I.XXIV
l'SSAI IIISTOItlOI K
8üore adiiiHcr ni s’indigner, et veut surtout eoiniir d’uii air de sagesse indépendante son mensonge ou son apathie. Les délibérations du concile de Sens ne furent probablement ni bien dignes, ni bien écputables. La plupart des prélats du douzième siècle étaient fort j)eu réglés dans leurs mœurs et fort peu versés dans la science. Le nom d’Abailard ne leur imposait pas beaucoup de gravité, et son renom d’iiabileté dans la discussion leur inspirait une grande envie de Labréger. Saint Bernard lui-même l’avait redoutée : au premier bruit <le cette atfaii'e, il s’était montré réservé et ])resque timide, comme se souciant peu de se commettre contre un si l'ude cbam|)ion. Mais dèscju’il eut senti la nécessité de la lutte, il l’aborda avec la plus habile fermeté, non point en entrant dans la lice d’égal à égal et pour opposer .‘irgument à argument , mais en Père de l’Église, dépositaire de la doctrine sacrée, et qui somme le théologien prévenu d’erreur ou de désavouer, ou de justifier ses écrits, ou de se soumettre. C’est un grand s|')ectacle que cette attitude simple, pratàpie, décidée, (jiie prend dès le début cet bomme qui avait d’abord éludé le combat ; spectacle d’autant plus beau (pie ce n’est point nu nom du pouvoir de fait, et en vertu de la force dont il dispose, (pie saint Bernard traite Abailard de la sorte; sans doute il sait (pi’au besoin la force ne lui mamjiierait pas, (pie les grands de la terre, le roi Louis-le-Jeime, le comte de Champagne, le comte de Nevers sont là, présents au concile, alliés dociles de l’Église et prêts à la soutenir contre ses ennemis : mais il ne s’en (irévaut point; mille allusion , nulle insinuation n’in(li(pie seulement (pi il y [leiise; la lutte est purement intelbjctuelle; Bernard n’est, comme Abailard , qu’un moine 'l'ii parle au nom (!(> la vérité. Il prend même soin (l(>
SI R AHAILAUl) ET HELOÏSE.
rassurer son adversaire contre toute crainte ({ue la force Icniporelle nintervienne ; bien loin de lui faire entrevoir la persécution , la prison , il lui déclare formellement que rien de pareil ne le menace; il ne veut que le triomphe de la saine doctrine, la soumission de besprit à besiirit; mais c’est la soumission qu’il réclame, non la dis]iute qn’il accepte; et il réclame la soumission avec l’autorité d’un apôtre, laissant à Abailard la prétention de [irouver son dire avec la subtilité d’un théologien.
Cette autorité eut son plein effet sur Abailard luimême. Au milieu de ce concile si peu imposant, lui ipii en avait si fièrement demandé la convocation, il ne sut que cbanceler, hésiter et en appeler à un autre pouvoir, à la cour de Rome. Si un savant débat se fût engagé, il eût retrouvé sans doute cette fécondité, cet éclat, cette souplesse d’argumentation qui avaient fait sa renommée. Le philosoiilie était profond , le dialecticien éminent, l’orateur éloquent; mais l’homme était faible, incertain dans sa volonté, plus arrogant qu’assuré dans sa science, au moins aussi vaniteux que convaincu , et son beau génie se troublait devant le sens droit et le caractère haut de son rival.
Du reste, la modération de saint Bernard n’était point mensongère. Aucune violence ne fut exercée contre Abailard, aucune atteinte portée à sa liberté. Après avoir été condamné par le concile, il quitta Sens, et se mit en route [lour aller soutenir à Rome l’appel qu’il y avait porté.
Le temps n’était pas encore venu où l’Église crut devoir déclarer à la liberté d’esprit une guerre vraiment à mort, et détruire riiomme pour se défendre de la l»('usée. Le génie l't la science, nouveaux à cette épot|ue,