‹ Abailard et HéloïseChapitre 25 sur 80 · CONTENANT LE RÉGIT DE SES MALHEURS · texte numérisé non relu

CONTENANT LE RÉGIT DE SES MALHEURS

SüLiveiit l’exemple est plus puissant que la parole poui' exciter ou pour calmer les affections humaines. Aussi , après vous avoir fait entendre une voix consolante^, je veux retracer à vos yeux le tableau de mes infortunes. Puisse-td vous consoler tout à fait ! En comparant mes malheurs et les vôtres, vous reconnaîtrez que toutes vos épreuves ne sont rien ou qu’elles sont peu de chose , et vous aurez plus de patience à les supporter.

Je suis né dans un bourg situé à l’entrée de la Bretagne, environ à huit milles de Nantes, du côté de l’Est, et appelé le Palais. Si je dus au sol natal ou à la vertu du sang la légèreté de mon caractère, je reçus aussi de la nature une grande aptitude pour la science. Mon père, avant de ceindre le baudrier du soldat, avait reçu quelque teinture des lettres, et plus tard il se prit pour elles d’une telle passion, qu’il voulut donner successivement à tous ses fds

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une éducalioii savante avant de les tonner au ineliei' des armes ; règle dont il ne sV;carta point. J’étais l’ainé de ses enfants, et les soins qu’il donna à mon instruction furent proportionnés à la tendresse extrême (pi’il axait pour moi. De mon côte, pins j’avançais ax ec rapiditc* dans l’étude, plus je m’y attachais avec ardeur. Enfin, elle eut pour moi tant de charme, (pi’abdicpiant la pompe de la gloire militaire et abandonnant à mes frères l’héritage paternel et mon droit d’ainesse, je renonçai à la cour de Mars pour grandir dans le sein de Minerve. Préférant la dialectique et son arsenal à tontes les autres branches de la philosophie, j’échangeai les armes de la guerre contre celles de la logique, et les trophées des batailles contre les assauts de la discussion. Je me mis à parcourir les provinces, toujours disputant; et partout où j’apprenais que cet art était cultivé, j’y courais, entraîné par une émulation toute péripatéticienne.

J’arrivai enfin à Paris, on la scholastique était déjà florissante, et je suivis quelque temps les leçons de Guillaume de Champeaux, qui était justement considéré comme le maître le plus habile dans ce genre d’enseignement. Je fus d’abord le bienvenu ; mais je ne tardai pas à lui devenir fort incommode, car je m’attachais a réfuter plusiems de ses idées, j’argumentais contre lui à outrance, et, revenant toujours à la charge, j’avais quelquefois le fort de rester maître du champ de bataille. Cette audace excitait, parmi ceux même de mes condisciples qui étaient regardés comme les plus distingués , une indignation d’autant pins grande, que je paraissais plus loin d’eux et par ma jeunesse et par la date récente de mes études. Là commencèrent des malheurs qui ne sont point encore finis ; ma réputation grandissait, l’envie s’alluma. Enfin, présumant de mon esprit au-delà des forces de mon âge, enfant

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encore, j’osais aspirer à devenir nioi-inème cliet d’école, et déjà je marquais des yeux l’endroit où je dresserais une chaire rivale. C’était Melun, ville importante alors, et résidence royale. Guillaume soupçonna mon dessein, et, voulant reléguer mon école plus loin de la sienne , mit sourdement en usage tous les moyens qu’il avait en son pouvoir pour m’enlever à la fois, avant que je l’eusse quitté, mon école et le lieu que j’avais choisi. Mais, comme il avait des jaloux parmi les puissants du pays, je parvins avec leur secours au comble de mes désirs, et son .envie manifeste me conquit un assentiment presque général. Dès mes premières leçons, ma réputation comme dialecticien prit des proportions si envahissantes, que ta renommée de mes anciens condisciples et celle de Champeaux lui-mème en fut bientôt étouflée. Ce succès augmentant encore mon assurance, je me rapprochai de Paris au plus vite, et je transportai mon école à Corbeil pour avoir l’ennemi sous ma main et lui donner de plus rudes assauts. Mais, peu de temps après, l’excès du travail me fit tomber dans une maladie de langueur; il fallut respirer l’air du pays natal. Séquestré, pour ainsi dire, de la France, pendant quelques années, j’étais vivement regretté de tous ceux qui se sentaient attirés vers la science de la dialectique.

Peu d’années s’étaient écoulées, et j’étais déjà remis de ma faiblesse depuis longtemps , lorsque mon maître , Guillaume , archidiacre de Paris, changeant son ancien habit, entra dans l’ordre des clercs réguliers, avec l’espoir, disait-on, d’obtenir, à la faveur de ces grandes apparences de piété, un avancement rapide dans la carrière des dignités ecclésiastiques ; ce qui ne tarda pas d’arriver, car on lui donna l’évèché de Châlons.

Sa nouvelle prise d’habit ne lui fd point abandonner le séjour de Paris ni le goût qn’il avait pour la philosophie.

lÆTTUE d’aBAILARI)

et dans le monastère meme où il s'élait retiré par esprit de religion, il rouvrit aussitôt un cours public d’enseignement.

