‹ Abailard et HéloïseChapitre 30 sur 80 · I.KTTItK I»’ ADAILAItl · texte numérisé non relu

I.KTTItK I»’ ADAILAItl

nicheter par tuu! plus ^Tande soiiiiiissioii au roi et des (axes plus fortes : ce qui m’avait fait espérer que j’obtieudrais sans difficulté l’asseidimeid du roi et de ses conseillers. Mon attente ne fut pas trompée.

Toutefois, pour que notre monastère ne vît pas lui échapper 1 honneur qu’il prétendait tirer de ma {)oss('ssion, on me permit de me retirer dans une solitude à mon choix, à condition que je ne me mettrais sous la dépendance d’aucune abbaye. Ces conventions furent récriées et arrétfies de part et d’autre, en présence du roi et de ses ministres. En conséquence, je me confinai dans une solitude du territoire de Troyes, qui m’était déjà connue, et quehpies p(‘rsonnes m’ayant fait don d’nn morceau de terrain, je construisis d’abord, avec le consentement de l’évêque du diocèse, une espèce d’oratoire formé de roseaux et de chaume, <pie je dédiai a la sainte Trinité. Là, caché avec un clerc de mes amis, je pouvais véritablement m’écrier au Seigneur ;

« Vodà que je me suis éloigné par la fuite, ('t je me suis arrêté dans la solitude ’. »

Ma retraite ne fut pas pins tôt connue, que les discii)les accoururent de toutes parts, abandonnant les villes (d les châteaux pour habiter une canq^agne déserte, se construisant des cabanes pour suppléer à leurs maisons spacieuses, ix'uonçant aux mets délicats pour vivre seulement de pain et d’herbes sauvages, remplaçant lenrs lits moelleux par le channie et la mousse, et leurs tables par des bancs de gazon. On aurait cru vraiment qu’ils se proposaient pour modèles les premiers philosophes, sur lesquels saint Jérôme, dans son livre II contre Jovinien, s’exprime en ces termes :

« Les sens sont comme des fenêtres par oii les vices s’introduisent dans l’âme. La métropole et la ciladelle de l’esprit ne peuvent être prises tant que l’armée ennemie * Psaume i.iv.

n u |):is l'ail irniplioii pai' les poi lcs. Si (luchiii’iin piaaid plaisir à ('oiilcni|»lcr les i(‘ii\ du ciiapuî, les liitics des alldàlcs, les iiionvciiK'ids vai'ids d(“, la scriu^, l(*s formes des femmes, IN'elal des pierres préei('uses et des vèlemeids, s’il esl sédnit |)ai' d(! s(‘nd)lal»les lahleaux, la libellé di' son Ame se li'onvi^ prise [lai- les fenêtres de ses yeux, el alors s’aeeomplit celle parole du l’ro|)lièl(‘ : « La mort esl enlna' pai' nos f('nélres. » Lors donc, cpiii, sianhlable à uni' arm('‘e, le eorl(''p;e des Ironblesanra pénétré jiar ces portes jnsipi’à la forlei'esse de l’Ame^ m'i sera la liberté ? Ll sa force, el la [iiaisée d(ï Ibcai, oi'i siu'ont-elh's ? (Jnand on pensif snrlonl ipie la siuisibilité des orf,uines se retrace même les plaisirs passés, réveille les souvenirs des vices, force l’Ame à sidiir de nouveau leurs impressions, et la promène, |)ar la seule for(*(‘ de la pensée, sur Ions les détails de l’action. »

