‹ Abailard et HéloïseChapitre 22 sur 103 · PRÉFACE IM TRAOK.TEI R · texte numérisé non relu

PRÉFACE IM TRAOK.TEI R

l’ainour; Héloïse en a si bien compris la grandeur, qu'elle ne s’est jamais consolée de l’avoir perdu. Elle a laissé croître et fleurir en elle l’arbre de vie, jamais elle n’a porté le fer insensé du remords sur ses rameaux bénis, et voilà pourquoi ils ont monté jusqu’au ciel, pourquoi ils ont porté pour elle des fruits d’immortalité.

Une circonstance encore justifiera à nos yeux l’ordre d’idées invariablement suivi dans sa correspondance par Abailard. Il visita plusieurs fois le Paraclct: il y trouvait Héloïse; il y trouvait aussi Lucc, sa mère chérie, comme il l’appelle. C’est auprès d’elles que son cœur déposait le ! fardeau des jours mauvais et des pensées accablantes. \ Quels tendres épanchements, quelles respectables faiblesses ne devons-nous pas supposer dans ces entretiens! Une joie triste, un sentiment plein de mélancoliques douceurs, éteignait pour Héloïse les torches trop brûlantes du passé, et ses chagrins amortis n’exigeaient d 'Abailard qu’un moindre effort de courage. L’absence ramenait pour elle la maladie ; et c’est au besoin de la guérir qu’il faut rapporter la fermeté sublime dont il ne s’est jamais départi dans ses lettres.

C’est alors qu’il lui parle d’immortalité , d’union impérissable dans le sein de Dieu, et il le fait avec une hauteur de langage, une autorité de conviction, une puissance de désir, qui montreront à tous les siècles ce qu’il y eut en lui de génie, de foi et d’amour. En pressant sur son cœur sa mère et sa femme, il avait ressenti les mystérieux frémissements d’une vie qui ne peut finir, la révélation d’un monde où la même étreinte devait se renouveler. Itevenu à Sainl-Cildas, il écrivait avec un mouvement divin; car il avait lu dans leurs yeux les assurances d’un amour plus fort que la mort, et qui est en possession de l’éternité. Notre

PREFACE I>1 TRAIH CI Kl R.

âme en effet ne s’emparc-t-elle point île tons les temps, ne touche-t-elle pas aux deux pôles de l’abîme, par les alïections de mère ou d’é|>ou>e, de père ou d’ami, lorsque enrichie par l'abondance de ces sources sacrées, notre vie inqialicnte bouillonne comme un fleuve gonflé des crues de l'hiver, et déborde les rives de nos jours trop étroits?

Enfin, lorsqu’on l’attaque dans sa foi, lorsque l'ouragan tonne, que les vents rugissent, que les foudres d’un nouveau concile pendent sur sa nouvelle hérésie, sa première pensée est [>our Héloïse, son premier soin est de la rassurer. Il sent que le moment est venu de se rapprocher d’elle. Ce n’est pas seulement le frère en Jésus-Christ qui s’adresse à sa soeur dans le même Jésus - Christ ; c’est l’époux qui parle à son é|>ouse selon la chair. Sa >oix retrouve la tendre familiarité des anciens jours. 11 secoue la cendre de vingt années, et vient reposer encore une fois sa tète sur le cœur (pii l’a tant aimé. Dernier et solennel embrassement, dont les anges mêmes n’auraient point détourné leurs regards! Cette lettre n’existe pas tout entière; mais les lecteurs n’y perdront rien, s’ils lisent l’ode xlix de M. Crciizé de Cesser. Nous regrettons de ne |x>uvoir citer ici te touchant morceau de poésie.

Nous pensons que, selon la dis|XJsition d’esprit des lecteurs, les lettres d’Abailard produiront toujours deux impressions très-différentes. Nous comparerons ces lettres à un prisme qui voile, à distance, toutes les |x*mpes de la lumière renfermées dans son sein : vu de près, le cristal ouvre son écrin prestigieux, il allume la fête des * couleurs, et déploie autour de toutes choses des robes tlamlioj ailles d’or, d'azur cl de vermillon.

