I.e salut que Dieu a promis à eeux qui l'aiment
La lettre de vofre Charité, que vous m’avez dernièrement envoyée par mon fils Thiliaidt, m’est parvenue : je 1 ai reçue avec joie, et je dirai, en considération de la personne qui 1 avait écrite, avec le transport d’une pieuse amitié. ,1 ai voidu vous ré[)ondre aussitôt pour vous dire ce que j avais dans le cœur ; mais les soins importuns et les exi- {ïcnces de mon administration, auxquelles je suis, la plupart du temps, et même presque toujours, obligé de céder, m en ont empêché. Cependant, le premier jour qu’il m’a <‘tt* permis de respirer au milieu de ce tracas, j’ai essaye il exécuter mon projet. Je votdais au moins reconnaître par mon empressement cette aftéction dont votre lettre
LKTTltK DK l’IliRUE l.lî \ E.NÉItAlll.E
l'tait le gaye, quand déjà les présents de votre hospitalité in’en avaient donné précédennnent rassnranee. Je voulais vous montrer combien de place j’avais réservé dans mon cœur pour la tendresse que je vous porte en Jésus-Christ. En effet, ce n’est pas d’aujourd’hui que date mon affection ; elle remonte au contraire fort loin dans mes souvenirs. Je* n’avais point franchi les homes de l’adolescence, je n’entrais point dans les années de la jeunesse, quand votre nom me parvint. Il ne s’agissait pas encore de votre jtrofession religieuse ; mais la renommée provoquait déjà l’admiration générale pour vos études, si honnêtes et si louables dans une jeune personne. J’entendais dire alors qu’une femme, retenue encore dans les liens du siècle, se consacrait avec un zèle infatigable à la science des lettres — chose bien rare ! — et à l’étude de la sagesse, bien qu’elle n’eùt pas renoncé au monde ; et que ni les plaisirs de ce monde, ni ses frivolités, ni ses délices, ne pouvaient la détourner du noble projet de s’instruire dans tous les arts. Et quand te monde donne le spectacle d’une déplorable apathie pour ces exercices, quand la sagesse ne sait plus où poser son pied, je ne dirai pas chez le sexe féminin, d’où elle parait entièrement bannie, mais dans l’esprit même des hommes, vous, par l’éclat et la profondeur de vos études, vous vous êtes élevée au-dessus de toutes les femmes, et à peine trouverait-on quelques hommes que vous n’ayez point surpassés.
Plus tard, selon les paroles de l’Apotre, quand il plut à celui qui vous avait mise à part, dès le sein de votre mère, de vous appeler à lui par sa grâce, vous avez donné à vos études une direction bien préférable. Femme vraiment philosophe, vous avez laissé la logique pour l’Évaugile. la physique pour l’Apôtre, Platon pour le Christ, l’Académie ()our le Cloître. — Heureuse et complète transformation ! —
A HÉLOÏSE
Vous avez enlevé les dépouilles des ennemis vaincus, et avec les trésors de TÉgypte, en traversant le désert de ce pèlerinage, vous avez élevé à Dieu dans votre cœur un précieux tabernacle. Pharaon une fois englouti, vous avez chanté avec Marie le cantique de louanges, et, comme elle autrefois, portant dans vos mains le tambour de votre heureuse mortification, savante musicienne, vous avez envoyé jusqu’aux oreilles même de la Divinité les harmonies d’un hymne nouveau. Vous avez foulé dès les premiers pas, et, avec la grâce du Tout-Puissant, vous écraserez tout-à-fait, dans votre marche persévérante, la tête du serpent, l’antique et l’éternel ennemi de la femme : il sera tellement hroyé qu’il n’osera plus désormais élever contre vous ses sifflements. Vous faites et vous ferez un objet d’horreur de ce superhe prince du monde : et celui que la parole divine appelle le roi des fils de l’orgueil, selon les paroles de Dieu même au saint homme Job, vous le forcerez de gémir, enchaîné à vous-même et aux servantes du Seigneur qui habitent avec vous. Miracle vraiment unique, et qu’il faut élever au-dessus des œuvres les plus merveilleuses ! Celui dont le prophète a dit, que les cèdres ne portaient pas si haut leur tête dans le paradis de l’Éternel, et que la cime des pins rampait sous son feuillage, est vaincu par le sexe fragile; le terrible archange succomhe sous une taihle femme ! Votre duel et votre victoire renvoient au Créateur une gloire éclatante, et plongent en même temps le séducteur dans une ignominie profonde. Votre combat lui rappelle, à sa honte, qu’il fut non-seulement insensé, mais encore démesurément ridicule, d’aspirer au sublime niveau de l’éternelle majesté, lui, lutteur impuissant, qui ne sait pas^même triompher de la faiblesse de la femme. Le front de ta victorieuse, pour une telle victoire, reçoit du Roi des cieux une couronne de pierreries : ainsi, plus
IJiTTHK DK IMKiîKE I.E VÉ>ÉKAItEE
ai fi
elle éliiit f'ail)le par la chair dans le coiiihat (ju’elle a livré, plus elle ap[)araîtra glorieuse dans sa récompense éternelle.