Les raisons persnadi'rent ii |)bisienrs [ibilosoplies de (pnller l(‘s {j^randi's réunions di's villes, et ces débeiiaix Jardins suburbains oii si' tronvaient l'éimis el les sources (jiii (b'saltèi'ent le sol,(‘l la elu'vebini onibrense des arbres, (“I le rama}j:e des oiseaux, el le miroir delà fontaine, et le ruisseau mnrmnrant, ('iiliii lont ce (|ni pente, liarmer les yeux (d, les ori'illes : ils ne vonlnrimt point ix'ster an milieu du luxe, et de la profusion d(vs jonissanecs, d(î peur (jiie la vi},aiein' d(^ l(‘m' Ame, n’cai fut ('mervéH', et (put sa pureté n’en fut terni(n Kl, dans le fait, il esl inutile d(ï voir sonvamt les choses |)ar les(pi(‘lles on p(ad s(i trouver pris, et de s’(“xpos(‘r à la lenlalion de celles dont il esl diflieih! de s’absl(uni'. Voilà |>onr(pioi les Pylliaporieiens, évitant loni e,(( <pn pouvait Haller leurs sens, vivai(‘id ordinairement dans la s(»blnde el les lieux déserts. Platon Ini-méme,, le rielu! Platon, doid lboj;ène foulait un jour le lit somptueux sons s('s pieds tout sonill('‘s de boue, Platon, dis-je, alin d’être

LETTliE D AIIAIEAH!)

tout entier à la philosophie, choisit pour son aeachhiiit*, bien loin de la ville, une maison de eampagne non seulement déserte, mais encore pestilentielle, dans la vue de briser les élans de la passion par les menaces et les attaques continuelles de la maladie, et de ne laisser approcher de ses disciples d'autres plaisirs que ceux qu’ils pouvaient trouver dans la science. Tel était, dit-on, le genre de vie ({ue menaient les fils des prophètes sectateurs d’IIélisth*. Saint Jérôme parle d’eux comme des moines de ce tenqis, et il écrit entre autres choses au moine Rusticus :

« Les fils des prophètes, que rAncicn-Tcstanient nous représente comme des moines, se bâtissaient de petites cabanes vers le cours du Jourdain, et abandonnaient les villes et la société des hommes, pour aller vivre de grains broyés et d’herbes sauvages. »

Re même, mes disciples, élevant leurs petites cellules sur les bords de l’Arduzon, ressend)laient plutôt à des ('rmites qu’à des étudiants.

Mais plus l’affluence de mes éhAes était grande, et pins les privations qu’ils supportaient pour l’amour de mes leçons étaient pénibles, plus mes rivaux y voyaient de gloire pour moi et de honte pour eux-mêmes. Après avoir épuisé tous leurs efforts contre moi, ils ne pouvaient se consoler de voir tout concourir à mon avantage : et, selon le mot de saint Jérôme, malgré mon éloignement dc's villes, des affaires publiques, des procès et de la foule, l’envie, comme dit aussi f^nintilien, vint me relancer dans ma retraite. Au fond de leur cœur, d’où la plainte n’osait sortir, mes ennemis se disaient en gémissant : Voici que tout le monde s’en est allé après lui, et il est sorti glorieux de notre persécution. En voulant éteindre son nom, nous l’avons fait resplendir. Voyez ; les étudiants, (|ui dans les villes ont sous la main tout ce (pii leur est nécessaire.

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A I N a:mi.

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dédaignent tous les agréments de la soeiété ; ils courent chercher le dénûment de la solitude, et se condamnent volontairement à la misère.

Alors ce fut surtout l’excès de ma pauvreté qui me fit ouvrir de nouveau une école, car je n’avais pas la force de labourer la terre, et je rougissais de mendier. Ayant donc recours à l’art que j’avais cultivé, pour remplacer le travail de mes mains, je fus obligé de faire office de ma langue. De leur côté, mes disciples pourvoyaient d’euxmèmes à tout ce qui m’était nécessaire, pour la nourriture, le vêtement, la culture des champs ou les frais de construction, afin qu’aucun soin domestique ne vint me distraire de l’étude. Mais comme notre oratoire pouvait à peine contenir une faible partie de mes élèves, ils se trouvèrent dans la nécessité de l’agrandir, et ils le rebâtirent d’une manière plus solide en pierre et en bois. Cet oratoire avait été d’abord fondé au nom de la sainte Trinité, et plus tard il lui avait aussi été dédié ; cependant, comme j’y étais venu en fugitif, et qu’au milieu de mon profond désespoir la bonté divine m’avait envoyé en cet endroit des consolations qui me permirent de respirer un peu, en mémoire de ce bienfait je lui donnai le nom de Paractet.

