I.ETTKE u’aüAILAKI
forçait le8 Juifs à se marier ; et cette pureté de la chair était cousidérée chez eux comme uue vertu si éminente, que leurs temples étaient remplis de femmes (pii avaient voué leur vie au célibat. Saint Jérôme, dans son troisième livre sur 1 épître anx Galates, dit : « Que ferons-nous donc, nous autres chrétiens, si, pour notre condamnation, nous voyons des moinesses-femmes se consacrer à Junon, des moinesses-vierges, à Vesta, et des gens qui gardent la continence à (1 antres idoles? Or, il appelle les unes moinessesfemmes et les antres moinesses-vierges, faisant ainsi comprendre que les premières avaient connu des hommes, et
que les autres étaient réellement vierges, c’est-à-dire avaient vécu seules ; car de povoç (seul) vient moine, c’esta-dire solitaire. Le même, après avoir rapporté plusieurs exemples de la chasteté ou de la continence des femmes païennes, dans son livre contre Jovinien, dit encore ; a J’ai inultiplié les exemples dans cette nomenclature de femmes. C est pour que les chrétiennes qui méprisent la pureté évangélique apprennent du moins la chasteté à l’école des païens. »
Pour prouver encore comluen la chasteté est agréable à Dieu, et combien cette vertu lui a été chère chez les païens mêmes, saint Jérôme rappelle dans le même livre les grâces et les prodiges dont le Seigneur l’a récompensée parmi les infidèles. « Que dirai-je, continue-t-il, de la sibylle d’Lrythrée, de celle de Cumes et des huit autres ? car, selon \arron, elles étaient dix. Jxnir vertu caractéristique était la virginité, et la récompense de cette virginité, le don de prophétie. » Ensuite : « On rapporte que Claudia, vierge vestale, soupçonnée d’avoir trahi son vœu, conduisit avec sa ceinture un vaisseau que des milliiTs d’hommes n’avaient pu traîner. » Sidoine, (ivêque de Clermont, dans sou (‘pître a son livre, fait allusion à cet événement ;
A HÉLOÏSE
« Telle ne fut point Tanaquil, ni celle dont tu fus le père^ grand Tricipitin ! ni cette vierge consacrée aVesta Phrygienne, qui, sur les eaux gonflées du Tibre, conduisit un vaisseau avec une tresse de ses cheveux. »
Saint Augustin, dans son livre vingt-deuxième de la Cité de Dieu, dit : « Si nous en venons aux miracles qui ont été faits par leurs dieux, et qu’ils opposent à nos martyrs, ne trouverons-nous pas qu’ils militent pour nous, et qu ils sont entièrement à notre avantage? Parmi les grands miracles de leurs dieux, le plus remarquable, assurément, est celui que Varron cite au sujet de cette vestale qui, accusée injustement de s’être laissé déshonorer, remplit un crible de l’eau du Tibre, et l’apporta devant ses juges sans qu’il en coulât une goutte. Qui a soutenu le poids de cette eau, malgré tant d’ouvertures? Dieu tout-puissant n’a-t-il pas pu ôter la pesanteur à un corps terrestre, et en faire un corps vivifié dans les mêmes conditions élémentaires, s’il l’a voulu, lui l’esprit vivifiant de toutes choses? »
Ne soyons point surpris si par ces miracles, et par d’autres encore, le Seigneur a glorifié la chasteté des infidèles eux-mêmes, ou s’il a permis que 1 éclat en fût rehaussé par l’organe du démon ; c’était pour amener les fidèles à pratiquer une vertu qu’ils voyaient si grandement honorée dans les païens mêmes. Nous savons que c est à la dignité et non à la personne de Caïphe que le don de prophétie a été accordé, et que si quelquefois les faux apôtres ont fait des miracles, c’est plutôt à cause de leur dignité que de leur personne. Est-il donc surprenant que le Seigneur n’ad pas accordé cette faveur à la personne des femmes infidèles, mais à leur chasteté, pour détruire une fausse accusation intentée contre l’innocence d’une vierge? 11 est certain, en eftét, que l’amour de la chasteté est une vertu, même dans les infidèles, comme l’observation de la foi
LETTRE d’aHAILARI»
conjugale est un don de Dieu chez tous les lioninies. Il ne faut donc pas s’étonner si Dieu honore ses dons, et non l’errenr du paganisme, par des prodiges accordés seulement aux infidèdes, surtout cpiand il délivre par là l’innocence accusée, et rpi’il confond la malice des méchants, et surtout s’il doit ainsi faire avancer les hommes dans cette vertu si magnifiquement couronnée, qui rapproche l’infidèle même de la perfection, à mesure qu’il s’éloigne des voluptés charnelles.