La pensée d’Abailard revèl toujours une forme adé-

PREFAC E lit TRADl T.TEl'R.

qualc : sa gravité n’est jamais déshonorée |tar une vaine ornementation de paroles. Comme celui de tous les poêles, son discours a un pied nombreux; mais il est ferme, sobre, tranquille, dégagé de tous les terrestres ferments. Jamais Abailard n’ébranle les portes de sa prison , jamais il ne se débat dans le cadre d’airain oii l’équerre catholique a renfermé et comprimé les mouvements de son cœur. L’amant n’a plus sur les lèvres d’autre feu que celui qu’elles empruntent au charbon de l’autel : l’homme est éteint, le style est moine.

Mais l’amour n’a pas un langage obligé. L’amour transfigure tout. Les mots les plus indifférents jieuvcnt devenir avec lui des courants magnétiques où deux âmes se rencontrent, des chemins où l’œil ne peut les suivre, des |>onts faits d’un seul cheveu et qu’elles parcourent audacieusement sans dévier jamais. Veut-on fixer la flamme et immobiliser le mouvement ?

Si l’on est assez heureux pour avoir une hallucination de cœur ( qui amant sibi somnia fingunt), alors ce texte mort s’anime, le sang et la vie circulent dans ces paroles tout .à l’heure engourdies et décolorées : vous sentez leur chaude haleine, votre âme s’inonde de balsamiques effluves, et, par une merveille semblable à celles de l’histoire et de la fiction, vous voyez ces roches s’amollir, ces rudes écorces se fendre, et vous |M>uvez baigner vos mains dans de fraîches ondes, et promener vos yeux ravis sur île soudaines beautés. Frappez au hasard à l’une de ces portes fermées : c’est une pensée de race royale qui vous ouvrira; entrez dans ce présent ruineux qui plaide fièrement pour le passé, et si rien ne se dresse à votre approche, si celte

PRÉFACE Dl TRAOICTEIR.

poussière ne* reprend pas les formes, et l'agitation, et tout le brait de la jwission humaine, du moins, au murmure confus qui bourdonne sous ces (tortiques déserts et dans ces paieries abandonnées, vous ne jtourrez méconnaître quel tumulte majestueux les |>cuplail autrefois.

La vue de ces lettres d'amour épurées par l'encens catholique vous rappellera les vieilles toiles espapnoles, an bas desquelles Zurbaran semble amonceler toutes les ombres et toutes les tristesses de la terre, |H>ur les consoler d’en-haut par une espérance lumineuse et par des splendeurs de béatitude. Dieu n’y est pas, on ne voit que lui : l’homme y est seul, on ne le voit pas. Sur ces feuilles, si noblement refusées à l’expression d’une souffrance humaine, roule un pleur invisible. Soulevez chaque parole : ici crie une blessure, ici suinte une sueur placée, ici pâlit une dernière goutte de poison. Tous les rameaux de ce myrte, quand vous y touchez, saignent ou gémissent. Arrêtez-vous devant le gladiateur, depuis qu'il est renversé sur l’arcne. Examinez bien son visage : pas un muscle n’est contracté; vous épiez sur sa Ixniche une plainte, une imprécation, un mot qui sera l'épojiéo de toutes ses douleurs : le mot ne vient pas; votre poitrine se serre; le |>atient va mourir, il est mort..., vous n'avez rien entendu.

Et cependant vous trouvez qu’on vous a tout dit.

Une vérité jusqu'alors inaperçue vient de vous être révélée. <!e calme de l’homme vous apparaît plus terrible qu'une teni|>ète, et ce n’est pas sans etfrni que vous contemplez cette surface im|mssiblc, quand vous voyez au-dedans de lui son cœur agonisant, ses es[>érances blessées a mort jusqu'à la dernière, et si pensé»

PHKlACt Dl TllAÜlCItlB. 33

en larmes , toute pleine d’une chère image et des angoisses déchirantes de l’éternel ndicu.

