‹ Abailard et HéloïseChapitre 33 sur 103 · I.KTTRE DABAILARD · texte numérisé non relu

I.KTTRE DABAILARD

galion, en prenant le voile et en entrant dans un monastère. Nous revêtîmes donc tous deux en même temps l’habit religieux, moi dans l'abbaye de Saint-Denis, elle dans le monastère d'Argenteuil dont j’ai parlé plus haut. Une foule de personnes voulurent soustraire sa jeunesse au joug de la règle monacale, en l'effrayant par la perspective d'un insupportable supplice ; tous les efforts de leur pitié furent inutiles ; elle ne répondit qu’en laissant échapper comme elle put, entre les larmes et les sanglots, cette plainte de Corné! ie :

« O noble époux ! ma couche fatale ne devait pas te recevoir ! Ma fortune avait-elle donc ce droit sur une tête si haute 7 Quelle fureur impie m’a poussée dans tes bras , si je devais causer ton malheur? Maintenant tu vas être vengé; mais mon coeur va au-devant du sacrifice... 1 »

En prononçant ces paroles . elle marcha vers l’autel, reçut des mains de l’évêque le voile bénit, et fit publiquement profession.

A peine étais-je convalescent de ma blessure, que les clercs accourus en foule sur mes pas commencèrent à harceler notre abl)é de supplications continuelles, en vue d’obtenir mes leçons, me sollicitant aussi moi-même de me consacrer désormais, pour l’amour de Dieu seul, à l’étude, qui jusque-là n’avait été pour moi qu’un instrument de gloire, et de fortune. « Je ne devais pas perdre de vue, disaient-ils, que le Seigneur me réclamerait avec usure le Talent qu’il m’avait confié ; et puisque jusqu’alors je ne m'étais guère occupé que des riches, je me devais dorénavant à l’instruction des pauvres ; dans l’accident dont j’étais victime il fallait reconnaître le doigt de Dieu, qui voulait , en m’affranchissant des séductions de la chair et

) Pliarsale, chant vill.

A tS AMI.

de la vie tumultueuse du siècle, me livrer sans distraction à l’étude des lettres , et faire de moi le vrai philosophe de Dieu, plus encore que celui du monde. »

Or cette même abbaye que j’avais choisie pour ma retraite était intérieurement déshonorée par la vie toute mondaine qu’on y menait. L’abbé lui-même, outre son rang, avait encore sur ses moines une autre supériorité dans la dissolution et l’infamie de ses mœurs. Ayant fait souvent, tantôt en publie, tantôt en particulier, de violentes sorties contre le scandale de leurs déportements, je me rendis odieux et insupportable à tous. Aussi, charmés des instances journellement répétées de mes disciples, ils saisirent avec empressement l’occasion de se délivrer de moi. Les écoliers ne cessaient point de me presser; les frères et l'abbé s’en mêlèrent : cédant enfin aux importunités des uns , au secret désir des autres , je me relirai dans un prieuré pour reprendre mes habitudes d'enseignement. L’affluence de mes disciples fut si grande, que l’endroit ne suffisait point à les loger, ni la terre à les nourrir. Là, tout en prenant l’enseignement théologique pour objet principal de mes soins, ainsi que le réclamaient les convenances de mon habit, je ne répudiai pas entièrement les arts séculiers, c’est-à-dire les lettres profanes, auxquels je m’étais exercé davantage , et qu’on demandait surtout à mes leçons; mais j’en fis une espèce d'amorce pour mes auditeurs, afin de les attirer par un avant-goût philosophique sur le véritable terrain de la théologie , à l’exemple du plus grand des philosophes chrétiens, Origène, qui, si l’on en croit l’histoire ecclésiastique, ne suivait pas d’autre méthode. Et comme le Seigneur semblait ne m’avoir pas moins favorisé pour l’intelligence de la divine Écriture que pour celle des livres profanes, les auditeurs, at irés par mes deux cours, se multiplièrent au point que les autres

LETTRE d'ABAILAR!)

écoles en étaient dépeuplées; ce qui déchaîna contre moi l’envieet la haine de mes rivaux. Ils s’appliquaient tous à me dénigrer; mais deux surtout profitaient de mon absence pour m’opposer constamment que rien n’était plus contraire au but de la vie monastique que de s’arrêter à l’étude des livres profanes, et que c’était aussi trop de présomption, à moi, de m’emparer de la chaire des vérités religieuses sans l’attache d’un docteur en théologie *. Leur but était de me faire interdire toutexercice de professorat, et ils poussaient incessamment à ces fins évêques , archevêques, abbés, en un mot toutes les personnes ayant nom dans la hiérarchie ecclésiastique.

11 arriva que je m’appliquai d’abord à discuter le principe fondamental de notre foi par les analogies de la raison humaine, et que je composai sur l’Unité et la Trinité en Dieu un traité à l’usâge de mes disciples, qui demandaient sur ce sujet des démonstrations tirées de l’ordre humain et philosophique, et auxquels il fallait des idées intelligibles plutôt que des mots sonores. Ils disaient qu’il est inutile de parler pour n’être pas compris, qu’on ne peut croire que ce que l’on comprend, et qu’il est ridicule de voir un homme prêcher aux autres ce que ni lui ni ceux qu’il veut instruire ne peuvent comprendre. Le Seigneur lui-même ne se plaignait-il pas que des aveugles conduisissent des aveugles î On vit ce traité, on le lut, et tout le monde en fut content, parce qu’il paraissait satisfaire également à toutes les questions de la matière. Et comme ces questions semblaient d’une difficulté transcendante,

1 Nous «vous déjà vu plus haut, page 49, Anselme de Laon forçant Abailard de suspendre son commentaire public d’Ézécbiel. Tout enseignement religieux dans une école élail soumis il l’autorisation d’un docteur et placé sous sa responsabilité.

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