‹ Abailard et HéloïseChapitre 27 sur 80 · I.IÎTTRE I)’ AHAII-AlUt · texte numérisé non relu

I.IÎTTRE I)’ AHAII-AlUt

dont j’avais été oxpnlsé. IVndanl plusieurs années j’en restai possesseur sans être iinpiiété ; et là, dès roiiverture du cours, reprenant les connnentaires d’Ezéchiel, que j’avais connnencés à Laon, je pris a tache de les achever.

Ils furent si bien accueillis des lecteurs, que l’opinion publique faisait déjà marcher de front le théologien aAec le philosophe. Aussi, l’enthousiasme excité par mes deux cours ayant prodigieusement mnltiplié le nombre de mes élèves, j’avais à profusion l’argent et la gloire, vous ne devez pas l’ignorer.

Mais la prospérité enfle toujours les sots; la sécurité en c(‘ monde énerve la vigueur de l’àme, et en brise facilement les ressorts par les attraits dissolvants de la chair. Me regardant désormais comme le seul philosophe sur terre, et ne redoutant plus rien de l’avenir, je commentai à lâcher la bride à mes passions, moi (pn avais toujours vécu dans la plus grande continence; et plus je m’étais avancé dans le chemin de la philosophie et de la science sacrée, plus je m’éloignais, par l’impureté de ma vie, et des philosophes et des saints : car il est certain que les philosophes, et à plus forte raison les saints, je veux dire ceux qui appliquent leur cœur aux exhortations de l’Écriture, ont surtout été admirés a cause di* leur chasteté.

.l’étais donc dévoré tout entier par la fièvre de l’orgueil (‘t de la luxure, lorsque la grâce divine vint me giiéiii malgré moi de mes deux maladies, cU' la luxure daboid, ensuite de l’orgueil : de la luxure en me privant des moyens de la satisfaire, et de l’orgueil, (jui me venait principalement de ma science (selon la parole de 1 Apôtre, la science enfle le cœur), en m’humiliant par la destruction de ce famt'ux livre dont j’étais si fier et (pii tut brûle. ,|(‘ veux vous raconter cette double histoire dans 1 ordre (pie les événements ont suivi. Les faits vous iustruirout de

A IN AMI

la vérité mieux qiu; tous les bruits qui vous sont parvenus.

Ne pouvant me résoudre à mettre le pied dans les fanb^es de la débauche, privé d’ailleurs par l’assiduité de mes leçons du commerce et de la fréquentation des femmes nobles, j’étais aussi presque sans relations avec celles de la bourgeoisie, lorsque la fortune ( puisque c’est le nom qu’on lui donne), prévenant tous mes vœux pour me trahir, trouva une occasion plus favorable, qui devait me renverser des hauteurs de cette vertu sublime, et, par l’bumibation, ramener à l’amour de Dieu l’orgueilleux qui avait méconnu ses bienfaits.

Il existait a Paris une jeune fdle nommée Héloïse. Elle était nièce d’un chanoine appelé Fulbert, qui, dans sa tendresse pour elle, n’avait rien négligé pour lui donner l’éducation la plus complète et la plus brillante. Sa beauté n était point vulgaire, et l’étendue de son savoir la rendait supérieure à tout son sexe. Cette qualité si rare dans les femmes jetait encore un plus vif éclat dans une personne d’un âge si tendre. Aussi son nom était-il déjà répandu dans tout le royaume.

La voyant donc parée de toutes les séductions qui d’ordinaire allèchent les amants, je songeai à l’attirer dans une liaison galante, et je crus pouvoir rétissir facilement. Mon nom était si grand alors, les grâces de la jeunesse et la perfection des formes me donnaient sur les autres hommes nue supériorité si peu douteuse, que je pouvais offrir indistinctement mon hommage à toutes les femmes : chacune (1 elles se serait crue trop honorée de mon amour, et je n’avais à craindre aucun refus.

Je me persuadai donc que la jeune fille consentirait sans peine à mes désirs. Les ressources de son esprit et son zèle pour l’étude redoublaient encore mes espérances. Même séparés, nous pourrions être ensemble au moyen d’un

LETTRE d'araILARI)

coiniiua’ce (U- k'Ilros : la plume est plus hardie que la parole, (‘t ainsi se perpétueraient des entretiens délicieux.

'Fout enllammé d’amour pour cette jeune tille, je ne elierehai plus que l’occasion de m’en ra[)procher, de la fqmiliariscr avec moi par des rapports journaliers, et do l’amener ainsi plus facilement à céder. Pour y parvenir, j’emjiloyai près de l’oncle Fulbert l’intervention de quelques-uns de ses amis. Ils l’enj^agèrent à me prendre dans sa maison, qui était très-voisine de mon école, moyennant une pension qu’il fixerait lui-même, .le disais, pour motifs apparents, que le tracas des affaires domestiques nuisait à mes études, et qu’un train de maison exif>eait des dépenses trop onéreuses. Fulbert était très-avare, et curieusement attentif à faciliter les progrès de sa nièce dans la science des belles-lettres. En flattant ces deux passions, j’atteignis aussitôt mon but, et j’obtins ce que je désirais : le vieillard s(‘duit ne pnt résister à l’appàt du gain (*t à l’espoir s(‘cret di; \oir sa nièce profiter de ma présence pour son instruction. 11 nu! pressa même des plus instantes sollicitations à cet égard. Finfin il se montra plus accommodaut que je n’avais osé m’en flatter, et servit luimême mon amour. 11 confia entièrement Héloïse à ma direction, avec prière de consacrer à l’instruire tous les instants que me laisserait l’école, m’autorisant à la voir a foute heure du jour et de la nuit, et, si je la trouvais négligente, à la châtier sévèrement.

