I.KTTRK n’ilKI.OÏSK
Vous avez ajtaise les ciiagrins (Piin ami, d’un eoiiijjagiKjn, et \oiis avez acfjuitté la dette de l’amiti(,“ et d’une intime liaison ; mais votre obligation envers nous est encore plus sacrée : car ce n’est ])as de l’amitié (pie nous avons pour vous, c’est de l’adoration et du culte ; nous ne sommes pas vos compagnes, mais vos tilles, et s’il est un nom plus doux et plus saint, c’est celui-là qui nous convient.
Quant à l’importance de la dette qni vous oblige envers nous , taut-il l’appuyer de preuves et de tihnoignages comme une chose douteuse ? Quand tout le monde se tairait, les faits parlent haut. Après Dieu, aous (Hes le seul fondateur de cett(> retraite, le seul architecte de cet oratoire, le seul créateur de cette congrégation. Vous n’avez point bâti sur un fondement étranger : tout ce qui (*st ici est votre ouvrage. (Adte solitude, fréquentée seulement des hétes féroces et des voleurs, n’avait jamais connu d’habitation humaine, jamais possédé une seule maison. Sur des tanières même de bêtes féroces, sur des repaires de brigands, là où le nom du Seigneur n’avait jamais retenti, vous avez éle\'é un divin tabernacle, et vous avez dédié un temple au Saint-Esprit. Pour cette œuvre, vous n’avez rien emprunté aux richesses des rois ni des princes, lors(ine vous pouviez tout demander et tout obtenir, afin que rien de ce qui se ferait ne pût ètn^ attribué qu’à vous seid. Les clercs ou les écoliers, venant en foule écouter vos enseignements, vous fournissaient toutes les choses néc(‘ssaires ; et ceux qui vivaient des bénétices de l’église, accoutumes |)lut('»t à recevoir qu’à faire des offrandes, ceux cpii jns- (pi’alors n’avaient eu d(?s mains (pie [lour pixMidre, et non pour donner, devenaii'iit prodigiu's (d importuns dans leurs libéralités.
Dette nouvelle plantation dans le cbanq) du Seigneur est donc vi'ritablemenl voire prnpricdi'. Elle est remplie de
A ABAILARI).
jeunes plantes cpii deimuidenl à être arrosées pour proüter. Cette plantation est assez faible par la nature même du sexe féminin; elle est débile, quand bien même elle ne serait pas nouvelle. Aussi exige-t-elle une culture plus attentive et plus assidue, selon la parole de l’Apôtre : «J’ai planté, x\pollo a arrosé, mais Dieu a donné l’accroissement. » L’Apôtre, par la doctrine de sa prédication, avait fondé et planté dans la foi les Corinthiens auxquels il écrivait. Apollo , le disciple de cet apôtre, les avait arrosés par ses saintes exhortations ; puis la grâce divine accorda le développement à leurs vertus. Inutilement vous cultivez par vos avis et vos exhortations saintes une vigne étrangère que vous n’avez point plantée et qui pour vous se change en amertume. Rétléchissez à ce que vous devez à votre vigne, vous qui prodiguez vos soins à celle d’autrui. Vous enseignez et vous exhortez des rebelles, vous semez devant des pourceaux les perles de votre divine éloquence. Vous vous épuisez, inutile dévouement ! pour des âmes obstinées : considérez ce que vous devez à notre docilité. Vous qui prodiguez tant à des ennemis, rappelez-vous ce (pie vous devez à vos filles. Et, sans parler de mes sœurs, je réclame votre dette envers moi ; peut-être mettrez-vous plus d’ardeur à payer à la fois toutes ces femmes qui se sont données à Dieu, dans la personne de celle qui ne s’est donnée qu’à vous.
Ces traités nombreux et étendus que les saints Pères ont composés avec tant de zèle pour instruire, pour encourager, ou même pour consoler les religieuses, vos excellentes lumières les connaissent mieux que notre faiblesse. Et ce n’est pas sans un étonnement pénible que j’ai remarque' votre long oubli pour les commencements si tendres de; notre conversion, (t mon maître, rien n’a pu vous émoinoir en notre faveur, ni la charilt' chrt'tiennc, ni votre amour
LETTRE D'ifÉLOÏSE
pour nous, ni les exemples des saints l’èrc's. Vous m’avez abandonnée dans ma foi chancelante et dans le triste accablement de mon cœur. Votre voix n’a {loint réjoui mon oreille, vos lettres n’ont point consolé ma solitude.
Vous devez connaître pourtant toute la sainteté des devoirs que votre engagement vous impose. Le sacrement du mariage ne nous a-t-il pas unis l’un à l’autre? Et quels droits me manque-t-il à votre affection, s’il est vrai qu’à la lace du ciel et de la terre j’ai toujours brûlé pour vous d’un amour sans I)ornes?
