A CS AMI
retirer tout-4-fait. Et personne autour de moi pour me venir en aide ! Toute la horde de la contrée était également sans loi ni régie : l'antipathie de nos mu-urs me réduisait à une solitude complète. Au dehors le hobereau et ses satellites ne cessaient de m’opprimer, au dedans les frères me dressaient des embûches; de sorte que la parole de l’Apôtre semblait avoir été écrite spécialement pour moi : a Au dehors les combats, au dedans les craintes 1 . » Je considérais en gémissant quelle inutile et misérable vie je menais, combien elle était stérile pour moi et pour les autres, tandis qu’elle était si précieuse auparavant pour mes disciples; et maintenant que je les avais abandonnés pour les moines , je ne pouvais ni dans les moines ni dans les disciples produire aucun fruit; toutes mes entreprises, tous mes cttbrts étaient frappés d’impuissance, et j’avais mérité pour tous mes actes une critique amère : Cet homme a commencé: à bâtir, et il n’a pu achever.
J'étais abîmé de désespoir au souvenir des périls que j’avais fuis, et à la vue de ceux qui m'entouraient. Mes premiers chagrins n’étaient plus rien à mes yeux, et gémissant en moi-méme, je répétais souvent : Ma punition est juste, car j’ai abandonné le Paraclet, c’est-à-dire le Consolateur, et je me suis précipité moi-méme dans la désolation ; pour éviter des menaces, j’ai cherché un asile dans le sein même du danger. Ce qui m'affligeait le plus vivement, c’est qu’après avoir abandonné mon oratoire, je ne pouvais pas prendre les mesures nécessaires pour y faire célébrer convenablement l’office divin, puisque l’extrême pauvreté de l’endroit pouvait à peine fournir à l’entretien d’un seul desservant. Mais le véritable Paraclet apporta luiméme une consolation à cette douleur, et il pourvut à son
i Cor'mth., 7.
88 LETTRE IIABAIl.ARO
propre temple comme il convenait. Voici en effet requi arriva.
L’abbe de Saint-Denis vint à réclamer comme une annexe autrefois soumise il la juridiction de son monastère l'abbaye d’Argentcuil, oit mon Héloïse, dès longtemps ma soeur en Jésus-Christ plutôt que mon épouse, avait pris l'habit de religion. Apeinel’abbaye lui fut-elle adjugée, qu’il expulsa violemment la congrégation des nonnes dont notre compagne était la prieure. Les voyant dispersées çà et là par l’exil, je compris que le Seigneur m’offrait une occasion de remonter mon oratoire. Je m’y rendis, et j’invitai Héloïse avec les religieuses de la même congrégation qui restaient attachés à sa personne à venir en prendre possession. Lorsqu’elles furent arrivées, je leur lis donation entière de l'oratoire et de ses dépendances, et après cette donation, par l’assentiment et l'intervention de l’évêque du diocèse, le pa|>e Innocent 11 leur en confirma par privilège la possession à perpétuité , pour elles et |x>ur colles qui les suivraient. Elles y vécurent quelque temps pauvres et trop alwndonnées. Mais un regard de la divine miséricorde qu’elles imploraient si dévotement ne tarda pas à les consoler. Le Seigneur, véritable Paraclet, toucha de pitié en leur faveur la population environnante, et l’anima de bienveillance. Une seule année multiplia autour d’elles les biens de la terre plus, je crois (Dieu seul peut le savoir;, que cent ne l'auraient fait pour moi, si j’étais resté à leur place. Car de même que le sexe des femmes est plus faible que le nôtre, aussi leur détresse est plus touchante et attendrit plus facilement les cœurs, et comme aux hommes leur vertu est aussi plus agréable à Dieu. Or le Seigneur, dans sa bonté pour notre chère sœur, qui dirigeait ses compagnes, lui accorda de trouver grâce devant les yeux de tout le monde. Les évêques la chérissaient comme leur fille, les abbés comme une sœur.