Si j’admirai la bonhomie et la simplicité du chanoine, d’un autre côt('*, en pensant à moi, je ne fus pas moins (■‘tonné que s’il c(nifiaitune tendre brebis à nu loup affamé. En nu'ttaut Hélo'ise à ma discrétion, pour l’instruire et nuhne pour lachâtier sévèrement, que faisait-il autre chose (pie de donner toute licence à mes désirs, (‘t de m’offrir des occasions de trionqdier, lors même (pi’lléloïse ne par-

A r> AMI.

Icifît'i'ail pas nies sentiiuenls? En etleE si les caresses étaient inutiles, n’avais-je pas les menaces et les coups pour la réduire? Mais deux considérations écartaient de l’esprit de Fulbert tout soupçon injurieux, la tendresse qu’il avait pour sa nièce, et mon ancienne réputation de continence, l’our tout dire en un mot, nous fûmes réunis d’abord par le même toit, ensuite par le cœur. Sous le prétexte de l’étude, nous étions tout entiers à l’amour. Loin de tous les re^uirds, l’amour s’applaudissait de nos retraites studieuses. L('s livres étaient ouverts, mais il y avait plus de liaroles d’amour que de leçons de sagesse, plus de baisers (pie de maximes : mes mains revenaient jiltis souvent au sein d’IIéloïse qu’à nos livres ; rainour se réllécbissait dans nos yeux plus souvent (pie la lecture ne les dirigeait sur les [lages savantes des auteurs. Pour éloigner le soupçon, j’allais jusqu’à la frapper... Coups donnés par l’amour et non par la colère, par la tendresse et non par la haine, et plus doux mille fois que tous les baumes qui auraient pu les guérir. Une vous dirai-je? Dans notre ardeur, nous passâmes par toutes les [iliases et tous les degrés de l’amour; toutes ses inventions furent mises en œuvre, aucun raftinenieiit ne fut oublié. Ces joies si nouvelles pour nous, nous les [)rolongions avec délire, et nous ne nous lassions ja mais. Le plaisir me dominait tellement que je ne pouvais plus me livrer à la pbilosoidiie, ni donner mes soins à mon (*cole. C’était iiour moi un ennui mortel de me Oindre a mes exercices ou d’y rester; c’était aussi une fatigue, car toutes l(‘s heures de la nuit étaient réservées à l’amour, et (telles de la jourmà' à l’étude. Je faisais mes leçons avec abandon et tiédeur. Mon esprit ne produisait rien ; je ne [)arlais {(lus d’inspiration, mais de mémoire; je me bornais à l•('‘péter mes anciennes leçons, et s’il m’arrivait de composer des vers, c’était d(‘s chansons d’amour et non des

LlîTTllK d’aIIAILAIU)

axiomes de philosophie. De ces vers, la plupart, comme vous le savez, sont devenus populaires et soid encore chantés dans Ix'auconp de pays, surtout des personnes dont la vie était charmée i)ar les memes sentiments à l’époqne où ils parurent.

Mais on peut à peine se faire une idée de la tristesse, des ^gémissements et des lamentations de mes disciples, lorsqu’ils s’aperçurent de la préoccupation, je dirai mieux, du désordre de mon esprit. Une passion aussi visible ne pouvait rester longtemps ignoi’ée. Personne peut-être ne s’y trompait, excepté celui dont l’honneur était particulièrement compromis, je veux dire l’oncle d’Heloïse. \ ainement la chronique médisante l’avait plusieurs lois averti de nos intrigues; il n’y pouvait ajouter foi, car il avait pour sa nièce nue atfection sans bornes, et il connaissait, je l’ai déjà dit, la pureté de ma vi(i passée. Nous ne croyons pas facilement à la honte des personnes qui nous sont chères, et dans une tendresse profonde la llétrissure du soupçon ne saurait trouver })lace. Aussi saint Jérôme dit-il, dans sa lettre à Sabinien :

« Nous sommes presque toujours les derniers a connaître (( les plaies de notre maison, et nous ignorons les vices « de nos enfants et de nos épouses lorsque les voisins s’en « moquent tout haut. Mais ce qu’on apprend après les (( antres, on finit tontefois par l’api)rendre, (d ce qui « frappe les yeux (le tous reste dittlcilement caché pour un « seul. »

Plusieurs mois s’étaient (Uqà (icouh's, lorsque cette parole fut tristement contimuH* à notre égard. Fulbert apprit

tout.

Oh! (pi’elle fut amère la douleur qu’il ressentit à ('ctte découverte! qu’elU' fut déchirante aussi la s(*paralion des deiixamauts! (pielles turcul ma l’ougeur (d ma cenlusion!

A l'N AMI.

(le quel cœur brisé je frémissais sur l’ai'llietiüii di; cetüï chère enfant ! et quel orage de chagrin sonleva dans son âme le déshonneur dont j’étais puhliciuemeiit couvert ! Dans le coup terrible qui nous frappait, chacun de nous s’oubliait lui-même pour plaindre l’autre ; (diaciui de nous déplorait une seule infortune, et ce n’était jias la sienne.

Mais la séparation des corps resserrait pour nous les étreintes de l’ânie. Notre amour, privé de ses jonissances, s’irritait comme la tlannne. Le voile une fois levé, le, scandale ne nous retenait plus, et nous ne resseiifions guère les tlagellations de la honte devant le charme irrésistible de la possession. 11 nous arriva donc ce ([ne la mythologie raconte de Mars et de Vénus , quand ils furent surpris. Peu de temps après, Héloïse sentit ([ii’elle était mère , et , dans le transport de son alh'gresso , elle me l’écrivit sur-le-champ pour me consulte'!’ sur les mesures qu’il fallait prendre à ce sujet. Une nuit, [lendant l’absence de Fulbert, ainsi ([ue nous en étions convenus, je l’enlevai furtivement de la maison de son onchî, et je la fis pass(‘r sans délai en Hretagne, où elle riîsta chez ma s(eur jusqu’au jour où elle donna naissance ànn fils ([u’elle, nomma Astrolabe.