C’est de là que saint Jérôme et plusieurs autres docteurs ont conclu avec grande raison contre l’hérétique Jovinien, cet ennemi de la chasteté, qn’il devait rougir de la vertu des païens, puisqu’il n’admirait pas celle des chrétiens. Qui pourrait en effet méconnaître les dons du Seigneur dans la puissance des princes infidèles, quoiqu’ils en fassent mauvais usage, dans l’amour de la justice, la douceur qui leur est commandée par la loi naturelle, et les autres bonnes qualités cpii conviennent aux princes ? Qui pourrait nier que ce soient là de bonnes choses, parce qu’elles sont mélangées de mal, surtout lorsque saint Augustin et la raison même assurent qn’il ne saurait y avoir de mal que dans une bonne nature? Qui n’approuverait ce vers d’Horace : « Les gens de bien fuient le mal par amour pour la vertu. »
Ne fùt-ce que pour encourager les souverains à prati- (pier les vertus de Vespasien, qui n’acceptera point comme une vérité, au lieu de le contester, le miracle que, suivant le rapport de Siuitone, il fit avant d’être empereur, en guérissant un aveugle et un boiteux? 11 eu est de même de ce que saint Grégoire obtint, dit-on, pour l’ànie de Trajan.
Si les hommes savent distinguer une perle dans un bourbier et séparer le grain delà paille, Dieu ne peut igno-
' ' A HÉLOÏSE
rer It^s grâces qu’il a accordées aux infidèles, et haïr en eux ses bienfaits. Plus les faveurs dont ils les comble sont éclatantes, plus il prouve qu’il en est l’auteur, et que la méchanceté des hommes ne saurait les altérer; plus il nous enseigne quelles doivent être les espérances des fidèles, si les infidèles sont ainsi traités.
Rien ne prouve mieux la vénération des païens pour la chasteté des personnes consacrées au service de leurs temples, que la peine terrible dont ils punissaient la vestale infidèle à son vœu. Juvénal parlant de ce supplice dans sa quatrième satire, contre Crispinus, dit :
« Hier était étendue à ses côtés la prêtresse aux bandelettes sacrées , qui va entrer toute vivante aujourd’hui dans le sein de la terre. »
Saint Augustin, dans son livre troisième de la Cité de Dieu, s’exprime ainsi : « Les anciens Romains enterraient toutes vives les prêtresses de Vesta convaincues d’incontineuce. Quant aux femmes adultères , ils se contentaient de leur intïiger quelques peines, et ne les faisaient point mourir. » Ils établissaient une grande différence entre les deux crimes, et vengeaient plus cruellement la couche des dieux que celle des hommes.
Chez nous, les princes chrétiens ont pourvu à la conservation de la chasteté monastique avec des soins proportionnés à la sainteté reconnue de cet état. C’est ce que prouve la loi de l’empereur Justinien ; « Si quelqu’un ose, non pas ravir, mais essayer seulement de séduire les vierges saintes, dans la vue de contracter mariage avec elles, qu’il soit puni de mort.»
