‹ Abailard et HéloïseChapitre 30 sur 103 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

de lui imiHKor des temps d'arrêt, lnterrompez-la, elle vous abandonne. Soyez en garde contre les affaires : il ne s'agit pas de les débrouiller, mais de les éloigner de vous. »

Ce que les moines véritablement dignes de porter ce nom acceptent chez nous en vue de l'amour de Dieu, les philosophes qui ont laissé une glorieuse mémoire chez les Gentils l’ont pratiqué par amour pour la philosophie. En effet, chez tous les peuples du monde, Gentils, Juifs ou Chrétiens, quelques hommes se sont toujours rencontrés, s’élevant au-dessus du vulgaire, par la/oi ou la gravité des mœurs, et se séparant de la foule par une continence ou une austérité particulière.

Tels furent, dans la plus haute antiquité, chez les Juifs, les Nazaréens, qui se consacraient au service du Seigneur, conformément à la loi, et les fils des prophètes, et les sectateurs d’Hélie etd’Hélisée, que l’ Ancien-Testament, d’accord avec le témoignage de saint Jérôme, nous représente comme des moines; — Plus tard, ces trois sectes de philosophes que Josèphe, dans son livre XVHI des Antiquité t, distingue par les dénominations de Pharisiens, Sadducéens, Esséens; — Chez nous les moines, qui vivent en commun à l imitation des Apôtres, ou qui prennent pour modèle la vie primitive et solitaire do saint Jean;— Enfin, chez les Gentils, ceux qu’ils ont appelés philosophes : car ils rapportaient moins encore le nom de sagesse ou de philosophie à la perception de la science qu’à la sainteté de la vie, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre par l’étymologie «le ce motet le témoignage même des saints. Tel est, entre autres, celui de saint Augustin dans son livre 111 de lu Cité de Dieu, où il établit la distinction des sectes philosophiques : « L’école Italique, dit-il, eut pour fondateur Pythagorc de Samos, à qui l’on attribue encore le nom même de la philosophie. Avant lui on qualifiait de sages les

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LETTRE D’aRAILARD

hommes qui semblaient l’emporter sur les autres par un genre de vie digne d’éloges ; mais, interrogé un jour sur sa profession, il répondit qu’il était philosophe, c’est-à-dire désireux ou ami de la sagesse, trouvant qu’on ne pouvait sans orgueil taire profession d’être sage. »

Dans ee passage, comme il est dit « ceux qui semblaient l’emporter sur les autres par un genre de viedigned’éloges» , il reste clairement démontré que les sages des Nations, c’est-à-dire les philosopha, étaient ainsi nommés à cause d’une vie honorable plutôt qu’en vertu d’une science profonde. Quant à leur continence et à la sobriété de leur vie, je ne chercherai pas à en rassembler ici les preuves; j’aurais l’air d’enseigner Minerve elle-même. Mais si les laïcs et les Gentils ont ainsi vécu, bien qu’ils fussent libres de toute espèce de vœux religieux, vous, qui êtes clerc et revêtu du eanonicat, oseriez-vous préférer des voluptés honteuses à votre ministère sacré, vous précipiter dans cette Charybde dévorante, et, bravant toute honte, vous noyer à tout jamais dans l’abîme des impuretés ? Si vous faites peu de cas des privilèges du clerc, maintenez du moins la dignité du philosophe. Si les scrupules religieux sont t"out-à-fait méprisés, que le sentiment de la décence serve de frein à l’impudeur. Rappelez-vous que Socrate a été marié, et par quel outrageux accident il expia d’abord cette tache imprimée à la philosophie, atin que son exemple servit à rendre les hommes plus prudents à l’avenir. Ce trait n'a point échappé à saint Jérôme dans son livre 1 er contre Jovinicn , où il parle de Socrate : « l : n jour avant voulu tenir ferme sous l’interminable kyrielle d’injures que Xantippe délitait sur lui d'un étage supérieur, il se sentit arrosé d’une eau fétide. Pour toute réponse, il dit en s’essuyant la têt** : « Je savais bien que ce tonnerre amènerait de la pluie. »

A IX AMI. fil

Enfin parlant en son nom, elle me représentait combien il serait dangereux pour moi de la ramener à Paris, ajoutant que le titre d’amante serait à la fois infiniment plus précieux pour elle et plus honorable pour moi que celui d’épouse; elle voulait me conserver seulement par une faveur de ma tendresse, et non pas me tenir enchaîné par le lien conjugal. D’ailleurs nos séparations momentanées répandraient sur nos rapprochements d'autant plus de charme, qu’ils seraient plus rares. Puis, voyant que tous ses efforts pour me convaincre et inc faire changer de résolution venaient se briser contre ma sottise, et ne pouvant se résoudre à heurter de front ma volonté, elle termina ainsi dans les soupirs et dans les larmes : « C’est la seule chose qui nous reste à faire, dit-elle, pour nous perdre tous deux et nous préparer des chagrins aussi grands que l’amour qui les aura précédés ! » En cette circonstance, comme tout le monde l’a reconnu, l'esprit de prophétie ne lui manqua pas.

Nous recommandons à ma sœur notre jeune fils, et nous revenons secrètement à Paris. Quelques jours plus tard, après avoir passé une nuit à célébrer vigiles dans une église, à l’aube du matin, nous reçûmes la bénédiction nuptiale en présence de l’oncle d’Héloïse et de plusieurs de ses amis et des nôtres. Ensuite nous nous retirâmes séparément et avec le même mystère, et nous ne nous vîmes plus désormais que rarement et en cachette,' pour dissimuler le mieux possible ce qui s’était passé.

Mais l’oncle d’Héloïse et les personnes de sa famille, cherchant à laver l'affront qu’ils avaient reçu, se mirent à divulguer le mariage et à violer envers moi la foi jurés:. Héloïse, au contraire, protestait hautement contre ces allégations, et jurait que rien n’était si faux. Exaspéré

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