‹ Abailard et HéloïseChapitre 24 sur 80 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

0 anime aUfannatr Venite a noi parlar.

D \NTE.

« Une fois, ès temps desià loingtains, ves(inirent deux « personnaiges moult enamourés ITmg de l’aultre : onc- « ques ne feurent plus xrays amants, ne i)lus beaulx, « ne plus cogneus par male et douleute advanture, « dont eurent leurs cueurs fmallement enfiellés, tout « au rebours des joyeulx desduicts ès quels cuydoient « et esi)eroient pouvoir vivre et deurer toute leur vie. « Ores, yoyd.... etc... »

En commençant son faldiau, le vieux cbroni({ueur semble entrer à pleines voiles dans notre sujet, car il résume en quelques mots la vie entière d’Héloïse et (UAbailard. Ses personnages sont oubliés, mais tout le monde connaît les nôtres. Ldiistoire de leurs malbeurs a traversé les siècles; toutes les générations ont salué dans leurs noms réunis le glorieux symbole de Uamour. A la vue de ces nobles victimes, les poètes se sont

l'ItÉl'ACK I>1 TUADKTKIII.

ins|yii'(‘s, l(“s ('(iMirs S(! sont éiiuis, ('I, ikiiis l(‘Ui‘ marolio à la lois ti'ioiiii>hal(i ot m('laiic‘oli(ni(', los deux amants ont rconeilli tons les lioinniaf’es, ici une tlenr, ici niu' larme.

La renommée (jiLils ont ac([nise ii’est i)oint nsnri)ce. dominent, eu eiï'et, se défendre (Lmivil sentimeni d’admiration en présence de cet amonr hautain (jni ne laisse de prise ni an temps ni à la l'ortnne ; de cette ardenr de jyassion (|ni ne s’éteint ni dans le sanj>' ni dans les larmes, qni snrvit à l’espérance, et (pii, dans nn dernier témoignage, brise les portes même dn tomh('an ; jtassion si éclatante et surhumaine, cpie la tradition n’a pn l’exinàmer ([ii’avec le secours dn merveilleux ' ?

Héloïse nous apiiaraît dès l’abord avec ce caractère de gramtenr (pii ne la (phttera point. L’est mie entrée en scèiK! vraiment héroùpie. A peine a-t-elle en le temps d’agir on de iiarlcr, et déjà vous reconnaissez (pi’nn invincible sentiment va dominer tonte sa vie, ([iie ce sinitiment est sa vie elle-même. Abailard ne la prend pas : elle ne croit pas se donner; on dirait ([ii’elle l’attend et (pi’elle Ini appartient de tonte éternité , (pi’elle n’est venue an monde (pie pour acconqdir cette mission de l’aimer an-delà de tonte vraiseinblanci'. La fatalité anti(pie, si terrible et si majestnense,se retrouve ici , ramenée aux tonebantes pro[)ortions de l’anionr. Héloïse s’y abandonne de tonte son àine ; et cette impatience (pii pousse en avant les prédestinés, et([iii nous etîraye chez tons ceux qui doivent arriver an crime,

' Héloïse tiil déposée dans le même tombeau ((u’Abailard , et la légende raconte (|ne l’époux, se soulevant de sa couclie morluaire , ouvrit les bras pour (-('cevoir l’épouse vingt ans allendne.

IMtEI ACE DE TltADECTEEIi.

nous oH'rc dans sa personne un ravissant spectacle.

Sitôt (pie l’étoile ci’Abailard a brillé dans le ciel vide d(‘ sa jeunesse, i)areille aux rois mages qui allaient visiter le Christ, elle rassemble ses plus riches présents, et vient répandre à ses pieds sa beauté, son amour, sa ré[»utation, — l’or, l’encens et la myrrhe. Encore elle se trouve trop (lauvre ! De retour, elle n’en demande point. Si elle obtient un regard, une douce parole, ce sera toujours [lour elle une faveur, une grâce. Elle ne calcide point la durée de cet échange inégal : la [(ensée de se garantir contre un injurieux abandon est loin d(! son esprit. Pour douaire, elle choisit glorieusement la honte, et rejette avec des larmes sincères le nom d’épouse. Empressée à tous les renoncements, elle craint seulement de rester au-dessous de cette tâche de tendresse qu’elle croira ne pouvoir jamais remplir avec tous les dévouements de son cœur. Noble maîtresse, mieux parée de son déshonneur volontaire ([ue d’un bandeau impérial ! Sainte, sublime et naïve nature, (pii touche le ciel sans effort en voulant rester terre-àterre, et qui grandit de toute lliumiliation qu’elle voudrait s’imposer !

Plus tard encore, ajirès son mariage, elle repousse les félicitations (pii lui sont adressées. Elle se refuse, par un magnanime mensonge, à l’honneur du rang (pii lui appartient et dont tontes les femmes sont jalouses. Elle se ferme obstinément l’entrée dn monde, et consent à souffrir iirès de son oncle toutes les colères (‘t les vengeances de son orgueil blessé. Mais, loin des vallées ténébreuses oïi rampe l’égoïsme, oïi ue germent (pie des fruits de cendi’c, sou pied, dont les anges adorent la trace, foule des cimes baignées (l(‘ clartés, et (pii se pareni de tieiirs élernelles ; une béiuàlielion célesli'

IMtEKACE IH I KADLETEl It

est ropaiiitue sur tous ses sacrilices ^ et les félicités divines s’élèvent [)oiir elle de toutes les doideurs (jue le inonde lui envoie. Que lui importe à jirésent le nuirniure des hommes? Un rcj^ard de l’amour a déployé sur sa tête un lirmarnent dont l’inaltérable azur ne saurait être obscurci par la fumée de leurs mépris.

Cet oubli complet d’elle-mème, cette généreuse abdication de sa personnalité (jib place de suite; Héloïse au rang des âmes supérieures, est aussi un indice jirécieuv pour nous faire connaître Abailard. Quel bomme ne devait pas être celui (jui d’un mot fixa irrévocablement la destinée de la iiremière femme de son siècle ? 11 se montre, il l’appelle : Me voici, répond Héloïse; et de sa sphère virginale elle descend vers lui, comme sur un Itlan incliné. Si quelque chose peut nous donner une juste idée de son mérite, c’est assurément l’amour violent et durable qu’il a insi>iré à Héloïse. Elle n’aurait point fait son dieu d’un bomme ordinaire. De son côté, Abailard se montre digne d’elle. Les ternies dont il se sert pour peindre sa passion prouvent combien ce noble amour avait jeté dans son cœur de profondes racines. H semble (lu’on entend trembler encore sa voix de toutes les émotions (pCil avait jadis ressenties.

On sait à peu près dans quelle mesure ils ont aimé : il faudrait maintenant rendre compte de cet amour, assigner à cbacun sa jiart dans la mise commune, et dessiner nettement la position ([u’ils ont gardée vis-àvis l’un de l’antre. Cette question a toujours i)rovü(|né une singulière diversité de jugements. Les Lettres des deux éi)Ou\ , renseignement complet et senl nécessaire , n’ont point rallié toutes les oi>inions , ni tixé toutes les incertitudes à cet égard.

(À'ite dissidence des esprits, (piebpudois les plus émi-

PUEFACIÎ m TUAKl CTEI'R.

iieiits, sur un point (ju’ils ont envisagé avec impartialité, s’e\pli(jue néanmoins (rime manière naturelle ; il s’agit ici du sentiment, c’est-à-dire de la chose (pii écliaiipe à toutes les règles et à toutes les méthodes.

En effet, si les événements, (jui emportent avec eux leur rigoureuse signification, sont diversement jugés ; s’ils sont exposés à la controverse, et dans les causes (jui les ont produits, et dans les consé([uences (ju’ils entraî- Jient; — que sera-ce des })ensées , nullement traduites par des actes, à peine formulées en paroles, et (pii ne peuvent ainsi fournir ([u’une donnée incertaine, et une hase tlottaute à nos décisions? Privées de l’inflexibilité du fait accompli, elles ne nous arrivent (pie sous un mode relatif ; an lieu de dominer notre appréciation par la puissance (pii leur est piojire, elles se trouvent suhordonnéesa notre faculté de sentir. C’est alors (pie les avis risquent d’être diflérents. Notre critérium n’est plus dans la nature môme de la chose (pii nous est soumise, il est en nous. La seule voie ipii nous reste ouverte est celle de l’inteiqirétation, et comhien n’a-t-elle pas d’issues ?

