‹ Abailard et HéloïseChapitre 12 sur 103 · R .U) UI ARII ET HELOÏSE · texte numérisé non relu

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menls, armes de discussion plutôt qu’instrunients de pouvoir, et il ne pouvait devenir l’objet d’une attention sérieuse et d’une étnde réfléchie sans laisser bientôt éclater les germes d'activité et de liberté renfermés dans son sein. Pendant quelque temps, cette étude, cette attention ne devaient être, comme on l’a dit, le partage que d’un |>etit nombre d’hommes qui en recevaient un développement précoce, sans rap|»ort avec l’état de la société. Cependant, comme leur influence, active quoique peu étendue, s’exerçait dans une sphère assez élevée, et produisait déjà quelques dissentiments parmi les hommes chargés de l’enseignement des doctrines, la guerre avait promptement éclalé entre les premiers et les seconds novateurs ; et au temps d’Abailard et de saint Bernard, le parti réformateur s’était divisé en deux factions bien distinctes, dont l’une voulait retenir entre ses mains le mouvement progressif imprimé au monde, tandis que l’autre cherchait à l’accélérer en appelant au concours toutes les forces de l’intelligence. La première, procédant de l’extérieur à l’intérieur, prescrivait une règle à chaque action, une direction à chaque pensée, plaçait la vertu de l'homme sous la garde des autorités préposées à sa conduite, et le faisait marcher à la perfection chargé des liens de l'obéissance. L’autre, fondant les devoirs de l'homme sur sa liberté, ne lui donnait pour maître que sa conscience, et pour règle que sa conviction. C’est ainsi qu’Almilard veut faire de la raison la base de la foi, et place dans l’intention seule le mérite ou le démérite de l’action. Tel est le principe fondamental du traité de morale connu sous le nom d ’Elhica, ou Scilo te ipsum, qu’il I composa, selon toute apparence, pour l’usage de son école du Paraclet. Cet ouvrage est le plus remarquable

ESSAI IIISTuItlyl E

de ceux (|iii nous restent de lui. Plus à l'aise apparemment que dans les discussions thcologiqucs, Ahailard y a (toussé beaucoup plus loin les conséquences de ses principes, qu’on retrouve d’ailleurs fortement empreintes dans toute sa philosophie et dans les opinions qu Héloïse avait sans doute reçuesde lui. Cependantccs conséquences étaient telles qu’elles touchaient de toutes parts aux doctrines théologiques. Ainsi Ahailard, non plus (pic quelques pères de l’Église, ne met point en doute le salut des vertueux païens. Il établit qu’on ne peut imputer à crime l’erreur adoptée de lionne foi, Lien que, (iour se mettre d’accord avec quelques (tassages des apôtres, il suppose que Dieu les châtie de peines temporaires. Enfui, et surtout, il s’élève coulre celte rigueur ascétique qui place le péché dans le plaisir même que nous procurent les objets de nos sens, indépendamment de l’usage qu'on en fait. 11 tient l'usage des biens et des facultés que Dieu nous a donnés pour légitime lorsqu o.i en use suivant ses intentions. Celle opinion, soutenue avec une assez grande liberté |wr un homme sincèrement soumis aux devoirs et même à l’esprit de son état, constitue la différence profonde qui séparait Ahailard des théologiens de son temps. Entre eux et lui se déballaient la cause de la liberté et celle de la règle. L’union de ces deux puissances n’appartient qu'à ces temps éclairés qui sont comme l’âge viril des nations. Il est, (Hiur les peuples comme pour les individus, un élat d’enfance où la raison des hommes, loin d’être en état de les conduire, peut a peine suffire à les soumettre. La liberté ne se produit alors que par des désordres qui contribuent, sans doute, aux progrès du développement social, mais que peuvent à bon droit redouter les générations aux dépens de qui se fait le

travail dont elles n» sont pas destinées à recueillirles fruits. Ia-s chefs ecclésiastiques, seul pouvoir moral que reconnût, au xu' siècle, la société, durent voir avec effroi des doctrines d’indépendance ébranler les seules autorités auxquelles eux-mêmes reconnussent la force comme le droit de maintenir la morale sociale, et même par l’injustice et la persécution, ils défendirent de bonne foi leur temps d’un danger peut-être réel, et la vérité d’un triomphe prématuré.