Mais Fulbert ! Après son retour, il faillit devenir fou. lATSonne ne peut savoir la tempête de fureur ({ui bouillonnait en lui. Pour exprimer son accablement et sa liontc', il faudrait les avoir éprouvés soi-même. Mais qiu; faire contre moi? quelles embûches me tendre?... Il l’ignorait. S’il me tuait, ou (pi’il me blessât seulement (tans quelque partie du corps, il craignait avant tout (jiuî sa nièce chérie ne fût victime de la vengeance des miens en Hretagne. Faire main basse sur moi ('t me, réduire en chartre priv(*e, c’était chose hnpraticable, car ji’ me tenais soigneusement en garde conti’e toute sur[)ris(q convaincu

LlîilKli u’aHAILAKI)

que le eliaiiüiiie était lioiiinie à tout entreprendre s’il était le plus fort ou s’il eroyait l’être. Enfin, touelié de compassion par 1 excès de sa douleur, et m’accusant moimeme du vol que lui avait fait mon amour comme de la dernière des trahisons, j allai trouver Fulbert. Je le supplitii, je lui promis toutes les réparations qu’il exigerait. J’affirmai que ma conduite ne surprendrait personne de tous ceux qui avaient éprouvé la puissance de l’amour, ou qui se rappelleraient avec quelle chute immense les plus gi ands hommes avaient été renversés par les femmes dès le commencement du monde. Et, pour mieux l’apaiser encore, je lui offris une satisfaction qui dépassait toutes ses espérances, en lui proposant d’épouser celle que j’avais séduite, pourvu toutefois que mon mariage fût tenu secret, afin de ne pas nuire à ma réputation. Il y consentit ; il m’engagea sa foi et la foi de ses amis, et scella de ses l)aisers la réconciliation que je sollicitais; mais c’était pour mieux me trahir.

J allai aussitôt en Bretagne, pour ramener mon amante et en faire ma femme. 3Iais loin de goûter mon projet, elle le repoussa entièrement, et fit valoir, pour m’en dissuader, deux raisons principales, le péril et le déshonneur auxquels j’allais m’exposer. Elle jurait que son oncle n’avait point pardonné et ne pardonnerait jamais : elle avait raison, la suite le prouva. Elle me demandait comment elle pourrait être glorieuse de notre mariage, en minant ma gloire et en nous dégradant l’un et l’antre ? Unelle expiation le monde ne serait-il pas en droit d’exiger d’elle si elle lui ravissait son plus brillant llambeau ? Elle nudtait sous m(‘s yeux les malédictions dont on saluerait ce mariage, le préjudice qu’il devait causer à l’Église, les larmes qu’il coûterail à la philo.sophie. Eomhien iK'seraild pas incomenani cl d(“plorahh* (h* \dir un homme (|ue

A UN AWI.

la nature avait créé pour le monde entier^, asservi à une seule femme et courbé sous ce joug infamant? Elle repoussait avec une aversion insurmontable cette union qui aurait pour dot la perte de ma renommée et la ruine de mon avenir. Elle me représentait à la fois et l’avilissement et les difficultés qui suivraient notre mariage^ diflicultés que l’Apôtre nous exhorte à éviter quand il dit ;

« Es-tu délivré de femme ? ne cherche point de femme. « Si tu te maries, tu n’as point péché; si la vierge se « marie, elle ne péchera point; cependant ils seront souci mis aux tribulations de la chair ; mais je veux vous « épargner. »

Et plus bas :

« .le veux que vous soyez sans inquiétude. )i

Que si je ne me rendais ni au conseil de l’Apôtre, ni aux exhortations des saints, qui considèrent le mariage comme im joug accablant, au moins, disait-elle, je devais consulter les philosophes, et prendre en considération ce qui avait été écrit sur cette matière, soit par eux, soit à leur sujet ; méthode à laquelle les saints eux-mêmes recourent fréquemment pour notre réprimande. Témoin ce passage de saint .lérôme, livre E'' contre .lovinien, où il rappelle que Théophraste, après avoir retracé dans le plus grand détail les ennuis insupportables de Tétat conjugal, et ses continuelles inquiétudes, prouva, j)ar les raisons de la plus haute évidence, que le sage ne doit point se marier ; puis il termine lui-même les conseils de la philosophie par cette conclusion : « Quel est le chrétien qui ne serait pas confondu de trouver une semblable dissertation dans Théophraste ? » Dans le même ouvrage, le saint cite encore l’exemple de Cicéron, (pii, se voyant sollicitiî par Hircins d’épouser sa sœur après la répudiation de Térimtia, s’y refusa formellement, disant qu’il lui était im|MAs-

l.ETTltE l> AIlAll.Altl)

sihlc (le düiuier (■ffalenient ses soins à une t’emnie e( à la pliilosopliie. 11 ne dit pas donner ses soins, il ajonte (if^aleinent, ne voulant rien faire qui put balancer rcitiuU; de. la philosophie.

Oublions un nionient les entraves qu’une fennne apporterait à vos études de philosophie ; niais consultez la situation oii vous place une alliance lé^ntinie. Ouel rapport, diles-inoi, pent-il y avoir entre les écoles et h', tracas des domestiques? entre les pupitres et les berceaux, les livres ou talilettes et les quenouilles, les stylets ou plumes et les fuseaux ? Est-il un homme enfin qui, livré aux nnhlitations philosophiques ou religieuses, puisse supporter les vagissements de l’enfance, les chansons des nourri(’es ipii ta consolent, l’agitation fumultneuse des valets et des suivantes qui composent la maison ? l'ourrait-il jamais souffrir la malpropreté (iontimielkî des enfants en bas Age ? Les riches le peuvent, direz-vous. Oui, sans doute, car ils ont dans leurs palais on dans leurs vastes demeures des appartements réservés; l’argent ne coûte rien à leur opulence, et ils ne sont pas en proie à des soucis journaliers. Mais la condition des philosophes n’est pas la même (|ue celle des riches ; et (x'ux ((ni cherchent la fortune, ou dont la vie est mêlée aux affaires mondaine.s, n’étudient guère la religion ni la philosotdiie. Aussi voyons-nous les [dnloso|)hes célèbres d’autrefois, ()leins de nuqu’is janir le monde et fuyant le siècle plnt()t ((u’ils ne le ((uittai(‘nt, s’interdire tous les (daisirs et se re()Oser dans h's seuls (îiidn-assements de la philoso[)hie.