Une latitude conqflète est donc réservée à l’opinion personnelle de (pncon({ue x'oudra s’occiqier d’une (piestion semblable à celle-ci. Quelle que soit l’autorité de ceux qui l’ont précédemment résolue, leur affirmation ne peut avoir que la force d’une conjecture.

J’avais besoin de jeter cette pensée en avant, afin d’en réclamer pour moi le bénéfice, et de mettre de suite ma circons[)ection à l’abri de tout rtqu’ocbe, s’il m’arrive de m’écarter de ((uelque idée reçue en amour pai‘ Hayle ou l’Encyclopédie. De tous les sebismes, celui-là est, à coup sûr, le moins audacieux.

L’Essai bistori(|ue placé au commencement de cet oiivragi' donne le ivcit exact des événeiiKuils. (ie lexle

l'ItEFACK Ul TKADICTEI K.

;i été développé d’une manière élotiuente, nous \ renvoyons nos lecteurs. Nous n’en conserverons (jne ce qui est indis])ensable ])Our servir de lien naturel à nos idées, et pour établir leur ordre de succession.

Nous voulons faire connaître la pensée intime des amants, telle qu’elle nous a été révélée par l’examen attentif de leurs lettres. Cette étude, nous l’espérous , ne sera pas sans intérêt i»our le lecteur.

L’histoire de leur bonheur est courte. Deux années à |)eine s’étaient écoulées, (juand la mémorable vengeance de Fulbert vint leur ouvrir une carrière à la fois si triste et si glorieuse.

Sur l’ordre d’Abailard, Héloïse, comme on sait, entra an couvent.

Cette circonstance a donné lieu à de grands éloges pour Héloïse, aune grave accusation contre Abailard. On a reproché à celui-ci d’avoir été incapable de supporter qu'Hélo'ise demeurât libre , quand elle cessait de lui appartenir. Examinons sa conduite.

Après l’accident dont il était victime, que fallait-il faire ?

Le désespoir conseillait un doid)le meurtre : Héloïse aurait consenti sans doute à mourir avec lui; mais il était chrétien, et ne voulait [kis combattre le mallieur par le crime. La séparation devenue nécessaire, le couvent était un asile sur et sacré, où chacun d’eux emporterait une pensée à Lupielle ne s’associerait Jamais d’autre image cpie celle de Dieu. En prononçant les mêmes vrenx religieux, ils renouaient, |)ar le ciel, leur chaîne conjugale (pii semblait ronqiue sur la terre. E’élait encore pour Abailard une sorte de joie.

Abailard une fois au couvent , était-il convimalde ipi Héloïse restât dans li' moiid(‘ “? N’étail-ce pas évi-

l'IŒl AClî 1)11 TIlADUCTEUIt.

(lomiiKînt reculer devant le vœu de chaslcté 1 N’étaitce i>as avilir la première éi)0(iue de leurs amours, et montrer ainsi (|u’elle avait suivi riustinct du |)laisir et lion rimpiilsioii de sou cœur? Le monde pardonne les tantes d’iiue grande passion, mais il flétrit avec raison les ilésordres vulgaires. Ne serait-il pas en droit de revenir sur son indnl^ence, et. de la jiart d'Héloïse, le ri'fus (remhrasser la vie relifiieuse ne pouvait-il [las semliler une invitation tacit(‘ aux convoitises d’un nouvel amant?

yVliailard n’admettait point la possibilité d’une chute ; mais enlin cette possibilité existait, etipiand cette idée seule contenait [lour lui tous les tourments de l’enfer, fallait-il, sur de vains scru|)ules de délicatesse, ris(}uer le triste repos ([ui [louvait encore lui rester ?

11 connaissait aussi l’avertissement de l’Écritnre : Celui qui U, e fuit pas le danger ij succombera. Auvait-'\[ rempli tout son devoir envers Héloïse, s’il ne l’avait prémunie contre les tentations ? Abandonnée aux pièces du monde, ou bien elle devait succondjei', et alors il fallait rendre une faiblesse im[)ossible : ou bien elle devait cm sortir [»ure, et alors il n’y avait encore ricm de mieux à faire cpie de lui rendre plus tacile par la solitude du cloîlre et ses macérations, nne victoire (pie le monde lui disputerait si vivement et lui rendrait sans doute plus pénible ? L’bonneur et l’intérêt d’Héloïse, l’amonr et la conscience d’Abailard, tout dictail le parti pii’il a [iris, tout justitie l’usap,e ([u’il a tait d(‘ son autoi’ité. Tout ce (pi’on pcuit y voir, c’est une saye et noble jiréNOvance. H y a loin de ce sentiment a une détiance éj’alement olVensante pour tous deux.

Ibi passade d’uue bdtre d’Heloise a servi de texl(' au }:ri('f ai'licule coiili'e Abailard. Hans un autre endroit,

IMUÎI ACE 1)1 TltADI CIEl U.

Héloïse se ])laint aussi de n’avoir jamais été aimée d’Ahailard. Ne nous méprenons pas sur (piehpies paroles trop ^ives et (pii écliapiient à remportement de la passion. Les lettres des amonrenv ont toujours été pleines de ces injustices révoltantes et de ces reproclu's sanglants ipLil faut bien se garder de prendre au sérieux, (x'tte rancune de mots, ce style amer et implacable, se rencontrent souvent chez des personnes cpii s’accordent le mieux du monde. A nos yeux les paroles d’Héloïse ne prouvent donc point (pi’Abailard ait été jaloux dans le sens outrageant du mot, ni même iprlléloïse ait eu véritablemeul cette jiensée. Entre elle et lui , sa iilaiiite n’avait d’autre valeur cpi’une assurance de dévouement, cpie la protestation d’uu amour alerte a s’ell'rayer, et cpii s’irrite de l’apparence même d’uu doute et d’un soujipon.

Hevenons à Héloïse au moment oït elle prend le voile a Argenteuil. Hersonne moins ipie nous, assurément, n’est disposé à lui ravir un éloge. Mais il y a tant de clio.^es à louer dans cette femme, (pi’il ne faut pas s’arrêter à des circonstances secondaires comme celle-ci. Je ne sais jias trop ce ipie l’on entend par la liberté d’Héloïse, ni si les couséipieuces de cette liberté sont bien d’accord avec l’amour (pi’elle avait pour Abailaial et la noblesse de sentiments dont elle a donné tant de preuves. Elle ne pouvait jias, du vivant d’Abailard, se marier nue seconde fois. Alors, par (piels accommodements aurait-elle concilié les secrets avantages de cetle liberté avec l’observation de la foi jurée, avec le resjiect (jn’elle jiortait à un si liant degré [lour son mai-i Non, non, Héloïse neveut|)asde cette liberté. Le monde d(;vait être pour elb* un véritable couvent; elle l'sl (b'jà morte an monde. Si elle fail un sdcri/iee, cl (die le

l'UEl ACE l)L THADLCTELIt.

(lit clle-iiièiiic, il l'aiit eiiteiKli’(j par là sa rÉ>signali(jii aux aust(jrit(!s corporelles de la profession religieuse, clioses dont rutililé lui est fort peu dc!moutr(ie, iiièine a|)r(3s dix ans d’exercice. N’ouhlious [)as non plus, (juoi- (pi’elle n’en dise làen, ([ue le couvent arracliait son enfant de ses hi'as, et ([u’elte immolait ainsi les dou- C(3nrs du sentiment maternel. La irpugnance naturelle (pi’elle (éprouvait pour le couvemt ccàlait sans doute encore à cette autre' privation. Son sacrilice était donc grand et réel; mais la haute o[)inion (jne nous avons d’iléloïse nous force (h; croire (pi’il ne consistait [tas (In tout dans r(!S[)èce de suicide dont on lui prête gratuitement l’idée.

C(! (pie nous louons d’abord, c’est son obéissance |i()ur son mari, cette conliance respectueuse et absolue du Centenier, (pii ne demande [las com|)te, et a laijiielle un mot suflit : Fais ceci, lui dit Abailard, et elle le

Autrefois, pour se soustraire au mariage, elle pouvait bien lui opposer ses raisonnements, ses prières et ses lariiK's : la résistance alors était une aussi grande lirenvi! d’amour ipie la soumission elle-même : aujourd’inii la moindre hésitation serait une révolte et un crime, car elle porterait un coup mortel a Abailard. 11 a dit : Viens, et elle va. Les gouIVres entlammés de la terri; seraient ouv(;rts sous ses pieds, elle irait toujours.