Cher, cher, vous le savez et personne ne l’ignore, en vous perdant j’ai tout perdu : le crime infâme qui vous a ravi à ma tendresse m’a aussi enlevée à moi-même; mais, en songeant à vous, la grandeur de ma perte s’efface encort' dans l’incomparahle douleur que je ressens de vous avoir ainsi perdu. Plus mes peines sont poignantes, plus elles réclament une consolation efficace. Et ce n’est point d’une antre personne, c’est de vous que je l’attends, afin que d(* la sourc(ï de mes chagrins découle aussi le bienfait de la guérison. Vous seul pouvez m’attrister, seul me rendre joyeuse ou endormir mes soutfrances. Vous y êtes seid obligé, car j’ai comblé, je puis le dire, la mesure de vos volontés, et, plutôt que de les contrarier en quoi (pie ce fût , j’ai eu le courage d me perdre moi-même pour vous ob(*ir. .l’ai encore été plus loin; et, par un merveilleux effort, mou amour s’est .égaré dans son délire au point de sacrifier, sans nulle espérance de retour, le seul objet de ses vœux ardents. Siii' votre ordres, en effet, j’ai pris avec un autre cœur un autre habit, pour vous montrer, par ce sacrifice éclatant, que vous étiez l’unique maître de mon corps aussi bien que de mon cœ'ur.
.lamais. Dieu le sait, je n’ai cherche autri* chose (“ii vous que vous-nu'ine. (’.’csl vous, vous seul, non vos biens ipie
A A U AU, AUI).
j’iiiinais. Je u’ai point consulté les droits du mariage, ni le douaire, ni mes plaisirs ou mes volontés; c’est les vôtres , vous le savez bien, que je me suis étudiée à satisfaire.
Quoique le nom d’épouse soit jugé plus saint et plus fort, un autre aurait toujours été plus doux à mon cœur, celui de votre maîtresse; et, le dirai-je sans vous choquer, celui de votre concubine ou de votre fille de joie; espérant ((ue, pins je me ferais humble et petite, plus je m’élèverais en grâce et en faveur auprès de vous, et que, bornée à ce rôle, j’entraverais moins vos glorieuses destinées.
Je vous remercie de n’avoir point oublié tout-à-fait mes sentiments à cet égard dans la lettre adressée à votre ami pour sa consolation. Votis n’avez pas dédaigné d’y rappeler (juelques-uns des motifs par lesquels je m’efforçais de vous détourner de ce fatal hyniénée ; mais vous avez passé sous silence presque toutes les raisons qui me faisaient préférer l’amour au mariage, la liberté à des liens indissolubles. Je prends Dieu à témoin que si Auguste, maître suprême d(î rnnivers, m’avait offert l’insigne honneur de son alliance, en mettant pour toujours à mes pieds l’empire du monde, j’anrais accepté avec plus de joie et d’orgueil le nom de votre courtisane que le titre d’impératrice. Car ni les richesses ni la puissance ne constituent la supériorité d’un homme : là, c’est l’effet de la fortune, ici dn mérite.
F^a femme qui épouse plus volontiers nn riche qu’un pauvre, et qui cherche dans nn mari son rang plutôt qiuï lui-même, que cette femme le sache bien, elle est à vendre. Assurément celle que la pente d’un pareil calcul conduit au mariage peut prétendre an prix du marché , non pas à une tendre reconnaissance, car il est bien certain qu’elle suit la fortune, et non la personne de son mari , et qu’elle regrette encore de ne pouvoir se prostituer à un plus riche acheteur. Nous trouvons la preuve la [ïîus claire de celte
l ETTHE d’iIÉI.OÏSE
V(;i’itc dans les paroles (l’Aspasi(‘, telles (pa^ k's rap[)ürle Escliine, disciple deSocrate. (letle fenniie i>liilosophe, voulant réconcilier X(‘noplion et son épouse, fit d’abord valoir l’observation préc(kle.nte, et la t(‘rnnna par le raisonnement que voici : « Dès l’instant que vous avez réalisé en vous cette question, qu’il n’y ait point sur la terre d’homme meilleur ni de femme plus aimable, sachez donc reconnaître et goûter sans trouble ce boidieur qui vous est communément départi d’être , vous , le mari de la meilleure femme, vous, la femme du meilleur mari. »
Certes, voilà une morale qui est plutôt sainte que philosophique. Ce n’est {dus la philosophie qui parle, c’est la sagesse elle-même. Respectable erreur , heureuse tromperie dans les époux, quand une i)arfaite synq)athie protège contre toute violation les devoirs du mariage, moins par la continence des corps que par lai)udenr attentive des âmes.
Mais ce que l’erreur persmule aux autres femmes, la vérité la plus manifeste me l’avait démontré. (A^s qualit(*s, (|ue les yeux d’une épouse peuvent senls découvrir dans son mari, éclataient en vous d’une manière si victorieuse qu’elle ne laissait rien à faire à mon imagination ; je vous voyais avec les yeux du monde (‘iitier. De sorte que mon amour était d’autant plus véritable, qu’il était loin de reposei'snr l’erreur. Quels rois, quels |)lnlosophes pouvaient ('galer votre renommée? Quelle contrée, quelle citti , (piel village ne vous appelait de ses vœux impatients? Paraissiez-vous en public? chacun se précipitait pour vous apercevoir, et, le col tendu, vous suivait au départ de ses yeux avides. Quel 1(‘ épouse, (pielle vi(‘rge ne brûlait pour vous en voti'(' abseiKx; et ne s’embrasait à votre vue? Quelle reine ou (pie.lle princ(!ss(! n’a j)oint envié nais joies ou mon lit?
