‹ Abailard et HéloïseChapitre 38 sur 80 · I.KTTUK D’aBAII.AKI · texte numérisé non relu

I.KTTUK D’aBAII.AKI

volonté que Jésus-Christ a souHért |)Our vous; et par ses soufirances il retrempe votre àuie aux sources d’iiue nouvelle viC;, et vous délivre de tous les troubles du cœur. Portez donc vers lui, et non vers moi, je vous eu conjure, toute votre dévotion, touh' votre; compassion, toute votre compoiictiou. Pleurez ce forfait d’injustice et d’ahomiuahle cruauté exercée sur la tête de riunoceut; et cessez de vous apitoyer sur la juste veugeanco qu’on a tirée de. moi, car c/est plutôt une faveur dont nous devons remercier h; ciel.

Vous êtes injuste, si vous u’aimez pas la justice; et trèsinjuste, si vous vous opposez sciemment à la volonté divine et même aux bieidaitsde la Grâce. Pleurez votre libérateur et non votre ravisseur; celui qui vous a rachetée et non celui qui vous a perdue; le Seigneur mort pour vous, et non l’esclave qui vit encore, et qui vient d’être véritablement délivré de la mort éternelle.

Prenez garde, Héloïse, de mériter la honte de ce reproche par lequel Pompée arrêta les plaintes de Cornélie :

« Pompée vit encore après la bataille, mais sa fortune a péri; vous pleurez ce que vous aimiez'. »

Faites-y attention, je vous prie. Quelh' boute, si votre caair pouvait encore se complaire dans b‘ souvenir de nos anciens égarements !

Recevez donc, ma chère sœur, recevez, je vous prie, patiemment les épreuves qui nous ont été envoyées selon la miséricorde. C’est la verge d’un père et non l’épée d’un persécuteur. Le père frappe pour corriger, de peur que l’ennemi ne frappe pour tuer. Il blesse pour ])réveuir la mortel non pour la donner. 11 enfonce 1(‘ b'r pour auqniter le mal. Il blesse le corps (‘I guérit l’ame. Il devait

' I.ucaiii, l'Iiarsah’, ch'Mn \iu.

V IIÉI.OÏSK.

(U(‘r, il vivifie. Il ai irtc la ij;angr('‘iK' et me laisse im corps sain. Il punit une fois, pour ne pas i)nnir éternellement. Par la blessure dont un seul a sontiért, il en sauve (leux (le la mort. l)(mx pour la fanl(‘, un seul dans 1(‘ eliàtiment !

Cette indulfj;ence du Seigneur à votre égard est un etîiît de sa pitié pour la faiblesse de votre sexe, mais en cpielcpie sorte elle vous était due. Avec une eomplexion jdus délicate et plus faible, vous avez montré pins de eontinenee et de vertu : vous étiez donc moins (.‘oupable. Je rends grâces an Seigneur qui vous a fait remise de la [uiuition pour vous réserver la couronne. Tons les tumultes inqnirs dont mon âme était autrefois agité’e sont maintenant enchaînés, et les orages de la concupiscence ne sonlt'vent plus mon sein refroidi : Dieu m’a fait de marbre pour me pniserver de faillir. Mais, au contraire, en vous laissant l’éîcneil de votre jeunesse, et de ses rêves brûlants, et de ses constantes attaques, il vous a (évidemment réservé la couronne du martyre. Quoique vous vous refusic'z à l’entendre, et que vous me défendiez de le dire, c’est cependant une vérité manifeste. La couronne est la récompense de, celui qui combat toujours, et il n’y aura de couronné que (adni (jui aura combattu jusqu’au bout.

Je n’ai donc point de couronne à prétendis;, puisque je n’ai pins à combattre. Une foisraiguillon de la chair détruit, il n’y a plus de tentations à surmonter. Toutefois, si nulle couronne ne m’est réservée, j’estime ('ucore, qiu'. c’est un grand bien p(vnr moi de n’enconrir aucune peine, et d’e^chapper par une douleur momentanée à des douleurs éternelles. Car les hommes qin s’abandomunU aux passions (!(' cette mallieurense vie sont comparés aux auimaux : (( Les bêtes de somme ont pourri sur leur fumier. »

Je me console aussi devoir mon m(éril(' diminner |)ar la

lÆTTUK d'aUAIK Mil)