Oublions ce (pii fut tout-à-fait du domaine ordinaire dans la conviu'sion d’iléloïse. li’anties femmes auparavant, d’autres femmes depuis, ont aceciité ou subi les inèmi's condilions di' vie, dont les privations n auraient iioint été remar([ué(;s sans la célébrité des jilaisirs don! elles étaient la suib'. L’élément de notre admiralion n’esi donc pas dans un tait dont il tant i‘ap-

1)1 TUADICTEI U.

poi'lcr l’accomplisseiiK'iit à la néccssilé ; nous lo Irotivons plus haut, dans les pensées dont Héloïse raceoiiipaj^iiail. Hlus Ahailard peut s’alarmer à eause de sou malheur, plus elle veut le rassui'er ])ar des ])reuves irrél'ra^ahles. Plus l’horizou ])réseute aux yeux d’Ahailard des teintes assombries, j)lus elle veut l’euriehir de liK'urs idéales, plus elle veut y déi)loyer des ma^nitieeiiees iues[)érées. Derrière la plainte de Coriiélie, nous ap|)araît le solennel enfj:ap:ement (|u’elle prenait dans sou cœur; et nous voyous (pi’elle l’a déjà rem|)li depuis dix aimées avec une relif>ieuse fidélité, (|uaud elle l’exprime dans sa seconde lettre par ces paroles (|ue ceux (lui les auront lues u’ouhiierout jamais :

« Plaise au Ciel (jue je fasse de ce crime une di^’iie péuiteuce, et (|ue la longueur de mes ex|)iatious puisse halaiicer en (luehiue sorte les douleurs de votre supplice ! Ce (|ue vous avez soulfert un moment dans votre chair, je veux lesouIVrir toute ma vie dans la coutritiou de mou âme : du moins, après cette juste satisfaction, si (|uel(|u’uu peut encore se plaindre, ce sera Dieu, non lias vous. »

A la vue d’un pareil sentiment, ne semhle-t-il pas (pie l’Amour lui-mème a passé devant nous, et (|ue ces paroles sont une vertu sortie des bords dixius de sa robe ? C’est ici ([ii’il faut s’écrier avec le poète :

() gloi'ious li'ial ol' exceod'mg love’, llliislrious evi(le(ic(’, exaiiiplo liigli 1

La magnanimité, dans sa radieuse couronne, ii’a pas un diamant d’une plus hi’lle eau.

Au reste, h’S lémoigiiagx’s dc’ c(‘lle ualure ne soûl pas rares dans ramoiir exiraordiuaire d'Héloïse e( d’Ahailard.

l’liKFACIÎ ÜL TltAnrCTKi n.

L’opinion nnaniino des contoniitorinns en avait si l)ien éta])li la gloire, (|n’elle s’est inainteniie traditionnellement dans tout son éclat [)endant près de cin(| eents ans. Le monument qui pouvait seul la consolider et la rendre impérissable ne commença à s’élever qu’en 161G, sous les mains de d’Amboise. Il recueillit les lettres tles deux amants, ])erdues jus(iue là dans (juel- (pies rares manuscrits du treizième siècle, et nous rendit ainsi le testament de leur amour et de leur j’énie.

Malheureusement nous avons ici une lacune à constater. Une partie de leur corresi)ondance nous manque. Les lettres écrites al Unnpo dei dubbiosii desiri, au temps oii cluKpie parole est un hymne; oii le cœur est si léger dans notre poitrine, qu’il semble porté ])ar la main d’un ange ; oii l’oreille s’emplit de doux murmures et le cœur de ravissements inconnus; où les yeux, si loin (|u’ils ])uissent ])longcr, ne rencontrent partout que riantes persi)ectives ; où l’essaim virginal des espérances peut mirer sa beauté dans uu limpide souvenir; oii le souvenir lui-même est une espérance; où, dans la coupe de l’iiifmi, nos lèvres enivrées boivent une boisson de üamme ({ui jamais ne désaltère ; oii la iieiisée , toujours la meme, dont notre àme se iiourrit, nous semble un culte rendu à Dieu, et chaque haleine de notre poitrine une vapeur d’encens (pii monte jusqu’à lui; ces lettres, semblables à uu écho charmant oii bruissent à la fois toutes les voix du bonheur, et celle du passé (pù est la plus rêveuse, et celle du présent la mieux aimée et la plus tendre, et celle de l’avenir qui répète les deux autres; ces lettres-là, nous ne les axons pas.

l)(nix années, urnes aux hlancs cailloux, ont disparu comme un monde englouti, comme une Atlantide qui a

IMîKFACK 1)1 TllU)lCTKrU. •

stxiihn' ;ui milieu des flots, avec ses Aillas embaumées, ses asiles verts eonsaerés à l*alès, ses eouromies de fleurs elfeui liées sur la table des festins. Qui nous rendra leurs jours illuminés d’un regard, leurs nuits aux ceintures dénouées? Qui nous rendra les richesses de ces deux vaisseaux )|ni voguaient, la voile entlée de doux soupirs, tout chargés de ravissants messages, et (pii n’ont pu aborder au rivage de la postérité? Absence irréparable ! Ces deux années n’ont point laissé de traces : sœurs gracieuses, (]ui avaient pris |)Our elles toutes les joies nuptiales, ipii se sont endormies dans le tombeau en ramenant comme Polyxéne les jilis de leur robe autour de leur beauté divine, et ipie leurs sœurs ont éternellement pleurées !

A une épO(|ue tonte' écbautlé(' des leux divins de l’entbousiasnie, (juelles immortelles couleurs l’amour n’at-il pas revêtues sous la niaiu d'Héloïse et d’Abailard ? Le lionheur est le véritable domaine de l’amonr. Pour qu’il monte sur son char, et epi’il réjouisse les deux de sa présence, il lui faut sa couronne de rayons lumineux, et son orient semé de roses, et le fluide d’or du zénith, et le manteau de ])ourpre de l’occident. — Nous avons le (lien sans ses attributs. Son antel est attristé jiar l’aznr des bandelettes consacré'es aux mânes et jiar les sombres rameaux du cyprès.

Pourtant, si de ces deux corres|)ondances, nées dans des temps si divers,etsous des impressions si différentes, 1 une devait nous échapper, nous pensons (|ue la ])lus précieuse nous est restf'e. La première aurait ctiarmé nos yeux par de suaves tableaux, elle nous aurait délicieusement raconté

Qiiiinli (loici ppnsiei-, disin

cosloT'o :il dolnrnsn passn ;

PUÉIACE ItL TH ADI CTEl U.

cl sans doute, au lieu (rentrer l)nis([ueiiieul clans eett(‘ \ i(! aride et l)rfdée de souffrances, il nous eut été doux de traverser les frais ombrages de leurs courtes félicités. Mais celle c|ne nous donnons ici paraîtra plus importante aux yeux de bien dn monde. Le secret d(“s cneurs y est pent-ctre mieux déposé.

N’c'st-il pas vrai aussi ({léune prospérité continue lU' peut guère nous intéresser ni nous émouvoir ? La sonlfrance nous attire davantage, elle semble plus A^oisiiu* de notre nature, et Lliumanité se retrouve mieux dans des vicissitudes douloureuses. Toujours favorisé par les ('vénements , l’amour d’Héloïse aurait occupé sa vie entière ; elle serait restée enveloppée dans les joies mystérieuses de l’état conjugal et dans les douceurs tran- (piilles de la maternité. Comme tant d’autres femmes, cll(! aurait emporté dans la tombe le secret de cetb' force divine cjui leur est donnée, et de cet admirabb' sentiment c/uï croit tout, ([ui osjjcrc tout, qui endure tout, qui sufjil à tout. Un malheur nous a livré ce secret, et ce mallKUir nous a fait admirer tous les trésors cachés dans son àme. Elle est devenue reine par une couronne d’épines.

Triste et amère royauté ! admiration trop chèrement achetée ! C’est sous le cilice de la religieuse (pie nous (Mitrexnyons la femme ardente et [lassionnée : c’est par ses larmes seulement (jue nous pouvons juger des grâces de son sourire. — Le vase a dû être brisé pour (pi’il nous fût permis d’en respirer le céleste parfum.

Héloïse ne va point chercher de consolatioir dans la vie monasti(pie. Nul dictarne salutaire ne croîtra pour elle dans la tern' inféconde dn cloître ni dans le vase des pieuses moiTifications. Pour elle il n’y a (pie deux événements dans sa vie, le jour oïi elle sut ([u’ellc était

ii;

l’ItKI ’ VCK 1)1 T|{ ADICTEI li.

