‹ Abailard et HéloïseChapitre 43 sur 103 · LETTRE I) ABA1LAH · texte numérisé non relu

LETTRE I) ABA1LAH

trouvaient en moi une pareille matière à leurs soupçons, comme leurs accusations m’auraient bientôt écrasé ! Mais aujourd’hui que la divine miséricorde m’a affranchi des causes du soupçon, comment se fait-il que dans ce néant de ma nature le soupçon plane encore sur moi ? Et que signifie la scandaleuse accusation dont je suis l’objet 1 La mutilation repousse tellement l’idée d’une turpitude de ce genre, que c’est un usage invariablement adopté par tous ceux qui font garder des femmes, de ne laisser approcher d'elles que des eunuques. L'histoire sainte raconte la même eliose d’Estheret des autresfenuues du roi Assuérus. Nous lisons que ce puissant ministre de la reine Candace, et l'intendant de toutes si» richesses, le même que l’apôtre Philippe alla convertir et baptiser, sous la conduite de l’ange, était eunuque. Si de tels hommes ont toujours occupé auprès des femmes modestes et réservées les dignités éminentes et h* rang de familiers, c’est qu’un soupçon de cette nature ne pouvait jamais les atteindre. C'est aussi dans l’intention de s’y soustraire complètement que le plus grand des philosophes chrétiens, Origène, s’étant consacré à l'enseignement religieux des femmes, attenta sur luimême, au témoignage du livre VI de V Histoire ecclésiastique. Dans la triste conformité de notre position, j’estimais encore que la divine miséricorde m'avait traité moins rigoureusement ; car l’action d'Origènc a été réputée peu rellechie et digne d'un blâme sévère, tandis qu’une main étrangère était seule coupable de mon état, et m’avait préparé toute ma lilierté pour accomplir une œuvre semblable. .Mes douleurs ellcs-mênu» ne pouvaient soutenir la comparaison , car elles avaient été soudaines et plus courtes; surpris dans mon sommeil, la sanglante exécution m'avait trouvé presque insensible. Mais si je n'ai pas été son égal en souffrances physiques, je suis son maître

A l'N AMI.

ni

en amertumes de l’Ame. La calomnie a été plus cruelle que l’acier, et les atteintes portées à ma réputation me font un plus dur supplice que les organes retranchés de mon corps. Car, ainsi qu’il est écrit, une bonne renom* méc vaut mieux qu’une grande richesse*. Saint Augustin dit, dans un sermon sur la vie et les mœurs du clergé * : « Celui qui se fie à sa conscience et néglige sa réputation est cruel à lui-méme. » Et plus haut : « Cherchons à faire le bien, dit-il, non seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes '. C’est assez pour nous du témoignage de notre conscience ; mais nous nous devons aussi de maintenir noire réputation pure et sans tache. La conscience et la réputation sont deux choses : la conscience est relative à vous-même ; la réputation au prochain.» Mais la malice de mes ennemis n’aurait point épargné le Christ lui-méme ni ses membres, c’est-à-dire les Prophètes, les Apôtres, les saints Pères, s’ils eussent vécu du même temps, puisqu’ils les auraient vus, intacts dans leur chair, s’entourer principalement de femmes, et vivre avec elles dans une si familière intimité ! Saint Augustin, dans son livre sur f œuvre des moines, prouve que les femmes étaient les compagnes si inséparables de notre Seigneur Jésus-Christ et des Apôtres, qu elles les suivaient même dans les prédications. Dans le cortège des fidèles dont ils marchaient toujours entourés, ou voyait plusieurs femmes pourvues des biens du monde, qui entretenaient autour d'eux l’abondance, pour qu’ils ne manquassent d’aucune des choses nécessaires à cette vie. Quiconque iHHirrait penser que les apôtres ne permettaient point à ces saintes

» Salomon, Proverb. xxu.

1 Sermon lii.

1 St. Paul, Rom, xii.

Page 1