Cette nouvelle fut accueillie avec beaucoup d’étonnement, et plusieurs se déchaînèrent avec violence contre cette dénomination, prétendant qu’il n’était pas permis de consacrer spécialement une église au Saint-Esprit non plus qu’à Dieu le Père, mais qu’il fallait, conformément à l’usage ancien, la dédier soit au Fils seul, soit à toute la Trinité à la fois. L’erreur qui les poussa surtout à m’accuser d’hérésie provenait de ce qu’ils ne voyaient pas la distinction qui existe entre V Esprit du Paraclet et le Paraclet. En efl’et, la Trinité elle-même, et chaque personne de la Trinité, de même qu’elle est appelée Dieu et Protee-

tiîur^ |K‘iit ti'('s-l)ii‘ii èlre iiiv()(iuée sous le noiii de Paniclel, c’csl-à-dire de Consolaleiir, selon la parole de l’Apô- (re : Dieu béni, et le Père de notre Seijïnenr .lésns-Clirist, le Père des miséricordes, le Dieu de tonte consolation, qui nous console dans tont(*s les tribulations; et selon c(‘ que dit la Vérité : 11 vous donnera un antre consolateur. — Puisque aussi bien toute église est également consacrée au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, et qu’elle est la possession indivise de tons trois, qu’est-ce qui empêche de dédier la maison du Seigneur au l'ère ou au Saint- Esprit, aussi bien (pi’an Fils ? Qui oserait effacer du fronloii du vestibule le nom de celui à qui apparti('nt l’habilation ? Ou bien encore, puisque le Fils s’est offert en liolocauste au Père, et qu’en conséquence, dans la célébration des messes, c’est spécialement au Père (pie s’adressent les prières et l’immolation de l’hostie, ne semblerait-il jias qu(‘ l’autel ajipaiiient surtout à celui en vue du- (|ue! principalement la jirière et h' saeritice s’accomplissent? N’est-il pas plus juste de dire que l’autel appartient à celui auquel on immoh' qu’à ('elui qui est immolé ? Se trouverait il ((uelqii’un pour soutenir que c’est plutiit l’autt'l de la croix de Jésus, ou de son sépulcre, de saint Michel, d(‘ saint Jean, de saint Pierre, ou deqiu'hpie autre saint, qui ne sont ni les victimes ni les êtres auxipiels s’adressent les immolations ou kvs prières ? Les idolâtres eux-mêmes ne plaçaient les autels et les temples ([ue sous l’invocation de ceux qui étaient les objets de leurs sacrifuîcs ou de leurs hommages. Peut-être (juehpVuu dira-t-il qu’il ne faut (h'dier à Dieu le Père ui deséglis(‘s ni des autels, jtarce ((u<‘ nous ue eouuaissons de lui aueuu fait (pii |)uiss(‘ motiver (‘U sou homu'ur une solennité spéciale; mais cette l'aisou tendrait a priver la Triuiti* elh'-même (!(' touti' (le(liea('(', sans alta(pier les droits du Saint-Es|)rit, attendu

A L'N AWI.

que la venue du Saint-Esprit lui constitue en propre la solennité de la Pentecôte, connue la venue du Fils lui assure la fête de la Nativité. En etîet l’Esprit saint, qui a été envoyé aux disciples de Jésus-Chrit connue le Fils a été envoyé au monde, peut réclamer, à ce titre, une solennité particnlière. Il semble même qu’il y a plus de raisons de Ini vouer un temple à lui qu’à une autre personne de la Trinité, si nous voulons considérer avec plus d’attention l’autorité apostolique et l’anivre du Saint-Esprit lui-même. En effet, l’Apôtre n’affecte nominativement un temple particulier à aucnne des trois personnes, si ce n’est an Saint- Esprit. Et il ne dit pas « le temple du Père, » ou « le temple du Fils », comme « le temple de l’Esprit saint, » dans sa première Épître aux Corinthiens : « Celui qui s’attache au Seigneur n’est qu’un seul esprit avec lui. » Et {)lus loin : « Ne savez-vous j)as que vos corps sont le temple de l’Esprit saint (pii est en vous, que vous avez reçu de Pieu, et qui ne vient point de vous? » Qui pourrait ignorer encore que les bienfaits des sacrements divins que l’Église confère sont attribués spécialement à l’opéralion de la grâce divine, dont le Saint-Esprit est le symbole ? C’est par l’eau et le Saint-Esprit que nous renaissons dans le baptême, et dès lors seulement nous devenons un temple spécial pour le Seigneur. Pour achever ce temple, l'Esprit saint nous visite sous la forme des sept dons, et les effets de la grâce en sont l’ornement et la dédicat'o. Qn’y a-t-il donc d’étonnant si nous assignons un temple corporel à la personne à qui l’Apôtre en atiribuc spécialement un spirituel? Ou bien à quelle personne une église sera-t-elle plus justement consacrée qu’à celle dont l’opéralion particnlière nous procure tous les bienfaits dont l’Eglise est le canal ? Cependant ce serait mal intc'rpréter ma pensée que de se figurer que j’ai donné à mon orafoin* la déno-

