A HÉLOÏSE ABAILARD
Jjj Votre dernière lettre se résume en quatre points , dans
lesquels vous avez déposé la vive expression de votre mécontentement. En premier lieu vous me reprochez d’avoir agi contre l’usage et renversé Tordre naturel des choses en plaçant votre nom avant le mien dans ma formule de salutation. Secondement, j’ai, dites-vous, envenimé les chagrins que j’aurais dû adoucir, et fait couler avec plus d’abondance les larmes que je devais essuyer, lorsque j’ai ajouté : « Si le Seigneur vient à me livrer aux mains de mes ennemis, et que leur violence me fasse périr, » etc. Ensuite reviennent ces anciens et éternels murmures contre la Providence sur la cause de notre conversion et la trahison si cruellement exercée contre moi. Enfin vous vous accusez vous-même, en opposition à mes
LETTliE d’aUAILAUI)
louanges^ et vous me suppliez avec instance de ne plus vous en adresser par la suite.
Je veux faire à chacune de vos objections une réponse particulière;, moins pour ma justification propre que pour votre instruction et votre encouragement. Vous vous nmdrez plus volontiers à mes demandes quand vous serez convaincue qu’elles sont raisonnables; vous serez plus disposée à m’écouter pour ce qui vous concerne ipiand vous verrez que je ne suis point répréhensible dans ce ipii me regarde; vous aurez pour ma parole une respectueuse confiance quand vous reconnaîtrez qu’elle n’est point passible de blâme.
Et d’abord^ relativement à cette formule de salutation qui sonne mal à votre oreilkq avecî un peu d’attimtion vous reconnaîtrez que j’ai fait ce que vous désirez. N’est-il pas vrai et n’avez-vous pas dit vous-niéme que, lorsqu’on écrit à des supérieurs, leurs noms doivent être placés les premiers? Comprenez bien que vous êtes pour moi une supérieure, et que vous avez commencé à être ma Dame dt'.^ l’instant que vous êtes devenue l’épouse de mon Maître, selon ces paroles de saint Jérôme écrivant à Eustoebium ; « j’écris ma Dame, parce que je dois appeler ma Dame celle qui est l’épouse de mon Maître. » Ibaireux échange ib; tiançailles ! 11 est donné à l’épouse d’iuie misérable créature humaine de monter dans la céleste couche du Uoi des rois. Et la gloire de ces noces triomphantes ne borne pas à votre premier é-poux votre supériorité, elle Ib'tend encoi’c sur tous les autres serviteurs du roi. Ne vous étonnez donc point si, vivant ou mort, je me recommande surtout îi vos prières; il est universellement reconnu (pie l’intereessiou d’une épouse auprès du Maître est plus puissante que celle d’une servante, et que la voix de la Maîtresse a plus d’autorité que celle d(>s esclavi's.
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(l’est comme leur éclatant modèle que la reine et Pépouse dn souverain roi est représentée avec tant de soin dans ces paroles du Psaume : « La reine se tient à ta droite. » C’est comme si l’on disait pins explicitement : Elle est auprès de son époux; étroitement unie à ses côtés, elle marche de pair avec lui, et tous les serviteurs se tiennent à une distance respectueuse, on les suivent de loin. Pleine du sentiment de sa gloire et de l’excellence de sa prérogative, réponse, l’Éthiopienne que Moïse prit avec lui, s’écrie avec un noble orgueil dans le Cantique des cantiques : « Je suis noire, mais je suis belle, fdles de Jérusalem. C’est pourquoi le roi m’a chérie d’amour, et m’a introduite dans son cabinet. » Et plus bas : « Ne considérez pas que je suis brime, et que le soleil m’a décolorée. » Il est vrai que ces paroles décrivent en général l’âme contemplative, qui est spécialement nommée l’épouse du Christ; cependant elles se rapportent plus expressément encore à vous -mêmes, ainsi que le prouve l’habit que vous portez.