La discipline ecclésiasticpie cherche plutôt le repentir du pécheur que sa perte ; on sait pourtant combien elle est attentive à pr(n’enir vos chutes par la sévérité de ses décrets. Le pape Innocent écrivant à Victricius, évêque de
LETTRE d’aBAILARD
Rouen, lui disait à ce sujet : « Si celles qui épousent Jésus-Christ spirituellement, et qui reçoivent le voile de la main du prêtre, passent ensuite à des noces publiques, ou se livrent à un commerce secret, il ne faut les admettre à la pénitence qu’après la mort de l’homme avec qui elles auront vécu. Mais celles qui, n’ayant pas encore reçu le voile sacré, auraient cependant feint de vouloir vivre dans l’état de virginité, il faudra les soumettre quelque temps à la pénitence, parce qu’elles n’en avaient pas moins promis fidélité à Dieu, quoiqu’elles ne fussent pas voilées. »
En effet , s’il n’y a pas moyen de rompre un contrat de bonne foi passé entre les hommes , à plus forte raison ne pent-on violer impunément une promesse faite à Dieu. Car, si saint Paul dit que même les femmes qui rompent te veuvage qu’elles s’étaient promis de garder doivent être condamnées pour avoir manqué à leur premier engagement, combien plus criminelles sont les vierges c[ui n’ont pas gardé la foi qu’elles avaient jurée ? C’est ce qui fait dire au fameux Pelage, dans sa lettre à la fille de Maurice ; « La femme qui se rend adultère à l’égard de Jésus-Christ est plus coupable que celle qui viole la foi jurée à son époux. C’est pourquoi l’Église romaine a prononcé depuis peu un jugement si rigoureux sur cette matière, qu’elle admet à peine au bienfait de la pénitence les femmes qui souillent par un commerce impur le corps qu’elles ont consacré à Dieu. »
Si nous voulons examiner les soins, l’attention, la charité que les saints Pères, à l’exemple du Seigneur luimême et des Apôtres, ont toujours eus pour les femmes consacrés à Dieu , nous verrons qu’ils les ont soutenues et dirigées dans cet état, avec un zèle plein d’amour, jiar des instructions sans nombre et des exhortations multipliées. Sans parler des autres, il me suflira de citer les princi-
A nÉl.OÏSE.
paux docteurs de l’Église, Origène, saint Ambroise et saint Jérôme. Le premier, qui, sans contredit, est le plus grand philosophe des chrétiens , se dévoua si complètement aux femmes professes qu’il alla jusqu’à se mutiler lui-même, suivant ce que rapporte l’Histoire ecclésiastique, pour éloigner tout soupçon qui aurait pu l’empêcher de les instruire et de les exhorter. Saijit Jérôme , à la prière de Paille et d’Eustochium, n’a-t-il pas laissé à l’Église une riche moisson de divins ouvrages , entre autres le sermon sur l’Assomption de la mère de Dieu, expressément composé à leur demande, ainsi qu’il l’avoue lui-même: «Puisque mon excessive tendresse pour vous ne me permet pas de rien refuser à vos désirs, j’essayerai ce que vous voulez. I) Nous savons cependant que plusieurs grands docteurs, aussi éminents par leur dignité dans l’Église que par la sainteté de leur vie, lui ont souvent écrit de fort loin pour lui demander quelques lignes, sans pouvoir les obtenir. Saint Augustin dit, dans son second livre des Rétractations : « J’ai adressé au prêtre Jérôme, qui demeurait à Bethléhem, deux livres, l’un sur l’origine de l’âme, l’autre sur ces paroles de l’apôtre saint Jacques : « Celui qui observant la loi tout entière la viole sur un seul point, est coupable comme s’il l’avait toute violée. » Je voulais avoir son avis sur ces deux ouvrages ; dans le premier, moimême je ne tranche pas la question ; dans le second j’ai donné ma solution , et je lui demandais s’il l’approuvait , le priant de m’éclairer. Il m’a répondu, tout en m’approuvant de demander conseil, qu’il n’avait pas le temps de me répondre. Ce n’est donc qu’après sa mort que j’ai publié ces ouvrages, car tant qu’il a vécu je n’ai pas voulu les faire paraître, pensant toujours qu’il finirait peut-être par satisfaire à ma demande, et que j’aurais l’avantage de publier en même temps sa réponse. »
LETTUE r) AUAIEAIU»
Vuilà donc saint Augustin, un si grand honnnc, qni attend longues années de saint Jérôme une simple et courte réponse, et qui ne l’obtient pas, tandis qn’à la prière de ces femmes pieuses, nous savons que eelni-ei a passé les jours et les nuits soit à écrire de sa main, soit à dicter plusieurs ouvrages considérables, et témoigné en cela même plus d’égard pour elles que pour nn évêque. S’il a soutenu leur vertu avec tant de zèle, s’il n’a voulu la contrister en rien, c’est peut-être parce qu'il connaissait la fragilité de leur nature. En etb't, l’ardeni' de sa charité vis-à-vis des femmes est quelquefois si grande, qu’il paraît passer les bornes de la vérité dans les louanges qu’il leur donne, comme s’il avait éprouvé luimême ce qu’il dit ailb-nrs : « J^a charité n’a point de mesure. »