LKTTRK n’ABAII ARr)

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mination de Pnraclet dans rintentioii de le dédiiT à une seule personne ; je l’ai ainsi nommé à cause du molif dont j’ai parlé pins liant, c’est-à-dire en mémoire de la consolation qui m’avait été envoyée. Toutefois, si j’avais a^i dans les vues qu’on me suppose, ma dédicace, bien qu’étrangère à l’usage, n’anrait rien de contraire à la raison.

J’étais caché de corps en ce lien, mais par ma renommée je parcourais l’univers, et le remplissais de ma parole comme ce personnage poétique, que l’on nomme Écho, qui fait beaucoup de bruit, mais il n’y a rien dessous. Mes anciens rivaux, n’ayant plus par enx-mèmes assez de puissance, suscitèrent contre moi quelques nouveaux apôtres *, en qui le monde avait une foi entière. L’un d’eux se vantait d’avoir ressuscité la vie des chanoines réguliers, l’antri' celle des moines. Ces hommes, dans les prédications qu’ils semaient en courant le monde, s’acharnant sans pudeur à me déchirer, réussirent à soulever momentanément contre moi le mépris de certaines puissances ecclésiastiques et séculières : ils débitèrent tant sur ma foi que sur mon genre de vie des fables tellement sinistres, qu’ils détachèrent de moi les principaux de mes amis euxmêmes, et ceux qui me conservaient quelque chose de leur ancienne affection étaient intimidés an point de mettre tous leurs soins à la dissimuler. Dieu m’est témoin que je n’apprenais jamais la convocation d’une assemblée d’ecclésiastiqnes sans penser que ma condamnation en était l’objet. Tout tremblant dans l’attente de quelque coup de foudre, je m’attendais à être traîné d’nn moment à l’antre comme un hérétique ou un profane dans les conciles ou dans les synagogues. Et, s’il est permis de comparer la puce an lion, et la fourmi à l’éléphant , mes rivaux

' Si. Norlterl et Si. lîernard.

vrnirAHU I’Tîkch s’S.t.

A UN AWI.

me poiirsiiivaieiiL avec la haine implacable que les hérétiques déployèrent autrefois contre saint Athanase. Souvent, Dieu le sait, je tombai dans un si profond désespoir, ((ne je songeais à sortir des pays chrétiens pour passer chez les infidèles, et acheter par un tribut quelconque le droit d’y vivre en repos et chrétiennement an milieu des ennemis du Christ. Je me. persuadais que les païens me seraient d’autant plus favorables, que ma condamnation les éloignerait de croire que je fusse chrétien et leur ferait ainsi espérer de me convertir pins facilement à leur idolâtrie.