Vous possédiez surtout deux talents (jui devaient vous coiupuh'ir tontes les tènnnes : je v(>ux dire ceux du poète
A ABAILAKI).
et (lu niiisicieii. Je ne crois pas ({ue ces agréments se soient jamais rencontrés dans un autre philosophe à un degré semblable. C’est ainsi (jiie, pour vous délasser de vos travaux philosophiques^ vous avez composé^ comme en vous jouant, une foule de vers et de chants amoureux , dont les [iensées poétiques et les grâces musicales trouvèrent partout des échos. Votn; nom volait de bouche en l)Ouche, et vos vers restaient gravés dans la mémoire des plus ignorants par la douceur de vos mélodies. Aussi combien le (•(inir des femmes a soupiré pour vous! Mais, comme la plus grande j)artie de ces vers chantaient nos amours, mon nom ne tarda pas à devenir célèbre, et la jalousie des femmes fut enllammée.
Quels avantages de l’esprit ou du corps n’embellissaient à i’envi votre jeunesse? Quelle femme, jalouse alors de. mon bonheur, aujourd’hui ([ue je suis privée de tant de délices, ne se laisserait point arracher quelque pitié pour mon infortune? Qui doue, homme ou femme, jjourrait me refuser sa compassion ? La haine elle-même s’attendrirait sur mon sort.
Que je vous ai coûté cher ! et pourtant je suis bien inno cente, vous le savez. Le crime n’est pas dans le fait, mais dans l’intention. La justice ne pèse pas l’événement, mais la pensée qui l’a dirigé. Vous avez seul éprouvé mes sentiments, vous pouvez seul les juger. Je remets tout en votre balance, j’abandonne tout à votre témoignage.
Dites-moi seulement, si vous le pouvez, pourquoi, depuis notre entrée en religion, que vous avez résolue sans nu; consulter , vous m’avez tellement négligée , tellement oubliée, qu’il ne m’a été donné d’obtenir ni votre présence [)Our retremper mon courage, ni même une lettre pour me faire supporter votre éloignement. Dites-le, je vous prie, si vous le f)Ouvez, ou bien je dirai, moi, ce que j(' pense et
1 lli I.IÎTTRB: l/llKLOÏSlî
«[lie tüiil le inonde sonj)(;()nne. (l’est la cüneiipiscenee plutôt que la tendresse (jui vous a mis dans mes bras ; c’est l’ardeur du sang plutôt que l’amour. Vos désirs une fois éteints, tous ces empressements passionnés ont disparu.
Ce que j’exprime ici, cher bicn-aimé, n’est pas tant ma con jecture que celle de tous, une crainte personnelle qu’une opinion répandue, un sentiment particulier qu’une pensée générale. Pliit à Dieu que je fusse seule de cet avis, et (pu* votre amour trouvât quekpies défenseurs dont la voix affaisserait un peu le gonllement de ma douleur ! Plût à Dieu ipie je pusse imaginer des raisons pour vous excuser et me persuader que mon souvenir vous est encore nécessaire !
Observez, je vous en conjure, ce que je vous demande. C’est si peu de chose , et qui vous coûtera si peu ! Ihiisipie votre présence m’est dérobée, les paroles {leuvent exprimer des vœux; qu’elles me rendent du moins la douceur de votre image. Les mots ne vous manquent pas, et comment vous trouverai-je libéral dans les choses s’il faut que j’accuse voti-e avarice dans les mots? Jusqu’à présent j’avais cru mériter beaucoup de votre part, ayant tout fait pour vous, et maintenant encore ne persévérant cjue pour vous dans ma soumission. Ce n’est pas la dévotion, au moins, c’est un ordre de votre bouche qui a jeté ma jeunesse en proie aux l igueurs claustrales. (]’est donc en vain que je me suis sacrifiée si vous ne m’en tenez aucun compte? Dieu m’cai lécompen sera-t-il ? Non, sans doute, puisqu’il est clair cpic je n’ai rien fait pour l’amour de lui.
Lorsque vous êtes allé à Dieu, je vous ai suivi, cpie disje? je vous ai préccklé. (htmme préoccupé du souvenir de la femme de l^oth, qui regarda derrière elle, vous m’avez ensevelie la première dans l’habit et dans les vœux sacrés; vous avez comsommé mon esclavage avant le vôtre. Cette dedianco, la seule ipie vous m’ayez jamais temoigiu'c, nii'
A Almi .VKI).
tl3
pénétra, je 1 avoue, de douleur et de lioute. Moi qui sans hésiter. Dieu le sait, vous aurais suivi ou préeédé jusque dans les gontt’res ardents de la terre, si tel eût été votre bon plaisir ! Car mon cauir n’était pas avec moi, mais avec vous. Et aujourd hui, plus que jamais, s’il n’est point avec vous, il U est nulle part, puisqu’il ne peut exister sans vous, haites doue qu il soit bien avec vous, je vous en supplie, et il sera bien avec vous si aous consentez à le plaindre, si vous lui rendez faveur pour faveur, peu pour beaucoup, des mots pour des choses. Plût à Dieu, mon bienaimé, que votre tendresse fût moins confiante ! avec un peu moins d’assurance vous auriez plus de sollicitude pour moi. Pour vous avoir donné trop de sécurité, j’ai encouru votre négligence; rappelez-rous, de grâce, ce que j’ai fait, et songez à ce que vous me devez.