(l’est ainsi qu’en commençant la vie de sainte Panle il s’écrie , comme pour captiver l’attention du lecteur : « Quand tous mes membres deviendraient des langues, quand toutes les parties de mon corps pourraient parler le langage des hommes, je ne dirais rien qni fût digne des vertus de la sainte et vénérabh^ Paule. » Cependaid il a écrit ta vie de plusieurs saints Pères, qui est un tissu bien plus étonnant de miracles et de prodiges; mais il s’en faut qu’il leur donne les louanges dont il a comblé cette veuve. Il porte ces louanges à nn tel excès, au commencement de la lettre qu’il écrit à la vierge Pémétriade, qu’il .semble tond)er dans une ilatterie immodérée :
(( De tous les ouvrages, dit-il, que j’ai composés, depuis ma naissance jusqu’à ce jour, soit de ma main, soit par d’autres qui les écrivaient sous ma dictée , celui que j’entre])rends aujourd’hui est le plus difticile, car il s’agit d’écrire à Pémétriade, la vierge du Seigneur , la preunière dans Rome el par sa naissance et par ses richesses; (û si je
A HÉLOÏSE. 243
veux rendre justice à chacune de ses vertus, je passerai pour un flatteur, »
La plus chère mission pour ce saint docteur était d’amener le sexe faible à l’étude austère de la vertu ; et pour réussir il employait tous les artifices de la parole. Ses actions nous offrent même, à cet égard, des arguments plus forts que ses écrits : il cultiva les pieuses femmes avec une prédilection si marquée , que l’ardeur même de sa charité fit tache à sa réputation. 11 nous en instruit luimême dans sa lettre à Asella, en parlant des faux amis et de ses détracteurs :
« Quoique plusieurs me regardent comme un scélérat couvert de honte, vous faites bien pourtant de croire à la vertu de tels scélérats, en les jugeant d’après votre âme. Car il est difficile de juger le serviteur d’autrui, et la bouche qui calomnie le juste sera difficilement pardonnée. J’en ai vu qui me baisaient les mains, et qui, par derrière, me déchiraient avec une langue de vipère. Ils me plaignaient du bout des lèvres; intérieurement ils se réjouissaient de mon mal. Qu’ils disent s’ils ont trouvé en moi autre chose que ce qui convient à un chrétien? On ne me reproche que mon sexe, et l’on n’y songerait pas si Paille ne venait à Jérusalem. » Ensuite : « Avant que je connusse la maison de sainte Paule, c’était sur mon compte un concert de louanges dans toute la ville. On était unanime à me reconnaître digne du souverain pontificat. Mais du moment que, pénétré des mérites de sa sainteté, j’ai commencé à lui rendre hommage, à la fréquenter et à l’instruire, de ce moment toutes mes vertus m’ont abandonné. »
Et dans la même lettre : « Saluez, dit-il, Paule et Eustochium ; bon gré, mal gré, elles sont à moi en Jésus-Christ. »
Nous lisons que l’indulgente familiarité à laquelle le
LEUKE u'aBAILAUI)
Seigneur lui-nit'iue voulut Itien ilesceinire avee la bienheureuse pc'elieresse^ donna de la défiance au pharisien cpii l’avait invité, puisqu’il se disait en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait bien qui est celle qui le touche, et (pie c’est une femme de mauvaise vie. » Tl n’y a donc rien d’étonnant que, pour gagner de telles âmes, qui sont les membres mêmes du Christ, les saints, à son exemple, n’aient point reculé devant le sacrifice de leur réputation. N’est-ce pas pour éviter des soupçons semblables que le grand Origène eut le courage de faire subir à son corps une cruelle mutilation?
If instruction et l’encouragement du sexe faible n’ont pas seuls mis en relief la merveilleuse charité des saints Pères à l’égard des femmes; le désir de les consoler leur a souvent fait déployer un inépuisable trésor de zèle, et pour adoucir leurs chagrins,-^admirable excès de compassion ! — ils leur ont quelquefois promis des choses contraires <à la foi. Telle est cette assurance que saint Ambroise osa donner aux soeurs de l’empereur Valentinien, que leur frère était sauvé, lui qui n’était que catéchumène lorsqu’il mourut ; assurance qui parait être bien éloignée de la foi catholique et de la vérité de l’Évangile. Mais ces saints docteurs n’ignoraient pas combien la vertu du sexe faible a toujours été agréable à Dieu.