L’un d’eux, et le ((lus grand, Sénè(jue, dit dans .ses instructions à Lucilius : a La |)hiloso()hi(' demande autre chose que des loisirs. 11 faid toid négliger jxair uiu' étude à laqiK'lh' notre temi)s tout enti(‘r m* suffira jamais. E’i'st pn'squc une mènu' ebose de renoncer à la |)lûloso|»bie (ui

A IN AMI

(le lui imposer des temps d’aiTèl. Inlerrompez-hp elle vous aliaïuloime. Soyez en garde contre les attaires : il ne s’agit pas de les débrouiller, mais de les éloigner de vous. »

(le que les moines véritablement dignes de porter ce nom acceptent chez nous en vue de l’amour de Dieu, les [diilosophes qui ont laissé une glorieuse mémoire chez les (lentils l’ont pratiqué par amour jxjur la philosophie. En (‘llét, chez tous les peuples du monde. Gentils, Juifs ou Ghréliens, quel(|ues hommes se sont toujours rencontrés, s’élevant au-dessus du vulgaire, par la foi ou la gravité des mœurs, et s(; séparant de la foule par une continence ou une austérité particulière.

Tels furent, dans la plus haute antiquité, chez les Juifs, les Nazaréens, qui se consacraient au service du Seigneur, conformément à la loi, et les tils des prophètes’, et les sectat(*urs d’IIélie et d’Ilélisée, (jue l’Ancien-Testament, d’accord avec le témoignage, de; saint Jérôme, nous représente comme des moines; — Plus tard, ces trois sectes de philosophes que Josèphe, dans son livre XVlll des Antiquités, dislingue par les dénominations de Idiarisiens, Sadducéens, Ess(“ons ; — (jhez nous les moines, qui vivent en commun à l’imitai ion d(îs Apôtres, ou qui prennent pour modèle la vie primitive et solitaire de saint Jean; — Entin, chez les Gentils, ceux (pi’ils ont appehis philosophes : car ils rappoiiai(>nf moins eiu'ore le nom de sagesse ou de philosophie à la iierceplion de la science qu’à la sainteté de la vi(î, ainsi (lu’il est faiâle de s’(,‘n convaincre par l’étymologie d(( ce mot et le témoignage même des saints. Tel est, enln; autres, celui de saint Augustin dans son livre III de la Cité de Dieu, où il établit la distinction des sectes philosophi- ([ues : « L’(‘col(( Italûpie., dit-il, eut pour fondateur Pythagore d(î Samos, à (|ui l’on attribue encore le nom même de la philosophie. Avant lui on (|uali(iail de sag(‘S 1(!S

l.lîTTItE d’auailaiu)

li<l

lioiiiincs qui sciiiItlaicDf IViuporler sur les aiilrcs par un {^'(■iir(î (l(‘ vie (lifriu; (i’('‘lof!(‘s ; mais, iiilerrofjié im jour sui’ sa prolc'ssioii, il r(''|)()ii(lil (pi’il était pliilosoplie, (‘est-à-diiv d(!sireiix on ami d(i la saf'essc’, tronvaiil (pi’on ne ponvail sans orgueil faii'c pi'ofcssion d’ôlrcî sa^c. »

l>ans(“(! passaf^c, comiiK! il est dit « cciixqui somblaiont rcmpoi'tor snrl(*s aidrc's j)ar im ftcnredo viedi^mod’élof^ms», il rosto clairement ([(‘montré (pie les saf,ms des Nations, e’(‘sl-a-(lire l(‘s philosoplies, étaient ainsi noimiKis à cause d’niK'vie li()noral)l(‘ plnt(')t (pi’en vertn d’nne science jx'o- (dnde. tjnant à leur continencA^ et à la sobriété de leur vie, j(‘ ne clierclierai pas à en rass(*mbler ici k‘s j)ren\(‘s; j’anrais l’air d’cnseipiier Minerve elkî-mème. Mais si les laïcs et les ('.(‘iitils ont ainsi v(‘cn, bi(în qu’ils bissent libres de tonte (‘spèc(‘ (ki v(enx relipjienx, vous, ((ni êtes clerc (‘t re\'cln dn canonicat, osericz-vons j)réter(‘r des volnjités bontenses à volr(( ministèiAî sacn;, vous ()r(‘ci|»iter dans (■(‘Ile (lliarybde (k‘voranl(‘, (‘I, bravant tonte liont(‘, vous noyer a lont jamais dans l’abinu! (l(‘s inqmrek'S ? Si vous lail(‘s |H‘n de cas des |)rivik'‘(,n“S dn clerc, mainteiu‘z dn moins la (liii;nit(! dn j)bik)S0|)h(*. Si k‘S scnqinles rcliptieiix sont tont-à-l'ait mé|)risés, ((ik! le sentim(‘nt de la (k'‘cence sçrvede rr(‘in à rimimdenr. Iîai)()elez-v()ns (|ne S(>('rat(‘ a été mari(‘, et |»ar (piel ontrapenx accident il exjiia d’abord celle laclie ini|)rim('‘e à la |)lnlosoi)ln(‘, alin ((ne son exeni- (de s(‘rvî( à rendn' les bonnnes [)lns [u ndents à l’avenir, (le Irait n’a ((oint ('‘cba()()é à saint .k‘rê)m(‘ dans son livre l“‘' eonlr(“ .lovinieii , oti il ()ark‘ (k‘ So(‘ral(“ : « ( n jour avant vonln tenir l'erme sons rinlerminabk' kyrielle (rin jnr(‘s ((tie .\anli()|»e délilail sur lui d’nn ('‘lai>'e siqx'rienr, il se sentit arrose d’nne ean r('‘li(k‘. Pour tonte r('‘(U)nse , il dit en s essuyant la l('‘le ; (( Je savais bien (|ne ce lomi(‘rre amï'nerail de la [dnie. »