.\ux heures enchantées de nos transporta amoureux, on a pu douter si je suivais l’impulsion de mou cœur ou 1 instinct du plaisir. Maintenant la fin explique le fltilail. J’ai frappé mes sens d’interdit pour obéir à votre volonté. Toute mon ambition a été de devenir ainsi et par-dessus tout votre propriété. Quelle est donc votre injustice si, à mesure que les sacrifices augmentent, la reconnaissance diminue et s’efface même entièrement, surtout lorsqu’on vous demande une chose si facile? Hélas! est-ce donc trop ?
Par ce Dieu même auquel vous vous êtes consacré, je vous conjure de me rendre votre présence de la manièie qui vous est possible, c’est-à-dire par la vertu consolatrice de quelque lettre. Ainsi ranimée , je vaquerai du moins avec plus de ferveur au service divin. Autrefois, lorsque vous vouliez m’entraîner dans les jouissances mondaines, vous me visitiez sans cesse par vos lettres ; chaque jour vos chansons plaçaient dans toutes les bouches votre Héloïse; toutes
114 I.IÎTTIUÎ d’iIKI.OÏSIÏ a AllAII.Vltl).
les places , loiiUss les maisons retentissaieiil de mon nom. (à'Ile <‘loqn(‘nc(“ (pii me provoquait jadis à do terrestl’es plaisirs, ne sanrail-elle se donner anjonrd’lmi le saint emploi de me port(‘r vers le eiel? Encore une fois, sonvenez- \()ns de vos devoirs , considérez e(‘ (jiie je demande; et j(,‘ tei'iniiu' cette lonpne lettre par une courte tin :
Adi('n. Vous ét(‘S tout pour moi.
LETTliK
D’AHAILARI) A
A IIpIdïsc, sa bitn-ainiéf sœur on .lésus-ClirisI , Al)ailar(l, son frc'ro dans 1p mémo Jésus-Clirisl.
Si, (h'puis que nous avons quitté le monde pour la religion, je ne vous ai pas encore fait entendre la voix qui exhorte et qni console, ne l’imputez point à ma négligence; la confiance absolue que m’inspire votre sagesse, en est la senle cause. Je n’ai pas cru qu’un pareil secours fût nécessaire à celle que le Seigneur a enrichie de tons lés dons de la grâce, et (pii par l’ascendant de sa parole et de son exemple est capable elle-même de ramener ceux qui s’égarent, de soutenir ceux qni chancellent, de réchauttér ceux qui s’attiédissent.
Dès longtemps vous avez l’habitude de remplir cette mission, puisqu’elle remonte à l’époqne où vous n’étiez encore (jue prieure, obéissant à une abbesse. Si vous veillez maintenant sur vos filles avec le même zèle que vous le faisiez
LETTItl-: I) ABAIl.UtI)
autrefois sur \ os suairs, e’esl assez fR)ur que rues exliorialions et nies préceptes nie paraissent tout-à-fait superflus. Pourtant^ si votre lunnifité n’en jiif^e pas de inènie, et que dans les elioses qui ont rapport à Dieu vous vouliez être dirigée par nies instriietions, dites-inoi sur quel sujet je dois vous éerirC;, afin que je vous éclaire selon que Dieu m’en donnera le pouvoir.
Je remercie le Ciel qui éveille dans vos eu'urs une touchante inquiétude sur la permanenee (d la graviti* de mes périls, et vous fait participer à mon affliction. Par le suffrage de vos prières j’ohtiendrai sans doute que la divine compassion iik' protège et renverse hir'ntôt Satan sous nos pieds. C’t'st particulièrement dans cette espérance (|ue je m’empresse de vous envoyr'r le psautier que vous m’avez instamment demandé, sœur bien chère autrefois dans h' siècle, à cette heure plus chère mille fois en Jésus-Christ. En ce nom divin, pour nos grandes et nombreuses transgressions, et pour les périls que chaque jour suspend sur ma tète, immolez au Seigneur un perpétuel sacrifice de prières.
Quant a la faveur que Dieu et ses saints aeeordeiil aux prières des fidèles , et surtout des femmes pour ceux qui leur sont chers , et des épouses pour huirs maris, nous en rencontrons fréquemment les témoignages et les exemples. Convaincu de leur efficacité, l’Apôtre nous avertit de prier sans cesse. Nous lisons que le Seigneur dit à Moïse : « Laisse-moi, (|ue ma fureur se courroiiee. » Et ;i Jérémie : « Ne me prie pas j)Our ce peuple, et ne t’oppose point à moi. » Par ees paroles , Dieu hii-mèuK' montia^ elaircMuent que les prières des saints mettent pour ainsi dire à sa colère un frein qui la dompte et l’empéelie d’égaler le ehàtimeiit à l’iniquiti'. f.a justice le conduit nalurellemenl à la vengeance; mais les suj)pliealions des fidèles le Ih'ehissent à
A Illîl.OÏSK.