En effet, ce vêtement noir ou d’étoffe grossière, tout semblable à la robe lugubre de ces saintes veuves qui pleuraient les époux enlevés à leur amour, démontre que vous êtes, selon la parole de l’Apôtre, véritablement veuves et désolées en ce monde, et qu’ainsi l’Église doit consacrer ses deniers à vous entretenir. Le deuil de ces veuves, en mémoire de leur Époux mis à mort, est consigné dans ce passage de l’Écriture : « Les femmes assises auprès du monument se lamentaient en pleurant le Seigneur. »
L’Éthiopienne a le teint noir, et à l’extérieur elle paraît moins belle que les autres femmes, mais elle ne leur cède point en beautés intérieures, et les surpasse en perfection et même en blancheur dans plusieurs parties, par exemple les os et les dents. Cette blancheur des dents est vantée
LlîTiltlî 1>’a11 VII. Vlil»
par l’époux lui-inèine, lorsipi’il dil : « Et scs dents sont pins blanches cpie le lait. »
Elle est donc noire an dehors, niais an dedans elle est belle. La mnllitnde des adversités et des tribulations dont elle est corporellement afllifjjée dans cette vie impriment, pour ainsi dire, sur sa chair la conlcnr de l’ébène, eonformément à cette {larole de l’Apôtre : « Tons ci'nx ipn veillent pieusement vivre en .lésns-Cbrist sonllriront la [lersécntion. » En effet, comme le blanc représente la prospérité, le noir, au contraire, est remblème natnrid du malheur. Mais en dedans éclate la blancheur de ses os, parce rpio son âme est précieusement ornée de toutes les vertus, ainsi ipi’il est écrit : « Toute la gloire d(‘ la tille du roi vient de son intérieur. » Ear sesos, qui sont intériiairs, et recouverts au dehors par la (diair, dont ils sont à la fois le soutien et l’appui, la force et la vigueur, peuvent être considérés comme l’expression parfaite de l’âme, qui vivitie, soutient, fait mouvoir et gouverne son envelopjie de chair et lui communique toute sa puissance. Sa blanclKuir et sa bonne grâce, ce sont les vertus dont elle est orné-e. Elle est noirii à l’extérieur, parce que, pendant toute la durée de son exil et d(“ son terrestre pèlerinage, elh' vit dans l’abjection et l’humilité, peur se relever dans la sjilen- (leur de cette autre vie qui est cachée av(‘c ,h'‘sus-(:hrist dans te sein de Dieu, et prendre possession de son immortelle patrie. Le soleil de vérité la (bicolore, c’est-à-dire l’amour du céleste époux l’humilii' et l’afllige par des tribulations, de peur (jue la prospérité ne lui enlle le c(enr.
11 la décolore, c’est-à-dire il la rend dissemblable aux autres hommes, dont l’ardente convoitise ne s’attache ipi’anx bi('ns de la terre, (d dont l’ambition poursuit la gloire du siiVle; atin qu’elle deviemu' par son humiliti' le vià itable lis d(“s V allec^s, non [las b' lis des montagnes, comme ces
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vioi’j^^es folles qui, tout orgueilleuses d’une chasteté corporelle et d’une (îontinence de parade, furent desséchées par le feu intérieur des tentations. C’est avec raison qu’en s’adressant aux filles de Jérusalem, c’est-à-dire à ces fidèles mal affermis, qui méritenf plutôt le nom de fdles que celui (le fds, elle leur dit : (( Ne considérez pas que je suis brune, et que le soleil m’a décolorée. » En termes plus clairs : Si je nu* résigne à tant d’humiliation, si J’oppose un courage viril aux adversités, ce n’est point par un effort de ma propre vertu, mais par la grâce de Celui que je sers.