Je revins alors auprès de lui pour apprendre la rhétorique. Entre autres luttes de controverses que nous eûmes à soutenir, je réfutai d’une manière si victorieuse son argumentation sur les Universaux, que je le forçai d’amender son système et môme d’y renoncer. Dans la première phase de son enseignement , les Universaux sont l’essence même des individus du même genre, de sorte que ces individus ne diffèrent aucunement dans leur essence, mais seulement dans leurs éléments accidentels; — Dans la seconde phase, les Universaux se présentent non plus comme constituant l’essence des individus d’un même genre, mais comme formant leur identité, parce que dans tous ces individus, différents d’ailleurs, ils se l'etrouvent sans différence. Comme cette question touchant les Universaux est une des plus importantes de la dialectique, et que Porphyre lui-même, écrivant, dans ses Préliminaires, sur les Universaux, n’osa prendre sur lui de la résoudre, disant : ceci est très-grave Champeaux, qui avait été obligé de modifier d’abord sa pensée, puis de la rétracter, vit son cours tomber dans un tel discrédit, qu’on lui permettait à peine de faire sa leçon de dialectique, comme si cette science tout entière consistait dans la question des Universaux.

1 Voici la phrase de Porphyre :

« Je ne chercherai i)oint si les genres et les esi)èces existent par eux-mêmes ou seulement dans rintelligence, ni, dans le cas où ils existeraient par eux-mêmes, s’ils sont corporels ou incorporels, ni s’ils existent sé|iarés des objets sensibles ou dans ces objets et en en

A l’N AMI.

Otte victoire donna tant de force et d’autorité à mon école, que les disciples les plus fervents de Guillaume, ses partisans les plus tenaces et jusque-là les plus acharnés contre ma doctrine, l’abandonnèrent aussitôt pour accourir à mes leçons. Le professeur qui, dans l’école de Paris, avait succédé à notre maître, vint m’offrir sa place et se ranger au nombre de mes auditeurs , dans l’enceinte meme oîi nous avions été témoins l’un et l’autre des beaux jours de Cbampeaux.

.le régnais donc sans partage dans le domaine de la dialectique. Vous dire l’envie qui desséchait Guillaume, le levain d’amertume qui fermentait dans son âme et le rongement d’esprit dont il était misérablement travaillé, ce n’est pas chose facile. Ne pouvant soutenir les bouillonnements de son dépit, il essaya de m’écarter encore une fois par la ruse ; et, comme il n’avait aucun grief plausible pour agir ouvertement contre moi, il fit destituer, sur une accusation honteuse, celui qui m’avait cédé sa chaire, et en mit un autre à sa place pour me tenir en échec. Alors, revenant moi-même à Blelun, j’y établis de nouveau mon école, et plus j’étais visiblement en butte à ses persécutions envieuses, plus je gagnais en considération, selon le mot du poète :

« Toute grandeur attire l’envie; les cimes élevées sont « seules battues par les vents. »

Peu de temps après, voyant que la sincérité de son ardeur religieuse était fort suspectée de la plupart de ses élèves, et qu’ils murmuraient hautement sur sa conversion, parce qu’il n’avait pas quitté un moment Paris, il se

faisant partie : ce problème est trop clifticile et demanderait des recherches plus étendues .

(Traduction de M. Vict. r.niisin.)

LETTRE d’aBAILARL)

trans])orta, lui, sa petite confrérie et son école, dans une campagne assez éloignée de la capitale. Aussitôt je revins de Melun à Paris, espi'rant qu’il me laisserait enfin la paix. Mais voyant qu’il avait fait occuper ma chaire par un rival, je plaçai mon canqi hors de la ville, sur la montagne Sainte-Geneviève, comme pour assiégei' mon usurpateur. A cette nouvelle, Guillaume, perdant toute retenue, se hâta de revenir à Paris, et ramena sa confrérie et ce qu’il pouvait encore avoir de disciples dans l’ancien cloître, comme pour délivrer son lieutenant qu’il avait abandonné. Au lieu de le servir ainsi qu’il y comptait, il le perdit. Car auparavant ce malheureux avait an moins ([uelques disciples tels quels, à cause de sa lecture, genre d’exercice dans lequel il avait une réputation d'habileté. A l’arrivée du maître, son école devint complètement déserte, et il fut obligé de la fermer. Peu de temps après, désespérant sans doute de la gloire en ce monde, il se convertit aussi à la vie monastique. A[)rès le retour de notre maître à Paris, les disputes scholastiques que mes disciples soutinrent contre Champeaux et ses élèves, les succès que mon école remporta dans ces hostilités, et la part qui m’en rcuenail à moi-même, sont des détails assez connus de vous. Toutefois, je dirai hardiment, et avec pins de modestie qu’Ajax ;

« Si vous demandez quelle a été l’issue de ce combat, je n’ai point été vaincu par mon ennemi h »

Quand je ne le dirais pas, la chose parle d’elle-même, et l’événement l’indique assez.

Sur ces entrefaites, Luce, ma mère chérie, me pressa de revenir en Bretagne; Bérenger, mon père, avait pris l’habit, et elle se préparait à imiter son cxem|)le. Après la

I Ovide, Metnmoriihoses.... Discours d’Ajax.

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