I.XIX
ESSAI IIISTOHlql F.
L'irritation douloureuse d’une attente trompée se peint dans la réplique d'Héloïse, d’autant plus vive qu’elle cherche à la contraindre. Tout la blesse dans la lettre d’Abailard, jusqu’à la formule de salut où il a mis le nom d’Héloïse avant le sien : sorte de politesse qui lui parait contraire à l’ordre naturel , et aussi sans doute aux habitudes de l’intimité. Mais ce qui excite surtout son indignation , c’est la prière que lui adresse Abailard, dans le cas où la mort l’atteindrait, soit par les coups de ses ennemis ou autrement , de faire porter son corps au Paraclct, afin que sans cesse averties parla présence de son tombeau, elle et ses sœurs s’appliquent plus assidûment à prier Dieu pour le salut de son âme. Peut-il leur présenter une pareille image? Suppose-t-il quelles puissent supporter un pareil malheur? Ne devait-il pas leur épargner celte mort anticipée ? Et quel temps pour la prière que celui « où le désordre se serait emparé de tous les sens, où l’usage de la raison serait ravi à l’intelligence, à la langue celui de la parole; où lame égarée s’approcherait de Dieu, non dans la paix, mais dans la colère, pour l’irriter par ses plaintes, non pour l’appaiser par ses prières? » Puis cédant de plus en plus à la violence de ses mouvements , c’est vers Dieu que se dirigeen effet sacolèrequ’clle n’oserait plus faire tomber sur Abailard. Tantôt elle accuse sa cruauté, tantôt l'injustice qui les a punis lorsqu’ils avaienteessé d’être coupables. Tournant ensuite sa douleur contre elle-même , elle voit , dans son union avec Abailard , le piège où il a succombé ; dans la faiblesse qui l’a livrée à son amour, le péché dont le châtiment est retombé sur lui : « Que du moins son angoisse si longue satisfasse, sinon à Dieu, du moins à Abailard ! » Mais tout aussitôt saisie du sentiment de sa propre souffrance, elle ne voit plus d’au-
très peines, et ne supporte pas qu'Abailard ignore à quel point elle est malheureuse. Elle veut qu'il la plaigne, elle s’indigne qu’il la console. On la croit chaste, dit-elle, parce que ses moeurs le sont; mais la chasteté véritable est celle de l’Ame ; on la croit pieuse dans ces temps d'hypocrisie où l’extérieur suffit; mais que méritera-t-elle de Dieu si , révoltée contre le châtiment, elle s’irrite de souffrir, se consume de regrets, et, incapable de haïr un temps qui lui fut si doux, ne peulmèinc le bannir de sa mémoire? Sans cesse présents à son imagination , ses souvenirs chéris la poursuivent au pied des autels, agitent son sommeil, et. durant le jour, des mouvements involontaires, des mots qui lui échappent trahissent sans cesse le secret de ses pensées. Qu’Abailard se garde donc bien de la croire forte , car il pourrait négliger de la secourir; qu’il cesse de lui donner des louanges d’autant plus dangereuses qu’elles lui seraient plus douces, et qu’il ne prétende pas la consoler par l’espoir des couronnes promises aux combats de la vertu ; le plus sur est de n’avoir point à combattre ; elle ne demande ni victoires ni couronnes, mais simplement à être sauvée du péril; et en quelque coin du ciel que Dieu la veuille loger, ce sera assez pour elle.
Cette lettre, moins arrangée que l’autre, est cependant plus déclamatoire et plus mêlée de citations. On dirait que, livrée au désordre de son Ame, Héloïse n’a pas été plus maîtresse de sa rhétorique que de sa passion.
La réponse d’Abailard est noble et touchante. On voit que, relevé de son malheur par la nécessité de soutenir Héloïse , il a rappelé à la fois ses forces et son affection. Son ton un peu plus sévère est cependant plus tendre.