‹ Abailard et HéloïseChapitre 32 sur 80 · I.KTTItlî 0 AKAIKARI · texte numérisé non relu

I.KTTItlî 0 AKAIKARI

Le frère servant qui avait exéeuté leur projet, épouvautt* par le témoigua^'e de sa eouscieuce et par la preuve résultant du fait même, prit aussitôt la fuite.

Dès lors personne ne pouvant plus douter de leurs desseins eriminels, je commençai à prendre ouvertement tontes les précautions possibles contre leurs embûches : je m’absentais souvent de l’abbaye, et je séjournais dans les obédiences au milieu d’un petit nombre de frères. S’ils apprenaient que je dusse passer en quelque endroit, ils apostaient, pour me tuer, sur les routes et dans les sentiers, d('s brigands gagnés à prix d’or.

A travers tons ces périls un accident vint me surprendre : je tond)ai un jour de ma monture, et la main du Seigneur me frappa rudement , car j’ens les vertèbres du col brisées; cette chute m’abattit et m’affaiblit bien ))lns ('ncore que mon premier malheur.

Quelquefois je tentais de réprimer par l’interdit leur insubordination farouche, et je forçai quelques-uns de ceux que je nxloutais le plus à me promettre sous la foi de leur parole ou d’un serment public qu’ils se retireraient |)our toujours du monastère, et qu’ils ne m’inquiéteraient plus en quoi que ce fût. Mais ils violaient ouvertement, et sans la moindre retenue, et leur parole donnée et leurs serments jurés. Enfin l’antorité dn pontife romain Innocent , par l’organe de son propre légat expressément (‘iivoyé , les contraignit, en présence du comt(> et des tivêques, à renouveler ])ar serment la promesse la plus explicite de ne pins jamais attenter à mon repos. Uien n’a |ni les contenir. Et dernièrement, aj)rès l’expulsion de ceux (pii m’avaient paru les plus dangereux, étant reiitnè à l'abbaye, et me confiant au r(“ste des frères ipii m’inspiraient moins de soupçons, je les trouvai encon* pires (pie les autres. 11 ne s’agissait d('“jà pins de poison; c'était le

A l i\ AMI.

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ixjignard ((iii s’aiguisait contre mon sein, lorsque je parvins à leur échapper, à grand’peine toutefois, et quoique ma fuite fût protégée par un des grands du pays.

Mêmes périls me menacent encore. Tous les jours je vois un glaive levé sur ma tête, et qui ne me laisse pas même respirer à table : semblable à cet homme qui plaçait le bonheur suprême dans la puissance et les trésors accumulés de Denys-le-Tyran, et qui, à la vue d’une épée suspendue sur lui par un fd, apprit de quelle félicité sont accompagnées les grandeurs de ce monde. C’est là ce que j’éprouve à chaque instant, moi, pauvre moine élevé à la prélature, et qui suis devenu plus misérable en devenant plus riche, afin que par mon exemple aussi les hommes de désir et de convoitise soient avertis de mettre un frein à leur ambition.

O mon très-cher frère en Jésus-Christ, o mon intime compagnon, mon vieil ami, voyez comme dès le berceau j’ai fatalement tracé mon sillon de douleur ! J’ai évoqué ces tristes souvenirs en vue de votre affliction et de l’injustice qui vous a frappé : qu’ils suffisent à vous soulager ! Comme je l’ai dit au commencement de ma lettre, vous mettrez dans la balance mes adversités ; vous jugerez que les vôtres ne sont rien ou qu’elles sont peu de chose en comparaison, et vous aurez plus de patience, ayant à porter nue peine ]ilns légère. Prenez toujours en consolation ce que le Seigneur a prédit à ses membres, touchant les membres du démon : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. Si le monde vous hait, sachez qu’avant vous j’ai éprouvé la haine du monde. Si vous aviez été du monde, le monde aurait aimé ce qui lui appartenait. » — « Et tous ceux, dit l’Apôtre, (}ui veulent pieusement vivre en Jésns- Christ souffriront la persécution. » Et ailleurs : « Je m* cherche point à plaire aux hommes. Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ. » El h,^

LETTRE d’aRAILARI)

Psalniisle : « Ceux^ dit-il, qui plaisent aux liüiiiiues ont été confondus, parce (pie Dieu les a rejetés. » Saint Jénniie aussi, qui semble principalement m’avoir légué l’héritage de la calomnie et de la haine, a cité rApi'dreen écrivant à Né])olianus : « Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ. » 11 cesse de plaire aux hommes, et il est devenu serviteur de .lésus-Christ. Le même, écrivant à Asella sur les faux amis : « ,1e rends grâce à mon Sauveur d’être digni' que le monde me haïsse. » Et au moine lléliodore : « C’est une erreur, mon frère, c’est une erreur de croire que jamais le chrétien puisse éviter la persécution. Noti'e ennemi, comme un lion rugissant, riale autour de nous et cherche à nous dévorer. Est-ce là une paix ? Le voleur est en emhuscade et guette les riches. »

