I.IÎTTUE d'iIELOÏSK
point en lui. » Il résulte chiirenient de ces paroles que les vertus seules sont méritoires devant Dieu, et que tous ceux qui sont semblables en vertus, bien qu’ils diffèrent par les œuvres, sont également aimés du Seigneur. Ainsi les vrais chrétiens, tout occupiis de l’homme intérieur, et s’étudiant sans cesse à l’orner de vertus nouvelles, à le purifier de ses vices, négligent riiomme extérieur ou le laissent tout-à-tait dans l’abandon. Les apôtres eux-mémes furent si insouciants à cet égard, qu’ils marchaient sans tenue et sans dignité à la suite du Seigneur, et comme oubliant le respect qu’ils devaient à sa présence : on les voyait, lorsqu’ils passaient dans les campagnes, arracher des épis de blé,' et ne pas rongir de les froisser dans leui's mains, et de les manger comme auraient fait des enfants. Ils négligeaient même de laver leurs mains au moment des repas, ce qui les lit accuser de mal)n’opreté ; mais le Seigneur les excusa en disant : « De manger sans avoir les mains lavées, ce n’est pas cela qui souille l’homme. » Et il ajouta aussitôt, comme une formule générale, que l'âme ne peut jamais être souillée par les choses extérieures, mais seulement par les choses qui viennent du cœur, et qui sont, dit-il, les mauvaises pensées, les adultères, les homicides, etc... (iar si le cœur n’est point corrompu d’avance par une volonté dépravée, le })éché ne s’introduira point dans les œuvres de la chair à l’extérieur. Aussi a-t-il eu raison de dire que les adultères et les homicides viennent du ca'ur, puisqu’ils peuvent être commis sans l’intervention du corps, selon cette parole : « Quiconque regarde une femme avec, convoitise a déjà commis dans son cuair un adultère. » Et : « Quiconque hait son frère est un homicide. » (àir une femme qui succombe à la violence n’est pas plus coupable d’adultère (ju'uii juge ue l’est d’homicide eu coudanmant un coupable à la moi t, lorsque la
A AliAILAlU).
loi l’y contraint. « Tout homicide, ainsi qu’il est écrit, n’aura point de part au royaume de Dieu. »
C’est donc moins nos actions que l’esprit dans lequel nous les faisons que nous devons examiner, si nous voulons plaire à celui qui sonde les cœurs et les reins, qui voit dans les ténèbres, et qui jugera les plus secrètes pensées de riiomme. Voilà, dit saint Panl, ce qu’enseigne mon Évangile, c’est-à-dire la doctrine de ma prédication. La modique olîfande de la veuve qui ne donna que deux oboles, c’est-à-dire un quatrain, fut préférée à celles des riches qui étaient beaucoup plus abondantes par celui à qui nous disons : « Seigneur, vous n’avez pas besoin de nos biens; » par celui qui aime l’oflrande pour les mains dont elle sort, et non les mains pour leur otfrande, ainsi qu’il est écrit : « L’Éternel eut égard à Abel et à son oblation; «c’est-à-dire qn’il examina d’abord la piété du sacrificateur, et que cet examen lui rendit l’offrande agréable. Enfin la dévotion dn cœur est d’autant plus agréable à Dieu que nous mettons moins de confiance dans ses manifestations extérieures.
C’est pourquoi l’Apôtre, après avoir permis l’usage de tous les aliments, ainsi que nous l’avons dit plus haut, écrit à Timothée, au sujet de l’exercice et du travail du corps : « Exerce-toi dans la piété. Car l’exercice corporel est utile à peu de chose; mais la piété est utile à toutes choses, ayant les promesses de la vie présente et de celle qui est à venir. » En effet, la dévotion et la piété de notre âme envers Dieu obtiennent de lui les choses nécessaires en ce monde, et la vie éternelle dans l’autre.
Une nous enseignent tous ces préceptes, sinon de vivre chrétiennement, et avec Jacob de préparer à notre père des animaux domestiques pour sa nourriture , au lieu d’aller , comme Esaii, lui chercluu’ des lictes des forêts, et de judaï-
I KITKK l) HÉLOÏSE
ser dans les choses extérieures ? C’est ce (|ui faisait dire au Psalmiste ; « Vos vœux^ Seigneur, sont en moi, et je vous les rendrai en actions de grâces. » A cette parole; ajoutez celle du poète :
Ne vous cliercliez point hors de vous-nièiiies.