An moment où, harcelé sans relâche par de si cruelles inquiétudes, je ne voyais plus d’antre ressource que d’aller chercher parmi les ennemis du nom chrétien un reluge dans les bras du Christ, voulant saisir une occasion de me soustraire un peu aux embûches qui m’enveloppaient, je tombai entre les mains de chrétiens et de moines mille fois pires et pins féroces que les gentils. 11 y avait en Bretagne, dans l’évêché de Vannes, une abbaye de Saint-Cildas de Ruys, que la mort du pasteur laissait sans direction. L’élection unanime des moines, ratifiée par le duc de cette province, m’appela au siège qui était vacant, et il fut facile d’obtenir le consentement de l’abbé et des frères de mon couvent. Ainsi la jalousie des Français m’exilait à l’Occident, comme celle des Romains avait relégué saint Jérôme à l’Orient; car, j’en prends Dieu à témoin, jamais je n’aurais accepté l’offre qu’on me faisait, si ce n’eût été pour échapper, n’importe comment, aux vexations dont j’étais incessamment accablé. C’était un pays barbare dont la langue m’était inconnue, et les moines ne dissimulaient nullement leur vie honteuse et leurs mœurs indomptables an milieu d’une population brutale et sauvage. Ainsi donc, semblable à un homme qui, à la vue d’un glaive levé sur lui, se lance de terreur an fond d’un précipice oû il schri-

LETTltE u’aBAIEAIU)

sera, et, pour retarder d’une seconde cette mort qui le presse, va tomber dans les bras de celle qui l’attend, je m’élançai sciemment d’nn péril dans un autre; et là, sur le rivage de l’Océan aux voix ellrayantes, la terre manquant à ma fuite, je répétais souvent dans mes prières : « Des extrémités de la terre j’ai crié vers vous. Seigneur, tandis que mon cœur était dans l’angoisse*. » Je ne pense pas, en effet, que personne ignore aujourd’hui à quels tourments affreux mon cœur était nuit et jour en proie, lorsque je songeais aux périls qui menaçaient à la fois mon âme et mon corps. Hélas ! pourquoi avoir entrepris de gouverner ces moines indisciplinés ? Si je tentais de les faire rentrer dans la vie régulière qu’ils avaient fait vœu d’observer, il m’était impossible de vivre : j’en avais la cei’titude; que si, au contraire, je ne faisais pas tons mes efforts pour accomplir cette tâche, j’encourais la damnation éternelle. Ce n’est pas tout. Le seigneur du pays, qui avait un pouvoir souverain, exerçait depuis longtemps sur l’abbaye une autorité tyrannique, et, profitant du désordre qui régnait au monastère pour usurper la propriété de toutes les terres domaniales de l’abbaye, il faisait peser sur les moines des exactions plus lourdes que celles mêmes dont les Juifs tributaires étaient accablés. Les moines m’obsédaient pour leurs besoins journaliers, car la communauté ne possédait rien que je pusse leur distribuer, et chai un s en prenait aux débris de son propre patrimoine pour se soutenir, lui et ses femmes, avec ses tils et ses fdles. INon contents de se réjouir de mes cruels embarras, ils faisaient encore main basse sur tout ce qu’ils pouvaient emporter, afin de comjiromettre mon administration, et de me forcer ainsi soit à relâcher la discipline, soit à me

1 Psaume lx.

A UN AWI.

retirer lout-à-fail. Et personne autour de moi pour me venir en aide ! Toute la liorde do la contrée était également sans loi ni règle : rantipathie de nos mœurs me réduisait à une solitude complète. Au dehors le hobereau et ses satellites ne cessaient de m’opprimer, au dedans les frères me dressaient des embûches ; de sorte que la parole de l’Apôtre semblait avoir été écrite spécialement pour moi : « Au dehors les combats, au dedans les craintesh » Je considérais en gémissant quelle inutile et misérable vie je menais, combien elle était stérile pour moi et pour les autres, tandis qu’f'lle était si précieuse auparavant {)our mes disciples 5 et maintenant que je les avais abandonnés pour les moines, je ne pouvais ni dans les moines ni dans les disciples produire aucun Iruit; toutes mes entreprises, tous mes efforts étaient frappés d’impuissance, et j’avais mérité pour tous mes actes une critique amère : Col bonnne a commence à bfitir, et il n’a pu achever.

