‹ Abailard et HéloïseChapitre 14 sur 103 · I.XI · texte numérisé non relu

I.XI

la violence «le la douleur d’Héloïse avait, dans les premiers moments, importuné un homme en qui les passions éteintes ne laissaient plus que le besoin du repos; et, toujours dévouée, Héloïse s’était probablement interdit des relations dont elle. ne pouvait plus lui adoucir l'amertume. Mais le temps, en calmant les agitations de son âme, avait fait sentir à Héloïse quels liens doux et chers pouvaient lui rester encore; elle les avait regrettés, et elle saisit avec ardeur l’occasion de les renouer. Inquiète des périls que court Abailard au milieu des sauvages moines de Sainl-Gildas, elle lui écrit pour le conjurer de la rassurer, ainsi qu<? la communauté dont il est le |)ère. Mais une autre pensée la préoccupe : femme d’Abailard, victime de son amour et de son malheur, mise par lui à la tète d’une communauté qu'il a paru prendre sous sa direction , elle a droit «ides consolations, à des instructions qu’il n’a pas songé a lui donner. C’est en ce sens seulement qu’on peut entendre le reproche qu’elle lui adresse, à deux reprises différentes, de l’avoir tellement négligée, soit dans les premiers moments de son entrée en religion, « lorsque agitée, flottante, elle avait besoin d'appui, soit lorsque son âme est enfin demeurée brisée sous une longue tristesse , que jamais il n’a essayé de la consoler, absent par ses lettres, présent par ses discours. » Comme il est certain qu’Abailard a plusieurs fois visité Héloïse au Paraclet, et que, d’après ce qu’il lui dit ensuite des anciennes et continuelles plaintes quelle formait contre la Providence, on ne |)cut douter qu’il n’eût , quelque temps au moins, conservé ses relations avec elle, il est clair qu’elle ne peut se plaindre que de n’avoir pas reçu de lui les consolations spirituelles dont elle avait besoin. Elle lui rappelle tous les traités adressés par des saints à de pieuses femmes

ESSAI IIISTOHK.il K

dans l’intention de les instruire, de les consoler on de les encourager à la vertu. Cependant nulle n’avait autant de droit qu'elle, nulle n’a jamais eu à réclamer le prix d'un plus grand sacrifice. De qui l’ai tend ra-t-ellc si ce n’est de celui à qui elle s’est consacrée? « Dieu, » dit-elle , « ne me doit |ioint de récompense ; je n’ai rien fait pour lui.... Seul au monde, tu peux m’affliger, seul tu peux me donner de la joie ou de la consolation.... Si mon âme n'est pas avec loi, elle n’est nulle part, car elle ne peut exister sans toi. » Que n’avait-elle pas cru devoir se promettre de lui, pour tant de dévouement, pourtant île constance, cl combien peu elle lui demande en retour! Mais un soupçon s’est élevé dans son âme : il ne l’a point aimée; le seul attrait des plaisirs l'attirait vers elle ; en perdant les plaisirs de l'amour, il a perdu tout ce qu’il lui témoignait d’affection. Voilà ce que tout le monde jiense aussi bien qu’elle, et plût à Dieu qu’Abuilard lui donnât les moyens de l’en excuser ou de le cacher! Plût à Dieu qu’il fût moins sûr de l’affection quelle lui porte! il s’appliquerait encore à l’obtenir. Que du moins il songe à ce qu’elle a fait pour lui , à ce qu’il lui doit ; qu’il lui rende, autant qu’il le pourra, par ses lettres, la douceur de sa présence. Ranimée, elle vaquera avec plus de ferveur au service divin. lorsque près d’elle il cherchait les plaisirs , ses lettres ne cessaient de la visiter, ses vers mettaient dans toutes les bouches le nom d’Héloïse : n’est-ce pas un soin plus légitime de la porter vers Dieu que de l’exciter aux voluptés?

Telle est à peu près la marche des sentiments dans cette première lettre, mélange remarquable de tendresse et d’amertume, de passion et d’arrangement littéraire. Malgré la vivacité du sentiment qui lu domine, Héloïse

l.Xlll

n’oublie point de résumer la lettre d’Abailard, de rappeler ce qu’il n’a pu insérer lui-même dans son histoire, d’ajouter ce qui manque à plusieurs détails, avec l’exactitude d’un personnage dramatique, obligé de rendre compte au public de l’élat des faits. Livrée tout à la fois à l’abandon de sonamourel aux soins de sa composition, elle est en même temps conduite par scs sentiments et occupée de l’effet qu’ils doivent produire; elle fait, des sincères mouvements de son cœur, le sujet d’un ouvrage d’art. Écrire une lettre était alors une chose qui n’appartenait qu’aux savants. On trouve à cette époque trèspeu de lettres qui ne portent le caractère d’un morceau de littérature destiné à un public assez étendu pour que ceux qui le liront aient besoin d’être mis au courant. Il faut songer d’ailleurs qu’lléloïse a écrit, non pas dans le désordre d’un premier moment de malheur, mais sous l’impression d’une douleur profondément sentie, longuement méditée, qui se connaît et sc rend coin pte d’el le-même avec pl us de vérité que de simplicité. Si l’on s'étonne ensuite que, malgré la publicité de leur histoire, Héloïseait pu destiner à d’autres yeux qu’à ceux d’Abailard les confidences contenues dans cette lettre, et surtout dans la suivante, il suffira de lire, dans YFlisloria ca/amïtatum, lesdétailsqu’IIéloTseapuvoirrappclcrsans s’en offenser, pour concevoir un état de mœurs où des sentiments élevés et même délicats pouvaient, dans une femme distinguée et naturellement honnête, s’allier à la plus étrange forme de langage. La réponse d’Abailard ne se fit point attendre ; elle était pieuse et amicale, telle qu’Héloîsc l’avait demandée, non pas telle peut-être qu’elle l’avait espérée. Ses sentiments lui avaient fait illusion, et les sentiments d’Abailard ne lui révélaient plus ceux d’Héloïse ; ils avaient cessé de se comprendre.

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