Ceci, ma trcs-elière suMir en .lésus-Christ, idest point une llattci'io, mais une exhortation à envisager toute la grandeur de la carrière dont vous avez déjà glorieusement parcouru une partie, et un encouragement à iH'rsister jusqu’au bout dans cette voie salutaire : afin (pie votre zèle veille plus (pie jamais d’un œil jaloux à la conservation de ce tr('‘sor que vous amassez dans le ciel, afin que vous animiez de la parole et de l’exemple, selon la grâce que Dieu \ous a dépar tie, les saintes (pji servent avec vous le Seigneur', et qu’elles soutieuuent la rnênre lutte avec uii courage qiri ne se démente jamais. Vous êtes un de ces animaux de la vision du pro|)hèt(! Ézéchiel : vorrsne devez pas seulement hrt'iler comnre irn charbon, mais comme une lampe, voirs devez à la fois hrirler et éclairer. Vous êtes disciple de la véritri, mais par votre dignité et vos fonctions relativement aux r’eligicuses qui vous sont confiées, vous (*tes aussi maîfr'esse d’humilité. Otri, renseignement de l’humilité et de toutes les célestes pratiqires votrs est imposé par Dieu ; aussi devez-vous veiller avec soin non- .serrlenrent à vous-rrrême, mais encor'e au troiipearr cpri vous est confié. Responsable, de toutes vos filles sjiir'ituelles, voirs avez droit à une rrîcornpense su}}érieirr'c. Sans doute urre palme voirs est l’ései’vée pour toutes; cai', vous le savez hi(!n, toutes celles cpri, sous voti’o dirriction, aiu’ont vaincu 1(( luondr! et le prince du monde, vous pi'épareront autant de triomphes, autant de glorieux ti'ojrhées auprès du Roi et du .luge éternel.
Il ri’(‘stpasnon plus sans exemple dans l’hurnaniti'- que des femmes aient comriiandé à des femmes; nous vovons même qu’elles ont (pielquefois comhattu et accompagne
A HÉI.OÏSK. ;il7
les hommes sur le ehiimp de bataille. Car s’il est vrai, comme on le dit, que
« Nous pouvons emprunter des enscigneineiits à notre ennemi même »,
chez les Gentils, la reine des Amazones, l'enthésilée, au rapport de Thistoire, combattit souvent avec son armée diins la guerre de Troie. Chez le peuple de Ditm, la pro- })hétesse Déhora nous est représentée, dans les livres saints, animant Barach le juge d’Israël contre les païetts. Pourquoi donc les femmes qui marcJient aux combats de la vertu contre le fort revêtu de ses armes, ne pourraientelles conduire les armées du Seigneur, lorsque Penthésilée, s’élevant au-dessus des convenances ordinaires, combattit de sa propre main contre les ennemis, et lorsque notre Débora souleva les hommes eux-mêmes pour la cause de Dieu, leur fit prendre les armes, et enflamma leurs courages! Ensuite, après la défaite du roi Jabin, la destruction de l’armée des infidèles, et la mort de Sisara, leur général, elle chanta aussitôt un cantique, et le consacra dévotement aux louanges du Seigneur. Bien plus glorieuse sera la victoire que vous remporterez par la grâce de Dieu, vous et vos fdles, sur des ennemis infiniment plus redoutables ; bien plus glorieux aussi sera votre cantique, et vous le chanterez avec une joie si complète et si vive, que ni la joie ni le cantique ne cesseront plus jamais dans \ otre cœur. Vous serez pour les servantes de Dieu, c’està-dire pour l’armée céleste, ce que Débora fut pour le peuple juif. Et ce combat, dont le prix est inestimable, nul temps, nul événement ne viendra le ralentir : votre victoire seule y mettra un terme. Le nom de Débora, votre érudition le sait bien, signifie en langue héltraïque Abeille : vous serez encore en cela une Débora, c’est-à-dire une
31 « IKTTItK DE PIERRE l.E VÉNÈRAltl.E
abeille. En etiet, vous composerez im cher trésor de miel, mais non pas pour vous seule, car tous les sucs précieux (}ue vous aurez recueillis en divers endroits et de différents calices, vous les reverserez par votre exemple, par vos paroles, par tous les moyens possibles, dans l’àme des sœurs de votre maison ou des autres femmes. Dans le court espace de cette vie mortellp, vous vous rassasierez vousmême de la secrète douceur des saintes Écritures, et votre prédication continuelle en rassasiera vos sœurs bieidieureuses jusqu’à ce jour promis, où, selon la parole du prophète, les montagnes distilleront l’éternelle douceur, et les collines couleront le lait et le miel. En effet, bien que cela soit dit du temps de la grâce, rien n’empèche, et même il est plus doux de l’entendre du temps de la gloire.