A UN AMI

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Enfin pai'lanl en son nunp elle me représentait combien il serait dangereux pour moi de la ramener à Paris, ajoutant que le titre d’amante serait à la fois infiniment plus précieux pour elle et plus honorable pour moi que celui d’épouse; elle voulait me* conserver seulement par une faveur de ma tendresse, et non pas me tenir enchaîné par le lien conjugal. D’ailleurs nos séparations momentanées répandraient sur nos rapprochements d’autant plus de charme, qu’ils seraient plus rares. Puis, voyant que tous ses efforts pour me convaincre et me faire changer do résolution venaient se briser contre ma sottise, et ne pouvant se résoudre à heurter de front ma volonté, elle termina ainsi dans les soupirs et dans les larmes : « C’est la seule chose qui nous reste à faire, dit-elle, pour nous perdre tous deux et nous préparer des chagrins aussi grands que l’amour qui les aura précédés ! » En cette circonstance, comme tout le monde l’a reconnu, l’esprit de prophétie ne lui manqua pas.

Nous recommandons à ma sueur notre jeune fils, et nous revenons secrètement à Paris. Quelques jours plus tard, après avoir passé une nuit à célébrer vigiles dans une église, à l’aube du matin, nous reçûmes la bénédiction nuptiale en présence de l’oncle d’Héloïse et de plusieurs de ses amis et des nôtres. Ensuite nous nous retirâmes séparément et avec le même mystère, et nous ne nous vîmes plus désormais que rarement et en cachette, pour dissimuler le mieux possible ce qui s’était passé.

Mais l’oncle d’Héloïse et les personnes de sa famille, cherchant à laver l’affront qu’ils avaient reçu, se mirent à divulguer le mariage et à violer envers moi la foi jurée. Héloïse, au contraire, protestait hautement contre ces allégations, et jurait que rien n’était si faux, Exaspéré

LKTTUK D’.UtAlLAlîn

par cette conduite, Fulbert accablait sa nièce de mauvais Iraitemeuts ; ci; qui me décida, lorsque; j’eu fus informé, à l’envoyer à l’abbaye des uouues d’Argeuleuil, près Paris, où elle avait été élevée et instruite dans sa première jeunesse. Je lui fis' prendre aussi, à rexception du voile, les habits de religion qui étaient en barmonie avec, l’état monastique.

A cette nouvelle, son oncle et ses parents ou alliés pensèrent (pie je les avais pris pour dupes, et que je mettais Héloïse au couvent pour m’en débarrasser. Outrés d’indignation, ils conspirèrent contre moi et résolurent de me punir. La nuit, un de mes serviteurs, corrompu à prix d’or, les fit pénétrer dans une chambre retirée de ma maison, oii je reposais, et me livra pendant mon sommeil à leur vengeance; vengeance si barbare et si avilissante, et dont le monde accueillit la nouvelle avec un profond étonnement : le fer sépara de moi les parties de mon corps par lesquelles j’avais commis la faute dont ils se plaignaient. Mes bourreaux prirent la fuite ; deux d’entre (‘ux, qu’on réussit à arrêter, furent privés des yeux et des organi'S d(‘ la génération. L’un d’eux était ce même serviteur attaclaà ma personne, et que l’avarice avait poussé à la trahison.

Le matin venu, toute la ville était rassemblée autour de ma demeure. 11 me serait difticile ou plutôt impossible de rendre l’étonnement et la stupeur générale, le denil mené autour de moi, les cris et les doléances dont on me torturait, enfin tous les signes de désespoir qui jetaient le trouble et l’ébranlement dans mon esprit. Les clercs surtout, et spécialement mes disci])les, me niartyrisai('nt par leurs gémissements et leurs sanglots insupportables, en sorte rpie leur compassion était infiniment plus cruelle pour moi qiu; ma blessure : sanglant et mutilé, je ne sentais (jiie ma confusion, et je souffrais bien i)lus de ma honte que

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VKNUKANCE DE FUEBEK'IV

A UN AMI

(le nia douleur. Mon esprit se repaissait de tristes images : de quelle gloire je jouissais encore tout à l’heure, et avec quelle facilité un seul moment l’avait flétrie et à jamais détruite ! Le jugement de Dieu était juste, et j’étais puni dans la partie de mon corps qui avait péché. Les représailles de Fulhert étaient légitimes, il m’avait rendu trahison pour trahison. Quel triomphe pour mes ennemis, et comme ils vanteraient cette balance parfaite entre la faute et le châtiment ! quelle inconsolable douleur le coup qui me frappait allait jeter dans l’âme de mes parents et de mes amis ! Mon accident, publié partout, allait occuper le monde entier de la honte d’un seul homme. Où passer maintenant? quelle figure faire en public? J’allais être montré an doigt par tout le monde, déchiré par tontes les langues, et devenir pour tons les regards un monstrueux spectacle.

Une chose contribuait encore à m’attérer : selon la lettre meurtrière de la loi, les eunncpies sont en telle abomination devant Dieu , que les hommes réduits à cet état par l’amputation on le froissement des parties viriles sont repoussés du seuil de l’Église comme fétides et immondes, et que les animaux eux-mêmes, lorsqu’ils sont ainsi mutilés, sont rejetés du sacrifice.

(( Tout animal impuissant ne sera point offert au Seigneur L »

(( L’eunuque n’entrera point dans l’assemblée de l’Éternel »

Confus et honteux de moi-même, ce fut , je l’avoue, le sentiment de ma pitoyable disgrâce, plutcit qu’une vocation sincère, qui me fit chercher l’ombre du cloître, après toutefois qu’Héloïse eut obéi à mes ordres avec une entière abné-

* Lévltique, chai), xxii.