Hieu différente est la conduite des hérétiques et des hypocrites, qui, dans l’espérance d’une gloire mondaine, font grand étalage d’humilité aux yeux des hommes, et s’imposent d’inutiles souffrances. Cette feinte humilité et ces tribulations volontaires, auxquelles ils se soumettent, doivent nous surprendre infiniment, car ils se rendent ainsi les plus misérables de tous les hommes, puisqu’ils se privent à la fois des biens de la terre et de ceux du ciel. Aussi l’épouse, attentive à cette considération, dit-elle : (( Ne vous étonnez pas de ce que j’agis ainsi. » C’est sur la vanité de ceux-là qu’il faut s’étonner, qui, dans l’intérêt de cette gloire terrestre dont ils sont tristement épris, renoncent, sans aucun fruit, aux biens de ce monde, et se dévouent au malheur dans le temps et dans l’éternité. Telles étaient, par exemple, ces vierges folles qui, malgré leur continence, furent repoussées du seuil de l’époux.
Elle parle encore avec sagesse lorsqu’elle dit, noire et belle comme elle est, que le roi l’a aimée et l’a introduite dans son cabinet, c’est-à-dire dans le secret et le repos de la contemplation, et dans cette couche dont elle parle eucor(‘ ailleurs : (( Durant les nuits, j’ai cherché dans ma couche ('(‘lui qu’aime mon âme. » Son teint est noir, et
un riuî d’aiiaii.aui)
(liti'orniité clierche l’oiiihre plutôt que la lumière, la retraite plutôt que le inonde. Une telle épouse est meilleure pour les joies mystérieuses de son mari que pour les triomphes de son amour-propre. Aussi elle connaît ses avantages, et elle aimi; mieux se faire sentir au lit que se faire voir à table. Si les femmes de couleur noire ne charment point les regards comme les femmes blanches, souvent aussi elles ont la peau plus douce et plus veloutée; elles rachètent la disgrâce de haïr teint par un contact plus suave et plus voluptueux. Leurs amours sont ainsi plus agréables dans l’isolement, et les plaisirs qu’elles procurent plus convenablement dérobés à tous les regards. Et leurs maris, quand ils veulent goûter les fruits de leur beauté, ne les produisent pas dans l’assemblée, mais les font entrer dans le cabinet.
Uonforménient à cette métaphore, l’épouse céleste, après avoir dit : « Je suis noire, mais je suis lielle, » ajoute aussitôt : « C’est pourquoi le roi m’a aimée, et m’a introduite dans son cabinet, » mettant ainsi en regard la cause et l’elfet. Parce (pie je suis belle, il m’a aimée : parce que je suis noire, il m’a intrcxluite dans son cabinet. Belle à l’intérieur, comme je l’ai dit, par les vertus que chérit l’époux ; noire à l’extérieur par les adversités de ses tribulations corporelles.
Cette noirceur, (dfet des tribulations corporelles, détache facilement les âmes des fidèles de l’amour des biens de ce monde, pour les suspendre aux désirs d’une éternelle vie, et les entraîne, loin du tumulte du siècle, dans le secret de la contemjilation. C’est ce qui arriva à saint Paul au début de la vie que nous avons embrassée, je veux dire la vie monacale. Saint Jérôme l’atteste. Ce deuil et cette pauvreté des vêtements semblent aussi fuir le monde et réclamer la solitude, et sont la garde la plus sûre de cette
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abnégation et de oette retraite profonde, qui convient particulièrement a notre profession. Rien n’excite davantage à se montrer en public que le luxe des habits, chose que personne ne peut rechercher sans avoir en vue les pompes du siècle et les misérables satisfactions de la vanité, comme saint Grégoire le démontre par ces paroles : a Personne ne songe à se parer dans un lieu solitaire, mais dans celui ou il pourra être vu. » Maintenant, le cabinet dont parle l’épouse est celui que l’Époux lui-même nous désigne pour la prière, dans ce passage de l’Évangile : « Mais toi, quand tu prieras, entre dans ton cabinet, et, ayant fermé ta porte, prie ton Père. » Comme s’il disait : Non pas sur les places ni dans les endroits publics, comme les hypocrites. Il appelle cabinet un endroit retiré de l’agitation et de la présence du siècle, où il soit possible de prier avec plus de calme et d’effusion pieuse; tel enfin que les cloîtres, ces thébaïdes monastiques, dont nous devons fermer la porte, c’est-à-dire clore toutes les avenues, de peur que la pureté de la prière ne soit troublée par quelque événement, et que notre œil ne nous fasse le larcin de notre aine mfortuiux'. Nous gémissons de voir encore, parmi les gens de notre habit, tant de contempteurs de ce conseil ou plutôt de ce précepte divin. Lorsqu’ils célèbrent les saints offices, chœur, sanctuaire, tout s’ouvre, toutes les barrières lombent, ils affrontent impudemment les regards des fennnes et des hommes, et cela surtout dans les cérémonies solennelles, lorsque, revêtus des plus précieux ornements du sacerdoce, ils (mgagent une rivalité de pompe seculieri' avec les profanes auxquels ils se donnent en spectacle. A leur avis, la fête est d’autant plus belle qu’on y déploie plus de luxe et d’ornements extérieurs, et que les pains d’oflrandi- ont éti- plus somptueux et plus magnifiques. Déplorable aveuglement, ipn- le christianisme.