Nous ne manquons pas de témoignages, soit parmi l(‘s .tuteurs sacrés, soit parmi les profanes, tpii nous apprennent que les actions extérieures sont indifférentes, et qu'il laut peu s’y attacher. Autrement les œuvres de la Loi, et l’insupportable joug de sa servitude, comme dit saint l’ierre , seraient préférables à la liberté de l’Évangile et au jotig aimable du Christ, et à sou ftirdeatt léger. Jéstis- Cbrist lui-mème, pour nous inviter à ce jotig aimable et à ce fardeau léger, nous dit : « Venez à moi, votis tous tjui ('tes fatigués et qui êtes chargés. » C’est pourquoi saint Paul réprimandait avec force les .luifs nouvellement convertis qui voulaient encore suivre l’ancienne Loi, comme on h' voit dans les Actes des Apôtres : (( Hommes, mes frï'res, pourquoi tentez-vous Dieu en voulant imposer aux disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter? Mais nous croyons que nous serons sauvés par la grâce du Seigneur Jésus-Christ, comme eux aussi. »
Vous donc, qui êtes iKm-seulement un disci|)le de Jésus- (birist, mais encore un tidèle imitateur de l’Apôtre, et par le nom et par la sagesse, conformez votre règle à la faiblesse de notre sexe, afin que nous soyons principalemeul occupées a chanter les louanges du Seigneur. C’est ce([u’il recommande, après avoir rejeté tous les autres siicritices extérieurs, lorsqu’il dit ; « Si j’avais faim, je m* t’en dirais rien, caria terri; babit.able est à moi, et tout ce qui l'st eu elle. Mangerai-je la cliair des taun-aux , et boirai-je le sang
A AEAILAUn.
des houes ? Immole à Dieu uu sacrifice de louanges, et i-ends tes vœux au Très-Haut, et invoque-moi au jour de ta détresse ; je te délivrerai, et tu me glorifieras. »
Si je parle ainsi, ce n’est pas dans l’intention de rejeter tout travail corporel lorsque la nécessité l’exigera, mais afin de ne pas attacher trop d importance aux travaux qui sont relatifs au corps seul, et nuisent à la célébration de l’office divin, puisque, d’après le témoignage même de l’autorité apostolique, on accorde aux femmes de religion le privilège d’être nourries et entretenues aux frais de l’Église plutôt que par les ressources de leur propre travail. Saint Paul écrivait à Timothée : « (Jue si quelque fidèle a des veuves, (pi’il les assiste, et que l’Église n’en soit point chargée, afin qu’il y ait assez pour celles qui sont vraiment veuves. »
Il appelle vraiment veuves les femmes dévouées à Jésus- Christ, et qui non-seulement ont perdu leur mari, mais auxquelles le monde est crucifié, comme elles sont crucifiées au monde. Ce sont celles-là qu’il convient d’entretenir aux dépens de l’Église, comme du revenu de leur propre epoux. C’est pourquoi le Seigneur confia le soin de sa mère à un apôtre plutôt que de le remettre à son mari ; et les apôtres eux-mêmes ont étahli sept diacres, c’est-à-dire sept ministres de l’Église, pour veiller aux besoins des saintes femmes.
Nous n’ignorons pas que l’Apôtre, écrivant aux Thessaloniciens, condamne rudement la vie oisive et qui répugne à tout travail : « Celui, dit-il, qui ne veut pas travailler, ne doit pas manger. » Nous savons aussi que saint Benoît a ordonné le travail des mains pour éviter l’oisiveté. Mais Marie était-elle donc oisive lorsqu’elle se tenait assise aux pieds du Seigneur pour écouter ses paroles? Cependant Martlie, qui s’occupait de tous les soins de la maison pour <'lle et pour J(»sus-Christ, murmurait avec jalousie contre
l.i: I TIîE d'iiéi.oïse
le re})os de sa sœur, et se plaignait de j)ürter seule le poids du jour et de la chaleur.