(lu pécheur et le retiennent malgré lui par une espèce de violence. 11 sera dit en effet à celui qui prie ou qui priera : « Laisse-moi;, et ne t’oppose point à ma volonté. »
Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies. Malgré cette défense, le juste prie, et il obtient de Dieu ce qu’il demande, et il change la sentence du juge irrité; car on ajoute a propos de Moïse : (c Et le Seigneur fut apaisé sur la vengeance (ju’il voulait tirer de son peuple. »
Il est écrit touchant les œuvres de Dieu : « Il a dit, et elles furent. » Mais ici on rapporte qu’il dit que son peuple avait mérité l’alïliction ; et pourtant, arrêté par la vertu de la prière, il n a(îcomplit point ce qu’il avait dit. Voyez doiu; (pielle est la puissance de la prière, si nous prions dans le sens qui nous est ordonné, puisque le prophète ne laissa
pas d’obtenir (ui priant ce que Dieu lui avait défendu de demander, et le détourna de ce qu’il avait prononcé. Un autre prophète lui dit encore : u Au jour de la colère, souvenez-vous, Seigneur, de votre miséricorde. »
Qu’ils (feoutent, qu’ils s’instruisent, les princes de la terre qui poursuivent avec plus d’obstination que de justice les infractions faites à leurs décrets ; (jui trembleraient d etre taxés de faiblesse s’ils se montraient miséricordieux, et de mensonge s’ils changeaient quelque chose à leurs édits, ou n’executaient point à la rigueur une loi imprudente, bien que les faits vinssent corriger sagement les paroles. On peut les comparer à .lephté, qui fit un vœu insensé, et le remplit plus follement encore en tuant sa fille unique.
Mais quiconque veut devenir un membre de l’Éternel dit avec le Psalmiste : «Je chanterai. Seigneur, votre miséricorde et votre justice. » — «La miséricorde, ainsi (phil est (ïcrit, fait monter le plateau de la justicîe. » — Il se souvient de celte menace de l’Écriture : « Justice sans
us
I KT I ItK I) VU VII, VKI»
üiiséricorde coiilrc celui (jui ne fait point iniserieonic 1
Sonj^eant à ees paroles, le l’saliniste Ini-inènie se laissa vaiiiere aux supplications de l’épouse de Nalial. 11 avait juré par le Carmel de détruire le mari de cette femme et tinrte sa maison ; mais le serment jvrononcé dans la justice' se perdit dans la miséricorde. David préféra donc la prière à la justice, et lecrinu' du mari fut etfacé par h's supplications de réponse.
Une cet exemple, ma sœur, encenirage votre tendresse, et soit pour elle un ^age de sécurité. Si les prières de' ce'tte' femme furent si puissantes auprès d’un homme, ne eloute'z |»lus de tout ce e]ue les ve'itres peuvent obtenir peiur ineii élu d’rès-Haut. Dieu, qui est notre Pi're, aime sans eloute se's tils plus tendrement que Daviel n’aimait e-e'tte femme suppliante. Le roi d’Israël passait peair un hennme pie'iix et nhséricorelieux ; mais Dieu est la piédé et la miserie'en'ele' mêmes. Encore la femme qui suppliait David apparte'uaitelle au nuinde profane, et la sainteté ernne jireitéssion reli- }fieusc n’en avait pas fait l’éponse ele Dieu.
Une si votre intercession pouvait ne point suffire pour me délivrer, la sainte communauté de viv'i'fïes et de vc'uvi's qui sont avec vous obtiendra ce qui ne serait point ai'conb' il vos si'ules prières ; car la Vé'rité a dit à ses disi'iples : (( Uu‘^ii<l deux ou trois si'ront rassemblés en mon nom, j(' serai au milieu d’eux. » Et une antre fois : » Si deux de vous sont entièrement d’accord pour ce ([u’ils demanderont, mon Père les exaucera, r Après (‘es paroles, (pii pourrait mt'c'onnaitre la puissance d’une prière réitéive, lorsqu’elle s’élève de tonte une sainte congréjj;ation jusqu’au trc'me de Dieu? Si, comme raflirnie l’Api'itre, « laprièri' assidue d’iiii seul juste a iH^auçoup de fori'e, » qui' n’est-il point permis d’espéri'i' de; (‘ctte nniltitudi' d’àini's ])i('uses confondues dans nu méiiK' désir?
A llKIAtïSK.
Vous HVi‘/ VU, livs-clièru sirur , daus la Ireulu-luiitiùuic lloiiadie de saint ('iri^oire, les ellets uierv(‘illeu\ (}ue la prière de (pielqiU’S honunes produisit sur leur frère maljj;re sa résistance td son inerédnüté. Son eor[)s agonisant, sa uiallieureiise ânu' tourmentée de toutes les angoisses d’uiu' mort (U’oehaine, son désespoir protond, cet amer d('gont de liv vie avec U'quel il (‘xliortait s(‘s frères à lu* point pri(‘r. Ions ces précieux détails n’ont jjoint échappé à vos rejnarques studieuses. Ihiissent-ils vous engager, vous et vos saiides soeurs^ à marela'r avec plus d’assuraïUH' dans hvs voies de la prière, alin cpu' je vous sois conservé vivant par eelni qui, selon le témoignage de saint Paul, accorda aux femmes de recouvrer inènuî h'urs morts par la résurrection !