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(î’est-iï-diro la rclij’ioii des |)auvivs, ii''|iiidi(', cl (|ii’il vaut nii(‘nx passt'v sous silciua', ]>uis(|u ou uc saurail (Ui parlci’ sans houle. Toujours judaïsaul , ils suiveiil leur liahiliidc pour loul(‘ règle. Av(“e leurs Iradilious, ils oui lail uu(“ lettre' iuorl(' di' la parole de Dieu : eai' ce ii’e-sl poiul au devoir, mais à la eouluiue, (|u’ils s(' couroriiu'iit. (Cependant, eomnie le rap[)ell(! saint Augustin, le Seigneur a dil : « .le suis la vérité, » et non pas : « .le suis la eoiitunie. » Se roeonuuaud(î cpii \'Oudra aux iaslueuses prières de ee'sge'iis qui, avant de' s’agenouiller, ouvre'iit toutes leurs portes. Mais vous, que le Uoi d('s eieux a lui-uiéme iulrodiiile's dans sa ehamhre uuptiah', vous epii re])ose/ dans s('s eiuhrassemenls, et epii êtes à lui tout eiilière's et porte close', plus votre unieeu eéh'Sle' e'st intime', se'leeu la pareele* ele' TAiee'Ure : « (Ce'lui epii s’unit au Seigiie'ur e'sl un seed e'Sjeril avee', lui, » plus je me' e'eeiilie' élans la jeure'te' e't 1 e'ttie'ae'ite' ele' veelre' lerière, et plus j’eu seellie'ite' arele'imue'ut l’assislauee. .l’espères aussi epi’e'lle' treeuve'ra un ueeiive'au meelirele l'erve'ur élans la le'uelre'sse' ele iieetre ail'e'e'lieen mutue'lle'.
(Jiiaut aux IVaye'urs epie je' vous ai inspirées e'ii veais instruisant ele'S périls epii me me'uae'e'ut e't ele' la meert epie' je; reele)ute, j’ai e'iieeu'e satisfait e'U e'e'la à veeti'e' ele'sir, e't je' élirai même'àveetre instante' prière'. La ju'e'uiière' le'ttre' epie' veeiis m’ave'Z eiivevye'e' e'ontie'ut un passage' ainsi e^eeuegi :
te Au ue)m élu (Christ, epii se'iuhh' eue'eei'e veeus preete'ge'r pe)ur se)U se'i'vie'e', e't eleuil ue)us .seuume'S le's hie'U ju'tite's se'i'vaule'S, e'U même; te'uqts epu' h's veètre'S, ah ! ueeus veeus eu e'eeujurous, elaigue'z ueeus e'e'rire; l're'eiue'uuue'ul. Dite'.siious au sein eh' epie'ls naid'rage'S veeiis éte'S e'iie'eere' halleelte'; nous aveeus he'Seeiu eh' h' saveeir. 11 ne' veetis re'sle' e|ue' iieeiis se'ules élans h' meeiieh'; laisse'Z-ueeus ueetre' part dans vees eh)ide'urs e't élans vees jeeie'S. Le'S e'O'urs hh'ssés Ireeiivt'iil qiu'hpie'S e'etuseeliitieuis élans la pitié' epi’ils iuspire'iit; un
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lanleaii soiiteDii par pliisicms est porté plus facilement et paraît plus léger. »
Pourquoi donc me reprocher de vous avoir fait partager mes inquiétudes^ puisque vous m^y avez obligé par vos supplications ? En face de cette existence désespérée dont je traîne avec moi le supplice, convient-il que vous soyez dans la joie? Voulez-vous votre part dans mon bonheur seulement, et non dans mes chagrins? Voulez-vous ne point pleurer avec ceux qui pleurent, mais vous réjouir avec ceux qui se réjouissent? Le trait le plus distinctif des vrais et des faux amis, c’est que les uns s’associent au malheur, les autres à la prospérité. Laissez de côté, je vous en iirie, tous ces reproches, et comprimez des plamtes qui sont si complètement étrangères aux entrailles de la charité.