Combien je me plairais à prolonger longtemps avec vous un semblable entretien ! Votre érudition si célèbre me charme, et les éloges que plusieurs personnes ont donnés à votre haute piété sont un attrait bien plus puissant encore. Plût à Dieu que notre abbaye de Cluny vous eût possédée ! Plût à Dieu (pie cette agréable prison de Marcigny vous eût renfermée avec les autres servantes du Clirist qui attendaient dans les fers la céleste liberté ! .l’aurais préféré les trésors de la religion et de la science, aux richesses des rois les plus fastueux, et j’aurais vu avec ravissement le sublime collège de ces saintes sœurs emprunter à votre présence des clartés plus divines et plus rayonnantes. Vous auriez eu vou.s-même à vous féliciter de ce glorieux entourage, et vous auriez admiré la plus haute noblesse tlu monde et tout son orgueil foulés aux pieds. Vous aurie.z vu toutes les surabondances du luxe mondain éedrangées contre le dénument le plus complet, et les vases impurs du démon devenus lout-à-coup les
A HÉLOÏSE
lLniplc‘3 sftiis tucliG (lu Sciiiit-Esprit . \üus auriez vu ces jeunes filles du Seigneur, dérobées à Satan ou au monde comme par nn larcin, élever sur les fondements de l’innocence les hautes murailles des vertus, et conduire jusqu’aux sommets du ciel la tour de leur divine architecture. Vous auriez tressailli de joie en voyant ces jeunes fleurs d’angélique virginité réunies aux plus chastes des veuves . toutes ensemble soutenant la gloire de cette heureuse et magnifique résurrection, et, sous l’étroite voûte de la geôle, déjà corporellement ensevelies dans le sépulcre de l’immortelle espérance. Toutes ces choses, et de plus grandes penWdre, vous sont données par le ciel, à vous et à vos compagnes, et il serait difficile, sans doute, de rien ajouter à \otre zèle pour toutes les perfections chrétiennes^ mais notre communauté trouverait les avantages les plus désirables dans l’accession des grâces précieuses que vous possédez.
Toutefois, si la providence de Dieu, dispensatrice de tontes choses, nous a refusé les fruits de votre présence du moins nous a-t-elle accordé celle de l’homme qui vous appartient, de l’homme, dis-je, qu’il faut nommer souvent, et toujours avec honneur , le serviteur et le véritable philosophe du Christ, le Maître , Pierre Abailard, que la Providence divine a bien voulu nous envoyer à Cluny dans les dernières années de sa vie; nous pouvons dire aussi qu’elle nous a fait dans sa personne et dans ses exemples un don mille fois plus précieux que l’or et les perles. Quant à la vie édifiante et pleine d’humilité et de dévotion qu’il a menée au milieu de nous, il n’y a qu’une voix dans toute la communauté pour lui rendre témoignage; la louange de tant de vertus ne saurait tenir en quelques mots. Si je ne me trompe , je ne me rappelle pas avoir vu son pareil pour l’humilité dans ta démarche et le vête-
I ETTHIÎ de IMEUUE I.E \ E>EH Uil.E
meut. Tel était son abandon à ee sujet, qu’aux yeux les plus attentifs saint Germain n’aurait pu paraître plus négligé, ni saint IMartin lui-même plus pauvre. Dans ce grand troupeau de nos frères, oîi je le forçais d’occuper le ])remier rang, il paraissait le dernier de tous par l’extrènu! misère de son vêtement, .le m’étonnais souvent, dans les processions, lorsqu’il marchait devant moi avec les autres frères, selon l’ordre cérémonial, et je ne revenais point de \ oir un homme d’un nom si fameux faire si peu de cas de lui-même, et se réduire à un tel abaissement. Bien différent de ces professeurs de religion que nous voyons rechercher jusque dans Thabit sacré, dont ils sont revêtus , les vanités d’un luxe mondain , pour lui rien n’était trop sinqîle, il se contentait du plus strict nécessaire. 11 apportait ce même esprit d’austérité et de privation dans sa nourriture, dans sa boisson, dans tous les soins du corps; tout ce qui est superflu, tout ce qui n’est pas absolument indispensable, il s’en refusait l’usage, et le condamnait sévèrement, par sa parole et son exemple, aussi bien pour lui-même que pour les autres. Sa lecture ('■tait assidue, sa prière incessante, son silence continuel, à moins qu’il ne fût questionné par les frères, ou que les conférences générales du couvent sur les choses divines ne le forçassent de parler. 11 s’approchait des sacrements aussi souvent qu’il lui était possible, et depuis que ma lettre et mon entremise dévouée l’avaient fait rentrer en grâce auprès du Saint-Siège, il les fréquentait presque sans interruption. Que dirai-je de plus? Son esprit, sa bouche, sa conduite, méditait, enseignait, manifestait des choses toujours divines, toujours philosophiques, toujours savantes.