J’étais abîmé de désespoir au souvenir des périls (pat j’avais fuis, et à la vue de ceux qui m’entouraient. Mes premiers chagrins n’étaient plus rien a mes yeux, et gémissant en moi-même, je répétais souvent : Ma punition est juste, car j’ai abandonné le Paraclet, c’est-à-dire le Consolateur, et je me suis précipité moi-même dans la désolation ; pour éviter des menaces, j’ai cherché un asile dans le sein même du danger. Ce cpii m’allligeait le plus vivement, c’est qu’après avoir abandonné mon oratoire, je ne {)Ouvais pas prendre les mesures nécessaires pour y laire célébrer convenablement l’oftice divin, puisque l’exti-ême pauvreté de l’endroit pouvait a peine fournir a 1 entretien tl’un seul desservant. Mais le véritable Paraclet apporta luimême une consolation à cette douleur, et il pourvid a son

I Cor luth., 7.

LETÏIIIÎ o’.UtAILAItl)

proiM’e temple comme il conveoait. Voici en effet ceqni arriva.

L abbé de Saint-Denis vint à réclamer comme une annexe autrefois soumise à la juridiction de son monastère Talibaye d’Argentenil, où mon Héloïse, dès longtemps ma sœur en Jésus-Christ plutôt que mon épouse, av ait pris 1 habit dereligion. ApeineTabbaye lui fut-elle adjugée, qu’il expulsa violemment la congrégation des nonnes dont notre compagne était la prieure. Les voyant dispersées ç.à et là par 1 exil, je compris que le Seigneur m’offrait une occasion de remonter mon oratoire. Je m’y rendis, et j’invitai Heloïse avec les religieuses de la même congrégation qui restaient attachés à sa personne à venir en prendre possession. Lorsqu’elles furent arrivées, je leur fis donation entière de l’oratoire et de ses dépendances, et après cette donation, par l’assentiment et l’intervention de l’évéque du diocèse, le pape Innocent II leur en confirma par pri- \ ilége la possession à perpétuité , pour elles et pour celles qui les suivraient. Elles y vécurent quelque temps pauvres et trop ahandonnées. Mais un regard de la divine miséricorde qu’elles imploraient si dévotement ne tarda pas a les consoler. Le Seigneur, véritable Paraclet, toucha de pitié en leur faveur la population environnante, et 1 anima de bienveillance. Une seule année multiplia autour d’elles les biens de la terre pins, je crois (Dieu seul peut le savoir), que cent ne l’auraient fait pour moi, si j étais resté à leur place. Car de même que le sexe des femmes est plus faible que le nôtre, aussi leur détresse est plus touchante et attendrit plus facilement les canirs, et comme aux hommes leur vertu est aussi plus agréable à Dieu. Or le Seigneur, dans sa bonté pour notre chère sauir, ([ui dirigeait ses compagnes, lui accorda de trouver grâce d(*vanl les yeux de tout le monde. Les évé(|ues la

^'iionssaicjn (‘onmu‘ loiir

les abbés comme une soMir,

A UN AMI

les laïcs comme leur mère ; et tous admiraient également sa fervente piété, sa sagesse et son incomparable douceur de patience en toutes choses. Elle se laissait voir rarement, et se tenait renfermée dans sa cellule pour se livrer sans partage à ses méditations saintes et à ses prières ; mais toutes les personnes du dehors ihen sollicitaient qu’avec plus d’ardeur sa présence et les pieuses instructions de son entretien.

Tous leurs voisins me blâmaient vivement de ne pas faire tout ce que je pouvais ni tout ce que je devais pour les soulager dans leur dénùment, lorsque c’était une chose si facile à moi, du moins par mes prédications. Je commençai donc à leur rendre des visites plus fréquentes, pour leur être utile d’une manière ou d’une autre. Mais encore en cela je ne pus éviter le murmure de l’envie, et malgré le pur esprit de charité qui dirigeait mes démarches, mes ennemis, avec leur noirceur accoutumée, en tirèrent les conjectures les plus infâmes. On voyait bien, disaient-ils, que j’étais encore dominé par l’attrait de certains plaisirs charnels, puisque je ne pouvais supporter maintenant ni nulle part l’absence de la femme que j’avais tant aimée. Je me rappelai alors les plaintes de saint Jérôme, dans sa lettre à Asella sur les faux amis : « On méfait, dit-il, un crime de mon sexe , et l’on n’y songerait pas si Paule ne fût allée avec moi à Jérusalem. » Et il continue : « Avant que je connusse la maison de sainte Paule, c’était sur mon conqjte un concert de louanges dans toute la ville ; on était unanime à me reconnaitre digne du souverain pontificat. Mais je sais qu’à travers la bonne et la mauvaise renommée on peut arriver au royaume des cieux. » Considérant qu’un si grand homme avait essuyé les mêmes outrages de la calomnie, je puisais dans ce rapjirochement une grande consolation. Oh! me disais-je, si mes ennemis

l,i;TTniî 1)’ AIIAILAIU)