Nous voyons des vierges sans nombre imiter la chasteté de la mère du Sauveur, afin de pouvoir suivre l’Agneau dans toutes ses voies, tandis que nous connaissons peu d’hommes qui aient atteint cet état de perfection, l’ar amour pour la vertu, plusieurs se sont elles-mêmes donne la mort, pour conserver devant Dieu la pureté de cette chair qu’elles lui avaient consacrée ; et leur martyre volontaire, loin d’être repris, leur a mérité l’honneur de la canonisation et la dédicace de plusieurs églises.
A HKLOÏSK.
Si les vierges mariées, avant d’èlre une seule chair avec leur mari, se décident à embrasser la vie monastique, et à l'enoncer à l’époux terrestre pour prendre l’époux céleste, la faculté leur en est a(‘Cordée. Les hommes ne sont pas libres d’en faire autant.
Quelques femmes ont porté cet amour de la pureté au point de se revêtir, pour la protéger, des habits de l’autre sexe, malgré la défense de la loi, et de briller au miheu des moines par des vertus si éclatantes, qu’elles ont mérité' de devenir abbés. C’est ainsi que sainte Eugénie, avec la pieuse complicité de l’évêque Hélénus, et même par son ordre, prit l’habit d’homme, et, baptisée par lui, fut admise dans un monastère de religieux.
Je pense, ma très-chère sœur en Jésus-Christ, avoir suffisamment répondu à la première question de votre lettre. Vous connaissez à présent l’autorité de votre Ordre, sa dignité, la considération dont il jouiQ vous marcherez vers le divin but de votre profession avec ce zèle ardent et ce pas affermi que peut seule donner le sentiment de son excellence. Maintenant je répondrai à la seconde, si Dieu m’en fait la grâce : j’espère l’obtenir par \ os mérites et par vos prières. Adieu.
riKE
IVAllULARD A HKLOISE
A llfilAJÏSK AlîAILAIil).
Déjà j’ai satisfait, selon mon pouvoir, à une de vos demandes ; il me reste à faire. Dieu aidant, le surplus de ce que vous désirez de moi, vous et vos tilles spirituelles, c’est-à-dire à vous tracer un plan de vie religieuse qui soit comme la règle de votre sainte profession, afin que la parole écrite vous dirige plus sûrement que riiabitude dans la conduite que vous devez tenir.
l’our accomplir ce travail voici ce que je me propose ; je j)rendrai les meilleures règles suivies dans les couvents, les instructions que présentent les saintes Ecritures, et les conseils de la raison, pour en faire un corps de doctrine. Vous êtes le temple spirituel du Stîigneur : chargé de l’embellir, je veux l’orner en quelque sorte de peintures excellentes qui résument dans une œuvre unique les perfections disséminées d(‘ plusieurs modèles.
lETTIlE u’AltAll.AUl)
Dans cel ouvrage nous imiterons le peintre Zeuxis; ce qu’il a cru devoir faire pour la décoration d’un temple de pierre, nous le ferons pour l’embellissement d’un édifice tout spirituel. Les Crotoniates, comme Cicéron le rapporte dans sa Rhétorique, l’avaient appelé pour enrichir des plus belles peintures un temple qui était pour eux l’objet d’une vénération particulière. Pour mieux remplir sa tâche, il choisit dans la ville cinq des plus belles vierges qu’il y put trouver, afin de les avoir sous ses yeux pendant son travail, et de reproduire toutes leurs beautés dans ses tableaux. On peut croire qu’il agissait ainsi pour deux rai- ^
sons. D’abord, comme nous l’apprend le sage cité plus haut, Zeuxis avait une habileté mervcillense à peindre les femmes; ensuite les formes féminines sont naturellement plus élégantes et plus exquises que celles de l’homme.
Quant au choix qu’il tit de plusieurs vierges, c’est, dit le même philosophe, qu’il ne croyait pas trouver dans une seule l’ensemble de toutes les perfections : il savait qu(' nulle femme n’est assez favorisée de la nature pour offrir la même beauté dans toutes les parties de son corps, la nature elle-même ne voulant rien produire de parfait en t
ce genre, pour ne pas épuiser ses dons sur un seid sujet, de manière à ne s’en réserver aucun pour les autres.