Si vous trouvez que je n’ai point assez ménagé votre cœur, songez que dans l’imminence de mes périls et le désespoir qui me montre la mort à toutes les heures, il est de mon devoir de m’inquiéter du salut de mon âme, et d’y pourvoir tandis qu’il en est temps encore. Si vous m’aimez véritablement, vous ne m’en voudrez point de cette précaution. Et même, si vous aviez quelque confiance en la divine miséricorde à mon égard, vous appelleriez de vos vœux ardents le jour qui me délivrera de toutes mes misères, car vous voyez bien qu’elles sont insupportables ; et vous le savez trop, qui que ce soit qui me délivre de cette vie, doit terminer d’affreux tourments. Ce qui peut m’attendre dans l’autre vie, je n’en sais rien ; mais de quoi je serai affranchi en celle-ci, cela n’est pas douteux.
La mort qui tranche une vie misérable est toujours un bien, et ceux qui compatissent véritablement aux douleurs des autres, et qui en souffrent avec eux, désirent qu’elles soient terminées, même aux dépens de leurs affections, s’ils chérissent sincèrement ceux qu’ils voient ainsi dans
IKTTKH It’AltAll.Altl»
raiiici'limic (l(‘ l’àiiKî : ils oiiljliriit (in’iiii ('■\('‘m'iiiciil (‘sl Calai à hîiir ((MkIi'cssc s’il csl liciUfMix pour leurs amis. Ainsi une mèi'(', qui voil sou lils lorluri’’ par la maladie, sans esp(''raiie(‘ de t^ia'i'isou, (h'sire (pie la mort m(‘me vienne lermiiier des soull'rauees doiil elli* ne peu! su|)|»orter la vu(‘. l'ill(‘ aiuK' mieux perdi'e sou eiiraiil (|ue de l’avoir pour eompa^iiou de douleur, lù celui (|ui se eomplaîl exlivuiemeiil dans la pivseuee d’iiii ami, aime mieux le savoir lieiireiix loin de lui ([U(‘ l’avoir mis(';ral)le à ses e(')|(''s, car, lie poiivaul reim'dier à ses maux, il ik* peiil eu .soiil('uir le speetaele. Or, je suis mi.s('ral»l(‘, et, iik'Iik' eu eel (‘tal, ma |)r(’'S(‘U(aï vous (‘sl reCiisc'e; el d(“soruiais j(‘ suis (ellemeul eu didiors de Ions les arrauf,u“ui(!uls doiil vous pouvez vous |)rouiellre (pielipie joi(‘, (|ue je ik* sais |)as, eu v('‘ril('‘, e('(pu vousCerail pivCi-rer pour moi iiik' vie si eriiei(i('‘e à nue morl lilKaalriee. Si vous di'sirez (pie mes misi'a'es se proloufjjeul pourvus iiili'ivls pro|»res, vous (Mes mou eiuKMuie pliiliM (pie mou aiiiii*, preu(‘z-y f,uir(l(‘. Si paieil soiipyou vous elCraie, (1(( f,n'âe-e, p' K; ri'qiète , eomprimez vos j)laiul('s.