De même aujourd’hui nous voyons frécpiennnent murmurer ceux qui s’occupent des soins extérieurs, lorsqu’ils l'ournissent à ceux qui sont dans le travail des choses divines les biens de la terre. Et souvent ds se plaignent moins d’être pillés par des tyrans que de l’obligation où ils se trouvent de nourrir ces paresseux, comme ils les appellent, et ces oisifs qui ne sont bons à rien. Cependant ils les voient non-seulement écouter les paroles du Christ, mais encore s’appli([uer à leur lecture assidue et à leur j)ropagation. Ils ne font pas attention (pie ce n’est pas un grand dévouement, ainsi que le dit l’Apêitre, de donner les choses du corps à ceux dont ils attendent les choses de l’àme, et (]u’il est tout-à-fait dans l’ordre que ceux qui s’adonnent aux soins deda terre servent ceux dont la pensée travailh* |)Our le ciel. Aussi la Loi a-t-elle accordé aux minisires de l’Église cette salutaire liberté de loisir, en ordonnant que la tribu de Lévi ne posséderait aucun héritage terrestre, pour se consacrer, à l’exclusion de tout autre soin, au service du Seigneur ; mais qu’elle {(relèverait sur le travail des autres enfants d’lsrat‘1 des dîmes et des oblations.
Relativement aussi à l’abstineiuîe, qui est pour les chrétiens l’abstinence des vices plut(')t que celle (h's aliments. voy(‘z s’il est convenable d’ajouter (pielque chose aux canons de l’Église, et occupez-vous des règlements (pu nous conviennent le mieux.
Sur les offices et le rang à donner aux psaumes, veuillez nous dresser un programme détaillé. En cela du moins, si vous y consentez, notre faiblesse sera soulagée, si pour réciter entièrement le {(sautier pendant la semaine, nous n’avons j)as besoin désormais de réi)éter les mêmes psaumes. Saint Benoil, après avoir distribué la semaine à sou
A UÎAÜ.VIU).
luisha à ses siiceesseurs la faculté d’agir à leur gré, (‘Il (lisant que si la règle ne' leur paraissait pas bonne, ils pourraient la changer, faisant ainsi allusion aux accroisseinents que la succ'ession des temps avait apportés à la beauté de l’Église, à ces fondements ébauchés sur lesquels s’est ('levée depuis la merveilleuse harmonie de son édifice. Nous désirons, avant tout, que vous nous traciez précisément ce que nous devons faire à l’égard de la lecture évang(*li([ue à vigiles. 11 me parait dangereux d’admettre près de nous, aux heures de nuit, des prêtres ou des diacres pour faire cette lecture, car nous devons surtout éviter la présence des hommes, afin de donner plus sincèrement toutes nos pensées à Dieu, et d’être aussi moins exposées à la tentation.
Sur vous, maître, puisque vous vivez, sur vous repose te soin d’instituer ta règle que nous devons suivre à perpétuité. Car, après Dieu, vous êtes le fondateur de ce lieu; par lui, vous êtes le planteur de notre congrégation; soyez avec lui le législateur de notre ordre. Peut-être un autre viendra après vous, qui édifierait sur des fondements étrangers ; et pour cela même nous craignons qu’il soit moins zélé pour nous, ou qu’il (obtienne de notre part moins de soumission; peut-être aussi avec la même volonté n’aurai t-il pas le même pouvoir. Parlez, c’est vous que nous voulons (^conter.
Adieu.
tH •
LETTRE
D’ABAILARI) A HELOISK
Sur l’origine des Keligieuses.
Très-chère sœur, votre divin zèle m’a interrogé, tant en votre nom qu’en celui de vos filles spirituelles, sur Tordre religieux auquel vous appartenez : je vais donc vous retracer sommairement, si je puis, son origine.
C’est de .lésus-Christ même que Tordre des moines ou des nonnes a reçu la forme parfaite de sa religion, quoique avant Tincaruation du Sauveur il y ait eu un germe de cet établissement dans les deux sexes. Saint Jérôme, en effet,, écrit à Eustochium : « Les fils des prophètes que l’ancien Testament nous représente comme des moines... » Saint Luc rapporte qu’Aime étant veuve se consacra au temple et au service divin ; qu’elle mérita d’y recevoir le Seigneur conjointement avec Siméon, et de prophétiser.