Ainsi, pour peindre la beauté de l’âme, pour décrire toutes les perfections d’une épouse du Christ, pour tracer le portrait d’une vierge consacrée à Dieu, qui soit comme un miroir que vous ayez sans cesse devant les yeux pour y voir votre laideur ou votre beauté, les nombreux enseignements des saints Pères, les plus sages règles des couvents, me serviront à tracer la règle de votre vie ; je prendrai la th*ur de chaque détail, à mesure ([u’il viendra s’ottrir à mon esprit, et je réunirai comme en un faisceau tout ce (|ui me paraiira convenir ii la sainteté de votre [)rofession.
A HÉLOÏSE
Ce n’est pas seuleineiit aux monastères de femmes que je ferai mes emprunts; je mettrai aussi à contribution les couvents de religieux. Unies à nous par la communauté de nom et par la profession de continence^ les mêmes pratiques vous conviennent, à peu d’exceptions près. Je tirerai donc de ces règles certaines fleurs pour embellir les lis de votre chasteté, m’attachant à bien peindre une épouse du Christ avec plus de zèle que Zeuxis n’en a mis à faire le simulacre d’une idole. 11 a pensé que cinq \ierges lui suffiraient pour modèles : avec cette mine si riche d’enseignements que m’oflrent les écrits des Peres, soutenu pai la grâce divine, je ne désespère pas de vous laisser un ouvrage plus parfait que le sien, de manière qu’il vous fasse atteindre jusqu’à l’excellence de ces cinq vierges sages que le Seigneur nous propose, dans son Évangile, conmie le type de la sainteté virginale. Pour que l’effet réponde à mon zèle j’ai besoin de vos prières. Je vous salue en Jésus- Christ, épouses de Jésus-Christ.
SUIT LA KJitiLE DLS UELIGIEUSES.
I,KT'l'RK
B’ARAir.ARD A HÉROiSK'
(fragment)
C'est sur vos instantes prières, Héloïse, ma sœur, qui me fûtes chère autrefois dans le siècle, et qui aujourd’hui m’êtes plus chère en Jésus-Christ, que j’ai composé ces chants nommés Hymnes par les Grecs, et par les Hébreux Tchillim. Lorsque vous me pressiez de les écrire , vous et les saintes femmes qui habitent avec vous, j’ai voulu connaître les motifs de votre demande j car il me semblait supertlu de vous composer de nouvelles hymnes, quand vous en possédiez tant d’anciennes ; je regardais d ailleurs comme une espèce de sacrilège de préférer ou seulement d’égaler aux chants antiques des saints les chants nouveaux d’un pécheur.
' Le premiei' Iragrneiil de cette lettre a été découvert à Bruxelles dans un manuscrit de la Bibliothèque Royale, inscrit dans le catalogue sous le n“ 10158, par M. üehler, savant philologue allemand. Les deux autres fragments ont été signalés et publiés entSti, par un Français, M. Alex. Lenoble, dont nous reproduisons la traduction.
LETTHE I) AHAlEAltr)
Parmi les diverses réponses (jue j’ai reçues de plusieurs d’entre vous, je me rappelle que vous particulièrement vous mettiez en avant ces raisons :
« Nous savons , me disiez-vous , que pour le choix des psaumes et des hymnes, l’Église latine et surtout l’Église gallicane obéissent à l’empire de l’hahitude plutôt qu’à celui de l’autorité, car nous ignorons encore de quel auteur est la traduction du psautier adopté par l’Église gallicane ; et même, s’il faut en croire sur ce point ceux qui nous ojü fait connaître la diversité des traductions, celle-ci s’éloigne de toutes les autres, et ne mérite nullement, ce me semble, de faire autorité j mais telle est la force de la coutume que, tandis cpie pour les autres livres de la Bible nous suivons la traduction correcte de saint Jérôme, pour le psautier, qui est de tous les livres le plus fréquemment lu, nous nous contentons d’une traduition apocryphe. Quant aux hymnes dont nous nous servons aujourd’hui,, il y règne un tel désordre, que jamais, ou du moins bien rarement, l’intitulé ne nous apprend quelles elles sont, ni qui les a composées; et si nous (‘voyons connaître les auteurs de quel- (pies-unes , comme Hilaire et Ambroise , les premiers compositeurs de ce genre de [(oihne, et après eux Prudence et d’autres encore*, tout(‘fois la mesure des syllabes y est souvent si mal observée que b‘s paroles sont rebelles a la mesure du chant, sans laquelle il n’y a point d’hymne, car la définition de l’hymne est VKloye chanté de la ftivinité.