Jiimocî (l’AI);iil;ir(l, coliii oii (‘Ile !(> pcidil. Toul |(> |•(>sl(■ s’cIVac)' à S(îs ycMix dans une luiif prol'oinh'. Scs lai mes au moineni de |)roMoiicer l('s vunix l■<di^ieux in» sont poini doniié(!S à la (a-ainte, mais au ^('•’^ct. La iDoilic de son àmc est iiai'tie, et l’avenir n’a pins ponreIN' ni vaines terreurs ni values promesses. Ses jours passés sont maudits, ses jours à naître sont maudits; une douleur unil'orme les couve é^ialement sons ses ailes noin's. Uu’elle entre donc maintenant avec indillérence dans ces tristes limites tpii n’entendent de la terre )|ue ses sanglots, du ciel (jue ses menaces ; dans cette mort tpii s(' souvient de la vie.

Héloïse n’est pas sloïcimiiu' ; tant s’en laid. Le mysticisme des csitérances n’est pas non pins nn oreiller suffisant pour cmlormir ses chagrins : il n’y a jilns de reitos ])onr elle. Qu’importe ipi’il ait fui dans la retraite, si le daim filessé traîne avec lui le trait fatal ? Anx saintes paroles de la litnr}j;ie, sa Itonclie, malgré cdle, mêlera des mots profanes. Tonti's les illusions viendront voltiger devant ses yeux et la tonclier de leurs ailes de flamme. Le jour , pendant la solennité des sacrifices, lascinée par nne contemplation intérieure , .son âme ira s’égarer dans le monde des doux vertiges : cœnrs (|ui tressaillent, regards ipii ne peuvent se détacher, [laroles à moitié achevées et dont le sens est an ciel, lèvres (|ni se cherchent, soupirs (|ni se confondent, éternité flottante entre diaix instants, délices iiKjuiètes an fond di'sipielles halète et se lamente nn désir infini, tous les songes sortis de la porte d’ivoire viendront rentonrer de leur cercle magiipu', et l'econstrnire à ses yeux 1 editice palpitant de siis joies i^vanonii's. La nuit continuant son rêvi', et r('ssnscitant les iK'iiri's trop \ite (‘inportées, enverra leurs légi'rs fanlùmi's pour prendre

PUEFACIÎ DE TRADÜCTEEK.

son àine et la bci'cor clans Icnii’s bras (1(3 velours, |)onr répéter doneenient à son oreille les acclamations de la foule, et les triomphes populaires de son amant, et aussi le bruit de ses pas (piand il montait rc'sc.alier tortueux de sa maison au bord ch; la Seine, et les accents désirés de sa voix ; — |)uis elle sentira comme deux lèvnis (pii se pencberont sur elle, (d, (|ui lui donneront le baiser (pi’elle attendait sur son front, muette et tonte tremblante à force de bonheur, et sons ]e(|uel il lui semblait (pi’elle allait mourir.

Mais, au matin, le spectre du veiivape est là (jui guette son réveil, [lour déposer cliaipie Jour sur ses lèvres mu! lit; plus amère, (;t dans s(;s yeux une larme jilus cuisante, et dans son cœur un regret [dus gémissant, et sur son front nue ])àl(‘ur plus déscspc'rée.

Dix ans de prière, d’abstinence et d’insomnie ont pesé sur cette nature fougueuse sans la doni|)ter. En vain l(;s murailles du cloître ont accumulé sur elle leurs ombres glacées ; en vain elles l’ont enveloppée de leurs inlluences sépulcrales; en vain elles ont resserré autour d’elle les plis d’un suaire anticipé : nuîme élan, même llamme vivent encore sous la haire. Penchée sur sa Jeunesse, elle s’enivre d’une vajieur voluptueuse : sous les vofites de son couvent, elle resiiire la brise ardente des Jours (jui ue sont plus. Elle passe et repasse au milieu d’eux, comme sous les magnifKpies arceaux d’un palais enchanté. Là tous les objets ont retenu (juehpie chose de son âme, tons les échos sont pleins de voix connues, ([ui raccueillent, et la retiennent, et l’enveloppent d’invisibles caresses. Reine déjiossédée, elle marche encore une lois dans son royaume, et le charme ll•iomphant replace sur le tiàme (pi’('lle a perdu sa chute un instant trompée.

l'HKFAr.lî l)L TUADMTFIK.

L’erreur n’est pas lonf>iie. \ iolemnient rappelée au inonde réel, la recluse se retrouve l'ace à face avec les causes déplorables de son infortune ; alors elle s’aigrit et s’irrite, elle accuse les lionnnes et la destinée, et, gontlant la voix de sa douleur jusipi’aux |)lus audacieux inurinnres, volonlicrs irait-elle connue Job jiorter sa reipiète jusqu’aux pieds de l’Étcrnel, et contester avec lui.

Pouniuoi aussi est-elle si durement cli:itiée'? Pour- (pioi veuve ? Pounpioi déjà (uisevelie ^ Ab ! que notri’ colombe n’était guère faite jiour les langueurs nionasli(|ues dont itarle Colardean, et que sa vocation était dilférente ! Si vous en doutez, voyez-la écrire. La sève de la jeunesse coule à pleins bords sur ces pages soupirantes et indignées, oii le souvenir [irodigneson miel et son amertume. Sa pensée vibni de tous les tressaillements de lacbair : sa[)arolea un sexe ; et ce frisson doid, elle s’électrise, et (|ui la parcourt de la tète aux pieds, c(î n’est pas dans le cloître sans doute (ju’il a pris naissance. Sous les doigts de la nonne le feu ruisselle. Ou peut conqiter encore les pulsations de sa veine sur le papier (pi’elle a toucbé. (Ab ! Fulbert, ([u’avez-vous fait ! ) Tels passages ne sont (ju’une paraphrase anbélanle de C(! verset du (iantiijiie : « Que sa main gauebe soit sous ma tète, et ([ue sa droite m’embrasse ! »

Mais sous celte forme plaslùjuc de son amour, (|uel sentiment profond et |)ur ! comme sur la poudre d(' cette terre elle réi»and un souille divin ([ui la pénètre et l’ennoblit ! Si sa idume est sœur tlu pinceau de Uubens, on ne saurait non plus méconnaître sa parenté av(‘c celui de Uapbaél. De ces |tensées demi-nues, dont on voit le sein se soulever et frémir comme à un appel dt‘ volupté, s’écbapp(' une irradiation de pudeur ipii b.-s

purpaok nu tu adicteuu.

rocoiivre et les protège, scinblahle ù ce nuage d’or qui, sur le mont Ida, dérobait aux yeux des autres divinités les amours du i)uissaut maître de l’Olympe.

Quelle délicatesse aussi, quels ménagements, quel respect, unis à la passion la pins abandonnée ! Si qnelcpic mot semble sortir de la limite sacrée ((ne son cœur s’im])Ose, si ((uel([ue |)lainte trem|)ée au feu de sa douleur semble conserver un tranchant mal émoussé, cette douleur s’arrête court et s’oid)lie : un seul sentimcnl reste, la crainte d’avoir trahi son amour ptr une ex()ression peu mesurée. Aussitôt elle revient 4ir elle-même par une palinodie aux adorables circuits; la voilà tout(‘ occupée à s’cxplicjner, et son âme se fond en indicibles tendresses pour racheter nue faute ((u’elle n’a])as faite.

Ce n’est ()as vainement qne nous avons loué la rai'e soumission d’Héloïse. Elle y |)ersiste jus((u’à la fin, sans se lasser jamais. Quand nous la voyons })lenrer, gémir, entasser reproches sur imprécations, nous nous demaudons où s’arrêtera le tlot grondant de sa colère ? Un mot d’Ahailard, et tout s’a()aise. Du sommet de tout ce. hruit elle redescend dans les timidités silencieuses de l’ohéissance, et l’orgiudl de sa rébellion s’affaisse jusqn’àrimmble posture do la ()rière : « ,1e me tairai, pardonnez-moi. »

Qui pourrait penser ((u’nne telle fejnme ait été |)ayée d’ingratitude ? C’est (wurtant ce ([u’on a ()rétendu. On a été sévèi'e pour Abailard. On a dit que de sa part la séduction d’IIéloïse est une faute qui n’eut [)as même l’amour pour excuse : ((u'e ce fut froidement, de ])ropos délibéré, par passe-temps, ((u’il trompa la confiance de Fnlbert. On a établi entre les ex])ressions des époux un ()arallèle fâcheux pour Abailard. On l’a traité de lâche ()édant, d’homme dur et froid; on en a fait un brutal.

l'KKI'ACE l)i: TRADI’CTEl H.

iodigiiG en tout point de rainoiii- si vit, si nol)le, si désintéressé (t’Héloïse. L’ari'èt ('st ^i-ave, car il a été consigné dans Fhistoire, qni agrandit tout ce (pi’olle touche, et par des mains (pii semblent partager avec riiistoire ce privilège. Nous nons hâtons irécarter cel arrêt comme nn témoignage (péil ne nons appartient point de combattre : nons serons pins à notre aise avec l’opinion ipi’il représente. Et bien (pie cette opinion nons semble victorieusement réfutée par les faits et la lecture même de ces lettres si mal menées, nons nons appuierons d’abord de l’antorité de 31”' Guizot, car elle reconnaît avec nons (jne la [lassion d’Abailard a ét(’’ sincère et violente.