2 DcMtcronowîc, chap. XXIII.

l.liTTIll'; h’AltAII.AUl)

en le voile e( en eiilranl dans un inona-

slère. Nous l■evêtîrnes doue tons deux en inèni(‘ (einps I ]i<d)i( r('Iif(ienx, moi dans l’ahltayc' de Sain(-I)enis, (“Ih; dans le inonaslènî d’Arf^eidenil doni j’ai parlé pins liant, fine foido de pi-rsonnes voninrent soustraire sa jeunesse an jon^de la rèf.|e monacale, en l’etlrayant par la {lerspeclived’nn insupportable sn|)plice; Ions les ellbrts de leur pillé l'nrent inutiles; elle ne répondit (pi’en laissant échapper comme elle put, eidre les larmes id les san^dots, c(‘Ite plainte de (homélie :

« O noble époux ! ma concbe fatale nedevail pas t(‘ ivce- \oii ! Ma foidime avait-elle donc ce di’oit sur une tète si baiiK'? Quelle fnrenr impie m’a poussée dans (es bras , si je d(‘vais causer ton mallienr? Maintenant (n vas être veiifté; mais mon cmnr va an-devant dn sacrilici'...* »

Kn prononçant (!es pai'oles , (die marcha vers l’antel, r(‘(,uil des mains de l’évèiine le voile Ix'mit, et fil pnbliqnemenl profession.

A peiiK^ elai.s-je çonvaU'scent de ma blessure, (pie les ck'ics acconrns en Ionien sur mes pas (commencèrent à harceler notre abbe de snp|)licalions conlinnelles, en vue d obtenir nu's le(,'ons, nu' sollicilaid aussi moi-mènu' d(‘ me consacrer di'sormais, pour ramonr de Dieu .seul, à l’étude, (pii jnsqne-la n’avait (de pour moi ipi’iin instrniiK'nl de ploire (d de fortune. « Je ik' d(‘vais pas perdre de vue, disai('nl-ils, que le Seipnenr me ('('clamerait avec usure le lalent (piil m avait conlie ; et puisque jusqu’alors je ne m’étais pnère occnp(V que des rieb('s,j(' me devais don''navant à l’instriudion d(‘s jianvres; dans l’accident dont j’étais viclimi' il fallait ivconnaili'e b' doipt de Dieu, (pii vonlail , en m’atïrancbissanl des .sidlnclions de la chair et

'l’harsale, clüini vin.

A i;.\ \i>ii.

(l(i la vio tumulfiiouse du siôolo, me livrer sans distraction à l’élude des lettres , et faire de moi le vrai philosophe do Dion, pins encore que celui du monde. »

Or cette même ahhaye que j’avais choisie pour ma retraite était intérieurement déshonorée par la vie lont(i mondaine qu’on y menait. 1/ahhé Ini-méme, outre son rani,^, avait encore sur s(‘s moines une autre supériorité dans la dissolution et l’infamie de ses mœurs. Ayant fait sonveiit, tantôt en pnhlic, tantôt en particulier, de violenl(‘s sorties contre le scandale de leurs déportements, je me rendis odieux et insupportahle à tous. Aussi, charmés des instanc(‘s journellement répétées de mesdisciph^s, ils saisirent avec empressement l’occasion de se délivrer de moi. Les écoliers ne cessaient point de me presser; les frères et l’abbé s’en mêlèrent : cédaid entin aux importunités d(‘s lins, au secret désir des autres, je me retirai dans un prieuré pour reprimdre mes habitudes d’enseignement. L’aflhience de mes disciples fut si grande, que l’endroit ne suffisait point à les loger, ni la terre à les nourrir. Là, tout en prenant l’enseignement théologique pour olijet principal de mes soins, ainsi que le réidamaient les convenances de mon habit, je ne répudiai pas entièrt'ment les arts séculiers, c’est-à-dire les lettres profanes, auxquels je m’étais exerci' davantage , et qu’on demandait surtout à mes leçons; mais j’en fis une espèce d’amorce jiour mes auditeurs, afin de les attirer par nn avant-goût philosophique sur le véritable terrain de la théologie , à l’exemple dn plus grand des philosophes chrétiens, Origène, (pii, si l’on en croit l’histoire ccclésiastiipie, ne suivait pas d’autre méthode. Et comme le Seigneur semblait ne m’avoir pas moins favorisé pour rintelligence de la divine Ecriliiri* (pie pour celle des livres profanes, les auditeurs, attirés par nms deux cours, se multiplièrent au point que les autres

IlîTTKK Ii’aIÎAILAHI)

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Geôles en étaient dépeuplées ; ce (pii (lé*eliaîna contre moi l’envieet la haine de mes rivaux. Ils s’appliipiaient tousà me dénij^rer; mais deux surtout profitaient de mon alisence pour m’opposer constamment que rien n’était plus contraire au but de la vie monastique que de s’arrêter à l’étude des livres profanes, et que c’était aussi trop de présomption, à moi, de m’emparer de la chaire des vérités religieuses sans l’attache d’un docteur en théologie h Leur but était de mi' faire interdire tout exercice de professorat, et ils poussaient incessamment à ces lins éviVpies , archeviiques, ahl)('*s, en un mot toutes les personnes ayant nom dans la hiérarchi(‘ ecclésiastique.