Feuillet<'z l’ancien et le nouveau 'l'estament; vous trouverez que les grands miracU'S d(‘ résurrection lurent montrés senlement on de préférence à dès fenmu's, et (pie c’est pour elles on sur elles ipi’ils furent accomplis. L’anciim 'feslament ra|)porle (pie deux morts furent ressuscités à la jirière maternelle , run par Ilélii*, l’antre par son disciph' llelisée. 1.,’Evangile ne cite ipie trois morts ressuscités par le Seigneur, et ces miraek'S, se rapjiortant tous trois à di's témines, conlirnumt ainsi di' la manière la plus solennelle celle parole de l’Api'dre : « Les lénmies recouvrèrent leurs morts par la résurrection. »
En elfel, aux portes de la ville de Naïm, compatissant à la douleur d’une juiiivre veiiviq il lui rendit son lils ressuscité. Il ressuscita aussi Lazare, ipi’il aimait, aux instantes supplications de ses sœurs i^larthe et Marie; il accorda la même grâce à la fille du chef de la synagogue, sur la dinnande du péri'; et celle fois encore « les li'inmi's recoiivrèrenl leurs morts par la résurrection; » car colk'-ci, ('tant ressiisci !(''(>, avait r('C()n(pus sur le Iri'qias sou propre
l.KTTltlî d’aIIAII .Uil>
corps, coiuiiic les autres le corps de leurs parents. I‘eu de [)er.souues avaient réuni leurs prières ; et j)ourtant ces résurrections leur furent accordées. Ah! (pie votre prière av(‘C toutes les voix de votre jiiété obtiendra iacileiuent la conservation de ma vie ! Veuves et vierges , vous vous ('tes toutes immolées dans nn sacrilice aimé du Seigneur. Tant d’abiK'gation et do pureté ne p(‘nvent manquer de le trouver pro|)ice. Et la plupart peut-être de ceux (pii furent rendus a la vie iTétaient pas des lidèles ; ou ne lit pas (pie la veuve de Naïm , à qui le Seigneur ri'ssuscita son fils sans (pTelle Tent demandé!, possixliit la foi. Mais pour nous, outre que nous vivons dans la communion d’une foi (“litière, nous sonmi(“s encore unis par les mêmes vœux religieux.
Je veux laisser ici de côté votre ( oiigré'gatioii monasti- (pie, dans bapielle nn grand nombre de vierges et de veuves portent dévotenumt le joug du Seigneur; c’est vous seule (pie je viens implorer , vous, dont la sainteté est certaineiiR’iit très-puissante auprès di* Dieu, vous, (pii me devez peut-être votre secours la première, surtout dans les cruelles (“jireiives de Tadversilé ipii m’accable. Souveiiez- \ous donc toujours dans \os prieix’s di* celui ipii xous appartient spéi'ialenient, et veillez dans votre prière avec un cu‘ur conliant, car elle sera raccomplissement d nn saint devoir, et à ce litre elle sera d’autant mieux accueillie de celui qu’il faut prier. Ei'oiitez, je vous en conjure, de l’oreilb' du ('œiir, ce que vous avez souvent (“iiti'iidii (1(“ cell(‘ du corps. 11 (“st (“crit dans les l‘roverbes :
« Ea fi'iunie vigilante est une couronne pour son iiiari.» Et plus loin : « Eeliii qui a troiivi' une bonne femme a trome un grand bien, et il a r(‘çu du Seigucair iiiu' source de joie. » Et ailleurs : (( l ue maison et des richesses .sont
\ IIKLOÏSK. 121
(lüDiiées pur les parents ; niais c’est le Seif-nenr Ini-inèine (pii donne nnefeinine prudente. »
Et dans l’EecUîsiastiipie :
« Heureux le mari d’nne bonne t'enime. »
Et cpielipies lipnes aprijs :
« La fennne vertnense est nn excellent partage. »
Et d’apiès l’antoriti! apostoliipie :
« Le mari intidtde est sanctilit'i par la femme lid('‘le.))
La grâce divine a permis que notre pays de France ait fait une lienrense expi'-rience d(‘ C(‘tt(‘ vairib';. lai jirii-i'e de Clotilde réussit mieux que les prédications des saints à convertir Clovis, son époux, à la foi dn Christ, et le royaume entier ne tarda pas à ('dre subjugué par la loi divine, alin (pie l’exemple descendu des ri'igions éleviies de la royanté servit surtout à j)rovo((üer dans les rangs inférieurs de la nation mie grande iierséivérance dans la prii're. Cette perséivérance nous est vivement reconnnandé'e par la [larabole lin Seigneur :
« Mais qu’il persiivère à frapper en demandant dn pain, et je vous le dis, si l’antri' ne lui en donne point [lar motif d’amitié, il se li'vera néanmoins à cause de son importnnité, et lui donnera tout le pain dont il aura besoin. »
C’est sans doute par celte imporlnnité de la {iriiire, si je |)nis ainsi jiarler, que Moïse amollit la siîvérité de la jnstiee divine et eliangi'a la terrible sentence.