Encouragés par ces renseignements et par ces exemples, sachons donc nous résigner aux calamités avec d’autant plus de confiance, qu’elles nous frappent plus injustement. Ne doutons pas qu’elles ne servent, sinon à nos mérites, du moins à une expiation (juelconque. Et puisqu’une divine ordonnance préside à toutes choses, que chacun des fidèles, au temps de son oppression, soit du moins consolé par cette pensée que la souveraine bonté de Dieu ne permet point que rien s’accomplisse en dehors de sa loi providentielle, et que tout ce qui arrive contrairement à la justice il le termine lui-même par la meilleure tin. E’est pourquoi il est sage de lui dire en toute occasion : « Votre volonté soit faite! » Ouelle consolation encore ceux (pii aiment le Seigneur peuvent trouver dans l’autorité ajiostolique : « Nous savons que tout concourt au bien de ceux qui aiment le Seigneur. » Celte vérité pénétrait le Sage des sages, lorsqu’il disait dans les proverbes : « Le juste ne sera point attristé, quelque chose qui lui arriv(‘. » Ainsi

A UN AMI

déinonlre-t-il évidemment que ceux-lù s’écartent des droits sentiers qui s’irritent contre la souffrance, sans ignorer pourtant qu’elle leur est dispensée en vertu des divins conseils; hommes soumis à eux-mêmes plutôt qu’à Dieu, dont la bouche dit : « otre volonté soit faite ! » quand leur cœur nourrit de secrètes révoltes , et qui préfèrent à la volonté divine leur propre volonté.

Adieu.

LKTTliE

D’IIRLOÏSE A ABAILARI)

fr

*ât.

HKI.UÏSK AHBESSH:

LETTlll^

A son nuiilrc cl plulol à son |it'i'C ; A son cpoiix et pliilôl à son fi'ère ; sa ^ei'vanU! cl pliilôl sa lillc ; son épouse cl pinlôl sa sanir.

A ABAILAIU) HÉLOÏSE.

l.a lettre que vous avez envoyée deriiièreiuent à l’uii de v os amis pour le eonsoler , cher bien-ainié , est venue par hasard jusqu’à moi. Un regard jeté sur les premiers caractères m’a suffi pour reconnaître aussitôt qu’elle était de vous, et j’ai mis d’autant pins d’ardeur à la lire que je chéris davantage la main qui l’a tîcrite.,Je voulais au moins retrouver dans ses paroles quelque image de celui que j’ai perdu. Hélas ! presque tous les détails de cette lettre étaient pleins de fiel et d’absinthe, car ils ne contenaient autre chose que le récit douloureux de notre conversion, et de vos croix continnelles, ô mon unique bien !

Vous n’avez que trop rempli la promesse que vous fai-

loi

LETTItE d’hÉLOÏSE

siez il cet ami au coinmencenient do voire lellre^ cl il a dû se convaiiiere cjue ses peines n’étaient rien, ou qu’elles Otaient peu de chose en comparaison des vôtres. Vous avez d’abord exposé les persikuitions dirigées contre vous |)ar vos maîtres et l’indigne trahison oii votre corps a succombé j puis, arrivant à vos condisciples, Alhéric de Reims et Lotulte de Lombardie, vous avez retracé; leur jalousie exécrable et leur excessif acharnement.

Vous n’avez oublié ni leurs suggestions ennemies, ni le bûcher qui dévora votre glorieux ouvrage de théologie, ni cette espèce de prison dont ils fermèrent sur vous les portes. Viennent ensuite les menées de votre abbé et de vos perfides frères, et la bouclie calomnieuse de ces deux faux apôtres, déchaînée pour votre ruine par vos envieux, et la rumeur au loin suscitée par le nom de Paraclet donné, contre l’usage, a votre oratoire. Enfin les intolérables et incessantes vexations dont vous êtes accablé par ce cruel déprédateur et par ces détestables moines que vous appelez laicore vos fils sont les derniers traits qui complètent ce triste tableau.

Personne, je pense, ne pourrait lire ou entendre sans pleurer une histoire aussi touchante. Trop fidèles souvenirs qui ont renouvelé toutes mes douleurs ! V os périls, ([ue vous représentez toujours croissants, n’ont fait que les «uigmenter. Nous sommes toutes réduites à désespérer de votre vie, et cliaque jour nos cœurs inquiets et nos poitrines jialjiitantes attendent pour dernière nouvelle le bruit de votre mort.

Au nom du Christ, ijiii semble encore vous protéger pour son service, et dont nous sommes lesbien petites servantes en même temps ([iie les vôtres, ab î nous vous en ronjurons, daignez nous <‘crire fréquemment. Diles-nmis au s(‘in de iiuels naufrages vous êtes encore ballolli's nous

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