.i’iiisisle sur l(‘s loiiaiif^ms (pie j(( vous ai doiUK'es; eu voulaiil vous eu did'eiidre, vous mollirez jiar là imMiie (pie vous eu (Mes plus (lij,me; car il est ('-erit : « la; juste eoiiimeiiee par s’a(‘eus(‘r liii-imMiie ; » et « Uuieoiupie s’al»ais.s(‘ .sera (deviM » IMisse le ei(‘l (pie volr(' esprit soit d’aeeord avec votre plume; car alors votre luimilitii (‘sl vraie et iie .sVivaiioiiira point devant mes paroli's. Mais soup:('z-y bien, et lie ehereliez point l’iMop'e eu paraissant le Cuir ; (pielipie- Cois le reCiis des b'vreseaelie le (li'sir du eieiir. .\ eel l'f^ard, sailli .l('■r('mle ('erit àlaviei'^rte lùistoeliiiim : « Nous suivons iialurellemeul imejieiile maiivai.si* : notre oreill(> s’incline vers la llall(‘rie. (tu se relraiielie bien dans les excuses de la mo(lesti(‘, el le \isa^u' .se teint d’iiiie adroili' rouj'eiir;
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mais inléi'icuremeiil notre âme se réjouit de ees éloges. » Virgile aussi décrit im exemple de cette co(iuetterie dans la voluptueuse Galathée, dont la fuite appelle le plaisir sur ses traces^ et cpd, par uu refus simulé, veut exciter encore les désirs de sou amant :
« Elle s’enfuit sous les saules, dit le poète, mais elle lirùle d’étre vue auparavant. »
Elle brûle d’être vue avant de se cacher, car cette fuite (pu paraît la soustraire aux caresses ne fait que les lui assurer. De même, lorsque nous semblous fuir la louange des hommes, nous la provoquons encore davantage, et lorsque nous feignons de vouloir nous cacher pour qu’on ne voie j)as en nous ce que nous avons de louable, nous excit(jns à la louange ceux qui sont dupes de ce manège, (‘U doublant notre mérite à leurs yeux par ces appaivnces.
.le parle ici en thèse générale, et je raconte l’histoire de bien des gens; non que je craigne en vous de semblables artifices, je suis convaincu de votre humilité sincère ; mais je veux vous voir éviter jusqu’aux paroles qui leur ressemblent, afin que les personnes qui vous connaissent impartaitement ne soient jamais tentées de croire, selon la parole de saint ,lér( une, que vous fuyez la gloire pour l’atteindre. .lamais l’éloge de ma bouche n’enflera votre cœur ; toujours il vous dirigera vers la perfection, et l’ardeur d(! votre zèle [)our les vertus que je louerai en vous s’augment(U'a de tout le prix que vous attachez à me plaire. Wes éloges ne sont point pour vous une attestation de sainteté, pour qu’ils vous inspirent de l’orgueil. On ne doit juger [(crsonnc sur les panégyriques de l’amitié ni sur les diatribes de la haine.