Depuis lîayle, c’est nne baliitnde prise par ceux ipii ont parlé d’Abailard d’écjniper (m guerre contre son amour nn bon petit raisonnement, de mettre en cbamj»clos (piebpies jibrases armées de pied en cap et de les lâcher à tonte bride contre ce malheureux, (pii n’aimait pas assez sa femme, .l’aime beanconp, moi, cette exaltation chevaleresque et cette intraitable exigenc(* en faveur d’Héloïse. Félicitons-nons de trouver tant (b' gens disposés à mieux faire qn’Abailard. Sans doute il est bien de rompre nne lance en l’bonnenr de la beauté : le rôle est brillant à jouer en France, et de pareilles passes d’armes seront toiijonrs applaudies; mais an moment oii les champions baissent la visière, et, penchés sur les arçons, la hampe appuyée sur la cuisse, n’attendent (pie le signal du combat... holà, ponrfendenrs! vous courez contre la justice et la vérité. Votre adversaire porte aussi les couleurs de v otre dame : voulez-vous donc tuer son amant par galanb'rie pour elle 1 Votre valeur est en droit d’effrayer Héloïse ; ce n’esi pas (’llc, je le crains bien, (pii vous a chaussé vos éjierons.

l'KEFACE DU TKADUCTELK.

Uuelle belle histoire on a gâtée ! Coinnie on a détloré eette cléliciense et candide légende, en faisant de l’homme un roué, et de la femme une maîtresse dupée !

Ce sont là des erreurs peu dangereuses, il est vrai; cependant c[uand elles n’auraient d’autre inconvénient ([ue de nuire aux plaisirs de notre esprit, elles doivent être relevées. Dites ce (juc vous voudrez d’Abailard : (|u’il ne savait pas le grec, ni le sens de la loi Quinque pcdurn ; percez-le au défaut de sa théologie, entamez sa dialecti([ue, ou, si elle est trop dure, enfoncez jus- (pi’à la garde le fer de votre critique dans la mollesse lie son caractère, c’est le coté mal défendu ; refusez-lui tout autre mérite et toute autre gloire ; mais au moins n’allez pas le nndiler de son amour iiour Héloïse ; n’en faites i»as un syllogisme incarné; laissez i)alpiter le cœur de l’homme sous la cuirasse philosophique. Quand je cherche l’amant, je n’aime i)as à me casser le nez contre le rhétoricien.

Le langage d’Ahailard nous paraît ce qu’il y a de plus convenable et de plus tendre à la fois. 11 sait le ravage causé ])ar la Lcllre à un ami, lonihée entre les mains d’Héloïse. Héloïse n’est pas forte, elle le dit elle-même : s’il faiblit un moment, elle est perdue. Aussi voyez avec quelle noblesse et quelle dignité il vient à son secours ! comme les exhortations de la piété empruntent dans sa bouche le charme insinuant et les délicatesses persuasives de l’amour ! H a jugé la i)osition : c’en est fini avec les joies de la terre. Mais s’il n’a plus d’esiioir, il a encore une crainte. Héloïse le regarde; elle interroge son attitude; au moindre signe de défaillance, elle va tomber dans le hlasithème. Que le vautour lui rouge le cœur, iieu imi)orte, sou front ne doit

22 ruiii'ACiî ni TUAi)rcTi:i it.

point soi’vif d’enseii>ne à ta ilouleur. Aussi il ostcaliiio ; (lu moins il s’elforce de le iiaraîtrc. vSon courage esl aussi f-rand (|ue son infortune.

Sans doute, à ne considérer (jue les dehors ascéti- ([ues du style, on peut (ître disitosé à prendre les letti'cs d’Abailard i)Our des sei'inons; et il est permis de dire ([ue ce n’est point là le langage de rainonr dans les conditions ordinaires de la vie. Mais ici tout est en dehoi’S de la loi commune. Pour bien juger les lettres (jue nous avons sous les yeux, il faut se placer au véritable jroint de vue. fîn boinme brisé partons les malbeurs, déchu dans sa personne et dans ses affections, ti-alii, calomnié, persécuté, dérobant à graïuPpeine sa vie au poison de ses ennemis et aux poignards de ses assassins, accablé d'infu’inités, vaincu par l’excès du ti’avail et les austérités de tout genre, macéré de corps et d’ânre, apjrelant la mort comme un bienfait (lui [(eut seul mettre un terme à d’intolérables supplices : voilà l’bomme (jui écrit à Héloïse après de longues années de séparation, et s’il se souvient de son amour pour elle, il vit aussi en compagnie d’une autre pensée.

One l'alal renieinbrance — nne sorrow llial ihrows Ils Meak sliade alike o’ec our joys and oiirwoes —

To wliicli life nulhing darkec nor brigliler can bring,

For wbicli joy batli no balni — and aflliclion nosling.

Maintenant faut-il attendre de lui des lettres seni- Idables à celles (lue Mirabeau écrivait à Sophie ? La cellule abbatiale de Saint-Gildas recélait-elle les nu'nies espérances (]ue le don jon de \incennes ? Et si ces bommes ont foulé tous deux la terre sacrée de ralfrancbissenienl , ii étaienl-ils pas séparés par uu abîme, au

IMIÉFACE OU TUADICTEIT..

nioiiioiil où ils écri\iiieiit, l’iiii U celle (jui civuil été sa

l'einnie, l’autre à celle ([ui était encore son amante 1 Demanderons — nous a Abailard le nail emiiortement d’un i)age, on les éléyies bncolicines d’un berger Songerons-nous jamais surtout à lui ilemander les tendresses rugissantes de Gabriel-llonoré^ la turie printanière et les virilités trop fortement accusées de sou style, ui sa plume fiévreuse et féconde en [)ria])ées ?

Abailard n’a pas cessé d’aimer Héloïse. Au contraire, l’admiration (pi’il ressent pour un courage déjà longtemps éprouvé, son respect pour une vie dévouée a f accomidisseinent des])lus rigoureuses pratûpies, sa reconnaissance pour des sacrilices accei)tés si généreusement, ses regrets meme à la vue d’une existence si belle, brisée comme une Heur par ses mains, tout augmente son amour, tout l’élève et l’alVermit. Mais ce n’est plus l’amour selon le monde. La position des personnages est exceptionnelle.

L’amour n’est plus libre, il doit plier ses allures à des exigences inn)érieuses. Sa forme est commandée : Abailard l’étudiera dans les obligations religieuses (lui leur

sont imposées, dans les besoins dn cœnr ([u’il vent guérir, dans les elîets qn’il doit pi'Otluire sur une âme endolorie et des souvenirs encore malades. — C’est là

([u’il doit la trouver. Elle aura nu voile à la manière des veuves. Elle sera mélancolique ; mais dans cette ombre gracieuse et languissante, dans la morl)idesse de ses mouvements, on devinera aisément combien était forte et luxuriante la vie dont le coiq)S était autrelois animé.

Non, non, pas d’indigne transaction avec les devoirs de leur habit! Aux ondes lustrales de la religion Abailard ue mêlera point le Ilot troublé des souvenirs imuéuiteuts ! Il n’ira point (■(>mi)romeUr’e la dernière

l’KEFACE 01 TKAOICTEI H.

chance (lui leur reste contre le désespoir, si ce n est Toubli, dn moins un silence prudent sur des choses (pii elles-inêines parlent déjà trop liant! Prêtre catholiijue, en garde contre lui-même , n’osant se livrer à répanchement d’une affection (jn’il redoute à présent comme un crime, il s’observe, il craint la dangereuse contagion d’un mot trop vif et la rupture d’une ]»laie mal cicatrisée ; il met tontes les tendresses de l’époux sous l’abri des symboles cbréliens et des textes sacrés.

