RECHERCHES DE LA FRA^XE
XVie SIÈCLE.
Or, tout ainsi que la fortune dbVljelard se rendit admirable pour les diverses secousses qu'il receut, se trouvant tantost au-dessus du vent, tantost au-dessous, aussi suis-je bien empesché de sçavoir quel jugement de bien ou de mal je dois faire sur son Héloïse. Car combien qiCelle se fnst grandement oubliée de son lionneur avecques luy, toutesfois je me fais presque accroire que ce ne fut point tant par une passion desreiglée, fpie pour les bonnes et signalées parties d’esprit qui estoient en Abélard. Et qui me fait entrer en ce jugement, c’est quand elle quitta son espoux pour espouser une autre vie, aux yeux de toute la France, auparavant l’infortune de luy. J’ai veu une lettre qu’elle luy esorivit eu latin, après qu’il se fust fait moine, c’est-à-dire lorsqu’elle se voyoit du tout forbannie de l’espérance de leurs attouchements mutuels, et néantmoins vous la verrez autant passionnée comme au plus chaud de leurs amours. Le dessus de la lettre est tel : Domino suo, tmopatvi, etc. Là elle dit avoir leu tout au long la lettre par luy escrite à un sien amy, dans laquelle il faisoit un
TESTIiMONlA VETEUIM.
ample discours de toute sa vie et de ses malheurs. Pour à (pioy respoiidre elle proteste que tout ce qu’elle avoit fait avecques luy n’estoit pour contenter sa volonté, ou volupté, ains celle seulement d’Ahelard ; et que, combien que le nom d’espouse fust sans comparaison plus digne, tontesfois pour ne faire bresche à la dignité de luy : dulcius niihi fuit amicœ vocabulum, etc. : afin que plus je m’humiliois devant toy, plus je te fusse agréable. Et finalement elle adjouste que quand l’empereur Auguste reviendroit au monde pour la vouloir espouser, elle aimeroit mieux estre réputée la garce de ce grand Abélard, qu’impératrice de ce grand univers, et conclud en ces mots, qui me semblent très-beaux : Non rei- effectus, sed efficientis affectus in crimine est : nec quæ fiunt, sed quo animo fmnt, œquitas 'pensât.
Voilà une résolution d’amour paradoxe. Car lorsqu’elle escrivit cette lettre, les monastères où l’un et l’autre s’estoient votiez, et l’infortune d’Abelard cognuë à tous, la garantissoient de toute opinion d’impudicité; toutesfois, passant par-dessus foutes les hypocrisies que les femmes ont accoustumé d’apporter en telles affaires, elle recognoist franchement n’avoir autre idée en soy que celle qui despendoit de celuy qu’elle avoit tant aimé et honoré.