Il me reste eidin à vous parler de cette ancienne et éternelle plainte que vous adressez au ciel sur le moyen dont il s’est servi pour o|)érer notn' conversion. Ear vous per-
i.iiintK I) AU ui, viu)
sislczà r<i(‘('uscr quand vous devi'i(‘z lui l•ell(lI■(‘ des aclioiis de f^ràccs. J’avais cru (‘.(dtc. plaie d(‘i)uis lon^denips fermée, tant les preuves de la divine misérieorde envers nous sont éelatantes. Plus elle, est daiiffcreuse pour vous, cette plaie (jui ronge à la fois votnî corps et votre âme, i)lus elle excite ma pitié et mon chagrin. Si, comme vous le dites, vous vous étudiez [)ar-dessus tout à me plaire, ah ! pour ne plus briser mon cœur, pour me plaire, Héloïse, pour nu' [)lair(‘ souverainement, nqetez de votre cœur ce fiel (pii le dévoriï. Tant qu’il y restera, vous ne [)ouvez ni me plaire ni parvenir avec moi au séjour céleste. M’y laisserez- von s aller seul, vcuis qui consentiriez à me suivre dans les gouffres hrùlauts de la terre? Appelez la religion à votre secours, au moins pour n’c'tre pas séparée de moi quand je vais à Dieu. Faut-il tant d’efforts pour marcher vers l’éternelle béatitude? Et ne trouvez-vous donc point de (‘banne dans l’idée de nous acheminer ensemble, sans être plus jamais désunis, vers les divines félicités qui nous sont promises? Songez à ce que vous avez dit; souvenez-vous de ce que vous avez écrit sur la boulé du Seigneur qui (iclatait à mon égard jusque dans le cruel événement qui a déterminé notre (conversion. Sachez du moins vous soumettre à sa volonté, en songeant combien elle m’est salutaire; elle ne l’est pas moins pour vous, si la violence de votre douleur vous permet d’en juger sainement. Ne vous plaignez pas d’être la cause d’un si grand bien ; ne doutez pas que Dieu ne vous ait prédestinée à en êtn; la source. Ne pleurez donc pas sur mes soufi'rauces, car il vous faudrait pleurer aussi sur celles des martyrs et sur la mort du Seigneur, qui a pourtant sauvé le monde. Seriez-v(Uis donc moins touchée de mon état si je l’avais mérité? non, sans doute, car alors il serait pour moi iiu sujet d’opprobre et nu sujet de louange pour uk's (‘luiemis ; pour eux, dans ce
loi
\ IIKLOÏSK.
CHS, la juslice (‘I l’e-loyc; poiii’ moi la taule cl le mépris. l‘ersomi(; ne les aceuserail de cruauté; personne aussi ne prendrait pitié de moi.
dépendant je veux adoucir encore d’une autre manière l’ai;;reur de vos ressentiments contre le ciel, en vous montrant la justice et l’utilité de ce qui nous est arrivé : je vous ferai voir que Dieu a eu {dus de raison de nous punir depuis notre mariage que lorsque nous vivions en état de fornication. Vous savez comment après notre union, lorsque vous (‘liez au monastère d’Argenteuil avec les religieuses, j’allai vous voir un jour en secret, et ce que ma passion etlrénée me fit exiger de vous dans le réfectoire même, tante d’un autre endroit {)our la satisfaire. Vous savez, dis-je, que notre im{)ndicité ne fut point arrêtée {)ar le respect d’un tien consacré à la Vierge. Eussions-nous été innocents d’aill(‘urs, cette seule profanation devait attirer sur nos têtes un châtiment plus terrible encore. Rappellerai - je nos anciennes souillures, la pudeur outrageusement viohîe, notre vie dissolue avant le mariage ? l’indigne trahison dont je me suis rendu cou{)ahle envers votre oncle, moi soniiùte (!t son commensal, en lui volant sa nièce? Qui pourrait dire que sa vengeance n’est pas juste, s’il la compare a mon injure? Croyez-vous que des souffrances d’un moment aient |Hi suftire à effacer de pareils crimes? que de si grands |)échés aient mérité en retour un si grand hieniait? Qnelle plaie peut ex{)ier aux yeux de la justice «liviiie l’atteinte sacrilège })ortée à la majesté d’un lien consacré à sa sainl(‘ .Mère? Assurément, si je ne me trom{)e, cette plaie si salutaire satisfait moins à la vengeance du Seigiuair que la continuité des maux que j’éprouve aujourd’hui.