Ainsi véîcut parmi nous cet homme simple et droit, craignant Dieu et se détournant du mal : ainsi nous l’avons
af
MORT Il'ABATI.ARr)
A HÉLOÏSE
Ml consacrer à Dieu les derniers jours de sa vie. Comme il i‘tad tourmenté plus qu’à l’ordinaire par la psore et d autres infirmités, je l’envoyai à Cliâlons pour y prendre du repos. La beauté du climat, qui en fait une des plus belles parties de notre Bourgogne, m’avait engagé à lui chercber une retraite près de cette ville, sur les bords de la Saône. Là, autant que sa santé pouvait le permettre, revenant à ses anciennes études, il pâlissait sur ses livres ' semblable à Grégoire-le-Grand, il ne laissait passer aucun instant sans prier, ou lire, ou écrire, ou dicter. L’arrivée du \ isiteur annoncé dans l’Évangile le trouva dans l’exercice de ces divines occupations; elle le trouva, non pas endormi, comme bien d’autres, mais veillant et préparé • elle le trouva veillant véritablement, et l’appela aux noces de l’etermté, non pas comme une vierge folle, mais comme une vierge prudente ; car il apportait avec lui sa lampe pleine d huile, c’est-à-dire une conscience remplie du témoignage d’une sainte vie. Lorsqu’il fallut payer à la mort la dette commune de l’humanité, la maladie qui devait l’emporter empira promptement, et le réduisit bientôt a l’extremité. Avec quelles dispositions saintes, pieuses et catholiques, il confessa d’abord la foi dans laquelle il mourait, ensuite ses péchés! Avec quel chaleureux élan, quelle puissante aspiration de cœur, il reçut le viatique du’ suprême voyage, le gage de la vie éternelle, c’est-à-dire le corps du divin Rédempteur ! Avec quelle ferveur de fidèle il lui recommanda son âme et son corps, ici et dans l’éternité ! Tous les frères religieux en furent témoins, avec la communauté entière du couvent où repose le corps de saint ■Marcel martyr.
Telle fut la fin qui couronna les .jours du Maître, Pierre Ahailard. Geliii qui par la gloire de son enseignement avait rempli presque tout ruiiivers de sa parole et de son nom,
l.KTTIil' l>i: IMIiHKK I.K MiNEH VlîI H
renlra à l’école de celui ((ui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur »; et persévérant dans la douceur et riiumilité, il alla, nous devons le croire, rejoindre son divin Maître.
Aussi, vénérable et très-chère sœur en Jésus-Christ, celui auquel vous avez été unie d’abord par les liens de la chair^ ensuite par les liens plus sacrés et par conséquent plus étroits encore de l’amour divin ; celui, dis-je, qui était votre compagnon et votre guide dans le service de Dieu, le Sauveur à présent le réchautfe dans son sein, au lieu de vous, ou comme un autre vous-même; mais au jour de la venue du Seigneur, et de la voix de l’Archange, et de Dieu descendant du ciel aux sons éclatants de la trompette, il vous le réserve, et vous le rendra par sa grâce, n’en doutez pas.
Souvenez-vous donc de lui en Jésus-Christ, et recommandez-le avec sollicitude aux saintes sœurs qui servent avec vous le Seigneur, sans onldier dans vos prières h's frères de notre congrégation , et les sœurs qui, par toute la terre, servent, selon leur pouvoir, le même Dieu qiu* vous.
Adieu.
KI'lTAl'ItE lit’ MAITRE l'IERRE ABAILARI)