Nous autres hommes, nous sommes trop durs, trop tardifs : à moins de mettre la main à tout, nous ne croyons à rien; nous sommes sourds et aveugles de coeur, capables de marcher côte à côte avec notre dieu, jusqu'à Kmmuiis, sans le reconnaître. Les femmes distingueront mieux toutes ces infinies tendresses dont on sent la présence, quoiqu'elles échappent à notre vue, ces impalpables attouchements de l’Ame à l’âme, ces caresses contenues, ces regards qui n’osent plus se chercher que dans le ciel. Elles écouleront de l’oreille du cœur cette voix de l’amour qui n’emprunte rien aux vulgaires retentissements du langage ; elles suivront le thème céleste à travers l’étrangeté des modulations, et tandis que nos yeux ne rencontrent ici que le suaire de l'amour, elles verront des apparitions d’anges tout vêtus de lumière, qui leur diront : II est vivant.

Le style d’Héloïse a de lielles démarches. Ses pensées, comme les déesses d’Homère et de Virgile , passent devant nos yeux avec leur regard fier et doux, l’or de leur chaussure et leur tunique de pourpre relevée au genou. J’ai bien peur, soit dit en passant, d’avoir travesti toutes ces belles nymphes. Se reconnaîtrontelles au moins? Cette vie que je leur ai donnée leur iaissera-t-clle le souvenir de l’autre? Que la métempsycose leur soit légère ! Dans les plis embarrassés de ma prose, j’ai souvent caché leurs pieds de neige et leurs fronts rougissants. Mais si j’ai pu faire apercevoir quelque blanche épaule; sous le toit de chaume où je les ai reçues, si elles ont laissé pour prix de l’hospitalité quelque chose des parfums de leur chevelure, c’est déjà beaucoup pour moi , l’imagination des lecteurs

3fi

rni i vt i. ni TRvnir.ran.

achèvera mon ouvrage : à l’aide de quelques proportions fidèlement révélées, ils restitueront les formes confuses, el fixeront les contours noyés.

Puisse la traduction avoir conservé quelques lambeaux de cette riche étoile à la trame étincelante, aux mailles fines et serrées, dont les deux amants ont fait un vêtement de gloire à leur amour! — Je n’ai rien omis par pruderie, car je pense que toute beauté est essentiellement pure. Si des esprits timides s'effarouchaient de quelques hardiesses bibliques, je leur rappellerais ces paroles de saint Jérôme : « \e vous choquez point de la simplicité ni même de la crudité des termes dans l’Ecriture sainte; » et celles-ci de sailli Augustin : « Aimez , dites après tout ce que vous voudrez. n

D’un autre côté, je me suis souvenu que les Grâces étaient appelées Décentes, et que les vierges de Sparte dansaient sans voile autour des chastes autels île Junon.

Héloïse et Abailard entrèrent dans la vie par de hautes et brillantes portes, l’amour et la gloire : leur route fut maudite ; et pour que nulle consécration ne leur manquât, à celle du malheur vint se joindre celle de la sainteté.

On les aborde avec une curiosité brusque et avide ; on veut voir palpiter la fibre qui se meurt, entendre quel bruit de paroles a fait dans son temps un amour si célèbre, connaître l’esprit qui eut la puissance de vivifier le tombeau. Mais au contact de ces âmes sans souillure, qui entrent en commerce avec nous par les côtés seulement qui nous élèvent et nous ennoblissent, on se sent tout à coup pénétré de respect. En face de ces restes embaumés d’un religieux souvenir et d’une

PREFACE ni: TRADl'CTEl R.

éternelle espérance, il semble que celle vie d’amour et de génie, qui les animait autrefois, arrive jusqu’à nous en râle harmonieux et en larmes divines. Nous retrouvons dans ces deux grands initiés de la douleur une saisissante image de l’humanité, avec ses vertus poussées jusqu’à l’héroïsme, et ses faiblesses aussi admirables parfois que ses vertus.

LETTRE D’AMILARD

Page 1