Il arriva que je m’appliquai d’abord à discuter le principe fondamental de notre foi jiar h‘s analogies de la raison humaine, et que je composai sur l’Lnité et la Trinité en Dieu un traité à l’usage de mes disciples, cpii demandaient sur C(‘ sujet des démonstrations tirées de l’ordre humain et philosophique, et auxipiels il fallait des idées intelligibles plutôt (pie des mots sonores. Us disaient qu’il est inutile de parler pour n’être pas compris, qu’on ne peut croire que ce que l’on comprend, et qu’il est ridicule d(‘ voir un homme prê'cher aux autres ce que ni lui ni ceux (pi’il veut instruire ne peuvent comprendre. Le Seigneiu' lui-même ne se plaignait-il pas que des aveugles conduisissent des aveugles ? On vit ce traité , on le lut , et tout le monde en fut content, parce qu’il paraissait satisfaire* également à toutes les questions de la matière. Et .comme c(îs questions semhlaic'nt d’une difficulté transcendante,

’ Nous avons (l(’jà vu plus haut, page-i9. Auseliue de I.aoii forçaul Al)ailar(l de suspendre son coinmeutaire luihlic d’Ézécliiel. Tout enseigiiemeut religieux dans une école élail soumis à l’aulorisaliou d’uu docteur et placé sous sa respousahililé.

A IN AMI

plus elles présentaient de gravité, plus on admira la subtilité de leur solution. Grand orage à ce sujet, et grande fièvre de jalousie parmi mes rivaux. Un concile fut convoqué contre moi. A la tète des plus ardents se trouvaient ces deux anciens meneurs d’intrigues, Albéric et Loculphe, qui, a la mort de nos maîtres communs, Guillaume et Anselme, s étaient crus appelés à régner seuls après eux, et même à lecueillir en quelque sorte leur héritage. Ils dirigeaient l’im et l’autre les écoles de Reims, et par leurs suggestions léitérées ils déterminèrent Raoul, leur archevêque, à mander Conan, évêque de Préneste, qui remplissait alors en brance les fonctions de légat du pape, pour tenir dans la vdle de Soissons nn conventicule qu’ils décorèrent du nom de concile, en m’invitant à leur apporter cet ouvrage fameux que j’avais composé sur la Trinité. J’obéis ; mais avant que j’y fusse rendu, les deux envieux dont j’ai parlé plus haut m’avaient tellement diffamé dans le clergé et dans le peuple, que, le premier jour de notre arrivée, les habitants fadhrent me lapider, moi et le petit nombre de disciples qui m’avaient suivi, m’accusant de prêcher et d’avoir écrit qu’il y a trois dieux. C’est ce qu’on leur avait persuadé.

A peine entré en ville, j’allai trouver le légat, et je lui remis mon livre entre les mains, afin qu’il pût l’examiner et le juger, me déclarant prêt à amender ma doctrine et à me soumettre, si j’avais rien écrit qui s’écartât de la foi catholique. Le légat m’ordonna aussitôt de porter mon livre à l’archevêque et à mes deux adversaires, me renvoyant au jugement de ceux qui avaient dressé mon acte d accusation ; en sorte que je vis s’accomplir aussi à mon egard cette parole : « Et nos ennemis sont nos juges'. » Ceux-ci, apres avoir scruté et feuilleté le livre en tout sens, n y trouvant rien qu’ils osassent produire contre moi < Deutéron..., cli. xxxii, v. 31.

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à i’aii(li(‘ii(‘(ï, iij(»urii(''r(‘nt à la lin <lii concile celte condamiialion à la(|iielle ils as[)ii'ai(‘nt si iiiipatienmieiit. I)(^ inoii cùlé, j’einjdoyais Ions les jours (fui précédèrent les séances du eoneüe à dévelo})per pnl)lifpieinent la foi callioliipie dans le sens de nies écrits, et tous mes auditeurs s(‘ ralliaient dans le senliiuent d’ime adiniratioii sans réserve pour mes commenlaires et pour l’esprit qui les avait dictés.

la; peuple et le clergé, voyant ce qui se passait, commeiicèreiit à se dire tour à tour : « Voici maintenant qu’il parle devant tout le monde, et personne ne lui réqiond. fût le concile, qu’on nous disait assemblé princi[)alemeut contre lui, tire à sa fin. Los juges anraieut-ils recomm que l’iu’rcur est de leur côté jiliilôt <pie du sien? »

Les rumeurs attisaient sans cesse de plus eu plus la colère de mes rivaux. Ibi jour Albéric, macbinant de me faire tomber dans quelque piège, vint me trouver avec quel- (jues-ims de ses élèvi'S. Après (luekpies discours de polil(‘sse, il dit(pi’il avait noté dans mon livre certain passage* dont il s’étonnait : Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu ii’élant qu’un, comment pouvais-je nier que Dieu se fut engendré Ini-mcme? « Si vous voulez, lui répoudis-je aussitôt, c’est une tbèse ({ue je vais soutenir rationnellement. — En pareille matière, reprit-il, nous ue tenons j)as conq)t(! de la raison humaine ni de notre sentiment, nous nous attachons aux paroles seules de l’autorité. — Tournez, lui dis-je, la feuille du livre, et vous trouverez l’autorité. » Nous avions justement sous la main mon ouvrage, (pi’il avait pris avec lui. .le me rc[)ortai au passage qu<> je connaissais, et qui lui avait échappé, j)arce (pi’il ne voulait voir dans mon livre ipie k'S choses capables de me nuire. El la volonté de Dieu lit (pie je trouvai tout d’abord ce qm* j(‘ voulais : c'élail la citation tirée (k* saint Augustin , sur la Triuil(‘ (liv. I) ;

\ l ^ AMI.