Ainsi Jésus-Christ, qui est la fin de la justice et Taccomplisscment de tous les biens, est venu dans la plénitude
ij:ni!i: i»’ ai! vii.Aitn
(1(‘S temps pour pei’fedioimcr ce (pii iic'tail (prehaiielu';, et pour donner de nouvelles connaissances. De nanne (pdil était venu pour racheter les deux sexes^ il les a rassembles eftalement sous sa discijiline. Par là il a (Hahli le principe de l’(Mat religieux pour les hommes et pour les femmes, et il leur a proposé à tous le modèle d’uue vie parfaite.
Nous voyous avec les apedres et les disciples et la mèr(‘ du Sauveur une réunion de saintes femmes renonçant au monde et se dépouillant de toute propriété i)Our ne poss('“der que Jésus-Christ seul, ainsi qu’il est écrit ; « Le Seigneur est mon héritage. » Elles ont scrupuleusement accompli cette parole par laquelle, selon la règle même de Jésus, les convertis du siècle sont initiés à la communion de la vie religieuse : « Si quelqu’un n’a pas renoncé à tout ce qu’il possède, il ne piait être mon disciple. »
L’histoire sainte nous raconte fidèlement avec ipielle dévotion ces saintes femmes, ces vraies moinosses,ont suivi Jésus-Christ, de quelh* grâce ensuite il les a comblées, quel honneur il a rendu à leur dévouement, et après lui ses api'dres.
Nous lisons dans l’Évangile que le Seigneur reprit vivement le pharisien murmurant (’ontre Machdeine, et (pi’il fut moins touché des égards de son luâte qiu* de l’hommage de cette femme pécheresse. Nous lisons que I.azare après sa résurrection mangeant av(‘c le Seigneur, Marthe sa smur était seule occupée à les S(‘rvir ; et iMarie ri'pandit alors une huile j)récieus(‘ sur les pieds de J(*sus, et les essuya ensuite avec ses cheveux; et l'odeur de cette huile précieuse remplit lout(! la maison ; et que, voyant une eliose d’un si grand prix consumét' en pure perte, Judas se sentit ému d’avarici', et les disciples eux-mêmes s’indignèrent. Ainsi, tandis (|u(‘ Marthe s’empressait à servir Jésus- Christ, Marie prt'parait des parfums; l’une pourvut à ses
A m'iLOÏSE.
l)(!S(jins intérieurs, et l’autre soulagea extérieurement sa lassitude.
L’histoire évangélique nous montre les femmes seules eu possession de servir le Seigneur; elles avaient consacré tous leurs biens à lui fournir chaque jour les choses nécessaires à la vie. Lui-même, soit à table, soit dans l’ablution des pieds, se montrait envers ses disciples le plus humble des serviteurs , et nous ne voyons pas qu’il ait jamais reçu ni d’eux ni d'aucun homme les mêmes services. Les femmes seules, comme nous l’avons dit, furent admises à lui prêter leur ministère pour tous les besoins de l’humanité. Marthe et Marie servirent toutes deux le Seigneur, et celle-ci montra d autant plus de dévotion que sa conduite avait été auparavant plus répréhensible.
De l’eau mise dans un bassin servit au Seigneur pour accomplir l’ablution; mais Marie remplit envers lui cet office non avec une eau extérieure, mais avec les larmes d’une intime componction. Le Seigneur essuya avec un linge les pieds de ses apôtres ; elle essuya les pieds du Christ avec ses cheveux ; elle les baigna en outre d’une huile de senteur , ce que Jésus-Christ ne fit en nulle occasion. Personne n’ignore que cette femme présuma si absolument de l’indulgence du Seigneur, qu’elle ne craignit pas de lui arroser aussi la tête avec son parfum. Elle ne le fit pas couler par l’orifice de la fiole , mais elle brisa la fiole elle-même pour le répandre tout à la fois, afin de mieux exprimer le pieux entraînement de son enthousiasme, qui ne pouvait consentir à réserver pour un usage ultérieur ce qui avait servi dans une si grande occasion.