(roiivaieiit en moi une pareille matière à leurs soupçons, eomme leurs aceiisalions m’auraient bientôt éerasé ! Mais anjonrd’hni que la divine miséricorde m’a affranchi des causes du soupçoiq comment se fait-il que dans ce néant lie ma nature le soupçon plane encore sur moi ? Et que signifie la scandaleuse accusation dont je suis l’objet ? La mutilation repousse tellement l’idée d’une turpitude de ce genre, que c’est un usage invariablement adopté par tons ceux qui font garder des femmes, de ne laisser approcher d’elles que des eunuques. L’histoire sainte raconte la môme chose d’Estheret des antresfemmes du roi Assnérus. Nous lisons que ce puissant ministre de la reine Candace, et l’intendant de toutes ses richesses, le môme que l’apôtre Philippe alla convertir et baptiser, sons la conduite de 1 ange, était eunuque. Si de tels hommes ont tou jours occupé auprès des femmes modestes et réservées les dignités éminentes et le rang de familiers, c’est qn’un soupçon de cette nature ne pouvait jamais les atteindre. L’est aussi dans l’intention de s’y soustraire complètement ipie le j)lus grand des philosophes chrétiens, Origène, s’étant consacré à l’enseignement religieux des femmes, attenta sur luimème, an témoignage dn livre VI de V Histoire ecclésiastique. Dans la triste conformitii de notre position, j’estimais encore que la divine miséricorde m’avait traité moins rigoureusement; car l’action d’Origène a été réputée peu retléchie et digne d’nn blâme sévère, tandis qu’nne main étrangère était seule coupable de mon état, et m’avait préparé toute ma liberté pour acconqilir une lenvre semblable. Mes donleurs elles-mêmes ne pouvaient soutenir la comparaison, car elles avaient été sondaines et |)lns courtes; surpris dans mon sommeil, la sanglante exécution m avait trouve jnesqiie insensible. Mais si je n’ai |)as etc son égal en soulfranccs physiques, j(> suis son maitre

A LIS AMI

en amertumes de l’âme. La calomnie a été plus cruelle que l’acier, et les atteintes portées à ma réputation me font un plus dur supplice que les organes retranchés de mon corps. Car, ainsi qu’il est écrit, une bonne renommée vaut mieux qu’une grande richesseb Saint Augustin dit, dans un sermon sur la vie et les mœurs du clergé ^ : , « Celui qui se fie à sa conscience et néglige sa réputation est cruel à lui-même. » Et plus haut : « Cherchons à faire le bien, dit-il, non seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes ^ C’est assez pour nous du témoignage de notre conscience ; mais nous nous devons aussi de maintenir notre réputation pure et sans tache. La conscience et la réputation sont deux choses : la conscience est relative à vous-même; la réputation au prochain. » i\Iais la malice de mes ennemis n’aurait point épargné le Christ lui-même ni ses membres, c’est-à-dire les Prophètes, les Apôtres, les saints Pères, s’ils eussent vécu du même temps, puisqu’ils les auraient vus, intacts dans leur chair, s’entourer principalement de femmes, et vivre avec elles dans une si familière intimité ! Saint Augustin, dans son livre sur l'œuvre des moines, prouve que les femmes étaient les compagnes si inséparables de notre Seigneur Jésus-Christ et des Apôtres, qu’elles les suivaient même dans les prédications. Dans le cortège des fidèles dont ils marchaient toujours entourés, on voyait plusieurs femmes pourvues des biens du monde, qui entretenaient autour d’eux l’abondance, pour qu’ils ne manquassent d'aucune des choses nécessaires à cette vie. Quiconque pourrait penser que les apôtres ne permettaient point à ces saintes

' Salomon, Proverb. xxii.

