J.XVI
ESSAI HIsroHU.ll K
11 conseille, il blâme, il prescrit; il est encore le mari d’Héloïse. Si elle veut lui plaire, elle vaincra ces amertumes de cœur, dangereuses pour elle, fâcheuses pour lui ; elle craindra de ne pas parvenir avec lui à la céleste béatitude. Elle qui l'eût suivi dans les gouffres de la terre, voudra-t-elle le laisser aller seul vers Dieu, à qui leur union sera alors d’autant plus agréable qu'elle sera plus heureuse ? De quoi se plaint-elle? n’a-t-elle pas mérité par assez de fautes le châtiment qui est tombé sur eux? Lui surtout, coupable d'une si honteuse perfidie envers l'homme qui l’avait revu dans sa maison, lui dont les emportements ont si souvent forcé la résistance que lui opposait la retenue d’une faible femme, plus forte que lui à se vaincre elle-même, n’est-il pas juste qu'il soit le plus puni? et quelle douce miséricorde dans cette punition qui a purifié son âme comme son corps ! De quel abîme la bonté de Dieu les a retirés tous deux, et quel soin n’a pas pris sa clémence de les sauver ensemble, en les unissant peu de temps auparavant des liens indissolubles du mariage! «El tandis que je pensais l’assurer à moi pour toujours, loi que j’aimais avec excès, Dieu songeait à tout pré| tarer pour qu’un même événement nous attirât celle fois vers lui.... Unistoi donc avec moi , loi encore mon inséparable compagne , toi qui partageas et ma faute et les biens que j'ai reçus, unis-toi avec moi dans une même action de grâces. » Il lui rappelle l'époux divin dont elle est devenue l'heureuse épouse, lui peint avec chaleur son amour, ses souffrances , les droits qu'il a sur elle : « Que pour lui donc, et non pour moi, je t’en conjure, soient tout ton dévouement, toute la piété, toutes tes douleurs. Pleure une si cruelle iniquité commise sur une si haute innocence, et non jtas la juste vengeance exercée sur
SUS WIUI.AItD ET IIE1.0ISE.
moi. que dis-je? le bienfait suprême qui nous a sauvés tous deux. »
Héloïse ne résista pas plus qu’à l’ordinaire. « Tu n’auras pas lieu , dit-elle , de m’accuser de désobéissance en quoi que ce soit; Ion ordre mettra un frein à l'expression de ma douleur II me serait difficile ou plutôt
impossible d’être toujours maîtresse de mes paroles, mais je puis du moins en écrivant retenir ma main. Plût à Dieu que mon âme affligée pût être aussi prompte à t’obéir! » De ce moment cessent toutes plaintes, tous souvenirs. Héloïse, revenue, au moins dans ses lettres, aux pensées les plus propresà la calmer, «comme les plus honnêtes , dit-elle , et les plus utiles , » ne s'occupe plus qu’à consulter Ahailard sur les devoirs de son état, sur la règle à observer, sur des questions religieuses à résoudre. Ahailard ié|>ond à tout avec intérêt et exactitude; et cette correspondance intime doit être regardée comme un des témoignages les plus éclatants de la supériorité de jugement qui distinguait ce couple extraordinaire. Ahailard est entré plus avant qu’Héloïse dans l’ordre d’idées qui appartient à son nouvel état. Plus moine qu’elle n’est religieuse , son mérite est d’avoir conservé , dans son changement de position, la même liberté d’esprit , et , pénétré des sentiments d’une dévotion fervenle, de la diriger selon sa raison. La raison d'Héloïse est moins convaincue que celle d’Abailard ; on entrevoit que la règle monastique répugne à ses idées comme à ses penchants. Ellq serait tentée de croire que les premiers législateurs de l'Église n'y ont pas assujetti les femmes; du moins pense-t-elle que sa rigueur leur doit être adoucie. Sévère sur la clôture, sur la séparation du commerce du monde et surtout des hommes, sur l’assiduité à l’étude, à la méditation , à la prière.