Si parfois son àme ramollie à un souvenir tro}) jiénible laisse échapper le cri de sa douleur, tout effrayé, il change à l’instant de rôle, il implore à son tour, il intéresse la générosité d’Héloïse, et son amour et sa pitié ; il lui demande grâce pour l’affreuse torture (ju’il éprouverait en la voyant si indignement vaincue; et le courage ({u’elle n’avait point pour elle-même, elle le trouvera, [uiisipie Abailard en a besoin. Le dévouement donnera du ressort à cette âme brisée; jiar le dévouement il en fera tout ce qu’il voudra : n’est-ce pas là une ingénieuse et irrésistible flatterie de l’amour?

11 lui parle de ses ])érils, mais c’est pour donner le change à cette douleur (}ui, toujours repliée sur ellemême, se travaille et s’élargit sans relâche ; c’est jiour reporter sur l’avenir cette attention (pii se meurtrit et se déchire aux souvenirs du passé : le passé est le seul ennemi qu’il faut vaincre. 11 ne risque rien de contrister l’âme d’Héloïse par le sentiment des dangers (pii le menacent ; il se sert de la crainte comme d’nn auxiliaire, comme d’une puissante diversion au désesiioir.

Dès (]u’il l’a ramenée à songer à lui plus (jii’à ellemême, il profite de sa victoire ; il ne lui laisse j)lus tourner les yeux vers une épo(jue frap[)ée en a|)parence de la malé'diction du ciel. Il brise autour d’elle fous les

PREFACE l)L TUADICTEUU.

liens qui rattachent encore à la terre ; il haniine à se soutenir dans les régions hantes et sereines du christianisme, et, par un touchant artifice, allant se placer lui-même aux pieds de Dieu, c’est de là (iifil l’appelle et qu’il lui tend les bras. 11 est bien sûr de la faire Tenir à lui. 11 la convie à des noces nouvelles en Jésus- Christ, et la douce créature se laisse aller à cet autre amour, (juoiqu’elle aime encore mieux l’ancien : elle ne résiste pas plus à cette seconde séduction (pj’à la première. 11 ne sera pas dit qu’elle lui aura une fois désobéi.

N’allez pas prendre ses dissertations théologiques pour des hors-d’œuvre, ni ses nomln’cuses citations de l’Écriture pour d’inutiles rhapsodies ; car il lui trace ainsi son itinéraire vers le ciel, il aplanit tous les obstacles, il sème son chemin des verts branchages et des Heurs variées des saints livres; il échelonne tout le long de sa route le noble cortège des Apôtres et des Pères de l’Eglise, qui l’animent de la voix et du geste, qui la bénissent, au passage, de leurs mains vénérables, (ini la soutiennent, la consolent, la fortifient et l’accompagnent de leurs vœux. Et d’ailleurs ne marche-til pas lui-même avec elle ?

Non, Abailard n’est pas pour Héloïse un froid pédagague. De cet arbre de science dont il veut lui faire goûter les fruits évangéli(iues, distille silencieusement une manne de tendresse tpii nourrit son courage. Non, ce n’est pas un moine rigide qui ne laisse tomber de sa bouche (pie des anathèmes, et qui, d’une main de fer, pétrit impitoyablement pour le ciel cette argile toute palpitante, encore des passions de la terre. Aux amertumes du cœur toujours renaissantes, il opposera constamment la confiance dn chrétien dans la volonté divine , aux

l'UKFACK l)l TKADl CTEl I!.

(lésifs (jiii s’éf^areni, l’inllexihilité de la pénitence : lonteldis, dans cette lutte (|u’il lui impose, il accorde toujours (juehjue chose à la faiblesse de la femme. Il sail la ramener aux austères contemplations du devoir par des mots qui raniment son espérance mourante et penchée, (jui donnent a cette pauvre àme a\ide sa pâture d’amour. 11 la conduira dans les rudes sentiers de l’ahnéj^ation, mais if lui tendra la main, il la soulèvera doucement dans ses bras, i>our (pi elle puisse aller jusqu’au bout, et (pie les aspérités du chemin ne déchirent point ses lâeds délicats :

. ne teiieras glacies secel aspera plantas.

Héloïse est aussi pour lui une religion.

Une fois ipi’il l’a placée sur le terrain du raisonnement, il tire iiarti de tout. De sa justice: «Veut-elle s’opposer à l’évidente volonté du ciel"?» De sa lierté : « Pompée est vivant, mais sa fortune a {léri. Cornélie aimait donc ce (pi’elle a perdu"?» De sa conscience et de sa responsabilité : « Elle est abbesse, elle a aussi charge d’àmes. » 11 sait que dans une àme aussi grande (lue celle d’Héloïse, la justice, la dignité, la conscience, ne sont pas de vains mots : if sait (pi’un esprit vigoureux comme le sien agit toujours en vertu d’une conviction, de tète ou de cœur, de raison ou de seutinient, et parce (pi’il se croit dans la vérité. C’est pounpioi il discute avec elle, iiounpioi il l’instruit si patiemment dans la foi, pounpioi il lui prodigue sans mesure tous les euseignements de la résignation : sa douleur une fois légitimée à ses yeux serait incurable; s’il la lui fait condamnei’, (db; est guérie.

La tâche est diflicilc. Semblable a la mere du jeune

PREFACE DE TRADECTEER.

Arthur* J Héloïse est ancrée dans sa donlenr. Elle a tint ])ar l’aimer et s’y com[)laire. Elle est ingénieuse à se tourmenter elle-même et à se créer de nouveaux sujets de larmes. Abailard est obligé de la surveiller avec la plus grande attention.

11 n’oublie rieii;, pas une question ne reste sans réponse, chaque mot est relevé; il ne se borne pas là; il étend, il développe un sentiment à peine exprimé dans la lettre d’Héloïse; une objection est attaquée et ruinée avant de naître. H va chercher jusqu’au fond de son cœur, et si quelques doutes amers y cachent leurs têtes de serpent, il les étouffe; il en chasse comme d’un temjile toutes les pensées qui profaneraient de leur lu’ésence la majesté de l’amour divin; sa prière est impérative, et il sait rendre son autorité obséqrdeuse. Héloïse prend position partout; mais il la poursuit dans tous ses retranchements; il la débusque dans tous ses regrets, dans toutes ses plaintes; doutes, langueurs, retours dangereux dont elle s’environne, tombent sous le tranchant de sa logique. 11 fait autour d’elle une nulle, un néant qui ne pourra plus lui suffire et qu’elle sera enfin obligée de quitter; sans cesse elle veut se rattacher à lui dans ce monde de larmes et de troubles; sans cesse il lui échappe. C’est dans un monde d’éternelles félicités qu’il veut la retrouver ; c’est là qu’il lui donne rendez-vous : qu’elle se laisse vaincre, et les voilà réunis. La prière (ju’il lui envoie est déjà l’épithalame de ce nouvel hyménée.

A notre avis, l’amour éclate mieux dans cette stratégie attentive (jiie dans nn pêle-mêle efi'aré de sentiments. Nous y voyons autre chose que l’alluiœ raide et

' Uoiisluuce. V. Shakespeare

PREFACE DE TRADCCTEIU.

compassée de l’iiulitlérence, autre chose (ju'une sèclie division et subdivision, autre chose enfin (ju’nne preuve du [leu de retour que la iiassiou (i'Héloïse obtenait. Auioiir d’amant, amour de maître, amour de frère eu Jésus-Clirist, amour de la beauté, du génie, de râme, tout cela ne fait (|u’un seul amour dans le cœur d’Abai lard. 11 aime Héloïse dans le passé, dans le présent, dans les siècles : et nous lui applaudissons avec un atteudrisseuieut mêlé d’admiration, lorsijue, sentant ((ue la terre lui mamjue, il l’étreint dans ses bras d’apôtre pour l’emporter au ciel avec lui.

Par (juelle fâcheuse préoccupation, par (|uclle intempestive exigence a-t-ou accusé Abailard de froideur? Ou oublie toujours qu’il a vingt ans de plus (pi’lléloïse, et que ses infirmités doublent encore le poids de ses aimées. N’est-ce })as outrager le sublime sentiment qui l’animait, que d’en faire un amour à bauteui- de ceinture? 11 fut un temps. Je jiense, où la lave coulait en brûlants ruisseaux de ce cœur maintenant attiédi ; la jeunesse, la beauté, le bonheur, sont des éléments qui (Uitrent facilement en fusion. Alors, sans doute, le style allumait tous ses fourneaux. Mais ce (pii fait l’orgueil de l’homme à son aurore lui devient Justement un sujet de honte à son déclin. L’amour est chose sainte , ([ui repousse la vieillesse du seuil de son temple, et (pii s’offense meme de ses vœux.