Vous sav(‘z, liés-clit'ie et bien-ainiée, (piellecliarilt' alléetiiense votre couvent tout entier me témoignait nagii(''re, lorsque j’étais présent. Pour terminer les heures canoniales, les sœurs avaient l’habitude d’offrir cliaipii' jour nue })ri(‘r(‘ spéciale pour moi an Seigneni*. A[)r('“s avoir ri'cité à mon intention l’antienne et le n'qions, elles ajonlaient d(*s prières (>1 une collecli' d(* la maiiiï're suivante ;
i liTTIîK I) AU AII.AIil)
« Kéi'oas. — iNc ni’abaiidoniicz pas^ ne vous lA'liiez pas «ie moi, Seigneur.
(( ViîRS. — Seigneur, soyez toujours |)rèt à me défendre.
a OuEMus.— Préservez, mon Dieu, de tout danger, votre serviteur qui espère en vous. Seigneur, écoutez ma prière, et que mon cri parvienne jusqu’à vous.
« PüiÈuE. Dieu, ([ui, par votix' humble serviteur, a\ez daigné rassemliler en \ofre nom vos humbles servantes, nous vous supplions de lui accorder et à nous aussi la grâce de persévérer dans votre volonté. Par .lésus Notre Seigneur, etc. »
Maintenant cpie je suis loin de vous, le secours de \’os [yrières m’est plus indispensable ([ue jamais, car le péril redouble et consterne mon âme. .le vous en supplie donc et vous en conjure, je vous en conjure et vous (ai supplie, prouvez-moi, aujourd'hui surtout que je suis éloigné de \otre [irésence, prouvez-moi que votre charité iiour voti'e frère absent est sincère, en ajoutant à la tin de chacune des heures canoniales cette formule de prière ;
« lÎÉPONs. — Ne m’aliandonnez pas , Seigneur, qui êtes mon l*ère et le maître de ma vie, de piair que je ne tombe devant mes ennemis, et (pa* le nuichant ne se réjouisse de ma perte.
« Vers. — Prenez vos armes et votre bouclier, et levezvous pour ma défense, de peur que mon ennemi ne s(> iV'jouisse.
» Oremes. — Pivserv(‘z, mon Dieu, de tout danger, votre serviteur qui espère (ai vous. Envoyez-lui, Seigneur, votre secours du Saint des saints ; et de votre montagiK' de Sion pr()t(*g(v.-le. Soyez pour lui, Seigiuair, une tour impnaiable (ai iinésiaice de son (ainiaiii. Siâgiiiair, ('coulez ma prière, et (pie mon cri parvi(ame jiisiprà vous.
« Ihniiii:. — Dieu, (pii. jiar voire humble serxileiir.
A IIEî.OÏSE.
avez (laig’iK’ l'assenihlcr en votre nom vos Innnhles servantes, nous vous supplions de le })rotéger contre toute adversité, et de le rendre sain et sauf à vos servantes. »
Si le Seigneur me livre aux mains de mes persécuteurs, et (pie je tombe sous leurs coups, ou si, loin de vous, quel- ([ue autre* accident me fait toucher le ternie où s'achemine toute chair, enseveli on abandonné, que mon corps, je \ ous en supplie, soit transporté par vos soins dans votre cimetière. La vue de mon tombeau invitera, par un avertissement de chaque jour, nos filles et nos sœurs en .lésus- Lhrist à répandre plus souvent pour moi leurs prières devant le Seigneur, ,1e ne vois pas pour une finie contrite et repentante de ses péchés un asile plus sûr et plus salutaire que le lieu particulièrement consacré au véritable l’araclet ou Consolateur, et décoré spécnalenient de son nom ; et je ne crois pas qu’il y ait pour une sépulture chrétienne un endroit plus convenable, parmi les fidèles, (|ue les cloîtres paisibles des femmes consacrées au service de Dieu. Ce sont des femmes qui s’inquiétèrent delà sépulture du Sauveur, qui embaumèrent son corps de parfums précieux, qui précédèrent et suivirent sa terrestre dépouille, ((ui veillèrent avec zèle autour de son sépulcre, et déplorèrent avec larmes la mort de l’époux, ainsi qu’il est écrit : « Les femmes, assises près du tombeau, se lamentaient eu pleurant le Seigneur. » Aussi furent-elles les premières consolées par l’apparition et les paroles de l’ange qui leur annonça la résurrection du Christ ; et elles méritèrent de goûter aussiti'it après les joies de sa résurrection, de le voir deux fois lui-méme apparaître, et de le toucher de leurs propres mains.
Entin c('(pie je vous demande par-dessus toutes choses. c'('sl d(' report(*r sur le salut de mon finie cc'tle tendre impiietiidi* que les pih'ils de mon coips vous ont inspirée.
LKlTIilî D'vilAII.AItl) A lijil.dïsi: .
C t'st ainsi que vous [murrez me témoigner, (juand je serai mort, combien vous m’avez cliéri pendant la vie, en m’accordant le secours spécial et ])articulier de vos prières.
Vivez, vous et vos sœurs, vivez et souvenez-vous de moi en Jésus-Clirist.
r.iiTTKi;
IVIIÉI.OISE A AllAILARII
A relui (|ui est loul pour elle par-delà .lésus-(dirist , celle qui esl toule à l\ii eu Jésus-Clirisl.