’ Sermon lu.

^ Si. Paul, Rom. xii.

LETTRE d’aBAILAUI)

leinines de parta^fer leurs excursions pieuses, et de les suivre partout où ils prêchaient l’Évangile, peut s’assurer en lisant l’Écriture que les Apôtres n’ont fait en cela qu’imiter l’exemple même du Sauveur. En effet il est écrit dans l’Évangile :

« Dès lors il allait par les cités et les bourgades, annonçant le royaume de Dieu, et avec lui ses douze Apôtres et quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits immondes et d’infirmités, Marie surnommée Magdelaine, Jeanne, épouse de Cuza, l’intendant d’Hérode, et Suzanne, et plusieurs autres qui employaient leur propre fortune à le servir ‘ . »

Léon IX réfutant la lettre de Parménien sur le Goût (k‘ la vie monastique : « Nous professons absolument, dit-il, qu’il n’est point permis à un évêque, à un prêtre, à un diacre, à un sous-diacre, de se dispenser pour cause de religion des soins qu’il doit à son épouse, non qu’il doive la posséder selon la chair, mais il doit lui fournir la nourriture et le vêtement. » Ainsi vécurent les saints Apôtres, et nous lisons dans saint Paul : « N’avons-nous pas le droit de mener partout avec nous une femme qui serait notre sœur, comme Céphas et les frères de Jésus ? » Remarquez bien qu’il ne dit pas : « N’avons-nous point le droit de posséder, mais de mener avec nous une femme qui serait notre sœur? Car ils pouvaient ainsi subvenir aux besoins de leurs femmes avec les offrandes atfirées par les prédications, sans qu’il dût jamais exister entre eux de rapports charnels. »

Le Pharisien qui dit en lui-même à propos du Seigneur :

« Si celui-ci était prophète, il saurait bien qui est celle qui le touche, et que c’est une femme de mauvaise vie; » le

1 Si. taie, cliap. vm, versets 2 el 3.

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l’iiarisien pouvait sans doute, dans l’ordre des jugements humains, former sur le Seigneur des conjectures de honte plus naturelles qu’on ne l’a fait sur moi; et tous ceux qui voyaientla mère du Christ recommandée à un jeune homme, et les prophètes n’ayant qu’un même toit et qu’une même habitude de vie avec les veuves, pouvaient concevoir des soupçons bien mieux établis par les probabilités. Qu’auraient dit encore mes détracteurs, s’ils avaient vu Malchus, ce moine captif dont parle saint Jérôme, vivant avec son épouse dans la même retraite ? Comme ils auraient impitoyablement condamné ce genre de vie dont le saint docteur parle en témoin tout-à-fait édifié. « Il y avait là, dit-il, un vieillard nommé Malchus, né dans l’endroit même, et sa vieille femme demeurait avec lui, pleins de zèle tous deux pour la religion, et tellement assidus à l’église qu’on les aurait pris pour le Zacharie et l’Elisabeth de l’Évaugile, si Jean avait pu être au milieu d’eux. » Pourquoi enfui la calomnie ne s’attaque-t-elle point aux saints Pères, qui, dans l’histoire et même sous nos yeux, ont souvent établi et entretenu des monastères de femmes ? N’avons-nous pas l’exemple des sept diacres par lesquels les Apôtres se firent remplacer auprès des religieuses dans tous les soins de l’approvisionnement et du service ? Le sexe faible ne peut nullement se passer de l’appui du sexe le plus fort : aussi l’Apôtre déclare que l’homme doit toujours guider la femme, et qu’il est, pour ainsi dire, sa tête. Et en signe de cette vérité, il ordonne que la femme ait toujours la tête voilée. C’est pourquoi je ne suis pas médiocrement étonné de voir que l’habitude se soit depuis longtemps enracinée dans les couvents de faire commander les femmes par des abbesses, comme les moines par des abbés, et quêtons les profès, hommes et femmes, s’astreignent à une règle uniforme, lorsque cette règle embrasse

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