Les partisans du chaud auraient -ils donc pivféi-é qu’Aliailard nous donnât le triste spectacle d’im homme en démence, (jui déshonore à la fois et son habit religieux par des ai)pétits réiu-ouvés, et sa vieillesse [lar la hdte inutile des regrets contre une nature si cruellement bumiliée? Lhicdle niidheureuse inspiration (et elle a été commiiiK' a tous nos poi'Ies) de précipiter Abai-

l’RKI ACE Dtl TRADUCTEl’U.

lard dans le cercle des damnés (|ni ont péché [lar la chair! d’onvrir pour lui ces espaces souffrants et muets de tonte hnnière, et de nous le montrer chassé, ramené, halayé perpétuellement sous les froids tonrhillons de la rafale ! Au milieu de Troie on cendre, fant-il donc jeter d(3 force sur les é[)anles tremhlantes de Priam l’armure désaccoutumée? faüt-il éfj^arer le plaivc d’Hector dans sa main a[)[)esantie?

Ahailard a mieux fait : tous les sentiments exprimés dans S(!S lettres sont conformes à sa situation. On n’y trouve ni l’ardeur juvénile ni l’entraînement orageux si justement admirés dans celles d’Héloïse, i)arce (pi’ils y sont à leur place; mais cett(>. tendre et profonde pitié, cette complaisante et incimisahle elfusion, cette garde vigilante (pi’il fait autour d’elle, ces paternels efforts d’un vieillard (jui fait taire sa propre douleur pour calmer celle d’un enfant adoré (jui lui i)erce l’âme de ses plaintes : tout cela est-il donc si glacé? n’est- ce donc pas là encore de l’amour, et du plus vrai, et du [)lus noble, et du [dus touchant?

Pour Ahailard les mots sont le voile et non l’exisression de son amour. A notre tour, cherchons les inflexions caressantes de la pensée plutôt (pie celles de la parole.

Si nous observons Ahailard avec soin, an lieu de l’accuser de ralentissement, nous serons étonnés d(! la marche ascendante de sa [lassion : la catastrophe qui [louvait l’éteindre n’a servi qu’à l’enflammer. Son amour, (pii jus(|ne là reposait sur les seules assises mondaines, tout à couj), dans un es[)ace inattendu, prolonge ses fondements agrandis sur la ruine de ses [daisirs et de ses affections terrestres. L’abîme ([ui le séparait d’Héloïse est comblé. A cette exihîe du bonheur il ouvre dans son âme l’hospitalité de plus larges

l'RKFACK ni: THADl'CTKrU.

ainoiirs. 11 attire son é|)onse dans des embrassements pins intimes, i)lns purs, toujours durables. 11 Ini dresse en Jérnsalem nn lit nnptial de bois de cèdre, anx i)iliers d’argent, à l’intcrieur d’or, surmonté d’écarlate, parfumé du troène cueilli dans la vigne céleste, et doté par le Cbrist de ravissements (jn’elle n’a point connus aux jours des plus grandes joies de son cœur.

Mais Héloïse a vu des cieux si profonds et si rayonnants, (jn’elle ne saurait préférer ceux qu’on lui propose.

Pressée de tontes parts, elle se réfugie dans son amour <à elle, comme dans un asile. î/amonr est sa forte retraite, et il suffit pour la défendre. D’un seul mot elle déconcerte les calculs déjà triompbants de cette logique chrétienne : « C(; n’est pas à Dieu, c’est à vous que je veux plaire. » Et tout est remis en question. C’est par son amour même ipi’il faut la vaincre. Abailard est obligé de lui dire : « .le fais cause commune avec Dieu, aimez-le donc. »

Elle capitule, mais elle ne veut du paradis (pi’im petit coin, tant elle craint de se complaire en (pielque chose qui ne serait point Ahailard, tant elle repousse' te bonheur céleste même comme une pensée infidèle à Ahailard.

Ce qui rend Héloïse si grande, c’est cette foi de l’amour en lui-même, qui ne se dément jamais, epii ne se calomnie jamais, et ([ni, une fois déchu de sou Éden, tient ses yeux immuablement fixés sur les portes irrévocables. H y a dans cette ténacité de douleur, dans cette énergie de désespérance, une magnifi(jue exi)ression de la nature de la femme. Le seul commandement ([u’elle reçoit de Dieu, c’est l’amour; Héloïse l’a observé jns(|u’<à la mort. Le seul don ([u’elle en reçoit, c’est

PREFACE 1)1 TUAOUCTEIU.

raniour; ïlcloïso en a si l)icn compris la grandeup, ((u’elle ne s’est jamais consolée de l’avoir perdn. Elle a laissé croître et fleurir en elle l’arbre de vie, jamais elle n’a porté le fer insensé du remords sur ses rameaux bénis, et voilà pourquoi ils ont monté jus({u’au ciel, IKXirqnoi ils ont porté pour elle des fruits d’immortalité.

Une circonstance encore justifiera à nos yeux l’ordre d’idées invariablement suivi dans sa correspondance pai- Abailard. 11 visita plusieurs fois le Paraclet : il y trouvait Héloïse ; il y trouvait aussi Luce, sa mère chérie, comme il l’ap|)elle. C’est auprès d’elles que son cœur déposait le fardeau des jours mauvais et des pensées accablantes. Uoels tendres épanchements, quelles respectables faiblesses ne devons-nous pas supposer dans ces entretiens! Une joie triste, un sentiment plein de mélancoliques douceurs, éteignait pour Héloïse les torches trop brûlantes du passé, et ses chagrins amortis n’exigeaient d’Abailard ({u’nn moindre effort de courage. L’absence ramenait ])our elle la maladie ; et c’est au besoin de la guérir qu’il faut rapporter la fermeté sublime dont il ne s’est jamais départi dans ses lettres.

C’est alors (ju’il lui parle d’immortalité, d’union impérissable dans le sein de Dieu, et il le fait avec une hauteur de langage, une autorité de conviction, une puissance de désir, qui montreront à tons les siècles ce (jn’il y eut en lui de génie, de foi et d’amour. En pressant sur son cœur sa mère et sa femme, il avait ressenti les mystérieux frémissements d’une vie ({ui ne peut finir, la révélation d’nn monde on la même étreinte devait se renouveler. Revenu à Saint-Cildas, il écrivait avec un mouvement tlivin; car il avait In dans leurs yeux les assurances d’nn amour i)lus fort que la mort, et ((ui est en possession de l’éternité. Notre

l'RKFACK I>1 TRAOI CTEI R.

âme en effet ne s’empare-t-elle point de tons les temps, ne tonehe-t-elle pas anx deux pôles de l’abîme, par les affeetions de mère on d’éponse, de père on d’ami, lorsque enrielne par l’abondance de ces sources sacrées, notre vie inn)atiente bouillonne comme un fleuve gonflé des crues de l’iiiver, et déborde les rives de nos jours tro() étroits?

Enfin, lorsiiu’on l’attaijne dans sa foi, lorsque l’ouragan tonne, ([ue les vents rugissent, ipie les foudres d’un nouveau concile pendent sur sa nouvelle hérésie, sa première pensée est pour Héloïse, son premier soin est de la rassurer. 11 sent que le moment est verni de se rap[)rocher d’elle. Ce n’est pas seulement le frère en .lésus-Cbrist qui s’adresse à sa sœur dans le même .lésus - Christ ; c’est l’époux (]ui parle à son éi»onse selon la chair. Sa voix retrouve la tendre familiarité des anciens jours. Il secoue la cendre de vingt années, et vient re[)Oser encore une fois sa tête sur le cœur ([ui l’a tant aimé. Dernier et solennel embrassement, dont les anges mêmes n’auraient point détourné leurs regards ! Cette lettre n’existe jias tout entière ; mais les lecteurs n’y perdront rien, s’ils lisent l’ode xlix de M. Creuzé de Cesser. Nous regrettons de ne pouvoir citer ici ce touchant morceau de poésie.

Nous pensons que, selon la disposition d’esprit des lecteurs, les lettres d’Abailard produiront toujours deux im- [)ressions très-différentes. Nous comparerons ces lettres à nn prisme (pii voile, à distance, toutes les i)ompes de la lumière renfermées dans son sein ; vu de près, le crislal ouvre son écrin prestigieux, il allume la fête des couleurs, et déploie autour de toutes choses des robes tland)oyantes d’or, d’azur et de vermillon.

