IV III
ESSAI HISTORIQUE
venaient d’êire chassées de leur couvent par les moines de Saint-Denis, qui, à raison ou sous prétexte d’anciens droits, s'étaient emparés de leurs biens comme de leur maison, et les avaient obligées de se disperser en différentes communautés*. Il offrit à Héloïse le Paraclet pour asile. Elle s'y rendit avec plusieurs religieuses qui s’étaient attachées à son sort. Deux d’entre elles étaient, dit-on, nièces d’Abailard. Il alla les y recevoir, et une donation en forme, approuvée de l’évèque et du pape, les mit en possession de l’oratoire, qui fut érigé en abbaye sous le nom de monastère de la Sainte-Trinité. C’est ainsi du moins que le désigne la bulle d'institution donnée en 1 131 par Innocent II. Cependant le nom de Paraclet est demeuré le seul en usage; Abailard l’emploie constamment, même dans ses lettres à saint Bernard. Héloïse fut nommée abbesse de la nouvelle communauté.
Il fallut pourvoir à sa subsistance. Le genre d’établissement auquel avait été consacré d’abord le Paraclet n’était pas de ceux qui attiraient alors la libéralité des peuples. Le Paraclet ne possédait rien ou à peu près. Mais bientôt la dévotion publique, animée par les prédications d' Abailard, s’empressa de venir au secours du saint monastère, « dont les propriétés s’accrurent en un an, dit-il, plus, je crois, que je n'eusse pu pour mon compte les augmenter en cent années; » ce qu’il attribue à l'intérêt qu’inspiraient les souffrances et les vertus des femmes, et aussi à la considération que s’attirait Héloïse, par son incomparable et douce patience, sa vie
1 Héloïse, alors âgée de vingt-huit ans, venait d'obtenir par ses qualités nombreuses la dignité de prieure de la communauté d'Argenteuil.
SI R USAI LA RI) ET HELOÏSE
retirée, et le mérite de sa conversation d’autant plus recherchée qu’on en jouissait plus rarement. « Les évêques, dit-il, la chérissaient comme leur fille, les abl>és comme une sœur, les laïques comme leur mère. » Abailard voyait avec joie la prospérité croissante du Paraclet. Le soin d'instruire, de diriger des consciences soumises, le reposait des amers travaux de son gouvernement île Saint-üildas. Il retrouvait, dans la société d'esprits capables de l'entendre, un aliment à l'activité du sien. Cependant une attention jalouse ne pouvait manquer de s’attacher à un établissement formé sous sa conduite. Ce fut probablement dans l’un des intervalles de l'un de ses fréquents voyages au monastère qu'Héloïse reçut la visite de saint Bernard. Celui-ci, assistant à leurs offices, s’aperçut que, dans ce passage de l’oraison dominicale, panem nostrum qitolidiaiutm da nobis hodiè, les religieuses substituaient au mot quotidiunum, donné par la version de saint Luc et reçu par l'Eglise, le mot supersubslaïUialem, donné par la version de saint Matthieu. 11 censura vivement cette nouveauté, et Abailard ne 1 ignora pas longtemps. Il supportait peu les critiques, et peut-être celles de saint Bernard le trouvaient-elles déjà disj>osé à l’aigreur. La lettre qu’il lui écrivit à ce sujet dut la rendre réciproque, et compte probablement au npmbre des incidents qui ont envenimé leurs querelles.
D’autres censures plus fâcheuses (tour Abailard vinrent bientôt troubler son repos et les consolations qu’il commençait à goûter. On calomnia ses relations avec Héloïse; ni son âge ni son malheur ne le garantirent du soupçon, ou du moins des propos. Effrayé de la moindre attaque, sensible à la moindre blessure, Abailard, comme à l'ordinaire, céda sans résistance et sans
ESSAI IIISTOHlylK
résignation, et s'en retourna avec un redoublement de chagrin défendre sa vie contre les embûches et les violences de ses moines, déterminés à se défaire de lui à quelque prix que ce fût. En vain s’arma-t-il de l’excommunication; en vain l’autorité du pape vint-elle à son secours |>our expulser du couvent de Saint-Gildas de Ruys les moines les plus rebelles et ceux qu’il croyait avoir le plus à craindre. Obligé de s'éloigner lui-même quelque temps jiour échapper aux plus grands dangers, il les retrouva à son retour. On avait tenté de l’empoisonner dans le vin de l’autel ; il avait vu périr un jeune moine pour axoir mangé des aliments qui lui étaient destinés. Au dedans, au dehors du couvent, des assassins menaçaient sa vie. Un accident le mit en péril, il tomba de cheval, se blessa à la nuque du cou, et l'affaiblissement de la maladie vint s’ajouter à toutes les autres causes d’abattement et d’anxiété.
C’est dans cette disposition d’esprit qu’Abailard a écrit VUisloria ealamilalum auarum , adressée , dit-il, à un ami qui se plaignait de ses malheurs, pour le consoler par le récit de malheurs plus grands encore. Rien n’indique en faveur de quel ami Abailard s’est ainsi occupé de ses propres peines; rien n’autorise même à affirmer que cette forme de lettre à un ami ne soit pas simplement le cadre dans lequel il aura jugé à propos de placer cette histoire déplorable. Ce qu’il y a de certain , c’est que , promptement répandue, elle parvint bientôt à lléloïse et devint l’occasion de ces lettres fameuses qui ont porté jusqu’à nous la réputation poétique des deux amants. Il serait assez difficile de se bien expliquer quelles causes avaient tenu si longtemps Héloïse dans le silence, et quelles causes l’engagèrent alors à le rompre. Autant qu’on en peut juger par une lettre postérieure d’Abailard,