(‘ertitiide où je suis que le vôtre s’aui’ineiile. Le mariage a fait de nous deux une seule chair, une seule personne en Jésus-Christ. Tout ce qui est à vous ne peut uTétre étranger. Or Jésus-Christ est à vous, car vous êtes devenue son épouse. Et moi, que vous reconnaissiez autrefois pour votix* maître, je suis devenu votre serviteur, mais im serviteur qui s’attache plutôt à vous par amour spirituel, qu’il ne se soumet par crainte. C’est de votre j)rotection auprès do lui (pie s’accroît ma contiance, et que j’espère ohtenir par vos prières ce que je demanderais en vain ; à présent surtout que l’imminence rpiotidienne de mes périls et les troubles qui m’assiègent ne me laissent ni vivre ni prier en repos, ni suivre l’exemple de l’intendant de la reine Candace, ce vertueux Ethiopien qui vint de si loin à Jérusalem adorer Dieu dans son temple! Aussi l’ange lui envoya-t-il à son retour l’apôtre Philippe pour le convertir à la foi dont il s’était rendu digne par la prière et par la lecture assidue des livres saints. Comme il en était toujours occupé pendant son voyage, la grâce divine, malgré l’anathème porté contre les riches et les Gentils, permit qu’il tombât sur un passage qui fournit à l’apôtre le moyen le plus favorable lK)ur opérer sa conversion.

Afin d’assurer l’accueil que vous ferez à ma demande, (‘1 pour (juc rien n’en retarde l’accomplissement, je me hâte de vous envoyer la prièixi que j’ai composée pour nos besoins mutuels, et que vous réciterez humblement av('c vos religieuses.

Iprièrr.

(( Dieu, (pii, dès le premier moment de la (U’éatiou de l’homme, avez tiré la femme d(^ la côt(‘ d’Adam, et sancli()nu('‘ le respeclahle sacr(‘meul de runion conjugale; (|ui

A HÉLOÏSE. J

1 .ivoz relevé si haut et par un honneur si éelalanh soit en Aons incarnant dans le sein d’une vierge, soit en accomplissant des miracles, et qui avez daigné accorder ce remède a ma fi agilité, on, si vous le voulez, à mon incontinence 5 ne repoussez point les supplications de votre humble servante, et les prières que je verse en présence de votre divine majesté pour effacer mes fautes et celles de l’éponx qui m’est cher. Pardonnez, ô Dieu de bonté! ô la bonté même ! pardonnez à nos longues offenses, et que la multitude de nos fautes se perde dans l’immensité de votre ineffable miséricorde. Punissez les coupables dans le présent, je vous en supplie, afin qu’ils ne soient point réservés à votre vengeance future. Pnnissez-les cà cette heure, pour que vous ne les punissiez point dans l’éternité. Prenez contre vos serviteurs la verge de la correction, non le glaive de la fureur. Frappez leur chair, pour conserver leurs âmes. Venez en pnriticateur, non en vengeur, avec bonté plutôt qu’avec justice, en père miséricordieux plutôt qn’en maître sévère.

« Éprouvcz-nons, Seigneur, et tentez-nous, ainsi que le Prophète le demande pour lui-môme, comme s’il disait, en termes ouverts : Examinez d’abord mes forces et proportionnez à leur mesure le fardeau des tentations. C’est ce que saint Paul promet à vos fidèles en disant ; « Dieu est puissant, et ne sonfirira pas que vous soyez éprouvés audela de vos forces; mais dans l’épreuve même il retrempera votre cœur pour cpie vous puissiez la supporter. »

« Vous nous avez unis. Seigneur, et vous nous avez séparés au moment et de la manière qu’il vous a plu. Maintenant, Seigneur, ce que vous avez commencé dans votre miséricorde, daignez combler votre miséricorde pour 1 achever. Et ceux que vous avez séparés une fois dans ce monde, réunissez-les à vous pour réternité dans le ciel, ô

lETTlUC D ABAII.AIU) A lIEl.OiSE

Kiî

notre es[)érance^ notre partaj^e, iiotn; attente*, notre consolation, Seigneur, qui êti's béni clans tons les siècles ! Ainsi soit-il. »

Saint en .lésns-bhrist, épouse dn Christ, saint on .lésiis- Christ. et vivez pour loi. Ainsi soit-il.

IVHEI.OISE A ABAILARD

A son maître, sa servante.