•le m’étonne, mon bien-aimé, de ce que, dérogeant dans votre lettre à l’nsage ordinaire et même à l’ordre naturel des choses pour la formule de salutation, vous avez , par déférence, placé mon nom avant le vôtre : une femme avant un homme, une épouse avant son mari, une servante avant son maître, une nonne avant un moine et un prêtre, une diaconesse avant un abbé. 11 est dans l’ordre et dans les convenances, lorsque nous écrivons à des supérieurs ou à des égaux, de placer leurs noms avant le nôtre ; mais si l’on s’adresse à des inférieurs , l’ordre des noms doit suivre l’ordre de la dignité.
Une antre chose encore a excité notre étonnement. Nous attendions des consolations, nous n’avons trouvé qu’un redoublement de chagrins : la main qui devait essuyer nos
12(i IKT'IllI': Dllkl (MSI-
hiniics U‘S a l'ail coiiler avec [)liis (rahoïKlaiicc. Uni donc ])armi nous poui i'ait retenir ses pleurs à la lecture de ce passade de votre lettixî : « Si le Seigneur nu; livre aux mains de mes persécuteurs, et ([iie je tombe sous leurs coups... » () cher, ch(‘r, comment votre esprit a-t-il conçu de telles choses ? Comment votre houch(‘ a-t-elle pu les expriiiK'r? Uu(‘ jamais Dieu u’ouhlie à ce point ses pauvres servantes, de les faire survivre à votre perte ! U'ic jamais il ne nous laisse une vit' [)lus insupportable que toult' espèce de mort! C’est à vous qu’il a[)partient de célébrer nos obsèques, à vous d(' recommander nos âmes à Dieu , et de lui envoyer dt'vant vous celles que vous avt'z assemblées en son nom, afin que vous ne soyez plus troublé par aucuue inquiétude à leur sujet, et que vous nous suiviez avt'C plus de joie, une fois rassuré sur notre salut.
Cràce, grâce, mon maître! je vous en supplie, tipargneznous de st'inblablcs itaroles. Ne creusez point notre doul('m' , déjà Iro}) profonde ; et ce peu de vie qui nous reste , ne nous l’enlevt'z pas avant la mort. A chaque jour suffit sa peine, et l’instant fatal dont vous park'z, enveloppé qu’il est d(; toute amertume, apportera bien assez d’angoisse à ceux (|u’il doit surprendre. « Um'lle nécessité, dit SénèqiK', d’aller au-devant des maux, et de perdre la vie avant la mort? »
Clu'r bien-aimé; si (juebiue accident, dites-vous, vic'Ut à Iranelier vos jours loin <le c('ll('S fjoi vous cluu'issent , vous nous priez de faire a|)porter votre corps dans notre cimetière, afin (|U(‘ nos prières, incessamment sollicitées par votre souvenir, vous amassent dans b' ciel un plus riche trésor. Hélas ! pourriez-vous donc, nous soupçonner capables de vous oublier? IVlaisqiK'l tenq)S aussi pourrons-uous doniK'r à la prière, lorsque noli e âme boulevt'rsée, perdue dans un chaos doidoureux, ne se reconnaiira pins elh'-
V ABAII.AIU).
même ; lorsqu’un seul coup nous aura enlevé le sentiment (le la raison et l’usage de la parole ; lorsque notre désespoir soulevé, pour ainsi dire, contre Dieu même, et prenant conseil de la fureur plutc^t que de la résignation , l’apaisera bien moins par des prières qu’il ne l’irritera par des plaintes? Pleurer, voilà tout ce qui nous l’estera, malheureuses ; mais prier , nous ne le pourrons point. Nous serons plus empressées à vous suivre qu’à ordonner votre séjiulture ; nous serons bonnes à être’ ensevelies nousmêmes, plutcjt qu’à vous ensevelir. Nous aurons perdu en vous notre vie véritable, et si notre vie s’en va, comment pourrions-nous vivre encore ? Ab ! nous espérons que le ci(‘l ne traînera pas jusque-là notre existence ! La seul(( pensiA' de votre mort, (î’est déjà la mort pour nous. Que sera-ce donc si la réalité de votre trépas nous trouve* (‘ucore debout? Non, le Seigneur ne permettra jamais que nous restions en ce monde pour nous acquitter de ce funeste devoir et vous rendre ces tristes honneurs qm* nous attendons de vous comme un dernier patronage ! Nous vous devancerons dans la tombe , s’il plaît à Dieu , nous ne vous y suivrons pas.
Pitié pour vos tilles ! je vous le demande à genoux; pitié au moins pour celle qui est toute à vous seul ! Bannissez des paroles qui percent nos âmes comme les épées de la mort , et qui nous font une agonie plus terrible que la mort uahne.
Lu cœur brisé par le chagi’in ne saurait pas être calme, et Dieu règiu’ mal dans une âme envahie par les troubles. N’entrav('z point raccomplissement de nos devoirs envers le ciel, vous qui nous avez asservies à sa loi. Lorsqu’un (n’enement est inévitable, et (pi’il doit apporter le deuil avec lui, on doit désirer qu’il arrive à l’improviste , et ne pas antici[)er par d’inutiles craintes sur un malheur que