Vous savez aussi qu’à l’époque de votre grossesse, et lorsque je vous fis passer en Rretagne, vous vous êtes (h'guisée en nonne, et que par ('(àtf' irrevereneieuse paru-
LlîT'IItE
(lie vous avez outragé l’institution sacrée à hujuelle vous appartenez maintenant, .lugez dès lors avec quelle parfaite convenance la justice divine, ou plut(')t la Grâce, vous a maigre vous attirée dans cet état religieux , dont vous n’avez pas craint de vous faire un jeu. Elle vous a imposé comme punition l’habit même que vous avez bravé , afin (pie la vih'ilé soit le remède de votre mensonge et l’aididole de ses funestes conséquences.
Si a la justice divine vous voulez ajouter la considération de notre intérêt, vous avouerez que Dieu a tout fait pour notre bien, plutêit que pour notre châtiment. Voyez, chère Héloïse, voyez comme avec les filets puissants de sa miséricorde le Seigneur nous a retirés des profonds ahîmes de cette mer périlleuse ! Do quelle dévorante Charyhde il a délivré ses créatures en détresse, proie déjà engloutie par le goulfre, et luttant encore contre la main qui les sauve ! Une protection si déclarée ne doit-elle pas arracher à notre amece cri d’amiration et d’amour : (( Le Sc'igneur s’inquiète de moi ! » Pensez et rélléchissez aux dangers qui nous environnaient do toutes parts, et d’où le Seigneur nous a tirés. Racontez sans cesse, en y mêlant l’hymne de la reconnaissance, les grandes choses que le Seigneur a faites pour notre ame. Consolez par notre exemple les péidieurs qui désespèrent de sa bonté : fait(‘s \oir tout ce qu’on peut attendre de la contrition et de la prière, à la vue des bienfaits prodigués a l’impénitence et à l’endurcissement. Observez la paternelle prévoyance du Seigneur à notre égard, et sa justice tempérée par la miséricorde ! En nous punissant, il nous régénère; il fait concourir les nuichants eux-mêmes à notre bonheur futur, et sa sévérité apparente recouvre le pardon le plus touchant, puisqu’une seule blessure, que j’ai justement méritée , fait le salut de deux âmes. (yOmjiarez notre danger (d notre merveilhaise (hïli-
llKI.dIM-, Kl AiaiKVIili
A llÉl.OÏSK.
vraiice. Comparez la maladie et la guérison. Cherchez maintenant la cause de tant dhndulgence, et admirez Dieu dans sa pitié et dans son amour.
\ous savez à quel triste esclavage les exigences de ma passion immodérée nous avaient tous deux asservis^ puisque ni la décence ni le respect pour Dieu dans les jours qui lui étaient consacrés , même celui de sa mort, ne pouvaient me retirer de cette ignominie dans laquelle j’aimais à me vautrer. Combien de fois, malgré vos refus, et vos scrupules, et vos remontrances, vous dont le sexe était plus faible, n’ai-je pas usé de menaces et de rigueurs pour forcer votre consentement! Rappelez-vons mes ardeurs insensées, mes frénétiques transports! Aveuglé par les fureurs du désir, j’oubliais tout, et le ciel et mon âme, pour me ruer dans ces voluptés misérables, dont le nom seul fait naître la confusion. Quel moyen restait-il donc à la divine miséricorde pour empêcher ma ruine, sinon de m’interdire à tout jamais ces voluptés mêmes?
Dieu est juste! Dieu est plein de clémence! Il a permis la terrible trahison de votre oncle; mais c’était pour enrichir mon âme de divins accroissements qu’il a privé mon corps de cette partie qui était le domaine et l’empire du libertinage, et la source de ma coinaipiscence. Le membre qui a été puni est celui qui avait péché; il a expié par la douleur le crime de ses plaisirs. Par cette justice. Dieu m’a tiré de la boue immonde où j’étais si déplorablement plongé ; il a circoncis mon âme avec mon corps, et j’appartiens désormais à ses saints autels par un état de pureté (pii n’a plus rien à craindre des abjectes contagions de la chair. Quelle clémence encore n’a-t-il point montrée en ne Irappant en moi que le seul organe dont la privation ferait le salut de mon âme, sans défigurer mon corps, ni le rendre inhabile à rexercice de s(^s faculti's! Et nnhne n’ai-j(‘