« Vous ajoutiez que nous maiKpiions d’hymnes spéciales pour le plus grand nombre des fêtes, telles (pie celles des lnno(;ents, des Evangélistes et de ces saintes ipii lu* furent ni vierges ni mai'tyres. Entin, disiez-vous, il y a plusieurs de ces hymnes (pii font mentir ceux (pii l(*s cliantenl, ou parce (|u’eltes ne s'appliipiciil pas au li'inps, <m parce (pic
A IIÉLOÏSK.
leur terme sont peu conformes à la vérité. Ainsi il arrive souvent que les fidèleS;, empêchés, soit par quelque circonstance fortuite, soit par la manière dont les offices sont distribués, devancent ou laissent passer l’heure prescrite; si bien qu’ils sont forcés de mentir, au moins en ce qui concerne le temps , chantant le jour les hymnes de la nuit, ou la nuit les hymnes du jour. »
Il est certain, en effet, d’après l’autorité des prophètes et les institutions de l’Église, que la nuit même doit avoir des chants pour la Divinité, ainsi qu’il est écrit : Memor fui nocte, etc. ; et encore : Mediâ nocte surgebam ad conftendum tiOi, c’est-à-dire, pour te louer. Et les sept autres louanges dont parle le même prophète, septies in die, etc., ne peuvent se chanter que le jour; car la première qui est appelée Matutinœ laudes , et dont il est dit dans le même prophète : In matutinis , etc. , doit se chanter au point du jour, quand l’aurore ou lucifer commence à luire. Cette distinction est observée dans la plupart des hymnes ; et par exemple, quand le poète dit : Nocte sur g entes, etc., et encore : Noctem canendo, etc., ou Ad confitendum surgirnus, morasque, etc.; et ailleurs : Nox atra, etc.; ou Nàm lectulo consurgimus, etc.; et encore : Ut quique horas noctium, etc.; et autres paroles semblables; ces hymnes témoignent assez d’elles-mêmes qu’on doit les chanter pendant la nuit, et de même les hymnes du matin et les autres indiquent souvent à quelle heure du jour on les doit chanter ; par exemple, quand il est dit : Eccè jàm noctis tenuatur umbra, etc. ; et encore : Lux eccè , etc. ; ou Aurora spargit polum , ou Aurora lucis, etc.; et ailleurs : Aies diei nuntius, etc.; ou Ortum refulget lucifer, etc.; ces passages, et d’autres semblables, nous apprennent à quelle heure ces hymnes doivent se chanter. Or, ne pas observer ces heures , c’est faire men-
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tir les chants qui s’y rapportent. Et j)oniiant, ce ([ui le plus souvent nous empêche de nous conformer an temps préciS;, c’est moins la négligence que la nécessité ou la distribution des offices^ comme cela se pratique journellement dans les églises paroissiales ou mineures , les occupations du peuple forçant do faire tous les offices de jour, et presque à la suite l’un de l’autre.
Et ce n’est pas seulement l’inobservation des heures cpû nous fait mentir, mais encore quelques auteurs d’hymnes , lesquels, soit qu’ils aient jugé des autres cœurs par ta perfection du leur, soit que, par un zèle d’imprévoyante piété, ils aient vonlu exalter les saints, ont tellement dépassé les bornes , qu’ils nous font chanter dans ces hymnes contre notre conscience, et comme sons l’empire d’une autorité tont-à-fait étrangère. Il y a en eflèt bien peu de gens qui, pleurant et gémissant dans l’ardenr de la contemplation , ou dans la componction de leurs péchés , puissent véritablement dire : Preces gementes, etc. ; et encore : Nostros pins, etc. ; et tels antres passages qui ne, conviennent qu’à des élus, c’est-à-dire au petit nombre. N’y a-t-il pas présomption à chanter chaque année : 3Iarline, par apostolis , etc.? on à glorifier immodérément de leurs miracles quelques confesseurs, en chantant : Ad sacrum cujus tumulum, etc. ? Votre sagesse en décidera.
« Ce sont ces raisons et d’autres semblables , ainsi que le respect dû à votre sainteté, qui m’ont décidé à écrire des hymnes pour fout le cours de l’année; vous m’avez jirié sur cet objet, épouses et servantes du Christ , et moi je vous prie à mon tour de soulever par l’effort de vos prières le fardeau que vous avez mis sur nos épaules, afin que, travaillant ensemble, celui qui sème et celui qui moissonne puissent ensemble se réjouir.