à ses penebants. Elle serait tentée de ci’oire ipie les [iremiors législateurs de l’Église n’y ont pas assujetti les lemmes; du moins pense-t-elle ipie sa rigueur leur doit être adoucie. Sévère sur la clôture, sur la séparation du commerce du monde (d surtout des Iiommes, sur l’assiduité a l’élude, a la niédilalion , à la pi it'ri'.
l.XVlll
Kss.u iiisToüiyrn
Héloïse ropousse les austérités extérieures, deiuaiide s’il ne suffit ])as que l’abstinence d’une religieuse égale celle qui est ordonnée au clergé séculier, et elle s’écrie : « Plût à Dieu que notre dévotion pût s’élever à accomplir l’Évangile sans prétendre à le dépasser et sans chercher à être plus que chrétiennes! » Abailard, d’accord avec elle sur ce point, dans la règle qu’il donne aux religieuses du Paraclet, ne leur prescrit guère d’autres lois d’abstinence que celles (|u’imposent la pauvreté, dont il leur fait un devoir si absolu qu’il veut (ju’elles refusent ou rendent tout ce qui leur serait donné par delà l’absolu nécessaire. Tous deux s’élèvent avec force contre les austérités dont on surcharge de leur tenij)s la vie monastique et la foule de ceux qui s’y précipitent avec une imprévoyance (fui se tourne bientôt en dégoût et en relâchement. « Non seulement ceux, dit Abailard, qui se soumettent à de semblables lois , mais ceux qui les hnf)osent , doivent prendre garde que la multiplicité des préceptes n’engendre la multiidicité des transgressions. » Abailard, dans cette lettre, ou plutôt dans ce traité, condamne sévèrement aussi l’imprudente fondation de tant de monastères, le ridicule orgueil que met chaque supérieur à grossir sa congrégation avant d’avoir ])ourvu aux besoins de ceux qu’on rassemble de cette manière; en sorte (fue la nécessité d’y subvenir engage la plupart des abbés à des soins et à des i)rocédés mondains entièrement contraires aux devoirs de leur état. La peinture vive et réf)étée qu il fait des dérèglements et de l’ignorance des moines de son temps prouve, ce (jui n’est pas difficile à croire, qu’un mouvement aussi étendu, aussi passionné (fue celui qui éclatait alors, ne pouvait se soutenir parlout également, et (pi’au sein même des rigueurs nouvelles la faiblesse humaine ne
Sllt .VBAILAtîD KT HÉLOÏSE.
tardait pas à reparaître ; mais ce morceau est curieux eu ce ({u’il montre Abailard eu complète opposition avec l’impulsion dominante, et la jugeant dans le même esprit qui a , de son temps et plus tard , dicté toutes les satires contre le clergé et les moines , et enfin amené le plus grand événement religieux qui ait éclaté en Europe depuis la prédication du christianisme.
Ces relations épistolaires d’Abailard avec Héloïse remplissent l’interA^alle qui s’est écoulé jusqu’au concile de Sens. On n’a sur les événements de la vie d’Abailard, durant cette période, d’autre indication qu’un passage de Jean de Salisbury qui nous apprend que, venu en France l’année qui suivit la mort du roi d’Angleterre Henri 1“‘, c’est-à-dire en 1 13(i', il y étudia sous Abailard « docteur illustre, admirable et le premier de tous, qui enseignait alors à la montagne Sainte-Geneviève . »
(Toi b’arrête le manuscrit de cet ouvrage, qui n’a pas été terminé. M. Guizot n'a pas voulu qu’il parût, ainsi incomplet, en tète de notre édition, et il y a ajouté, comme conclusion, les pages qui suivent.)
Mais en vain Abailard essayait de revenir à l’enseignement, son plus grand talent et sa première gloire; il n’y trouvait point de repos. Esprit libre et superbe,
' Les auteurs de l’Hisloire littéraire de la France, t. xi, ji. G6, eoDlesleiit celle date de l’arrivée de Jean de Salisbury à Paris, sur cet unique fondement que ce fut avant son malheur qu’.Abailard enseigna à la nionlagne Sainte-Geneviève. Mais il avait cessé d’y enseigner avant la nomination de Guillaume de Champeaux à l’évêché de Châlons en 1113. Cela placerait l’époiiue de l’arrivée de Jean de Salisbury pour étudier la philosophie en 11 12 au plus lard. Unie lait naître en M 10 au plus tôt : l’assertion ties Bénétiictins est donc au moins irréllécliie. Aussi l’abandonnenl-ils dans la vie d’Âbailard, et admettent-ils, l. xii, |). Ofi, (|u’il revint en 1136 enseigner sur la montagne Sainte-Geneviève; mais ils ajoutent sans aucune autorité, qu’il cessa son enseignement l’année suivante.