« (Iclui (|iii sii|)[)OS(.‘ à Dieu la puissance de s’ètre euf^’eiidré lui-aiêiiie se Iroinju! d’aulant plus qu’il n’en est ainsi ni à ré}>;ai'd d(! Dieu, ni même d’aucune créature spiriluelle ou coiqiorelle. 11 n’y a rien en ell'et (pii s’engendre soimême. »

A la lecture (U; ces paroles, les disciples d’Albéric (jiii êlaienl présents rougirent de stupéfaction. Quant à lui, pour se retrancher derrière uik; défense (piclcoiKpie : « Il faul, dil-il, comprendre biiai. — Mais, lui répondis-je, ce n’csi |)as là mu; opinion nouv(‘lle ; d’ailleurs c(da ne touche en rien à la (pu'stion du moment, puisipie ce sont des paroles seules (pie vous demandez et non pas un sens. » .rajoutai ([lie s’il voulait (ai a[)pcler à l’intiaqirétation et a la raison humaine, j’étais jirêt à lui démojitrcr, par .scs pro[)i'es paroles, ([ii’il était tombé dans l’hérésie de (aaix (jui préliaident que le père est à lui-même son propre tils. Ces mots le jetèriait (ai fureur, il (iclata en menaces, jurant que ni mes raisons ni l’autorité ne, me sanviaaiient dans cette cause; (d, il sortit là-dessus. Le diaaner jour du concile, avant l’ouverture de la séaince, il y eut entre le légat, l’archeviapie, mes rivaux (d (jiielqucs autres per.sonncs, une longue délibération [loiir savoir ce ([ii’oii statuerait sur moi, (d sur mon livre (pii avait été l’objet princijial (!(' la convocation. Comme ni mes jiaroles ni l’éiadt qu’ils avaient •sous les yeux ne leur fournissaient matière à m’incriminer, il y cai t une (“sp(“ce de sihaiciq (d nuxs didraidcurs (daien t (h'ja moins hardis, lors({ue Coolfroy, (‘Vidiiie de Chartres, à ([ui sa riqiutation desaintidéid l’imjiorlance de son siège donnaient la [iréêmiiu'iice sur 1(‘S autres evêques, jirit la parole en CCS termes :

« Vous savez tous, mcsscigneiirs ici [irésents, (jue la science de c(d homme, en tout genre, (d l’iVlat de son g('‘nic dans les diverses connaissances ([ii’il a embrassee.s.

LETTUE u’aEAILAIU)

lui ont tait du iionibruux ut fidèles partisans; qu’il a l'ait pâlir la gloire de nos maîtres et des siens, et que sa vigne, si je puis m’exprimer ainsi, a étendu ses rameaux d’une mer a 1 autre. Si vous le jugez sans l’entendre, ce que je ne pense pas, une condamnation, fut-elle juste, sera mal accueillie de tout le monde ; des défenseurs s’élèveront, gardez-vous d’en douter, surtout puisque nous ne voyons dans cet écrit rien (jiii blesse ouvertement l’orthodoxie. On dira, selon la parole de saint Jérôme, que la force évidente attire les jaloux, comme les hautes cimes attirent la foudre. Craignez qu’une conduite violente à l’égard de cet homme n’ait d’autre effet que d’ajouter à sa renommée, et que la conscience publique ne flétrisse plutôt la passion envieuse des juges que les erreurs coupables du condamné; car nn taux bruit passe vite, dit encore le saint docteur, et la seconde période de la vie fait juger la première. Mais si vous voulez procéder canoniquement contre lui, que ses dogmes ou son livre soient discutés en pleine assemblée ; qu’on 1 interroge, qu’il réponde librement, et qu’ainsi, confondu ou abjurant volontairement sa faute, il soit réduit au silence. Suivons an moins l’esprit de cette protestation de saint Nicodème, qui, voulant sauver Noire- Seigneur, s’écriait : « Depuis quand notre loi jnge-t-elle nn homme avant d’avoir entendu de sa bouche et vérifié ellemême ce qu’il fait ? »

A ces mots, mes rivaux, l’interrompant tous à la fois, se mirent à crier : « O le sage conseil, de vouloir nous faire lutter contre l’infatigable rhétorique d’un homme dont les arguments et les sophismes triompheraient du monde taitier ! » Mais il était certainement bien plus difficile encore de lutter contre Jésus Ini-même, et pourtant saint Nicodème invitait les juges à l’entendre, selon la formnle de la loi.

Geoth'oy, ne i)ouvant ramener hvs (‘s|)rits à sa pi'opo-

A l IN A AM.

sition, vüiiliil essayei’ iiii autre moyeu de tenir eu bride toutes ces haines, et déclara (jue dans une matière d’un si liant intérêt le petit nombre des personnes présentes ne pouvait suftire, et (]ue la cause réclamait une discussion plus approfondie. Son avis était donc, qu’en attendant la décision délinitive on me remît entre les mains de mon abbé, (|ui siégeait au concile, [lour me reconduire à mon abbaye, c’est-à-dire au monastère de Saint-Denis ; là on conviMpierait ensuite un plus grand nombre de personnes éclairées, qui statueraient, après un plus mûr examen, sur le parti qu’il faudrait prendre.

Cette dernière motion fut approuvée du légat et de tous les autres. U>ielques instants après, le légat se leva pour aller célébrer la mes.sc avant d’entrer au concile, et me fit transmettre par l’évêque Geoffroy l’autorisation qui m’était accordée de retourner dans mon monastère pour y attendre le résultat de la mesure ipi’on avait adoptée.

Alors mes ennemis, croyant avoir perdu leurs peines si cette alfaire se décidait en dehors de leur diocèse, c’est-àdire dans un lieu où ils ne pourraient siéger comme juges, t't peu contiants dans une autre justice ipie la leur, persuadèrent à l’archevêqiu' ipi’il si-rait souverainement injurieux pour lui qu(^ c(‘tte cause fût déférée à un autre tribunal, et (pi’il si'rait dangereux de me laisser échapper ainsi. Et aussitôt, courant trouvi'r le légal, ils lui tirent révoquer .sa sentence, et l’eulraiiièrent, bon gré, malgré, à condamu(‘r mon livi'i' sans information, à le brûler immédiatement en pleine .séance, et à me punir moi-même d’une réclusion perpétuelle dans un monastère étranger. Ils disaient (|ue la condamnation de mon livre était certainement a.ss(‘/ motivée par l’auda(;e ipie j’avais eue de le lire publiipiemeut id de le doiiuer moi-mèmi' à tran.serire à plusieurs persoiiucs, sans avoir obtenu la permission de

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