Par cette action Marie accomplit la prophétie de Daniel, qui avait prédit ce qui devait arriver, après fonction du Saint des saints. Or, cette femme en donnant fonction au Saint des saints prouve par cet acte respectueux qu’elle le
LETTRE d’aRAILARD
croit fermement celui que le prophète avait désigné. Quelle est donc, je vous prie, la bonté du Seigneur, ou quelle est donc la dignité des femmes, puisque c’est d’elles seulement cpi’il veut recevoir ronction sur sa tête et sur ses pieds? Quel est donc le privilège de ce faible sexe, pour qu’une femme vienne d’elle-même et de son propre mouvement oindre celui qui dès le moment de sa conception était l’oint du Saint-Esprit , et que par ce double sacre corporel elle ait marqué dans le Christ le Roi et lePontife, en versant des aromates sur son corps mortel ?
Nous lisons dans la Genèse que le patriarche Jacob oignit le premier une pierre en l’honneur du Seigneur, et ensuite qu’il ne fut permis qu’aux hommes de faire les onctions des rois et des prêtres, ou de conférer les autres sacrements, quoique les femmes puissent quelquefois donner le baptême. Antrefois le patriarche sanctifiait par l’huile la pierre, qui était l’image du temple; aujourd’hui le prêtre bénit l’autel. Les hommes impriment donc le caractère sacramentel à des corps figuratifs ; mais la femme a opéré sur la Vérité elle-même, ainsi que le dit Jésus-Christ ; « Elle a opéré sur moi une bonne œuvre. » Le Christ luimême reçoit l’onction d’une femme, les chrétiens la reçoivent des hommes ; k tête est sacrée par une femme, les membres le sont par des hommes.
Or, c’est par elfusion et non goutte à goutte que Marie versa le parfum sur la tête du Seigneur, ainsi que l’épouse le chante dans le Cantique : « Votre nom est une huile répandue. » David a prophétisé mystérieusement cette abondance de parfum qui coula de la tête du Sauveur jusqu’à son vêtement, lorsqu’il dit : « Ainsi que le parfum répandu sur la tête d’Aaron, qui couvrit sa barbe , et qui descendit jusqu’au bord de son vêtement. »
Saint Jérôme écrivant sur le Psaume xxvi nous apprend
A HELOÏSE
que David a reçu trôis onctions^, que Jésus-Christ en a egalement reçu trois, et que les chrétiens les reçoivent encore. D’abord les pieds du Seigneur, ensuite sa tète, ont é'té parfumés par une femme ; enfin Joseph d’Arimathie et Nicodème, ainsi que le rapporte saint Jean, ont enseveli son corps après l’avoir embaumé. Les trois onctions des chrétiens sont le baptême, la confirmation et l’extrêmeonction. Considérez donc la dignité de la femme, des mains de laquelle le Christ vivant a été sacré deux fois sur les pieds et sur la tète, de laquelle enfin il reçut l’onction de l\oi et de Prètrd^ La myrrhe et l’aloès avec lesquels on embaume les corps pour les conserver figurent l’incorruptibilité future du corps de Jésus-Christ , dont tous les élus jouiront aussi à la résurrection.