11 est assez probable que le voisinage de Clairvaux ajouta quelque chose à l’espèce d’insulte que ces pieux personnages voyaient nécessairement dans la singulière fondation du Parade! C’est à cette époque, nous apprend Abailard, que commencèrent à se déclarer contre lui a certains nouveaux apôtres en grand crédit par le monde, et dont l’un se vantait d’avoir ressuscité l’ordre des chanoines, l’autre celui des moines, saint Norbert, fondateur de Prémontré et réformateur des chanoines, et saint Bernard, alors âgé de trente-trois ou trentequatre ans, et déjà en possession de cette puissance qu’il exerça plus de trente ans sur l’Église jet la chrétienté. » Héloïse, plus aigrie ou moins réservée qu’Abailard, qualifie encore plus durement ceux dont il avait à se plaindre. L’un et l’autre écrivaient avant le concile de Sens, et étaient loin de prévoir les coups sous lesquels devait enfin succomber le chef du parti philosophique.

On avait attaqué comme inutile et presque comme hérétique 1a dédicace au Paraclet; il ne parait pas cependant que celte chicane ait eu des suites sérieuses. On ignore à quelles inculpations plus graves eurent alors recours les hommes que blessaient le nouvel établissement et l’éclat dont brillait le nom de son fonda-

ESSAI HISTORIQUE

tour : Ahailard nous dit seulement que des discours calomnieux attaquèrent sa conduite ainsi que sa doctrine, et que soutenus de l’autorité de ses deux redoutables adversaires, répandus par eux dans le monde, « ils finirent par lui aliéner les puissances non-seulement ecclésiastiques, mais séculières, lui enlevèrent ses principaux amis, et contraignirent ceux qui lui conservaient de rattachement à le dissimuler par crainte. » On ne connaît pas davantage le genre des persécutions auxquelles Ahailard fut en butte; mais elles désolaient sa vie et avaient frappé son imagination à tel point a qu'il n’entendait pas parler d’une convocation ecclésiastique, de quelque sorte que ce fut, qu’elle ne lui parût avoir pour objet sa condamnation, et qu’il ne s’attendît à tout moment à être traîné devant les conciles comme hérétique qu sacrilège. » Dans cet état d’angoisse, le déses|>oir s’empara de lui, et plus d’une fois, songeant à fuir la domination des chrétiens, il forma le projet d’aller « au pays des infidèles chercher le repos, et, pour un tribut tel qu’on voudrait l’exiger, vivre chrétiennement au milieu des ennemis du Christ. « J’espérais, » ajoute-t-il, « les trouver d’autant plus favorables, que, d’après le crime qui in 'était imputé, ils pourraient me soupçonner de n’ètre pas chrétien, et me croire ainsi plus disposé à embrasser leur foi. » Espoir singulier, et dont, il faut le croire, Ahailard ne s’est amusé que comme d’une combinaison d’esprit.

Au milieu de ces agitations, il crut entrevoir un port de salut. Les moines de Saint-Gildas de Ruvs',

1 Celte abbaye était située sur le bord delà mer, au bourg de Ruys, diocèse de Vannes, dans la Basse-Bretagne. Elle fut fondée, au vt* siècle, sous Cltilpéric, (ils de Mérovée, par saint Gildas, dit le Sage,

di^-£*kx)gle

SIR ABAILARb ET HÉLOÏSE.

dans le diocèse de Vannes, venaient de le choisir pour leur abbé. 11 obtint sans peine de l’abbé et des moines de Saint-Denis la permission d’accepter, et les terreurs qui le poursuivaient en France l’emportèrent sur l’effroi de ce qui l’attendait en Bretagne : « des moines déréglés et indomptables, un pays barbare , dit-il, situé à l’extrémité des terres, sur le bord des ondes de l’Océan, et habité par des peuples féroces et turbulents dont la langue lui était inconnue. » Cependant rien ne l’arrêta : il rompit son école, et partit pour Ruys. Il y trouva ce qu’il aurait dû prévoir, des difficultés au-dessus de son énergie, des peines trop fortes pour son courage, le désordre au dedans et au dehors, les terres de l’abbaye envahies par un puissant voisin, auquel des moines sans règle, et par conséquent sans autorité, n’avaient aucun moyen d’imposer ; des embarras d’administration que les moines, irrités des tentatives de réforme de leur nouvel abbé, s’appliquèrent bientôt à lui rendre insurmontables ; point de secours dans une population semblable aux gens contre lesquels il aurait eu à se défendre, et, au milieu de ces sauvages, l’éloquence, l’esprit, la science, la renommée complètement inutiles. Dans sa détresse, le désolé Abailard tournait des regards de repentir vers le Paractet, que, sans absolue nécessité, il avait laissé désert, négligé, trop pauvre pour fournir à l’entretien d’un desservant. Il apprit que les religieuses d’Argenteuil, parmi lesquelles Héloïse occupait alors la gui té de prieure,

abbé d'un monastère d'Angleterre. Les religieux étaient de l'ordre de saint Benoit; ceux de la congrégation de Sainl-Maur y Turent introduits en 1649. Celte abbaye ne doit pas être confondue avec celle de Saint-Gildas-des-Bois, qui est dans le diocèse de Nantes.

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