BAIL.\RU .SUR LA MONTAGNE .SAINTE-GE;NEVIEVE
A IN AMI
cérémonie^ je revins en France, principalement dans l’intention d’étndier la théologie, que le même Guillaume de Champeaux enseignait alors avec beaucoup d’éclat dans son évêché de Chàlons. 11 avait eu pour maître dans cette science Anselme de Laon , depuis longtemps regardé comme le plus grand théologien de l’Église.
.l’allai donc entendre Anselme. Ce vieillard devait sa grande réputation plutôt à la routine qu’à son génie. Si vous alliez frapper à sa porte et le consulter sur quelque difliculté, vos doutes s’augmentaient, vous reveniez plus incertain qu’auparavant. Admirable pour de simples auditeurs, il était nul en présence d’un adversaire. 11 avait une merveilleuse abondance de langage, mais sous ses belles paroles le sens était pauvre et vide de raison. Lorsqu’il allumait son feu, il remplissait sa maison de fumée, il ne l’éclairait point de lumière. Son arbre, tout en feuillage, présentait de loin un aspect imposant; mais, quand on venait à l’examiner de plus près, on trouvait qu’il était stérile. Je m’en étais approché pour recueillir du fruit ; je reconnus que c’était le figuier maudit par le Seigneur, ou le vieux chêne auquel Lucain compare Pompée dans ces vers :
« L’omljre d’un grand nom était seule debout, comme un chêne altier dans une campagne fertile'. »
Une fois désabusé, je ne restai pas longtemps oisif sous son ombre. Je n’assistais plus que rarement à ses leçons, et cette inexactitude blessait les principaux disciples d’Anselme comme une marque de mépris pour un si grand docteur. Ils l’excitèrent donc sourdement contre moi, et leurs perfides suggestions m’en firent un ennemi.
Un jour, après la séance de controverse, il arriva que
1 ihursale, tliaiil iii.
LETTRE o’aBAILAUD
nous devisions entre élèves; et, rnn d’eux ui’ayaut demandé insidieusement ce que je pensais de la lecture des livres saints, moi, qui n’avais encore étudié que la physique, je répondis que c’était la plus salutaire des lectures, puisqu’elle nous instruit au salut de notre âme, mais que j’étais extrêmement étonné de voir que des gens lettrés ne se contentassent point, pour expliquer la Bible, du texte même et de la glose, et qu’ils eussent encore besoin d’un autre secours. Le rire fut presque général. On me demanda si je me sentais la force et la hardiesse d’entreprendre une pareille tâche. Je répondis que j’étais prêt, s’ils voulaient, à en faire l’épreuve. S’écriant alors et riant de plus belle : Certes, dirent-ils, nous y consentons de grand cœur. — Eh bien ! dis-je à mon tour, qu’on cherche et qu’on me donne un passage difficile de l’Ecriture avec un seul glossateur, et je soutiendrai le défi. Ils s’accordèrent tous à choisir l’obscure prophétie d’Ézéchiel. Prenant donc le livre, je les invitai aussitôt à venir entendre dès le lendemain mon commentaire. Alors, prodiguant les conseils à un homme qui n’en voulait point, ils me disaient que l’entreprise était grave et (pi’il ne fallait pas l’aborder précij)itamment, que je devais prendre mon temps et méditer mon interprétation à loisir. Je répondis tièrement que d’habitude je ne procédais point par la longueur du travail, mais par la vertu de mon esprit ; et j’ajoutai ou que je retirais ma parole, ou qu’ils viendraient entendre mon explication le lendemain même.
11 faut avouer que ma première leçon réunit peu d’auditeurs; car il paraissait ridicule à tout le monde de voir un jeune homme, qui, pour ainsi dire, n’avait jamais ouvert les livres saints, se mesurer avec eux si témérairement. Cependant, tous ceux qui m’entendirent furent si chai ntes de cette première séance, qu’ils la pnnièreiit dans les
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Iciiaes les plus pompeux^ et me pressèrent de donner suite à mon commentaire en suivant la môme méthode. L affaire fit du bruit. Ceux qui n’avaient point assisté à la première leçon accoururent en foule à la seconde et à la troisième, et tous se montrèrent également empressés de transcrire mes explications, à commencer par celles de la première séance.
Un pareil triomphe irrita dans le cœur du vieil Anselme toutes les fureurs de la jalousie. Déjà aiguillonné depuis longtemps contre moi, comme je l’ai dit, par des instigations malveillantes, il commença à me tourmenter pour mes leçons théologiques comme autrefois Guillaume pour la philosophie.
Il y avait alors, dans l’école de ce vieillard, deux disciples qui paraissaient obtenir sur les autres la prééminence, Albéric de Ileims et Loculphe de Lombardie. Plus ils étaient en adoration devant leur propre génie, plus ils étaient animt's contre moi. A force d’insinuations perfides, ils réussirent à troubler la cervelle du vieil Anselme. II fut tellement alarmé, qu’il m’interdit brutalement de continuer dans son école le commentaire que j’avais commencé, alléguant pour prétexte que, si je venais à émettre quelque opinion erronée, toute la responsabilité retoinbeiait sur lui, a cause de mon inexpérience dans la matière. A cette nouvelle, tous ceux qui fréquentaient l’école furent pénétrés d’indignation. Jamais l’envie ne s était démasquée avec plus d’impudeur, jamais vengeance n’avait paru si odieuse; mais les calomnies d’Anselme et
sa rancune jalouse tournèrent à mon honneur, et sa per sédition augmentait ma gloire.
Peu de jours après, je revins à Paris m’installer dans la chaire cathédrale qui m’était offerte, et qu’on me destinait depuis longtemps, dans l’enceinte même de cette école