Les premiers parfums de cette femme prouvent la prédestination de la Royauté de Jésus-Christ et de son Sacerdoce; fonction de la tète annonce la première, celle des pieds la seconde. Il reçut d’une femme le type de roi, tandis qu’il refusa la royauté que les hommes lui offraient, et qu’il s’enfuit même parce qu’ils voulaient le contraindre à l’accepter. Une femme l’a sacré roi du ciel, et non de la terre, suivant ce qu’il dit lui-même : « Mon royaume n’est pas de ce monde. »
Les évêques se glorifient lorsque, revêtus d’habits magnifirpieset éclatants, aux acclamations des peuples, ils sacrent les rois de la terre, ou confèrent le sacerdoce à des mortels, et que souvent ils bénissent ceux que Dieu rejette. C’est une humble femme qui, sans changer d’habit, sans s’y être préparée, au milieu môme de l’indignation que témoignèrent les apôtres, confère ces deux sacrements à Jésus- (..hrist, non par devoir d’état, mais par inspiration. O grande fermeté de la foi ! ô inestimable ferveur d’amour, qui croit tout , espiu’e tout et soufîre tout ! Le pharisien
LETTRE d’aRAILARU
üh;
murnuii'o (U; ce qu’une j)écheresse oint les pieds du Seii;Tieur ; les apôtres témoignent liauteinent leur indignation de sa hardiesse, qui la porte jusqu’à oindre sa tète. La foi de cette femme reste inél)ranlal)le; elle espère tout de la honte du Seigneur, qui l’approuve dans ces deux onctions; car il témoigne lui-même coml)ien ces parfums lui ont été* agréa])les, lorsque, demandant qu’oji lui en réservât, il dit à .ludas , qui s’indignait : « Laissez-les lui conserver pour te jour de ma sépulture. » L’est comme s’il eût dit : « Ne la dt'Iournez pas de me donner ce témoignage d’amour plaidant que je suis encore au monde, de peur que vous ne l’en empêchiez aussi après ma mort. »
Or, il est très-certain que ce sont les saintes femmes qui ont préparé les aromates pour emhaumer son corps, et que Marie se serait moins empressée d’être du nombre, si elle eût alors éprouvé la honte d’un refus. Au contraire, il a réprimandé ses disciples, qui murmuraient de la hardiesse de cette femme, et qui en témoignaient hautement leur indignation; après les avoir apaisés par des réponses pleines de douceur, il loua son action, ordonna à saint Marc de la citer dans son Evangile et de la prêcher avec lui, afin que la terre en fût instruite, et retentît des louanges (!(' cette femme, (pi’ils accusaient de présomption. Nous ne voyons pas que le Seigneur ait honoré de cette formelhrei'ommandation aucun des hommages de ditlérenti's autres personnes. 11 a encore témoigné combien il avait pour agré'ahle la dévotion des femmes, [lar la prt'd’érence qu’il accorda à l’aumône de la pauvre veuve sur toutes celles qui furent olfertes dans le temple.
Pierre osa se vanter d’avoir, avec ses coajiôtres, ahandoimé tout |)Our le Christ. Zachée, ayant reçu le Stégneur suivant son désir, donna la moitié de son bien aux pauvres, et restitua le quadruple à ceux à (pii il avait pu faire
A HÉLOÏSE
(|uelque tort. Beaucoup d’autres encore ont fait de yraiides dépenses, ou pour Jésus-Christ, ou pour l’amour de lui, et lui ont sacrifié des choses infiniment plus précieuses; cependant il ne leur a pas accordé les mêmes louanges qu’aux, femmes. En effet, leur conduite à sa mort prouve évidemment qu’elle avait toujours été la grandeur de leur dévotion. Dans ce moment où le prince de ses apôtres le renia, où son bien-aimé s’enfuit, où ses apôtres étaient dispersés, elles seules restèrent inébranlables; dans la passion et dans la mort, ni un moment de crainte ni un moment de désespoir ne put les éloigner de lui; en sorte qu’on peut leur appliquer ces paroles de saint Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Seigneur? Sera-ce la persécution ou la douleur? » Saint Matthieu lui-même, aprèsêtre convenu de sa fuite avec les autres, lorsqu’il dit : a Alors tous les disciples rabandoimèrcnt et s’enfuirent, » parle ensuite de la constance des femmes, qui s’approchaient le plus qu’elles pouvaient de la croix du Sauveur : « 11 y avait, dit-il, plusieurs femmes qui avaient suivi le Seigneur depuis la Galilée en lui rendant tous les secours possibles. » Le même évangéliste rapporte avec soin toute leur persévérance auprès du sépulcre, en disant ; « Marie-Madeleine et l’autre Marie étaient assises près du sé])ulcre. » Saint Marcdit également, en parlant de ces femmes : « 11 y avait aussi des femmes qui regardaient de loin, parmi lesquelles edaient Marie-Madeleine, et Marie, mère de Jacques et de Joseph, et Salomé, qui l’avaient suivi en Galilée et qui le servaient, etbeaucoup d’autres encore qui étaient montéc-s avec lui à Jérusalem. »