Il lie sera pas dit que vous pourrez uue fois m’accuser (le désobéissance; ma parole sera modérée, sinon ma douleur, et votre défense lui servira de frein. Je veux prendre sur moi de supprimer, du moins en vous écrivant, ces faiblesses contre lesquelles il est si difficile ou plutôt impossible de se prémunir dans un entretien. Rien n’est moins en notre pouvoir que les mouvements de notre cœur, et nous en sommes plus souvent les esclaves que les maîtres. Lorsque ses impressions nous agitent, personne ne peut en repousser les soudains entraînements ; il faut qu’elles se fassent jour, qu’elles éclatent, qu’elles se traduisent au dehors par le langage, ce miroir de l’aine émue, selon (|u’il est écrit : « L’abondance du cœur fait parler la bouche. » J’empêcherai doue ma main d’écrire, si je ne puis ('inpccher ma langue de parler. Plût à Dieu que mon cu'ur malade fût aussi disposé ([uc ma phun(> à m’obi’ir!

l.KTTItl'. I»'|II:L(»ÏSI'

Kid

Vous pouvez lüutefois apporter quekpu' soulageineul à ma douleur, s’il ne vous est pas possible de la ^mérir toutà-fait. Comme un clou chasse l’autre, une nouvelle pens('‘e fait oublier rancienne; et l’esprit, occupé ailleurs, est forcé d’abandonner ses souvenirs on de les susj)endre. Une pensée a d’autant jdus de force pour s’emparer de notre esprit et le distraire de tout autre soin, que son objet est plus honnête et nous parait plus essentiel.

Nous supplions donc, nous toutes, servantes de Jésns- (]brist, et vos fdles aussi en Jésns-Cbrist, nous supplions votre bonté paternelle de nous accorder deux choses (jui nous paraissent absolument nécessaires : la première, de nous apprendre l’origine de l’ordre des religieuses, It* rang et l’autorité de notre profession; l’autre, d’établiivous-même et de nous envoyer une règle, appropriée à notre sexe, qui fixera d’une manière complète et détaillée nos usages et nos habits, ce dont les saints Pères ne se sont jamais occupés. C’est à défaut d’institutions spéciales tpic les religieux et les religieuses sont soumis à la même règle, et qu’on impose aux deux sexes le même joug, quoiqu’ils aient un degré de force bien diftérent. Jusqu’à présent dans l’Eglise latine les hommes et les femmes ont suivi également la règle de saint Benoit ; cependant, pour pcai qu’on la considère et dans les obligations des supé*rieurs et dans celles des subordonnés, il est facile de reconnaître qu’elle n’a pu être écrite que pour des hommes, et que des hommes seuls peuvent l’observer. Sans m’arrêter à tous les capitulaires de cette règle, les femmes ont-elles besoin de capuchons, de liauts-de-chansses et de .scapulaires? Enfin peuvent-elles s’accommoder de ces tuniques et de ces chemises de laine portées sur la chair, tandis que le flux périodique rend impossible pour elles l’usage de semblables vt'Iemeuls? Que leur importe la loi

\ UiAII.AItn.

f|in ordüiinc à rahlH' de lire hii-mèiiie l'Évaiif^ile, e( de eüimneiicer l’iiyniiie après eette lecture? celle qui lui assigne une place séparée des moines à la table des hôtes et des pèlerins? Cette alternative est-elle bien dans l’esprit de notriï état, s’il faut, ou ne jamais donner l’hospitalité à des hommes, on que l’ahhesse mange avec ceux qu’elle aurait accueillis? Oh! (pie la ruine des innés est facile pour des hommes et des femmes ainsi nuHés ! surtout à table, où régnent l’intempérance etTivresse, où la luxure descend dans la coupe avec le vin !

Saint Jérome voulait prévenir ce danger, lorsque, dans la lettre qu’il adresse à la mère et à la fille, il le signale par ces paroles ; « Il est difficile de conserver la chasteté dans les festins. » Ovide lui-mème, ce professeur de débauche et de luxure, n’ouhlie pas dans son Art d’aimer de représenter les banquets comme une occasion de chute pour l’innocence, et comme le lomhean de la pudeur :

« Lorsque l’Amour est mouillé par les libations de Bacchus, il ferme ses ailes appesanties et reste immohile. Alors viennent les ris ; alors le pauvre se couronne du diadème. La douleur et les soucis s’enfuient ; les fronts se dérident. C’est là que les jeunes filles ont souvent ravi le

cœur des adolescents. Vénus bout dans leurs veines .

du feu dans du feu ! »

Et, quand les religieuses n’admettraient à leur table que les femmes auxquelles l’hospitalité serait accordée, cette précaution même ne laisserait-elle subsister aucun danger? Certainement, pour perdre une femme, il n’est pas d’arme plus sûre que les cajoleries féminines. Et la corruption rampe jusqu’à son cœur sous dc^s caresses plus insinuantes. C’est pourquoi saint Jérôme exhorte les femmes de profession religieuse à n’avoir aiu'un commerce avec celh's ((iii vivent dans le monde.

Page 1