La pensée d’Abailard revêl toujours une forme adé-

T'IIEFACE nr TUAmT.TElR.

quate : sa gravité n’est jamais déshonorée par une vaine ornementation île paroles. Comme celui de tons les l)oëtes, son discours a un pied nombreux ; mais il est ferme J sobre, tranquille, dégagé de tous les terrestres ferments. Jamais Abailard n’ébranle les jiortes de sa prison, jamais il ne se délmt dans le cadre d’airain où l’équerre catholique a renfermé et conqirimé les mouvements de son cœur. L’amant n’a plus sur les lèvres d’autre feu que celui qu’elles empruntent au charbon de l’autel : riionnne est éteint, le style est moine.

Mais l’amom' n’a pas un langage obligé. L’amour transfigure tout. Les mots les plus inditlérents peuvent devenir avec lui des courants magnétiques où deux âmes se rencontrent, des chemins où l’œil ne peut les suivre, des ponts faits d’un seul cheveu et qu’elles parcourent audacieusement sans dévier jamais. Veut-on fixer la flamme et immobiliser le mouvement ?

Si l’on est assez heureux pour avoir une hallucination de cœur (qui amant sibi somnia fingunl), alors ce texte mort s’anime, le sang et la vie circulent dans ces [laroles tout à l’iieure engourdies et décolorées : vous sentez leur chaude baleine, votre âme s’inonde de balsamiques effluves, et, par une merveille semblable à celles de l’iiistoire et de la fiction, vous voyez ces roches s’amollir, ces rudes écorces se fendre, et vous pouvez baigner vos mains dans de fraîches ondes, et promener vos yeux ravis sur de soudaines beautés, frappez au hasard à l’ime de ces portes fermées : c’est une pensée de race royale (]ui vous ouvrira; entrez dans ce présent ruineux ipii plaide fièr ement pour le passé, et si rien ne se dresse à Aotri' approclie. si cette

pitKrACi': i>i! Tit vDicTi;! H.

poiissièi'i! ne l•el<l■('ll(l pas les loi'iiies, et ra^ilalioii, et (ont le hniit de la passion linniaiiK', dn moins, an mnrmnre eotd’ns (pn honi-doime sons e(!S porli(pi(!S déser(> et dans C('s fj:al(n'i(‘s al)andonné(!s, vous m; pourrez méconnaître (piel tnmnitn nia,j(!stnenx les peni)lait antrefois.

I,a vik; dtî ces leltres d’amoni- éi)nrées i)ar l'encens catlioli(p]e vous rappellera les vieilles toiles esi)aîinoles, an bas desiptelles Znrbaran sinnble amonc(der tontes l(!s ond)i’(^s (;t tont(îs l(;s trist(îss('s de la t(‘rr(!, poni I(ïs consohn- d’en-liant i>ar niuî espérance Inmimnisc' et par des splendeurs de béalitnd(‘. Dieu n’y (!st i)as, on ne voit (jne lui : riiomme y est seid, on in; b; voit pas. Sur ces t'enilles, si noblement reiîisées à r(;xpression d’nne sonil'rance biimaiin', ronb; nn plenr invisible. Sonlevezclnupie parole : ici crie mu' blessnn', ici suinte nne siu'ur placée;, ici pfdit iiikî d(n’nière j^onlbï de |»oi— son. Tons b's ranu-anx d(î c(! myi te, (piand vous y tondiez, sai|>nent on ^émissenl. Arrêtez-vous devant le gladiatcMir, depuis (pi’il <'st renversé sur Tarène. Examiiu'z bien son visage' : i>as nn mnscl(! n est contracté; vous épi(‘z sur ^a boncluî nne plainte, nni' imprécation, nn mot cpii sc'ra l’cîpopéc! d(î tonüîs scîs donlenrs : le mot ne vient pas; votre |)oitrine sc; serre ; b; iiatii'id va nionrir, il est mort..., vous n’avi'z rien entendu.

Et ceiH'ndant vous trouvez cpi’on vous a tout dit.

Une vérité jnscpi’alors inapenene vient ;1(! vous être révélée!. E(' calnu' de l’bomme vous apparaît |>lns bnrible (pi’nne tempête*, et ce n’est pas sans e'd'roi ipie' vous conle'inieb'Z e-ette! snri'aceî impassible, epiand vous voyez an-eb'dans de Ini son eeeni' af;-onisanl, se-s espeiraneeis bb'sse'a's a mort jnsepi’à la dernb're', et sa pe“nse‘e

PRÉFACE I)C TRAUL'CTEFR. 35

en larmes , toute pleine d’une chère image et des angoisses déchirantes de l’éternel adieu.

Nous autres hommes^, nous sommes trop diirs^ trop tardifs : à moins de mettre la main à tout, nous ne croyons à rien; nous sommes sourds et aveugles de cœur, capables de marcher côte à côte avec notre dieu, jusqu’à Emmaüs, sans le reconnaître. Les femmes distingueront mieux toutes ces infinies tendresses dont on sent la présence, (juoicpi’elles échappent à notre vue, ces impalpahles attouchements de l’âme à l’âme, ces caresses contenues, ces regards qui n’osent plus se chercher que dans le ciel. Elles écouteront de l’oreille du cœur cette voix de l’amoiu'qui n’em[)runte rien aux vnlgaires retentissements du langage; elles suivront le thème céleste à travers l’étrangeté des modulations, et tandis que nos yeux ne rencontrent ici (jne le suaire de l’amonr, elles verront des apparitions d’anges tout vêtus de lumière, qui leur diront : 11 est vivant.

Le style d’Héloïse a de belles démarches. Ses pensées, comme les déesses d’Homère et de Virgile , passent devant nos yeux avec leur regard fier et doux, l’or do leur chaussure et leur tunique de pourfire relevée au genou, .t’ai bien peur, soit dit en passant, d’avoir travesti toutes ces belles nymphes. Se reconnaîtrontelles au moins? Cette vie ipie je leur ai donnée leur laissera-t-elle le souvenir de l’autre ? Que la métempsycose leur soit légère ! Dans les jilis embarrassés de ma prose, j’ai souvent caché leurs pieds de neige et leurs fronts rougissants. Mais si j’ai pu faire apercevoir quelque blanche épaule; sous le toit de chaume où je les ai reçues, si elles ont laissé i)Our prix de l’hospitalité (pielque chose des parfums de leur chevelure, c’est déjà beaucoup pour moi , l’imagination des lecteurs

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achèvera mon ouvrage : à Taide de (pieUiues [u-oporlions fidèlement révélées, ils restitueront les formes confuses, et fixeront les contours noyés.

Puisse la traduction avoir conservé (luelques lambeaux de cette riche étoffe à la trame étincelante, aux mailles fines et serrées, dont les deux amants ont lait un vêtement de gloire à leur amour! — Je n’ai rien omis ])ar pruderie, car je pense que toute beauté est essentiellement pure. Si des esprits timides s’etfarouchaient de (jnelques hardiesses hihli([ues, je leur rappellerais ces paroles de saint Jérôme ; « Ne x'ous cho- (juez- point de la aimplicilé ni même de la crudité, des termes dans l’Écriture sainte; n et celles-ci de saint Augustin ; « Aimez, dites après tout ce (pie vous voudrez. »

D’un autre côté, je me suis soiiveuu ipie les Grâces étaient appelées Décentes, et que les vierges de Sparte dansaient sans voile autour des chastes autels de J un on.

Héloïse et Ahailard entrèrent dans la vie par de hautes et brillantes i)ort(,'s, l’amour et la gloire : leur route fut maudite ; et pour (pie nulle consécration ne leur maiKpiât, à celle du malheur vint se joindre celle de la sainteté.

On les aborde avec une curiosité brusque et avide; on veut voir palpiter la fd)re ([ui se meurt, entendre (piel bruit de paroles a fait dans son temps un amour si célèbre, connaître l’esprit (pii eut la puissance de v’ivitier le tombeau. Mais au contact de ces âmes sans souillure, cpii entrent en commerce avec nous par les côtés seulement (pii nous élèvent et nous ennoblissent, on se sent tout à coup pénétré de respect. En face di* ces restes embaumi's d’un religieux souvenir et d’une

l'ItEFACE DU THADl ClELlt.

éternelle espérance, il semble que cette vie d’amour et de génie, qui les animait autrefois, arrive juscpi’à nous en râle harmonieux et en larmes divines. Nous retrouvons dans ces deux grands initiés de la douleur une saisissante image de riiumanité, avec ses vertus poussées jusqu’à l’Iiéroïsme, et ses faiblesses aussi admirables ])arfois que ses vertus.

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