Jean, qui d’abord s’était enfui, raconte qu’il revint luimême au pied de la croix et qu’il resta près du crucifie' ; mais il préfère' la persévérance des femmes, comme ayant (dé animé c't rappelé' par leur e'xc'iuple. ee Au pied de- la
LETTRE D’ARAILAUn
croix, (lit-il, se tenaient la mère de Jésus, et la sœur de sa mère, 3Iarie, femme de Cléophas, et Marie-Madeleine. Jésus voyant donc sa mère et son disciple rpii était auprès d’elle, etc. » •
Cette constance des saintes femmes et l’abandon des disciples avaient été prédits depuis long-temps par Job dans la personne du Seigneur, lorsqu’il disait : ce Mon os s’est attaché à ma peau, mes chairs étant consumées, et il ne me reste que les lèvres autour des dents. » En effet, dans l’os qui porte et soutient la chair et la peau, réside la force du corps. Ainsi, dans le corps de Jésus-Christ, qui est l’Église, il entend par l’os le fondement durable de la foi chrétienne, ou cette ardeur d’auKHir dont il est dit dans le Cantique : « Des torrents d’eau ne pourront éteindre 1 amour; » et dont l’Apôtre dit aussi ; « 11 siq)porte tout, il croit tout, il espère tout et soutire tout. »
Dr, la chair est dans le corps la partie intérieure, et la peau la partie extérieure. Les apôtres donc, occupés à pre?cher la foi, qui est la nourriture de l’âme, et les femmes veillant aux besoins corporels, sont comparés à la chair et a la pejm. Lorsque les chairs ont été consumées, l’os du Seigneur s’est attaché à la peau, parce que les apôtres étant scandalisés dans sa Passion, et désespérés de sa mort, la dévotion des saintes femmes resta inébranlable, et ne s’é'carta point de l’os de Jésus-Christ ; elles ont persévéré dans la foi, l’espérance et la charité, au point qu’elles ne purent être séparées du trépassé ni de corps ni d’esprit. Les hommes ont naturellement l’esprit et le corps plus torts que les femmes; d’oii, avec raison, la chair, qui est plus voisine de l’os, figure la nature de l’honmu*, et la p(‘au la faiblesse de la femme.
Les apôtres aussi, dont le devoir est de reprendre les hommes d(^ leurs fautes, et pour ainsi dire d(“ mordiT^ It's
A HÉLOÏSE
brebis qui s’égarent, sont appelés les dents du Seigneur, auxquelles il ne restait plus que les lèvres, c’est-à-dire des paroles plutôt que des actions, lorsque, désespérés, ils se contentaient de parler du Christ sans agir pour lui. Tels étaient certainement ces disciples qui allaient àEminaüs, s’entretenant de tout ce qui était arrivé, et auxquels il apparut pour ranimer leur foi. Pierre lui-même et les autres disciples eui’ent-ils autre chose que des paroles, (piand le moment de la Passion arriva, quoique le Seigneur leur eut prédit lui-même que ce moment serait pour eux une occasion de scandale? « Quand tous, dit Pierre, seraient scandalisés, moi je ne le serai jamais. » Et encore :
« Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. » Les autres disciples dirent la même chose. Ils le dirent, faites bien attention, plutôt qu’ils ne le firent; car le premier et le plus grand des apôtres, qui avait montré assez de fermeté dans ses paroles pour dire au Seigneur :
« Je suis prêt à souffrir avec vous la prison et la mort; » à qui le Seigneur, en lui confiant spécialement la conduite de son Église, avait dit : « Et vous, enfin converti, confirmez vos frères, » n’a pas honte de le renier a la première parole d’une servante. Et non pas une fois seulement, mais jusqu’à trois fois il renie le Seigneur encore vivant : et de même les autres disciples en un clin-d’œil disparaissent et abandonnent le Seigneur encore vivant, tandis que les femmes ne purent en être séparées ni de corps ni d esprit, même dans la mort.
Parmi elles cette bienheureuse pécheresse cherchant Jésus-Christ, et confessant qu’il est le Seigneur, dit : « Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau. » Et encore : « Si vous l’avez enlevé, dites-moi oii vous l’avez mis, afin que je l’emporte. » Les béliers, mieux que cela, les pasteurs du troupeau, prennent la fuite; et les brebis restent seules